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Full text of "Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle : d'après beaucoup de documents inédits"

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LES    JESUITES 


ET    LA 


NOUVELLE-FRANCE 


1S 


MAÇON,    PROTAT    FRERES,    IMPRIMEURS 


8 


LES    JÉSUITES 


ET      LA 


NOUVELLE-FRANCE 

AU    XVIIe   SIÈCLE 

d'après   beaucoup   de   documents   inédits 

PAR 

Le    P.     Camille    de     ROCHEMONTEIX 

de  la  Compagnie  de  Jésus 


Avec     Portraits    et    Cartes 


TOME    PREMIER 


t  f 


PARIS 
LETOUZEY   ET   ANÉ ,    ÉDITEURS 

17,    RUE    DU    VIEUX-COLOMBIER,    17 

1895 


F 

501,1 

t.i 


INTRODUCTION 


Le  titre  de  cet  ouvrage  indique  suffisamment  son 
caractère  et  son  but.  Les  Jésuites  ont  joué  un  rôle 
important  dans  la  Nouvelle-France  au  xvne  siècle  ;  ils 
ont  été  mêlés  à  presque  tous  les  événements  politiques 
et  religieux  de  cette  colonie.  Gomme  le  dit,  avec 
quelque  exagération  sans  doute,  le  protestant  Bancroft, 
l'histoire  de  leurs  travaux  se  rattache  à  l'origine  de 
toutes  les  villes  de  l' Amérique  française.  On  ne  dou- 
blait pas  un  cap,  on  ne  traversait  pas  une  rivière  sans 
qu'un  Jésuite  ne  montrât  le  chemin  ' . 

Ceux  qui  ont  écrit  sur  le  Canada  ne  pouvaient  donc 
faire  le  silence  sur  ces  religieux  et  sur  leurs  œuvres. 
Ils  en  ont  tous  parlé,  plus  ou  moins  longuement,  les 
uns  en  bien,  les  autres  en  mal.  Il  fallait  s'y  attendre, 
leur  Société  ayant  seule  le  privilège  d'avoir  rencontré 
sur  toutes  les  plages  du  monde  des  amis  enthousiastes 
et  des  ennemis  déclarés.  Ferland,  le  plus  consciencieux 
de  tous  les  historiens  de  la  Nouvelle-France,  a  été 
aussi,   à  l'égard    des  Jésuites,   le  plus  juste,    le  plus 

1.    Hlstory  of  United  States,  vol.  II,  p.  783. 


impartial.  Ghamplain,  le  récollet  Sagard,  Marie  de 
rincarnation ,  Pierre  Boucher,  les  Ursulines  de 
Québec,  Françoise  Juchereau  de  Saint-Ignace,  la 
Potherie,  X.  de  Gharlevoix,  Brasseur  de  Bourbourg, 
du  Creux,  Bertrand  de  la  Tour,  Harrisse,  Gilmarv 
Shea,  N.-E.  Dionne  et  beaucoup  d'autres  écrivains, 
catholiques  et  protestants,  leur  ont  rendu  justice. 
Francis  Parkman,  protestant  américain,  loue  leur 
dévouement;  il  admire  les  grandes  choses  qu'ils  ont 
accomplies,  mais  il  attribue  l'héroïsme  de  leurs  apôtres 
et  de  leurs  martyrs  au  fanatisme  et  à  la  sorcellerie,  à 
un  effet  de  l'enthousiasme  ou  du  tempérament.  Ban- 
croft  a  également  écrit  sur  eux  de  belles  pages,  sans 
mieux  comprendre  que  son  coreligionnaire  d'où  vient 
l'esprit  qui  les  anime,  le  feu  divin  qui  les  pousse  en 
avant,  la  force  qui  les  soutient. 

A  côté  de  ces  historiens,  la  Compagnie  de  Jésus  a 
rencontré,  au  Canada  et  ailleurs,  des  écrivains  qui  ne 
lui  ont  épargné  ni  les  critiques  les  plus  imméritées  ni 
les  attaques  les  plus  violentes.  Citons,  par  exemple, 
Marc  Lescarbot,  les  trois  récollets  Sixte  le  Tac,  Chres- 
tien  Le  Clercq  et  Louis  Hennepin,  le  baron  de  Lahon- 
tan  et  Garneau.  Ce  dernier,  d'une  école  souvent 
peu  favorable  à  l'Eglise,  a  cependant  le  courage  de 
rendre  en  plus  d'un  endroit  bon  témoignage  du 
dévouement  et  de  l'esprit  d'initiative  des  missionnaires. 
Nous  voudrions  ne  pas  nommer  MM.  Faillon  et  Gos- 
selin,  qui,  sous  des  formes  correctes  et  parfois  sous 
une  avalanche  de  compliments,    laissent  trop  percer 


—  III  — 

l'hostilité  de  leurs  sentiments.  Sans  doute,  personne 
n'est  parfait  en  ce  monde,  et  plus  d'un  religieux  a  pu 
errer  :  errare  humanum  est.  Encore  faut-il  rendre  à 
chacun  la  justice  qui  lui  est  due.  Un  moraliste  a  écrit  : 
«  Passer  sous  silence,  quand  on  est  obligé  d'en  parler, 
les  actions  d'un  homme,  pour  ne  pas  le  louer,  c'est 
manquer  à  l'équité.  »  Nous  regrettons  d'avoir  constaté 
parfois,  dans  la  Colonie  Française  et  dans  la  Vie  de 
Mgr  de  Laval-,  plus  d'une  omission  de  ce  genre  à  l'en- 
droit des  missionnaires  de  la  Nouvelle-France. 

Gabriel  Gravier,  dans  ses  Découvertes  et  établis- 
sements de  Cavelier  de  la  Salle,  et  Pierre  Margry, 
dans  ses  introductions  dithyrambiques  sur  Cavelier  de 
la  Salle,  Frontenac  et  Lamothe-Cadillac,  ne  pardonnent 
pas  aux  victimes  de  ces  trois  fameux  personnages  de 
s'être  défendues.  A  les  entendre,  les  Jésuites  sont  des 
envieux,  des  jaloux,  des  empoisonneurs,  des  assassins; 
ils  sont  coupables  des  crimes  les  plus  odieux.  Pas- 
sablement arriérés,  ces  deux  historiens  parlent  comme 
au  temps  de  la  Restauration  ;  volontiers  ils  nous  ramè- 
neraient aux  fameux  débats  du  xvme  siècle;  on  voit 
qu'ils  connaissent  YExtrait  des  assertions  et  les  actes 
des  Parlements.  B.  Suite,  journaliste  par  tempérament, 
historien  par  occasion,  se  donne  plus  d'une  fois  le 
plaisir,  dans  ses  Canadiens-Français,  de  composer  un 
petit  pamphlet,  quand  il  n'y  ajoute  pas  le  roman, 
contre  les  missionnaires  du  Canada.  Il  a  lu  Michelet, 
Eugène  Sue,  la  Morale  pratique  des  Jésuites  par  le 
docteur  Arnauld,  les  mémoires  de  provenance  louche 


—    IV    

édités  par  Margry  contre  ces  religieux,  et,  à  l'occasion, 
il  sert  un  peu  de  tout  cela  à  ses  lecteurs. 

Quand  son  histoire  parut,  M.  Taché  répondit  dans 
La  Minerve  :  «  L'idée  mère  du  livre  de  M.  Suite,  c'est 
qu'avant  lui  personne  n'a  compris  l'histoire  du 
Canada...  ;  avant  lui,  on  n'avait  pas  d'histoire  vraie 
du  Canada,  c'est  lui  qui  va  l'inventer.  C'est  à  cause 
de  cela  sans  doute  qu'une  grosse  partie  de  son  livre  se 
compose  de  citations  prises  aux  ouvrages  de  ces  trois 
classes  d'hommes  qu'il  accuse  d'avoir  forfait  à  la 
vérité1,  et  qu'une  autre  notable  portion  de  son  œuvre 
consiste  dans  une  analyse  assez  crue  des  écrits  de  ses 

devanciers On  voit  par  là  qu'il  j  a  peu  de  nouveau 

dans  le  livre  de  M.  Suite  ;  et  ce  peu  de  nouveau  est 
justement  ce  qui  n'est  pas  bon2.  »  Ce  peu  de  nouveau 
est,  paraît-il,  sur  la  Compagnie  de  Jésus,  du  moins 
d'après  M.  Taché3.  Quant  à  nous,  nous  avouons  ne 
l'avoir  jamais  aperçu  ;  aussi  sera-t-il  à  peine  question 
dans  notre  histoire  de  l'auteur  des  Canadiens-Français. 
Le  jugement  des  hommes  compétents  fait  peu  de  cas 
de  cet  ouvrage. 

1.  «  L'histoire  du  Canada,  dit  M.  Suite,  a  été  écrite  par  trois 
classes  d'hommes  :  les  Français,  qui  n'ont  voulu  y  voir  que  les 
intérêts  français  ;  les  religieux,  qui  se  sont  extasiés  sur  les  mis- 
sions, et  les  laïques,  effrayés  par  les  menaces  des  censures  ecclé- 
tiques.  Nous  qui  ne  sommes  ni  Français  de  France,  ni  prêtre,  et 
qui  ne  craignons  pas  les  censures  ecclésiastiques,  nous  écrivons 
la  vérité.  » 

2.  Les  histoires  de  M.  Suite,  protestation  par  J.  G.  Taché. 
Ottaoua,  21  mars  1883,  pp.  3  et  4. 

3.  Ibid.,  p.  4. 


—    Y   — 

Tous  les  historiens  que  nous  venons  de  nommer, 
et  beaucoup  d'autres  que  nous  citerons,  ont  parlé  des 
Jésuites  au  Canada  pendant  le  xvne  siècle  ;  aucun  n'a 
écrit  leur  histoire.  Cette  histoire,  nous  la  donnons 
aujourd'hui  au  public.  En  l'écrivant,  nous  faisons 
aussi  celle  de  la  Colonie  française,  car  elles  sont 
restées  inséparables,  mêlées  l'une  à  l'autre,  vivant 
l'une  par  l'autre  et  s'aidant  mutuellement.  Le  clergé 
séculier,  les  communautés  religieuses  d'hommes  et  de 
femmes  ont  également  une  place  dans  ce  travail  ;  ils  ne 
pouvaient  ne  pas  l'avoir.  Mais  le  titre,  mis  en  tête  de 
cette  histoire,  en  montre  assez  l'idée  dominante,  celle 
qui  doit  se  détacher  en  première  ligne  et  paraître  au 
premier  plan. 

Pour  la  composer,  nous  avons  lu  tout  ce  qui  a  été 
imprimé  de  plus  important  en  Amérique  et  ailleurs  : 
histoires  générales  et  locales,  biographies,  voyages, 
relations,  mémoires,  correspondances,  Jugements  et 
délibérations  du  conseil  souverain,  Collection  de 
manuscrits  à  la  Nouvelle-France,  articles  de  journaux 
et  de  revues.  Nous  avons  compulsé  les  archives  de  nos 
bibliothèques  publiques  en  France,  et  emprunté  aux 
riches  trésors  de  l'Angleterre.  Nous  avons  fait  venir 
de  l'étranger,  par  l'entremise  de  nos  correspondants 
et  de  nos  amis1,  des  documents  précieux  et  inédits; 

1.  Nous  remercions  particulièrement  de  leur  bienveillant  con- 
cours un  historien  du  Canada,  M.  N.  E.  Dionne,  qui  a  beaucoup 
étudié  les  origines   de  la  colonie  française,   et  le  R.   P.   Désy, 


VI  — 

enfin  nous  avons  puisé  à  une  source,  encore  inexplorée, 
aux  archives  générales  de  la  Compagnie  de  Jésus.  Ces 
diverses  recherches  nous  ont  permis  de  rectifier  plus 
d'une  erreur  historique  répandue  ici  et  là  dans  les  his- 
toires de  la  Nouvelle-France,  d'apprécier  autrement 
qu'on  ne  l'a  fait  jusqu'ici  certains  personnages  de 
marque,  d'éclairer  des  situations  et  des  faits  restés 
totalement  dans  l'ombre. 

En  outre  des  correspondances  entre  les  mission- 
naires du  Canada  et  le  Général  de  la  Compagnie  de 
Jésus,  des  divers  catalogues  de  la  Province  de  France, 
des  nécrologes  et  d'autres  manuscrits  que  nous  avons 
trouvés  dans  les  archives  de  la  Société,  nous  devons 
signaler  les  Monumenla  historiée  missionis  novœ 
Francise  ab  anno  1607  ad  annum  1631 ,  les  Litterœ 
annuœ  missionis  Canadensis,  des  relations  inédites  de 
la  Nouvelle-France,  enfin  V Historiée  Sociefatis  Jesu 
pars  VIa,  ab  anno  Christi  1616  ad  annum  1646,  à 
P.  Josepho  Juvencio. 

Cette  sixième  partie,  divisée  en  seize  livres,  qui 
devait  faire  suite  à  la  cinquième,  imprimée  à  Rome  en 
1710,  embrasse  tout  le  généralat  du  P.  Mutius  Vitel- 
leschi,  de  1615  à  1645.  Terminée  en  1711,  elle  ne  vit 
jamais  le  jour,  pour  des  raisons  qu'il  est  inutile  de 
dire;  mais  le  P.  Cordara,  continuateur  de  l'histoire 

supérieur  des  Jésuites  de  Québec.  Le  R.  P.  Van  Meurs,  directeur 
des  archives  générales  de  la  Compagnie  de  Jésus,  s'est  mis  à 
notre  disposition  avec  la  plus  grande  amabilité  et  le  plus  parfait 
dévouement. 


VII   

de  la  Compagnie,  utilisa  le  travail  du  P.  Jouvancy 
jusqu'à  l'année  1632.  Il  n'inséra  toutefois  dans  Y  His- 
toriée Societatis  Jesu  pars  VIU  que  peu  de  pages  du 
manuscrit  de  son  confrère  sur  la  mission  du  Canada. 
Le  livre  treizième  de  ce  manuscrit  est  consacré  entiè- 
rement à  cette  mission  et  a  pour  titre  :  Liber  XIII  con- 
tinens  res  gestas  in  Canada  seu  Nova  Franciâ.  Nous 
en  donnerons  quelques  extraits  aux  Pièces  justifica- 
tives et  nous  le  citerons  plus  d'une  fois  dans  le  courant 
de  notre  histoire.  Ce  livre  du  P.  Jouvancy  est  d'autant 
plus  important  que  ce  grand  historiographe  de  la  Com- 
pagnie, fixé  à  Rome,  avait  entre  les  mains,  pour  le  com- 
poser, toutes  les  relations  et  correspondances  intimes 
des  missionnaires  du  Canada. 

Tout  le  monde  connaît  les  Relations,  qui  donnèrent 
naissance  aux  Lettres  édifiantes,  aux  Annales  de  la 
Propagation  de  la  Foi,  aux  Annales  de  la  Sainte- 
enfance,  aux  Lettres  des  missions  et  aux  autres  revues 
de  même  genre.  Ce  qu'on  sait  moins,  ce  sont  leurs  ori- 
gines, leur  but  et  pourquoi  elles  disparurent  en  1673. 
Aussi  ne  sera-t-il  pas  inutile  de  faire  la  lumière  sur  ces 
différents  points.  Du  reste,  les  Relations  des  mission- 
naires de  l'Asie,  de  l'Afrique  et  de  l'Amérique  en 
général,  et  les  Relations  de  la  Nouvelle-France  en  par- 
ticulier, occupent  une  telle  place  dans  l'histoire  reli- 
gieuse de  ces  pays,  qu'on  ne  lira  pas  sans  intérêt  les 
détails  qui  vont  suivre.  Plus  d'un  est  resté  inédit. 

Les  Jésuites  ont  eu  les  premiers  l'idée  de  ces  récits 


—    VIU    

qui  faisaient  connaître  les  nouvelles  conquêtes  de' 
l'Evangile,  et  initiaient  l'Europe  à  la  connaissance  des 
mœurs  des  nations  lointaines  l.  Au  mois  de  mars  1549, 
François-Xavier  confiait  au  P.  Gaspard  Barzée  le  soin 
de  la  mission  d'Ormuz  et  lui  remettait,  avant  son 
départ,  une  longue  lettre  contenant  les  plus  sages 
règles  de  conduite.  Parmi  ces  règles  se  trouvait  celle- 
ci  :  «  Vous  écrirez  de  temps  en  temps  au  collège  de 
Goa,  et  vous  rendrez  compte  des  différents  ministères 
que  vous  accomplissez  en  vue  de  la  gloire  divine  et  de 
son  accroissement  ;  de  l'ordre  que  vous  y  suivez  ;  des 
fruits  spirituels  par  lesquels  Dieu  couronne  vos  faibles 
efforts2  ».  Le  20  juin  1549,  le  même  apôtre  recom- 
mandait au  P.  Jean  de  Beira  de  lui  écrire  longuement, 
d'écrire  aussi  à  Simon  Rodriguez,  à  Lisbonne,  et  au 
P.  Ignace  de  Loyola,  à  Rome  «  toutes  les  nouvelles 
dont  la  connaissance  en  Europe  doit  porter  à  glorifier 
Dieu  ceux  qui  les  recevront3.  »  Au  mois  d'avril  1552, 
il  fait  la  même  recommandation  au  P.  Gaspard 
Barzée4. 

Quel  doit  être  le  but  de  ces  lettres  ?  François-Xavier 

1.  Revue  de  Montréal,  mars  1877  :  Suppression  des  relations 
de  la  Nouvelle-France,  par  l'abbé  H.  A.  Verreau,  p.  108.  — 
L'abbé  Verreau  a  inséré  dans  cette  revue,  mars  et  avril  1877, 
deux  articles  très  bien  faits  sur  cette  question  ;  mais  ils  ne  sont 
pas  complets  et  quelques  détails  sont  inexacts. 

2.  Lettres  de  saint  François-Xavier,  de  la  Compagnie  de  Jésus, 
traduites  par  M.  Léon  Pages.  Paris,  chez  Poussielgue,  1855, 
t.  II,  p.  51. 

3.  Ibid.,  p.  116. 

4.  Ibid.,  p.  340. 


IX    

l'indique  partout  nettement  :  d'abord  faire  connaître  en 
Europe  les  progrès  de  l'Evangile,  les  travaux  des  mis- 
sionnaires, les  obstacles  que  rencontre  leur  apostolat, 
ensuite  édifier  ceux  qui  les  liront1. 

Afin  d'obtenir  ce  but,  il  y  a  des  précautions  à 
prendre.  Tout  n'est  pas  bon  à  dire,  et  ce  qu'on  dit 
doit  l'être  bien.  «  Que  vos  lettres,  dit  François-Xavier 
au  P.  Barzée,  soient  écrites  avec  assez  de  soin  pour 
que  nos  Frères  de  Goa  les  puissent  envoyer  en  Europe, 
afin  d'y  servir  de  témoignage  de  notre  zèle  dans  ces 
contrées,  et  des  succès  que  la  divine  miséricorde  daigne 
accorder  aux  humbles  travaux  de  notre  petite  compa- 
gnie. Que  rien  n'y  paraisse  qui  puisse  justement  offen- 
ser personne,  rien  dont  la  lecture  ne  doive  inspirer,  à  la 
première  vue,  la  pensée  de  glorifier  Dieu  et  de  tout 
entreprendre  pour  son  service2.  »  Il  revient  sur 
quelques-unes  de  ces  recommandations  dans  sa  lettre 
de  1552  au  P.  Barzée3. 

La  lettre  au  P.  Jean  de  Beira  entre  dans  plus  de 
détails  et  est  bien  plus  précise  :  «  Dans  vos  lettres, 
vous  devez  apporter  un  discernement  et  un  choix  dans 
les  faits,  qui  passent  sous  silence  tout  ce  qui  peut 
atteindre  indirectement  les  personnes  ou  les  offenser 
par  une  allusion  téméraire  ;  toute  la  substance  et  le  style 
doivent  être  conformes  à  la  gravité  comme  à  la  pru- 
dence  ecclésiastiques  ;   que  vos  récits  soient  de  telle 

1.  Lettres  de  saint  François-Xavier,  t.  II,  pp.  51,  116  et  340. 

2.  Ibid.,  p.  51. 

3.  Ibid.y  p.  340. 


X    

nature,  qu'étant  portés  en  Europe,  ils  puissent  passer 
de  main  en  main,  et  même  être  communiqués  au 
public  par  la  voie  de  l'impression  ;  vous  ne  devez  pas 
perdre  de  vue  que  les  Mémoires  de  ce  genre,  qui  pro- 
viennent de  pays  si  éloignés,  sont  curieusement  recher- 
chés et  lus  avidement  en  Espagne,  en  Italie  et  ailleurs  ; 
et  nous  devons  par  là  même  écrire  avec  plus  d'atten- 
tion et  de  réserve  les  lettres  que  nous  envoyons  ;  elles 
ne  doivent  pas  seulement  être  remises  dans  les  mains 
de  nos  amis,  mais  elles  doivent  passer  en  celles  de 
personnes  souvent  injustes,  et  souvent  jalouses  et  mal- 
veillantes ;  il  faut  donc  que  ces  lettres  satisfassent  tout 
le  monde,  si  c'est  possible,  et  qu'elles  portent  chacun  à 
rendre  hommage  à  Dieu  et  à  sa  sainte  Eglise  ;  enfin 
elles  ne  doivent  donner  à  personne  aucune  occasion 
légitime  de  blâme  ou  d'interprétation  fâcheuse  *. 

Les  lettres  des  missionnaires  étaient  de  trois  sortes. 
Les  unes,  très  intimes  et  personnelles,  adressées  à  un 
parent,  à  un  ami,  à  un  supérieur,  au  R.  P.  Général, 
ne  devaient  pas  alors  être  livrées  à  la  publicité,  si 
jamais  elles  pouvaient  l'être  ;  tout  au  plus  était-il  per- 
mis au  destinataire  d'en  donner  connaissance  à  un 
cercle  d'amis  discrets  ou  d'en  communiquer  des 
extraits  inoffensifs.  D'autres,  destinées  aux  seuls 
membres  de  la  Compagnie,  furent  transmises  manu- 
scrites, dans  le  principe,  aux  différentes  maisons  de 
l'Ordre.  Elles  servaient  de  lien  entre  tous  les  religieux 

1.   Lettres  de  saint  François-Xavier,  t.  II,  p.  117. 


XI    

de  la  Société,  et  les  tenaient  an  courant  des  travaux  de 
l'apostolat,  partout  où  il  s'exerçait1.  Plus  tard,  les 
lettres  des  missionnaires  furent  livrées  à  l'impression, 
mais  en  général  revues  et  corrigées,  et  même  traduites 
en  latin.  On  en  fît  aussi  des  extraits  et  des  analyses, 
qui  furent  insérés  dans  un  volume  intitulé  :  Annuœ 
litterœ  Societatis  Jesu;  ad  Patres  et  Fratres  ejusdem 
societatis.  La  publication  de  ces  lettres  annuelles  en 
un  volume,  commencée  en  1581,  cessa  en  1654,  et  fut 
interrompue  de  1614  à  1649  ~.  La  règle  défendait  de 
les  communiquer  aux  étrangers,  c'est-à-dire  à  ceux 
qui  n'appartenaient  pas  à  l'Ordre3.  Le  titre  seul 
indique  qu'elles  n'étaient  adressées  qu'aux  membres  de 
la  Compagnie  :  Ad  Patres  et  Fratres  ejusdem  socie- 
tatis. Si  la  publication  des  lettres  annuelles  prit  fin  en 
4  654,  les  provinces  et  les  missions  continuèrent  cepen- 
dant à  les  rédiger  et  à  les  adresser  au  R.  P.  Général. 
On  en  retrouve  encore  beaucoup,  sur  la  Nouvelle- 
France  en  particulier. 

1.  Lettres  de  saint  François-Xavier ,  t.  II,  livre  VII,  lettre  20, 
pp.  340  et  341. 

2.  Bibliographie  historique  de  la  Compagnie  de  Jésus,  par  le 
P.  Carayon  ;  première  partie,  généralités  ;  —  Dictionnaire  des 
ouvrages  anonymes,  par  le  P.  Sommervogel;  —  Bibliothèque  des 
écrivains  de  la  Compagnie  de  Jésus,  par  les  PP.  de  Backer,  pas- 
sim.  —  Dans  les  Annuœ  litterœ  de  1611  (pp.  121  et  143)  et  dans  le 
volume  de  1612  (pp.  462-605)  se  trouvent  les  lettres  du  P.  Biard 
sur  la  mission  des  Jésuites  en  Acadie. 

3.  Nemo  in  posterùm  cuivis  externo,  quâvis  occasione,  societatis 
nostrae  annuas  (litteras)  communicet,  seu  oslendat  (Reg.  Soc.  Jesu  ; 
Avignon,  1827,  p.  583). 


XII    

11  y  avait  une  troisième  sorte  de  lettres,  celles  que 
les  missionnaires  rédigeaient  pour  le  public  et  qui 
étaient  destinées  à  l'impression  ;  on  les  appelait  le 
plus  souvent  Relations.  Telles  sont  les  Relations  de  la 
Nouvelle-France ,  dont  celle  de  1616  par  le  P.  Biard 
ouvre  la  longue  série;  puis  vient  la  Relation  de  1626 
par  le  P.  Charles  Lalemant.  La  série  de  1632  à  1672 
comprend  41  volumes,  dont  39  portent  le  titre  de 
Relation,  et  deux  (1654-55  et  1658-59)  celui  de 
Lettres1.  Il  existe  d'autres  relations,  écrites  égale- 
ment pour  le  public,  mais  qui  ne  furent  pas  imprimées  ; 
nous  dirons  pourquoi. 

Il  est  évident  que  le  même  contenu  ne  pouvait  con- 
venir à  ces  trois  sortes  de  lettres.  Le  missionnaire 
n'avait-il  pas  le  devoir  de  renseigner  son  supérieur,  le 
Provincial  ou  le  Général,  sur  bien  des  choses  que  la 
charité,  la  prudence,  la  discrétion  et  les  convenances 
les  plus  élémentaires  lui  interdisaient  de  livrer  au 
grand  public,  même  au  public  plus  restreint  des  reli- 
gieux de  son  ordre  ?  Une  lettre  personnelle  peut  et 
doit  dire,  dans  beaucoup  de  circonstances,  ce  qu'il 
n'est  pas  possible  d'imprimer  dans  les  Lettres  annuelles 
et  dans  les  Relations,  sans  s'exposer  aux  plus  graves 
inconvénients,  au  blâme  sévère  et  mérité  de  tous  les 
gens  de  bien,  des  hommes  de  bon  sens. 

Prenons  pour  exemple  la  colonie  dont   nous  écri- 

1.  Revue  de  Montréal,  mars  1877,  p.  114.  —  Relations  de  la 
Nouvelle-France,  en  3  vol.  ;  Québec,  1858, 


XIII    

vons  l'histoire.  Elle  fut  administrée  par  des  gouver- 
neurs, dont  personne  ne  niera  les  belles  qualités  ; 
cependant,  à  côté  de  ces  qualités,  plusieurs  mon- 
trèrent de  grands  défauts,  et  sous  chacune  des  admi- 
nistrations on  eut  à  déplorer  des  mesures  et  des  actes 
également  compromettants  pour  les  intérêts  de  la  reli- 
gion et  ceux  de  la  colonie.  N'eût-il  pas,  été  malséant 
et  téméraire  de  critiquer,  ou  simplement  d'apprécier, 
dans  un  document  public,  les  faits  et  gestes  du  gou- 
vernement colonial?  Dans  les  temps  troublés  que  tra- 
versa la  Nouvelle-France  au  xvne  siècle,  les  auteurs 
des  Relations  n'auraient-ils  pas  couru  le  risque  de  ne 
pas  juger  alors  avec  assez  d'impartialité,  ni  de  parler 
avec  assez  d'indépendance1?  Que  de  questions  de 
nature  fort  complexe,  comme  l'amovibilité  des  curés, 
la  vente  de  l'eau-de-vie,  les  dîmes,  l'excommunication 
des  vendeurs  de  liqueur  forte,  troublèrent  alors  les 
esprits  et  divisèrent  les  autorités  civile  et  religieuse  ! 
Que  de  luttes  douloureuses,  que  de  démêlés  entre  les 
diverses  congrégations,  entre  les  évêques  et  les  reli- 
gieux !  Que  de  conflits  d'autorité  entre  le  gouverne- 
neur,  l'intendant  et  l'évêque  !  Etait-ce  aux  missionnaires 
de  saisir  le  public  de  ces  pénibles  et  inévitables  diffi- 
cultés, d'aller  lui  raconter  les  mesquines  tracasseries 
de  celui-ci,  les  ridicules  prétentions  de  celui-là,  les 
actes  arbitraires  de  cet  autre,  enfin  les  scandales  et  les 


1.  Relations  inédites  de  la  Nouvelle-France  (1672-1679).  Paris, 
Douniol,  1861.  Introduction,  p.  xx. 


XIV    

révoltes  de  tel  prêtre  ou  de  tel  religieux?  Ces  récits 
eussent  sans  doute  vivement  piqué  la  curiosité  des 
lecteurs,  et  les  Relations,  déjà  très  lues,  l'auraient  été 
bien  davantage.  La  justice  y  eût-elle  gagné?  Et  le  bien 
des  âmes?  et  l'honneur  de  l'Eglise?  et  l'intérêt  de  la 
colonie  ?  Les  missionnaires  ne  se  seraient-ils  pas  écartés 
de  la  route  si  sagement  tracée  par  l'illustre  apôtre 
des  Indes 1  ? 

Les  Jésuites  de  la  Nouvelle-France,  comme  ceux  de 
toutes  les  autres  missions,  jugèrent,  et  en  cela  ils 
jugèrent  bien,  qu'il  n'était  ni  à  propos,  ni  convenable, 
ni  conforme  à  la  sainteté  et  à  la  dignité  de  leur  minis- 
tère, d'introduire  dans  leurs  Relations  certains  faits 
contemporains,  certains  jugements  et  appréciations. 
Ils  ne  s'en  cachaient  du  reste  pas.  «  Je  ne  prétends, 
disait  le  P.  Le  Jeune,  décrire  tout  ce  qui  se  fait  dans 
ce  pays;  mais  seulement  ce  qui  tient  au  bien  de  la 
foi  et  de  la  religion2.  »  Mais  si  les  Jésuites  ne  décri- 
vaient pas,  dans  les  Relations  et  dans  les  Lettres 
annuelles,  tout  ce  qui  se  faisait  au  Canada,  ils  le 
décrivaient  dans  les  lettres  à  leurs  supérieurs.  Ceux-ci 
avaient  tout  intérêt  à  être  parfaitement  informés,  à 
connaître  les  situations  et  les  hommes,  les  actes  du 
clergé  et  de  l'administration  colohiale,  la  conduite  de 
leurs  inférieurs  vis  à  vis  du  pouvoir  civil  et  des  auto- 


1.  Relations    inédites    de    la     Nouvelle-France.     Introduction , 
pp.  xx,  xxi  et  xxn. 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-France ,  année  1635. 


XV    — 

rites  ecclésiastiques,  leurs  rapports  avec  les  autres 
sociétés  religieuses.  Les  correspondances  privées  des 
missionnaires  les  renseignent  sur  ces  divers  points  et 
sur  beaucoup  d'autres.  Toutes  n'ont  malheure usement 
pas  été  conservées  ;  il  en  existe  cependant  un  assez 
bon  nombre,  et  aujourd'hui  elles  sont  grandement 
utiles  à  l'historien,  qui  cherche  à  éclairer  de  lointains 
et  obscurs  événements.  Elles  nous  serviront  à  nous- 


même . 


Il  faut  l'avouer  néanmoins,  les  Relations,  telles 
qu'elles  sont  rédigées,  ne  reflètent  pas  la  physionomie 
entière  de  la  Nouvelle-France;  elles  n'en  montrent 
qu'un  côté,  le  plus  beau,  le  plus  consolant,  à  savoir, 
les  progrès  du  christianisme,  ses  travaux  et  ses  luttes 
héroïques,  l'énergie  féconde  et  les  audacieuses  entre- 
prises des  colons.  Le  reste  est  volontairement  relégué 
dans  l'ombre,  ou,  pour  mieux  dire,  passé  sous  silence. 
On  ne  voit  rien  ou  presque  rien  de  l'autre  côté  de  la 
physionomie.  C'est  de  l'histoire,  mais  de  l'histoire 
incomplète 1 .   Il    n'en    est    pas  moins    vrai  que  cette 

1.  Ce  que  nous  disons  ici  des  Relations  du  Canada,  nous  pour- 
rions le  dire  de  toutes  les  Relations  envoyées  du  Tonkin,  de  la 
Chine,  du  Japon,  etc.  Les  missionnaires  ne  s'en  cachaient  pas  ; 
ils  écrivaient  pour  l'édification  des  lecteurs,  ils  taisaient  donc 
beaucoup  de  choses  qui  n'auraient  pas  obtenu  ce  but,  tout  en  ne 
s'écartant  jamais  dans  leurs  récits  de  la  stricte  vérité.  Partant  de 
là,  il  arrivait  que  des  Jésuites  qui  n'avaient  vu  que  les  Relations 
et  qui  se  figuraient  à  tort  qu'elles  racontaient  tout,  se  trouvaient 
fort  désappointés  en  arrivant  dans  leur  mission.  Ce  qui  les  frap- 
pait d'abord,  c'était  le  revers  de  la  médaille,  et,  sous  cette  pre- 


XVI  

histoire  incomplète,  écrite  sous  les  yeux  des  témoins 
des  faits  rapportés,  par  des  hommes  qui  s'appellent 
Biard,  Charles  Lalemant,  Le  Jeune,  Vimont,  Jérôme 
Lalemant,  Ragueneau,  de  Quen,  Le  Mercier,  d'Ablon, 
Brébeuf,  est  un  document  unique,  de  la  plus  haute 
importance ,  revêtu  de  tous  les  caractères  de  la 
véracité.  Les  historiens  sérieux  et  les  vrais  amis  de 
l'histoire  en  ont  toujours  jugé  ainsi.  C'est  ce  qui 
explique  la  curiosité  dont  les  Relations  sont  l'objet, 

mière  impression,  ils  écrivaient  en  Europe  des  lettres  qui  expri- 
maient leur  désagréable  surprise.  Le  plus  souvent,  ces  lettres  ne 
peignent  qu'un  coté  de  la  situation,  le  plus  triste  et  le  moins 
édifiant.  Gomme  l'écrivait  au  P.  Bagot  le  P.  Claude  Boucher, 
assistant  de  France  à  Rome  (27  août  1663)  :  «  Les  Relations  ne 

disent  que  le  bien,  et  les  lettres  que  le  mal Les  Relations  ne 

doivent  pas  être  lues  avec  ce  préjugé  qu'elles  disent  toutes 
choses,  mais  seulement  ce  qui  est  d'édification.  »  Les  Relations, 
lues  avec  ce  préjugé,  produisirent  sur  d'autres  missionnaires, 
par  exemple  sur  les  prêtres  des  Missions  -  étrangères ,  à  leur 
arrivée  dans  les  Indes,  le  même  effet  que  sur  certains  religieux 
de  la  Compagnie.  Mgr  Pallu,  évêque  d'Héliopolis,  en  témoigna 
même  son  étonnement,  en  1663,  dans  une  lettre  adressée  des 
Indes  au  P.  Bagot,  son  ancien  directeur  a  Paris.  Mais  peu  à  peu, 
le  premier  moment  de  surprise  passé  chez  ces  hommes  par  trop 
naïfs  et  simples,  ils  remarquaient  le  grand  bien  qui  avait  été 
opéré,  ils  constataient  sur  place  l'exacte  vérité  des  faits  racontés 
dans  les  Relations,  ils  admiraient  les  travaux  et  les  vertus  des 
apôtres  de  l'évangile.  Nous  parlons  ici,  bien  entendu,  des  mis- 
sionnaires loyaux  et  sincères,  de  ceux-là  seulement.  Que  de 
lettres  inédites  on  pourrait  produire  à  l'appui  de  cette  assertion  ! 
En  un  mot,  les  Relations  ne  font  voir  ni  tout  ce  que  sont  les 
missions,  ni  tout  ce  qu'elles  contiennent,  mais  elles  en  font  voir 
exactement  le  meilleur;  n'est-ce  pas  beaucoup?  A  l'historien  de 
compléter  par  d'autres  renseignements  ce  qui  ne  se  trouve  pas 
dans  ces  Relations. 


XVII   

les  sacrifices  qu'on  s'impose  pour  se  procurer  les  édi- 
tions originales.  Elles  offrent  de  l'intérêt  à  d'autres 
qu'à  de  pieux  lecteurs,  si  bien  que  le  gouvernement 
canadien  s'est  déterminé  à  les  réimprimer  en  1858  *, 
et,  bien  que  cette  réimpression  ne  réunisse  pas  toutes 
les  conditions  de  beauté  et  de  commodité  désirables, 
il  faut  le  remercier  et  le  féliciter  d'avoir  sauvé  peut- 
être  d'une  entière  destruction  un  des  plus  beaux  monu- 
ments de  l'histoire  du  Canada. 

Nous  disons  «  d'avoir  sauvé  peut-être  d'une  entière 
destruction  »,  car  la  collection  complète  des  Relations, 
imprimées  au  xvir9  siècle,  est  devenue  très  rare.  Celle 
de  l'Université  Laval,  à  Québec,  est  la  seule,  du  moins 
en  Canada,  qui  ne  présente  pas  de  lacune  2.  Dans  une 

1.  Dans  l'avis,  p.  iv,  l'éditeur  appelle  cette  réimpression  une 
entreprise  nationale.  —  Dans  la  Préface,  p.  vi,  on  lit  encore  : 
«  Les  Relations  des  Jésuites  sont  également  propres  à  ranimer 
la  foi  dans  le  cœur  du  vrai  chrétien,  et  à  guider  la  marche  de 
l'historien  à  travers  ces  époques  si  peu  connues  de  notre 
histoire...  Elles  ont  un  charme  qui  fait  oublier  les  longueurs  et 
les  redites.  »  Ferland  [Introduction,  p.  ix)  est  plus  net  :  «  On 
trouve  dans  les  Relations  des  Jésuites  une  partie  de  notre  histoire 
qui,  sans  elles,  serait  restée  à  peu  près  ignorée;  elles  renferment 
aussi  des  détails  qu'on  chercherait  inutilement  ailleurs  sur  la 
langue,  les  mœurs,  les  croyances  des  tribus  aborigènes.  » 
Nous  apprenons  par  le  Woodstock  letters  (vol.  23,  nos  2  et  3, 
July  et  October,  1894,  p.  261)  qu'une  nouvelle  édition  des  Rela- 
tions est  en  préparation.  «  The  Jesuit  relations.  The  following 
article  lias  been  taken  from  the  New  England  Magazine  (Published 
by  Warren  F.  Kellogg,  5  Park  st.,  Boston)  for  May,  1894...   » 

2.  Revue  de  Montréal,  mars  1877,  p.  114  :  «  A  cette  époque 
(1847)  les  collections  les  plus  complètes  se  trouvaient  au  Harvard 
collège,  Boston,  qui  en  avait  40  volumes,  et  chez  M.  Brown,  de 

Jés.  et  Noup.-Fr.  —  T.  I.  2 


XVIII   — 

étude  présentée  en  1847  à  la  Société  historique  de 
New-York,  le  Dr  O'Callaghan  disait  :  «  Il  est  pro- 
bable qu'il  n'y  a  pas  d'ouvrage  dont  les  volumes  soient 
aussi  disséminés  dans  les  bibliothèques1.  »  Il  ajoute 
dans  un  autre  endroit  :  «  La  rareté  des  Relations  est 

aujourd'hui  en  proportion   de  leur  grand  mérite 

Aucun  historien  ne  peut  faire  des  recherches  com- 
plètes sur  les  circonstances  des  premiers  établissements 
de  ce  pays,  sans  les  connaître,  et  ceux  qui  prétendent 
en  être  capables,  sans  les  avoir  étudiées  auparavant, 
ne  donnent  qu'une  preuve  de  leur  incapacité  pour  ce 
travail2.    » 

La  valeur  historique  attribuée  aux  Relations  par  le 

Providence.  En  Canada,  M.  Neilson,  rédacteur  de  la  Gazette  de 
Québec,  en  avait  30  volumes;  M.  l'abbé  Plante,  20.  En  1854,  la 
collection  de  la  Chambre  était  complète,  et,  on  peut  le  dire, 
unique,  quand  elle  fut  presque  toute  détruite.  Celle  de  V Univer- 
sité Laval  est  la  seule,  du  moins  en  Canada,  qui  ne  présente  pas 
de  lacune.  »  Nous  avons  dit  que  la  série,  de  1632  à  1672,  com- 
prend 41  volumes,  auxquels  il  faut  ajouter  les  Relations  des  Pères 
Biard  et  Charles  Lalemant. 

1.  Jesuit  Relations  of  discoveries  and  other  occurences  in 
Canada,  by  E.  B.  O'Callaghan.  New- York,  1847.  —  Le  P.  Mar- 
tin, S.  J.,  a  traduit,  corrigé  et  annoté  le  travail  du  Dr  O'Callaghan, 
et  a  fait  imprimer  sa  traduction  à  Montréal,  en  1850.  —  Harrisse 
(Notes  pour  servir  à  l'histoire,  à  la  bibliographie  et  à  la  carto- 
graphie de  la  Nouvelle-France.  Paris,  Tross,  1872)  dit  aussi, 
p.  61  :  «  Les  Relations  sont  devenues  si  rares  de  nos  jours 
qu'aucune  bibliothèque  (en  France)  n'en  possède  la  série  com- 
plète. Il  y  a  des  années  dont  on  ne  connaît  qu'un  ou  deux  exem- 
plaires. »  Aussi  sont-elles  très  recherchées  aujourd'hui,  et  se 
vendent,  quelques-unes,  de  mille  à  douze  cents  francs. 

2.  Traduction  du  P.  Martin,  pp.  14  et  15. 


XIX   

Dr  O'Callaghan,  est  reconnue  par  les  historiens  de 
bonne  foi.  La  vénérable  mère  Marie  de  l'Incarnation, 
qui  a  habité  si  longtemps  à  Québec,  et  dont  personne 
ne  récusera  le  témoignage,  écrivait  à  son  fils  en  1671  : 
«  J'ai  tiré  ceci  des  Mémoires  de  nos  Révérends  Pères, 
dont  la  sincérité  m'est  si  connue  que  j'ose  bien  vous 
réitérer  qu'il  n'y  a  rien  qui  ne  soit  assuré l .  »  Le  pro- 
testant Parkman  est  du  même  avis,  et  l'opinion  de 
cet  historien,  qui  admire  beaucoup  le  missionnaire, 
mais  ne  peut  s'empêcher  de  critiquer  vivement  le 
Jésuite  et  son  ordre,  est  d'un  grand  poids  dans  la 
question  présente.  Voici  ce  qu'il  dit  sur  les  Relations 
de  la  Nouvelle-France  :  «  Œuvre  d'hommes  qui 
avaient  reçu  une  éducation  classique,  le  style  en  est 
simple  et  souvent  indigeste,  comme  on  peut  le  voir 
dans  des  narrations  écrites  hâtivement,  sous  la  hutte 
du  sauvage,  ou  dans  la  pauvre  maison  d'un  mission- 
naire enfoncé  dans  la  forêt,  au  milieu  des  ennuis  et 
des  interruptions  de  toutes  sortes.  Quant  à  la  valeur 
de  leur  contenu,  elle  est  absolument  sans  égale. 
Archives  modestes  d'aventures  et  de  sacrifices  éton- 
nants, peinture  frappante  de  la  vie  des  bois,  faisant 
alterner  les  détails  longs  et  monotones  de  la  conversion 
de  quelques  sauvages,  et  le  récit  digne  de  louange  de 
la  conduite  d'un  néophyte  exemplaire.  Comme  autorité 
en  ce  qui  concerne  la  condition  et  le   caractère  des 

1.  Lettres  historiques  de  la  M.  Marie  de  l'Incarnation;  lettre 
ilxxxix,  p.  675. 


XX    

habitants  primitifs  de  F  Amérique  du  Nord,  il  est 
impossible  d'en  exagérer  la  valeur.  Je  puis  ajouter 
([ne  l'examen  le  plus  sévère  ne  me  laisse  aucun  doute 
que  les  missionnaires  aient  écrit  avec  une  bonne  foi 
complète,  et  que  les  Relations  occupent  une  place 
importante  comme  documents  authentiques  et  dignes 
de  foi.    » 

Après  avoir  cité  ces  paroles  de  l'historien  protestant, 
M.  Verreau  ajoute  dans  son  article  sur  les  Relations 
de  la  Nouvelle-France l  :  «  Nos  historiens  partagent 
sur  ce  point  l'opinion  de  M.  Parkman.  Tous,  depuis 
le  P.  de  Charlevoix 2  jusqu'à  M.  Faillon,  ont  largement 
puisé  dans  les  Relations;  mais  personne  ne  l'a  fait 
peut-être  avec  plus  d'abandon  que  l'auteur  de  Y  Histoire 

1.  Reçue  de  Montréal,  avril  1877,  p.  163. 

2.  Le  P.  de  Charlevoix  (t.  II,  Liste  des  auteurs...,  p.  xlviii) 
dit  sur  les  Relations  :  «  Gomme  les  Jésuites  étaient  répandus 
dans  toutes  les  nations  avec  qui  les  Français  étaient  en  com- 
merce, et  que  leurs  missions  les  obligeaient  d'entrer  dans  toutes 
les  affaires  de  la  colonie,  on  peut  dire  que  leurs  Mémoires  en 
renfermaient  une  histoire  fort  détaillée.  Il  n'y  a  même  d'autre 
source  où  l'on  puisse  puiser  pour  être  instruit  des  progrès  de 
la  religion  parmi  les  sauvages,  et  pour  connaître  ces  peuples, 
dont  ils  parlaient  toutes  les  langues.  Le  style  de  ces  Relations  est 
extrêmement  simple  ;  mais  cette  simplicité  même  n'a  pas  moins 
contribué  à  leur  donner  un  grand  cours  que  les  choses  curieuses 
et  édifiantes  dont  elles  sont  remplies.  »  M.  Taché  [Les  histoires 
de  M.  Suite,  réplique,  14e  lettre;  Outaoua,  4  janvier  1884)  dit 
aussi  :  «  Les  critiques  de  V heure  présente  savent  que  les  anna- 
listes et  les  écrivains  canadiens  du  temps,  la  mère  Marie  de 
l'Incarnation,  M.  Dollier  de  Gasson,  M.  Boucher  et  autres  citent 
constamment  les  Relations  et  témoignent  du  respect  qu'on  en 
avait.    » 


—    XXI  

de  la  colonie  française  au  Canada',  c'est  un  hommage 
que  sa  critique  sévère  a  rendu  à  la  sincérité  et  à 
l'exactitude  de  nos  premiers  chroniqueurs.  C'est  en 
même  temps  une  réponse  indirecte  à  quelques  attaques 
dont  les  Relations  ont  été  parfois  l'objet1.    » 

Les  attaques  auxquelles  fait  allusion  M.  Verreau  se 
produisirent  après  la  suppression  des  Relations  en  1673. 
Elles  s'étalent  dans  la  Morale  pratique  des  Jésuites2, 
œuvre  du  docteur  Arnauld,  frappée  de  censure  par  la 
congrégation  de  l'Index,  et  condamnée  par  un  arrêt 
du  Parlement  de  Paris.  Le  Parlement  traite  cet  ouvrage 
de  «  Libelle  scandaleux  pour  les  faussetés  dont  il  est 
rempli,  par  le  ramas  'qui  y  a  été  malicieusement  fait 
d'une  infinité  de   mémoires  inventés  à  plaisir,   et  de 

1.  M.  Pierre  Boucher  [Histoire  véritable  et  naturelle  des  mœurs 
et  productions  du  pays  de  la  Nouvelle-France,  publiée  en 
France  en  1663)  rend  un  hommage  indirect  aux  Relations,  quand 
il  écrit  dans  Y  Avant-propos  :  «  Je  ne  vous  dirai  quasi  rien  qui 
n'aye  déjà  esté  dit  par  cy-devant,  et  que  vous  ne  puissiez  trouver 
dans  les  Relations  des  RR.  PP.  Jésuites,  ou  dans  les  voyages 
du  sieur  de  Ghamplain;  mais  comme  cela  n'est  pas  ramassé  dans 
un  seul  livre,  et  qu'il  faudrait  lire  toutes  les  Relations  pour  trouver 
ce  que  j'ay  mis  icy;  ce  vous  sera  une  facilité,  surtout  pour  ceux 
qui  n'ont  autre  dessein  que  de  connaître  ce  que  c'est  du  pays  de 
la  Nouvelle-France...  »  Pierre  Boucher  fut  gouverneur  des 
Trois-Rivières. 

Dans  sa  Vie  de  Mgr  de  Laval  (t.  I,  pp.  139  et  140,  note) 
M.  l'abbé  Gosselin  fait  l'éloge  de  la  Remarquable  étude  de 
M.  Verreau  sur  les  Relations  de  la  Nouvelle-France,  et  approuve 
ainsi  les  appréciations  flatteuses  de  cet  auteur  sur  l'œuvre  des 
Pères  Jésuites. 

2.  Voir  le  t.  VII  de  la  seconde  édition  de  la  Morale  pratique 
des  Jésuites,  ch.  X,  XI  et  XII,  de  la  p.  235  à  la  p.  344. 


XXII    

pièces  supposées.  »  —  «  Il  est  aisé  de  juger  par  là, 
ajoute-t-il,  aussi  bien  que  par  les  termes  d'aigreur 
dont  l'auteur  s'est  servi,  qu'il  ne  désirait  que  de 
déchirer  la  Société  et  la  conduite  des  Jésuites.  »  Trois 
jours  après,  le  livre  fut  brûlé  en  place  de  Grève  par 
la  main  du  bourreau1.  On  sait  cependant  que  les  Par- 
lements n'ont  jamais  été  accusés  d'un  excès  de  ten- 
dresse pour  les  Jésuites. 

Ce  n'est  pas  dans  la  Morale  pratique  que  l'écrivain 
impartial  ira  chercher  une  appréciation  saine  sur  les 
Relations  de  la  Nouvelle-France .  L'esprit  de  ce  livre 
et  les  documents,  soit  faux,  soit  de  mauvais  aloi,  soit 
de  peu  de  sérieux  dont  il  est  rempli,  lui  enlèvent 
toute  autorité.  Est-il  du  reste  nécessaire  de  rappeler 
que  le  docteur  Arnauld  fut  toujours  l'ennemi  juré, 
irréconciliable  de  la  Compagnie  de  Jésus,  qu'il  la 
combattit  à  outrance  et  de  toutes  façons?  Les  Jésuites 
et  les  Jansénistes  vécurent  toujours  entre  eux  comme 
les  Juifs  et  les  Samaritains.  Un  historien  de  bonne  foi 


1.  Introduction  (pp.  m-v)  des  Relations  inédites  de  la  Nouvelle- 
France.  Douniol,  1861.  —  Mgr  de  Laval,  premier  évêque  de 
Québec,  témoin  des  travaux  des  Jésuites,  appelle  le  livre  du 
docteur  Arnauld  un  grand  scandale  (Ibid.,  p.  in).  «  Parmi  les 
autorités  dont  Arnauld  avait  indignement  abusé,  se  trouvait  celle 
de  l'évêque  de  Malaga,  Mgr  Ildephonse  de  St-Thomas,  domi- 
nicain. Un  pareil  emploi  de  son  nom  l'irrita  justement,  et  lui 
parut  une  flétrissure.  Il  adressa  au  pape  Innocent  XI  une  chaleu- 
reuse et  solennelle  réclamation.  Il  appelle  cet  ouvrage  un  libelle 
infâme,  indigne  de  lumière  et  composé  au  milieu  des  ténèbres  de 
V enfer.   %  [Ibid.,  p.  iv.) 


XXIII    

ira-t-il   demander  aux  Jansénistes   la   vérité    sur   les 
Relations  des  Jésuites? 

Mais  si  le  témoignage  du  docteur  Arnauld  n'est  pas 
recevable,  devons-nous  en  dire  autant  de  celui  de  deux 
Pères  Récollets,  Ghrestien  Le  Glercq  et  Louis  Henne- 
pin,  qui  maltraitent  passablement  les  Relations^. 

Le  P.  Ghrestien  Le  Glercq,  récollet  de  la  province 
d'Artois,  arriva  en  1675  au  Canada,  où  il  évangélisa 
pendant  cinq  ans  la  Gaspésie  ;  il  fut,  de  là,  après  un 
voyage  en  France,  envoyé  à  Montréal.  Nommé  en 
1690  gardien  du  couvent  de  Lens,  il  fit  paraître  l'année 
suivante,  le  Premier  établissement  de  la  Foy  dans  la 
Nouvelle-France ,  ouvrage  auquel  le  comte  de  Fronte- 
nac mit  lui-même  la  main1.  Ni  l'un  ni  l'autre,  comme 
nous  le  verrons  dans  la  suite,  n'aimaient  les  mis- 
sionnaires de  la  Compagnie  de  Jésus,  ni  la  Compagnie 
elle-même.  A  cela  nous  n'avons  rien  à  redire  :  les 
sympathies  ne  se  commandent  pas,  et  ils  pouvaient 
avoir  leurs  raisons.  Ils  firent  plus  que  de  nourrir  en 
eux-mêmes  des  sentiments  hostiles  aux  Jésuites,  ils  les 
manifestèrent  dans  leurs  actes  ;  et  les  traces  de  leur 
hostilité  se  voient  dans  la  correspondance  du  comte 
de  Frontenac,  et  dans  Y  Etablissement  de  la  Foy  du 
P.  Le  Clercq.  Le  Gouverneur  de  la  Nouvelle-France, 
vivement  attaqué  dans  son  administration,  chercha 
des  plumes  vénales  pour  la  défendre,  et  il  en  trouva 

1.    Charlevoix,  t.  II,  liste  des  auteurs,  p.  liv. 


XXIV    

parmi  les  Récollets,  dont  il  était  le  syndic,  et  parmi 
des  officiers,  qu'il  combla  de  ses  faveurs.  Cavelier  de 
la  Salle,  de  la  Motte-Cadillac,  le  baron  de  Lahontan, 
les  Pères  Le  Glercq,  Hennepin,  Douay,  Membre  et 
autres  lui  rendirent  les  services  dont  il  avait  besoin  ;  et 
le  contre-coup  de  leur  zèle  excessif  se  fît  sentir  aux 
Jésuites,  dont  il  redoutait  à  tort  l'influence  et  le  crédit. 
Le  P.  Le  Glercq  attaqua  les  Relations,  avec  une  appa- 
rence de  bonne  foi  mal  déguisée  :  «  J'ai  toujours  été 
persuadé,  dit-il,  que,  ne  se  faisant  honneur  que  de  leurs 
travaux  et  de  leurs  souffrances,  les  Jésuites  n'ont  point 
de  part  aux  Relations  qu'on  a  imprimées  du  Canada, 
apparemment  sur  de  faux  mémoires,  au  moins  en  ce 
qui  regarde  l'avancement  de  la  Foy  parmi  les  nations 
sauvages  *.  «  Tout  ceci  est  une  trouvaille.  L'ouvrage  du 
P.  Le  Clercq  fut  imprimé  en  1690;  plus  de  40  Rela- 
tions avaient  paru  jusqu'en  1672,  et,  vingt  ans  après 
leur  suppression,  le  bon  récollet  est  persuadé  qu'elles 
n'ont  pas  été  écrites  par  les  Jésuites,  quoique  signées 
par  eux  et  considérées  par  tout  le  monde  comme  étant 
bien  d'eux  !  Il  y  a  en  vérité,  dans  cette  persuasion,  une 
petite  hypocrisie,  peu  digne  d'un  religieux.  Mais  pas- 
sons. Après  une  longue  énumération,  où  l'ironie 
côtoie  le  mauvais  goût,  des  succès  supposés  des  mis- 
sionnaires de  la  Compagnie,  l'auteur  de  Y  Etablisse- 
ment de  la  Foy  arrrive  à  cette  conclusion  :  «  Plût  à 
Dieu  que  toutes  ces  églises  des  Relations  fussent  aussi 

1.  T.  I,  p.  522. 


—    XXV    

réelles  et  véritables,  comme  tout  le  pays  les  reconnaît 
chimériques;  si  elles  ont  subsisté  autrefois,  seraient- 
elles  devenues  invisibles,  principalement  depuis  les 
années  1674  et  1675,  que  la  Colonie  se  multipliant 
beaucoup  plus,  les  commerces  plus  fréquents  et  plus 
ouverts  avec  la  France  ont  fait  disparaître  ce  nombre 
prodigieux  de  convertis  aussi  bien  que  les  Relations, 
que  l'on  a  cessé  de  donner  au  public  désabusé  de 
pareilles  fictions1  ?  »  Ainsi,  ces  Jésuites,  que  le  P.  Le 
Glercq  nous  représente  comme  des  hommes  de  science, 
de  zèle  et  de  grande  vertu,  ont  trompé  le  public  pen- 
dant plus  de  quarante  ans  !  Pendant  plus  de  quarante 
ans,  les  Relations,  tissus  de  mensonges  et  de  faussetés 
volontaires,  ont  fait  croire  à  des  conversions  et  à  des 
églises  qui  n'existaient  pas  !  Pendant  plus  de  quarante 
ans,  bien  que  très  répandues  au  Canada,  où  Ton  pou- 
vait en  contrôler  facilement  les  récits,  elles  n'y  ont 
soulevé    aucune    réclamation    un    peu    importante 2, 

1.  Fin  du  ch.  XV  et  dernier  du  premier  volume. 

2.  On  lit  [Revue  de  Montréal,  note  1,  p.  164,  avril  1877)  dans 
l'article  de  M.  Verreau  :  «  C'est  un  fait  bien  étonnant  que,  dans 
l'espace  de  quarante  ans,  il  ne  se  soit  presque  pas  élevé  de  récla- 
mation importante  contre  la  véracité  des  Relations.  M.  Dollier 
de  Gasson,  par  exemple,  se  plaint  dans  son  Histoire  du  Montréal, 
p.  181,  que  son  nom  a  été  défiguré  dans  la  Relation  de  1666,  ce 
qui  est  vrai.  Le  P.  Le  Glercq,  Établissement  de  la  Foy,  se  renferme 
dans  des  reproches  généraux.  L'occasion  aurait  été  bonne  cepen- 
dant pour  son  but,  qui  était  d'accuser  les  Pères  Jésuites.  Il  en 
est  de  même  du  P.  Hennepin  dans  les  Nouveaux  voyages.  Si  je 
cite  le  nom  de  ce  conteur  aventureux,  c'est  parce  que  son  inten- 
tion malveillante  est  une  preuve  de  ce  que  j'avance  ici.  » 


XXVI   — 

aucune  critique,  aucune  protestation,  et  les  lecteurs  naïfs 
ont  cru  à  la  vérité  de  pareilles  fictions!  Ajoutons  que 
les  lettres  de  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  signalent 
ces  conversions  de  sauvages,  objet  des  plaisanteries  du 
P.  Récollet;  cette  Thérèse  de  la  Nouvelle-France  écrit 
qiïil  ny  a  rien  de  plus  assuré  que  les  Mémoires  des 
Révérends  Pères1.  Faut-il  croire  encore  aux  rêveries 
et  aux  mensonges  de  cette  intelligente  et  sainte  fille  de 
la  bienheureuse  Ursule?  Ses  lettres,  comme  les  Rela- 
tions, seraient  peut-être  un  amas  de  fictions? 

L'autre  père  récollet,  Louis  Hennepin,  porte  contre 
les  Relations  le  même  jugement  que  son  confrère  ;  il 
en  cite  même  parfois  les  paroles  textuellement,  sans 
dire  à  quelle  source  il  a  puisé.  D'après  lui,  les  Jésuites 
ont  trompé  le  public  des  lecteurs2.  Nous  aurons  plus 
tard  l'occasion  de  parler  de  ce  Père  et  du  P.  Le  Clercq, 
et  d'exposer  notre  sentiment  sur  l'un  et  sur  l'autre. 
Pour  le  moment,  contentons  nous  de  dire,  avec 
M.  Verreau,  que  F  autorité  personnelle  du  P.  Henne- 
pin est  nulle3. 

Faut-il  ajouter  plus  de  foi  aux  critiques  des  Rela- 
tions par  l'auteur  des  Canadiens-Française  II  n'a  fait 
que    suivre    le    docteur  Arnauld  et    les    deux    Pères 

1.  Lettre  LXXXIX,  p.  675,  à  son  fils. 

2.  Nouveau  voyage.  Utrecht,  1698. 

3.  a  Quant  à  l'autorité  personnelle  du  P.  Hennepin,  elle  est 
nulle.  L'espèce  de  culte  que  lui  ont  voué  les  écrivains  et  les  col- 
lectionneurs d'une  certaine  école  ne  témoigne  pas  beaucoup  en 
faveur  de  leur  critique  »  [Revue  de  Montréal,  ibid.,  note  1,  p.  164). 


—  xxvn  

Récollets.  C'est  peu  pour  un  historien  qui  se  glorifie 
d'avoir  seul  compris  l'histoire  du  Canada.  Il  y  a  cepen- 
dant quelque  chose  de  lui  dans  ses  critiques  ;  il  les. 
agrémente  d'injures  et  de  calomnies  à  l'adresse  des 
Jésuites1.  M.  J.-C.  Taché  a  répondu  longuement  et 
victorieusement  à  M.  Suite  dans  sa  lettre  datée  d'Ot- 
taoua,  4  janvier  1884.  Il  est  donc  inutile  de  refaire  ici 
cette  réponse,  que  les  lecteurs  liront  avec  fruit  dans  le 
journal  La  Vérité*.  Et  puis,  que  dire  à  un  homme 
qui  écrit  sur  les  missionnaires  du  Canada  des  phrases, 
comme  celle-ci  :  «  Il  faut  que  la  religion  soit  divine 
pour  résister  à  de  pareils  charlatans?  » 

Une  question  se  présente  maintenant,  qui  n'est  pas 
sans  importance  pour  l'histoire  du  Canada.  Pourquoi 
et  comment  les  Relations  de  la  Nouvelle-France  ont- 
elles  cessé  de  paraître  en  1673,  bien  que  les  supérieurs 
de  Québec  aient  continué  pendant  plusieurs  années  à 
les  envoyer  au  Provincial  de  la  Compagnie  à  Paris,  et 
au  R.  P.  Général  à  Rome3? 

1.  Histoire  des  Canadiens-Français,  t.  IV,  pp.  107-110. 

2.  La  Vérité.  Les  histoires  de  M.  Suite;  réplique,  quatorzième 
lettre.  Cette  lettre,  adressée  au  rédacteur  de  La  Vérité ,  est  une 
réplique  à  la  Réponse  aux  critiques  de  M.  Suite. 

3.  Plusieurs  de  ces  Relations  ont  été  imprimées  chez  Douniol, 
en  1861,  par  les  soins  des  PP.  Martin  et  de  Montezon,  et  par 
Shea,  à  la  presse  Gramoisy,  en  1860.  L'édition  de  Shea  a  pour 
titre  :  «  Relation  de  ce  qui  s'est  passé  de  plus  remarquable  aux 
missions  des  Pères  de  la  Compagnie  de  Jésus  en  la  Nouvelle- 
France,  les  années  1673  à  1679,  par  le  R.  P.  Claude  Dablon,  rec- 
teur du  collège  de  Québec  et  supérieur  des  missions  de  la  Com- 


XXVIU   — 

Longtemps  on  a  ignoré  la  cause  de  celle  interrup- 
tion. 

Le  docteur  Arnauld,  toujours  en  quête  de  choses 
désagréables  aux  Jésuites,  insinue  et  n'est  pas  éloigné 
de  croire  que  la  Congrégation  de  la  Propagande, 
ayant  reconnu  que  les  lettres  annuelles  des  Pères 
étaient  pleines  de  faussetés,  leur  avait  défendu  d en  plus 
donner  au  public { . 

M.  d'Allet,  ecclésiastique  de  Saint-Sulpice,  secrétaire 
de  M.  l'abbé  de  Queylus  au  Canada,  prétend,  dans  un 
Mémoire  qui  lui  est  attribué  par  le  docteur  Arnauld, 
que  les  Relations  cessèrent  de  paraître  à  la  demande 
de  M.  de  Courcelles,  gouverneur  de  la  Nouvelle- 
France.  M.  l'abbé  Faillon,  assez  disposé  à  accorder  sa 
confiance  aux  témoignages  suspects  quand  il  s'agit  des 
Jésuites,  adopte  sans  examen  l'opinion  de  M.  d'Allet, 
et  il  renvoie  pour  la  preuve  à  un  mémoire  de  ce  der- 
nier qui  se  trouverait  aux  Archives  nationales  et  qui 
ne  s'y  trouve  pas2.  Cette  erreur,  volontaire  ou  invo- 
lontaire, n'est  pas  la  première  de  cet  historien  ;  il  en 
a  commis  de  plus  graves,  en  ce  genre.  Cependant,  dans 

pagnie  de  Jésus  en  la  Nouvelle-France.  »  Ce  titre  ne  se  lit  pas 
au  manuscrit;  il  est  du  P.  Félix  Martin,  comme  on  peut  le  voir 
à  la  dernière  page  de  l' Avant-propos.  —  Quant  aux  Relations 
inédites,  il  est  à  regretter  qu'on  se  soit  permis  de  retoucher  le 
style  du  manuscrit  original,  et  qu'on  n'ait  pas  imprimé  les  rela- 
tions officielles  envoyées  à  Rome,  sans  y  rien  changer. 

1.  Lettres  de  messire  Antoine  Arnaud,  Paris,  1775,  in-4,  vol.  II, 
p.  619. 

2.  Harrisse,  Notes  pour  servir  à  l'histoire  de  la  Nouvelle- 
France,  p.  60. 


XXIX    

un  autre  ouvrage1,  il  indique,  comme  source  pour  le 
Mémoire  de  M.  d'Allet,  la  Morale  pratique  des  Jésuites. 
A-t-il  eu  honte  d'indiquer  pareille  source,  ou  s'est-il 
repenti  d'avoir  adressé  le  lecteur  à  une  source  qui 
n'existait  pas?  C'est  là  un  mystère  que  nous  ne  vou- 
lons pas  approfondir;  mais  la  justice  nous  fait  un 
devoir  de  signaler  les  hésitations  et  peut-être  aussi 
les  remords  de  l'abbé  Faillon.  Quoiqu'il  en  soit, 
M.  Harrisse,  habile  chercheur  en  fait  à' Ame  ricana,  n'a 
pu  déterrer  le  Mémoire  de  M.  d'Allet,  ni  à  la  place 
indiquée  par  M.  Faillon,  ni  dans  tout  ce  que  les 
Archives  nationales  possèdent  de  documents  sur  le 
Canada2.  Le  Mémoire  inséré  dans  la  Morale  pratique 

1.  Vie  de  la  sœur  Bourgeois.  —  Dans  Y  Histoire  de  la  Colonie 
française,  note  (*)  pp.  290-291,  M.  Faillon  fait  les  plus  louables 
efforts  pour  se  justifier  d'avoir  puisé  à  une  source  suspecte, 
en  citant  les  mémoires  d'Allet  insérés  dans  \sl  Morale  pratique. 

2.  Notes  pour  servir  à  V histoire  de  la  Nouvelle-France,  p.  60, 
note.  —  M.  Harrisse  dit  dans  cette  note  :  «  Dans  l'espérance  d'ob- 
tenir des  renseignements  plus  circonstanciés  sur  cette  suppression 
(des  Relations),  nous  avons  compulsé  les  archives  de  la  marine. 
LesdépêchesdeM.deCourcelles  sont  muettes  sur  ce  sujet,  et  nous 
pensons  que  c'est  lors  de  son  retour  avec  M.  Talon  que,  de  vive 
voix,  il  obtint  de  Golbert  que  les  Jésuites  sentissent  la  main  de 
l'autorité  civile.  »  Nous  verrons  bientôt  que  M.  de  Gourcelles  ne 
fut  pour  rien  dans  la  suppression  des  Relations.  —  M.  Harrisse 
continue  :  «  L'abbé  Faillon  avait  cité,  comme  pièce  à  l'appui,  des 
documents  qui,  d'après  lui,   devaient  se  trouver  aux  Archives 
nationales  sous  la  rubrique  de  K  1286.  Cette  cote  (actuellement 
K  1232)  désigne  un  carton  rempli  de  pièces  sur  le  Canada,  lequel 
est  suivi  de  cinq  autres,  contenant  tout  ce  que  les  archives  pos- 
sèdent de  documents  sur  la  Colonie...  Ces  cartons  ne  contiennent 
pas  de  mémoire  de  M.  d'Allet,  ni  aucune  pièce  se  rapportant  aux 
Relations.  » 


XXX    

est-il  bien  de  M.  d'Allet?  M.  Gosselin  croirait  volon- 
tiers, dans  la  Vie  de  Mgr  de  Laval,  que  ce  document 
est  une  charge  inventée  par  les  Jansénistes  contre  les 
Jésuites  et  le  premier  évêque  de  Québec1.  En  tout 
cas,  peut-il  ne  pas  paraître  suspect,  s'il  provient  de 
M.  d'Allet,  le  secrétaire  de  M.  de  Queylus,  qui  disputa 
si  opiniâtrement  à  Mgr  de  Laval  sa  juridiction  sur  la 
Nouvelle-France2?  Nous  verrons  du  reste  bientôt  que 
M.  de  Courcelles  ne  fut  pour  rien  dans  la  suppression 
des  Relations,  ni  le  Gouvernement  français,  ni  le 
docteur  Arnauld,  ni  les  congrégations  religieuses  du 
Canada. 

On  ne  doit  pas  non  plus  l'attribuer  à  une  mesure 
de  prudence  de  la  part  de  la  Compagnie  de  Jésus, 
encore  moins  à  une  condamnation  flétrissante  partie 
de  haut  lieu.  On  ne  peut  même  pas  voir  dans  ce  fait, 
comme  le  disent  les  auteurs  des  Relations  inédites, 
une  concession  accordée  par  la  peur3. 

La    suppression    des     Relations   de     la    Nouvelle- 

1.  Vie  de  Mgr  de  Laval,  t.  I,  pp.  188-189.  «  Sur  quel  fonde- 
ment s'appuie-t-elle  (la  légende  racontée  par  M.  Faillon)  ?  Uni- 
quement sur  un  mémoire  ou  prétendu  mémoire  de  M.  d'Allet, 
dont  personne  n'a  vu  l'original,  et  ne  peut  garantir,  par  consé- 
quent, l'authenticité,  mémoire  perdu  dans  les  Œuvres  d'Arnauld, 
le  célèbre  janséniste,  et  que  l'on  peut  vraisemblablement  soup- 
çonner d'être  une  charge  inventée  à  plaisir,  comme  tant  d'autres, 
contre  les  Jésuites  et  les  adversaires  des  Jansénistes  en  général, 
contre  Mgr  de  Laval  en  particulier.  »  [Note  de  M.  Gosselin.) 

2.  Compte-rendu  par  le  P.  J.  Brucker  de  la  Vie  de  Mgr  de 
Laval,  par  M.  l'abbé  Gosselin  [Bibliographie,  LUI,  p.  512). 

3.  Introduction,  p.  XXV. 


XXXI    

France  fut  simplement  la  conséquence  indirecte  d'une 
mesura  générale  prise  par  le  pape  Clément  X  dans  le 
bref  Crédit œ,  du  6  avril  1673.  Clément  X  ne  les  a 
pas  supprimées,  comme  le  croit  M.  Verreau  dans  la 
Revue  de  Montréal]  mais  les  Jésuites  ont  eux-mêmes 
cessé  de  les  publier,  après  la  promulgation  du  bref, 
pour  des  motifs  que  le  P.  Joseph  Brucker  a  le  pre- 
mier exposés  dans  la  partie  bibliographique  des  Etudes 
religieuses l. 

Nous  allons  donner,  pour  la  première  fois,  les 
pièces  sur  lesquelles  s'appuie  cet  écrivain,  et  d'autres 
qu'il  n'a  pas  connues  ;  elles  trancheront  définitivement 
une  question  qui  a  longtemps  préoccupé  les  histo- 
riens ;  elles  feront  passer  de  la  légende  à  la  réalité 
le  fait  le  plus  simple  du  monde. 

Les  Jansénistes  et  les  ennemis  de  la  Compagnie  ont 
accumulé  les  interprétations  les  plus  malveillantes 
autour  de  cette  suppression,  profitant  du  silence  des 
Jésuites  pour  donner  libre  cours  à  ■  leur  haine.  Les 
Jésuites  n'auraient-ils  pas  mieux  fait  de  se  défendre  ?  A 
force  de  longanimité  et  de  condescendance,  on  finit 
par  laisser  s'accréditer  des  idées  fausses,  qui  deviennent 
facilement  des  certitudes.  Puis,  quand  on  veut  les 
combattre  et  les  détruire,  même  avec  les  témoignages 
les  plus  probants,  on  se  heurte  à  des  partis  pris,  à  des 
convictions  acquises,  à  une  possession  de  longues 
années  qui  vaut  titre  pour  la  plupart  des  esprits.  C'est 
principalement  en  histoire  qu'il  ne  faut  pas  donner  à 

1.  Etudes  religieuses,  partie  bibliographique,  LUI,  p.  513. 


—    XXXII    — 

l'erreur  le  temps  de  se  fortifier  ;  car,  après  des  année  s,  il 
devient  difficile,  sinon  impossible,  d'en  faire  le  siège, 
serait-on  muni  contre  elle  des  meilleures  armes.  Sera-ce 
le  sort  réservé  aux  pièces  inédites  que  nous  produirons 
tout  à  l'heure?  Pour  qui  réfléchit  et  cherche  la  vérité 
franchement,  elles  disent  le  dernier  mot  sur  la  suppres- 
sion des  Relations.  Auront-elles  le  don  d'éclairer  cer- 
tains esprits,  en  retard  de  deux  siècles,  pour  lesquels 
la  Morale  pratique  est  un  second  Evangile  ? 

Il  ne  sera  pas  inutile,  pour  mieux  comprendre  le 
bref  Creditœ,  de  résumer  les  événements  qui  précé- 
dèrent cet  acte  pontifical  et  le  préparèrent,  s'ils  n'en 
furent  pas  l'unique  cause.  Ce  résumé  n'est  pas  de  la 
polémique  ;  elle  est  à  éviter  dans  une  question  si  déli- 
cate. 

En  1552,  François-Xavier  expirait  dans  une  île 
déserte,  en  face  de  l'empire  chinois.  Trente  ans 
plus  tard,  deux  Jésuites,  héritiers  de  son  ] courage 
et  de  son  zèle,  Michel  Ruggieri  et  Pazio,  qui 
attendaient  aux  portes  de  la  Chine  le  moment  favo- 
rable d'y  pénétrer,  s'y  introduisaient  définitivement,  et, 
un  an  après,  Mathieu  Ricci  venait  y  planter  la  Croix. 
Ces  apôtres  furent  bientôt  suivis  de  plusieurs  autres, 
parmi  lesquels  François  Martinez,  Emmanuel  Diaz, 
Lazare  Cattaneo,  Nicolas  Longobardi,  Diego  de 
Pantoya  et  Nicolas  Trigault. 

Le  plus  célèbre  de  tous,  Adam  Schall,  mathémati- 
cien et  astronome,  se  fit  dès  son  arrivée,  en  1622,  la 


XXXIII 


réputation  d'homme  universel.  L'empereur  le  chargea 
avec  le  P.  Jacques  Rho,  de  corriger  le  calendrier  chi- 
nois, et  il  sut,  par  son  amabilité  et  l'autorité  de  son 
savoir,  si  bien  conquérir  les  bonnes  grâces  de  son  sou- 
verain, qu'il  obtint  de  lui  un  décret,  par  lequel  il  était 
permis  aux  Jésuites  d'annoncer  l'Evangile  dans  tout 
le  Céleste  Empire. 

On  sait  que  ces  ouvriers  évangéliques ,  hommes 
d'élite,  joignaient  la  science  à  la  vertu.  Il  fallait  ces  deux 
choses  pour  réussir  en  Chine,  et  les  supérieurs  eurent 
soin  de  faire  un  choix  parmi  les  Jésuites  européens 
qui  demandaient  cette  mission  lointaine^  Mais  cette 
poignée  de  savants  apôtres  suffisait-elle  pour  la  con- 
quête de  ce  vaste  pays?  Dans  la  première  moitié  du 
xvne  siècle,  ils  se  plaignirent  de  leur  petit  nombre;  ils 
firent  appel  à  tous  les  dévouements,  et  des  religieux, 
qui  n'appartenaient  pas  à  la  Compagnie  de  Jésus, 
pénétrèrent  dans  le  Fo-Kien  par  l'île  Formose1.  Ce 
fut  là  le  point  de  départ  de  démêlés  et  de  discussions 
religieuses,  qui  devaient  amener  comme  conséquence 
les  plus  déplorables  divisions  en  Chine  et  des  luttes 
scandaleuses  en  Europe. 

La  question  des  rites  chinois  fut  le  champ  de  bataille 
entre  les  Jésuites  d'un  côté,  les  Dominicains,  les  Fran- 
ciscains et  les  messieurs  des  Missions-étrangères  de 
l'autre. 

1.  Histoire  de  la  Compagnie  de  Jésus,  par  Crétineau-Joly, 
t.  .111,  ch.  III.  —  C'est  vers  1633  que  ces  religieux  vinrent  en 
Chine. 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  T.  3 


XXXIV    — 

En  arrivant  en  Chine,  les  Jésuites  avaient  cru 
remarquer  de  la  superstition  et  de  l'idolâtrie  dans  les 
honneurs  rendus  à  Gonfucius  et  aux  parents  défunts. 
C'est,  en  effet,  ce  qui  frappe  d'abord  les  yeux  des 
Européens.  Toutefois,  avant  de  se  prononcer  définiti- 
vement, ils  examinèrent  les  choses  de  plus  près.  Ils 
étudièrent  la  langue  chinoise,  les  livres,  les  mœurs  et 
les  lois  du  pays.  Ils  consultèrent  les  lettrés  et  les  doc- 
teurs, ils  parcoururent  plusieurs  provinces,  ils  se  ren- 
seignèrent sur  l'origine,  la  fin  et  l'esprit  des  rites  reli- 
gieux et  civils  en  usage  en  Chine  ;  ils  eurent  entre  eux 
des  conférences,  où  ils  se  proposèrent  toutes  les  diffi- 
cultés qu'on  pouvait  faire  sur  ce  sujet  si  difficile  et  si 
important  ;  ils  consultèrent  les  plus  grands  théologiens 
de  Rome;  ils  prirent  l'avis  de  l'évêque  de  Macao  et  du 
Japon,  et,  finalement,  après  une  longue  suite  d'études, 
de  recherches,  de  discussions,  de  travaux  et  d'appro- 
bations, ils  s'en  tinrent  à  cette  règle  très  sage,  qui  plus 
tard  fut  donnée  par  le  Saint-Siège  aux  vicaires  aposto- 
liques de  la  Chine  :  «  Ne  point  obliger  ces  peuples  à 
changer  leurs  cérémonies,  leurs  coutumes  et  leurs 
manières,  à  moins  qu'elles  ne  soient  très  manifeste- 
ment contraires  à  la  religion  et  aux  bonnes  mœurs1.  » 

En  outre,  et  comme  conséquence  de  cette  règle 
générale,  ils  proscrivirent  et  défendirent  à  leurs  néo- 
phytes certaines  cérémonies  superstitieuses  et  idolâ- 

1.  «  Nulla  ratione  suadere  illis  populis  ut  ritus  suos,  consue- 
tudines  et  mores  mutent,  modo  ne  sint  apertissime  religioni  et 
bonis  moribus  contraria.  »  (Inst.  aux  vicaires  apostoliques.) 


XXXV    

triques;  ils  tolérèrent,  au  contraire,  pour  ménager 
les  esprits  et  ne  pas  les  éloigner  de  la  religion  chré- 
tienne, des  rites  qu'ils  considéraient  comme  purement 
civils,  auxquels  les  Chinois  étaient  fort  attachés  * . 

Ces  rites  civils,  d'autres  religieux  ne  voulurent  pas 
les  interpréter  de  la  même  manière.  Ils  accusèrent  les 
Jésuites  de  permettre  aux  nouveaux  chrétiens  de  se 
prosterner  devant  l'idole  de  Ghiu-Hoam,  d'honorer  les 
ancêtres  d'un  culte  superstitieux,  de  sacrifier  à  Con- 
fucius2. 

L'accusation,  portée  d'abord  à  l'archevêque  de 
Manille  et  à  l'évêque  de  Zébu,  alla  bientôt  à  Rome3. 
Les  esprits  se  passionnèrent,  les  cœurs  s'aigrirent, 
encore  plus  peut-être  en  Europe  qu'en  Chine.  A  Rome, 
parmi  les  cardinaux,  les  Jésuites  eurent  moins  de  par- 
tisans que  leurs  adversaires.  Cela  se  comprend  :  ceux- 
ci  étaient  largement  représentés  dans  le  Sacré-Collège  r 
et  puis  ils  se  remuèrent  beaucoup.    ' 

1.  Voir,  pour  tout  ce  qui  précède,  Y  Histoire  apologétique  de  la 
conduite  des  Jésuites  de  la  Chine  adressée  à  messieurs  des  Mis- 
sions-étrangères. M.DGG  ;  —  Anciens  mémoires  de  la  Chine, 
témoignage  du  P.  Sarpetri,  dominicain. 

2.  Crétineau-Joly,  t.  III,  p.  177.  —  Benoît  XIV  dit  dans  sa 
bulle  Ex  quo  singulari  (11  juillet  1742)  :  a  Occasionem  dissidiis 
ejusmodi  dederunt  caeremoniae  quaedam  et  ritus,  quibus  sinenses 
ad  Gonfucium  philosophum  et  majores  suos  honoribus  prose- 
quendos  uti  consueverunt  :  cum  nonnulli  ex  missionariis  conten- 
derent  eas  esse  caeremonias  et  ritus  mère  civiles,  adeoque  conce- 
dendos  iis,  qui  relicto  idolorum  cultu  christianam  religionem 
amplectebantur;  contra  vero  alii  eos,  utpote  superstitionem 
olentes,  sine  gravi  religionis  injuria  permitti  nullo  modo  posse 
assererent.  » 

3.  Histoire  apologétique,  pp.  7,  9,  etc. 


XXXVI    

Sous  le  pontificat  d'Innocent  X,  la  Congrégation  des 
cardinaux  avait  répondu  à  deux  doutes  du  P.  Moralez, 
dominicain1.  Est-il  permis  aux  chrétiens,  demandait 
ce  Père,  d'offrir  des  sacrifices  à  Gonfucius  dans  les 
temples  érigés  en  son  honneur?  Leur  est-il  permis  de 
faire  des  sacrifices  aux  ancêtres  dans  les  temples?  A 
ces  doutes,  la  Congrégation  répondit  négativement2. 
Elle  ne  pouvait  répondre  autrement,  car  il  n'est  jamais 
permis,  aucun  théologien  ne  l'ignore,  de  sacrifier  à 
Confucius  ni  aux  morts.  La  réponse  de  la  Congréga- 
tion ne  tranchait  donc  pas  la  difficulté  pendante  en 
Chine  entre  les  missionnaires  des  divers  Ordres. 

1.  Histoire  apologétique,  pp.  13  et  suiv.  —  Le  P.  Jean- 
Baptiste  Moralez,  après  avoir  fait  une  apparition  en  Chine,  revint  à 
Rome  sous  le  pontificat  d'Urbain  VIII,  auquel  il  présenta  un 
mémoire,  en  dix-sept  articles,  contenant  ses  doutes  sur  les  céré- 
monies chinoises.  Ce  pape  étant  venu  à  mourir,  ce  fut  sous  le  pon- 
tife Innocent  X  que  la  congrégation  des  cardinaux  répondit  à  deux 
doutes  qui  regardent  Confucius  et  les  morts. —  Voir  les  réponses 
dans  les  «  Préjugez  légitimes  en  faveur  du  décret  de  N.  S.  Père 
le  pape  Alexandre  VII  et  de  la  pratique  des  Jésuites  au  sujet  des 
honneurs  que  les  Chinois  rendent  à  Confucius  et  à  leurs  ancestres, 
1700  ». 

2.  Le  décret  est  de  1645.  Voir  ce  décret  dans  les  Préjugez 
légitimes.  —  Benoît  XIV,  dans  la  bulle  Ex  quo  singulari,  §  2  : 
«  Primo  itaque  ad  S.  Sedis  tribunal  causam  hanc  detulerunt  ii, 
qui  cœremonias  illas  et  ritus  sinicos  superstitione  imbutos  suspi- 
cabantur.  Super  illis  dubia  nonnulla  proposita  fuerunt  congrega- 
tioni  de  Propaganda  fide,  quae  anno  MDCXLV.  comprobavit 
responsa  et  decisiones  theologorum,  qui  cœremonias  et  ritus 
eosdem  superstitione  rêvera  infectos  judicarunt.  Proinde  Inno- 
centius  Papa  X...  omnibus  et  singulis  missionnariis...  Mandavit 
ut  responsa  ac  decisiones  praedictas  omnino  observarent  easque 
ad  praxim  deducerent,  donec  sibi  et  apostolicae  sedi  aliter  visum 
non  esset.  » 


XXXVII    

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  les  ennemis  des 
Jésuites- se  servirent  contre  eux  de  cette  arme  inoffen- 
sive. En  1655,  les  Jésuites  firent  partir  de  Chine  le 
P.  Martini,  pour  aller  à  Rome  exposer  au  Pape  et  aux 
Cardinaux  leur  pensée  sur  les  rites  chinois.  «  Il  trouva 
tout  le  monde,  dit  Y  Histoire  apologétique,  étrange- 
ment prévenu  contre  les  cérémonies 1 .  » 

Il  présenta  néanmoins  les  mémoires  qu'il  avait 
apportés,  et,  après  un  examen  attentif  et  minutieux 
de  plusieurs  mois2,  la  Congrégation  réunie  le  23  mars 
1656,  en  présence  d'Alexandre  VII,  porta  un  décret, 
qui  fut  approuvé  par  le  Pape  et  servit  depuis  de  règle 
aux  missionnaires  Jésuites  de  la  Chine.  Ce  décret  per- 
mettait les  pratiques  que  le  P.  Ricci  et  ses  compagnons 
avaient  été  contraints  de  tolérer,  parce  que,  est-il  dit 
dans  la  réponse  à  la  troisième  question  proposée  à  la 
congrégation,  il  paraît  que  ce  culte  est  purement  civil 
et  de  police z. 

1.  P.  21. 

2.  Ibid. 

3.  Préjugez  légitimes...  :  Réponses  de  la  Sacrée  Congrégation 
de  l'inquisition  générale,  approuvées  par  un  décret  de  N.  S.  Père 
le  pape  Alexandre  VII,  l'an  1656,  et  par  un  autre  de  N.  S.  Père 
Clément  IX  en  1669.  —  Le  P.  Martini,  missionnaire  en  Chine, 
fut  député  à  Rome  par  les  Jésuites  pour  informer  le  pape  et  les 
cardinaux  de  l'exacte  vérité  au  sujet  des  rites  chinois  (Histoire 
apologétique,  pp.  21  et  suiv.). 

On  lit  dans  la  bulle  Ex  quo  singulari,  §  3  :  a  Verum  paulo  post 
ab  aliis  ejusdem  missionis  operariis  alia  dubia  de  iisdem  ritibus 
et  caeremoniis  ipsimet  congregationi  de  Propaganda  Fide  fuerunt 
exhibita,  ex  quibus  cœremoniae  ipsœ  ritusque  nullam  in  se  super- 


—    XXXVIII    

Le  décret  d'Alexandre  VII  ne  fit  pas  le  calme  ;  c'était 
à  prévoir.  Les  intéressés  l'interprétèrent,  chacun  à  sa 
manière;  et  les  religieux  et  leurs  amis,  qui  ne  voulaient 
voir  dans  les  rites  chinois  qu'un  culte  superstitieux, 
allèrent  jusqu'à  traiter  de  subreptice  l'acte  pontifical {. 

En  Chine,  cependant,  la  persécution  religieuse  sembla 
un  moment  devoir  diminuer  l'acuité  des  discussions. 
Vingt-trois  missionnaires    furent  faits  prisonniers   et 

stitionem  habere  videbantur.  Negotium  itaque  hujusrnodi  ab 
Alexandro  Papa  VII  sacrae  Inquisitionis  congregationi  coramissum 
fuit  :  quae,  prout  varia  diversaque  ratione  fuerat  sibi  de  eisdem 
caeremoniis  expositum,  alias  quidem  tanquam  mëre  civiles  et 
politicas  esse  permittendas,  alias  vero  minime  tolerari  posse 
indicavit;  idemque  Alexander  pontifex  anno  MDGLVI.  hanc  sen- 
tentiam  probavit  et  confirmavit.  » 

1.  Histoire  apologétique ,  pp.  26  et  suiv.  —  Lettres  à  Mgr 
l'évêque  de  Langres  sur  la  congrégation  des  Missions-étrangères 
par  J. -F. -0.  Luquet,  prêtre.  Paris,  1842,  p.  136  :  <c  Le  P.  Martini, 
arrivé  à  Rome,  se  fit  un  devoir  d'exposer  au  Souverain  Pontife, 
non  pas  YEtat  exact  et  véritable  des  choses,  comme  le  disent 
quelques  apologistes  de  sa  compagnie,  mais  ce  qu'il  croyait  réel- 
lement être  le  véritable  état  de  la  question.  »  Que  de  choses  il  y 
aurait  à  répondre  à  ces  quelques  lignes  de  M.  Luquet  !  Mais  notre 
but  n'est  pas  de  faire  de  la  polémique.  Disons  seulement  que 
M.  Luquet  ne  semble  pas  toujours  très  au  courant  des  choses  qu'il 
raconte  dans  ses  Lettres.  On  en  jugera  par  ce  passage  sur  le  Canada, 
note  A,  p.  513  :  «  La  mission  du  Canada  offrait  par  sa  position 
des  inconvénients  semblables  à  ceux  qui  engagèrent  à  quitter 
celle  de  Babylone.  De  plus,  elle  devint  en  peu  de  temps  une  véri- 
table église,  en  sorte  que  le  but  de  notre  institution  (de  la  con- 
grégation des  Missions-étrangères)  s'y  trouvait  atteint;  il  était 
donc  rationnel  pour  nous  de  nous  en  retirer,  et  on  le  fit  en  effet  après 
quelques  années.  »  Les  historiens  du  Canada  ne  signeront  pas  ces 
dernières  paroles. 


XXXIX  

détenus  à  Canton  (1666),  à  savoir,  dix-neuf  Jésuites, 
trois  Dominicains,  les  Pères  Sarpetri,  Leonardi  et  N  ava- 
re tte,  leur  supérieur,  enfin  un  Franciscain,  le  P.  Antoine 
de  Sainte-Marie.  La  communauté  de  souffrances  et  de 
vie  permit  à  ces  apôtres  de  mieux  se  connaître  et 
s'apprécier.  Ils  profitèrent  de  cette  réunion  pour 
échanger  leurs  idées  sur  les  graves  questions  qui  les 
divisaient;  ils  étudièrent,  ils  discutèrent,  mais  avec  ce 
sang-froid  et  cette  tranquillité  d'esprit  que  l'amour  de 
la  vérité  inspire  en  face  de  l'éternité.  Après  plusieurs 
conférences,  vingt-et-un  missionnaires,  les  dix-neuf 
Jésuites  et  les  Pères  Sarpetri  et  Navarette  signèrent 
cette  décision  de  l'assemblée  :  «  A  l'égard  des  cérémo- 
nies dont  les  Chinois  se  servent  pour  honorer  leur 
docteur  Confucius  et  leurs  défunts,  on  doit  s'en  tenir 
absolument  aux  réponses  de  la  Sacrée  Congrégation  de 
l'Inquisition,  approuvée  par  N.  S.  P.  Alexandre  YII 
en  l'année  1656,  parce  qu'elles  sont  fondées  sur  une 
opinion  très  probable  et  à  laquelle  on  ne  peut  rien 
opposer  qui  soit  évident1.  » 

Le  P.  Sarpetri  resta  fidèle  à  cette  décision  et  se  montra 
toujours  l'ami  des  Jésuites,  un  de  leurs  plus  chauds 
défenseurs  dans  la  question  des  rites  chinois.  Il  ne  fut 
pas  du  reste  le  seul  Dominicain  à  embrasser  cette  opi- 
nion :  avant  lui  les  Pères  Garcias,  Timothée  de  Saint- 
Antonin,  Coronado;  après  lui,  les  Pères  Pierre  d'Al- 

1.    Traité  du  R.  P.  Sarpetri,  dans  les  Anciens  Mémoires  de   la 
Chine,  pp.  42  et  43;  —  Histoire  apologétique,  pp.  41  et  suiv. 


XL    

cala,    Jean  de   Paz  et  Grégoire  Lopez  défendirent  la 
même  doctrine  1 . 

Le  P.  Navarette  est  célèbre  par  la  versatilité  de  ses 
jugements  et  sa  déplorable  faiblesse  de  caractère.  Après 
avoir  signé  la  décision  de  l'assemblée  de  Canton,  il 
protesta  contre  sa  propre  signature  et  attaqua  violem- 
ment les  pratiques  des  missionnaires  de  la  Compa- 
gnie2. C'est  sur  l'autorité  de  ce  Père  et  sur  ses  écrits 
que  s'appuient  les  accusations  du  Dr  Arnauld  contre 
les  Jésuites  de  la  Chine,  dans  la  Morale  pratique*.  La 
défection  du  P.  Navarette  «  fit  beaucoup  de  peine  aux 
autres  missionnaires,  d'autant  plus  que  le  Père  Vincent 
Prot,  vicaire  provincial  des  Dominicains  de  la  Chine, 
qui  s'y  tenait  caché,  lui  avait  envoyé  sa  procuration 
par  laquelle  il  promettait  de  ratifier  tout  ce  qui  serait 
arrêté  par  ce  Père  pour  le  bien  de  la  paix,  et  pour 
établir  la  conformité  entre  les  Ministres  de  l'Evan- 
gile4. »  Si  ce  Père  n'eût  pas  repris  sa  parole,  donnée 
après  mûr  examen  et  revêtue  de  sa  propre  signature, 

1.  Préjugez  légitimes,  second  préjugé,  p.  22,  ad  finem.  —  A  la 
p.  86,  on  lit  cette  réponse  de  Mgr  de  Leonissa  au  Cardinal  Casan  : 
«  AlcunidePP.  Dominicani,  Franciscani  e  altrimissionarii  hanno 
seguito  in  moite  cose  l'opinioni  de  PP.  Giesuiti  nella  pratica  de 
culti  è  cérémonie  cinesi.  » 

2.  Histoire  apologétique,  pp.  42  et  suiv.  —  Traité  du  P.  Sar- 
petri,  dominicain,  passim.  —  Préjugez  légitimes,  pp.  40-49. 

3.  Préjugez  légitimes,  p.  48. 

4.  Histoire  apologétique,  p.  42.  —  Lettre  du  P.  Sarpetri  à  la 
Sacrée  Congrégation  de  la  Propagation  de  la  Foy,  dans  les  Anciens 
mémoires  de  la  Chine,  p.  27 '. 


XLI    

l'entente  eût  été  complète  entre  les  missionnaires 1  . 
même  manière  de  voir,  même  conduite.  Un  seul  mis- 
sionnaire, dit  le  P.  Sarpetri,  «  aurait  eu  de  la  peine  à 
consentir  à  ce  que  les  autres  auraient  réglé  ;  c'est  le 
P.  Antoine  de  Sainte-Marie,  l'unique  missionnaire  de 
l'Ordre  de  Saint-François  qui  fût  alors  en  Chine2.  » 
Ce  Père  Franciscain,  ajoute  le  P.  Sarpetri,  «  regardait 
ses  propres  sentiments,  non  pas  comme  des  opinions 
probables,  mais  comme  des  articles  de  Foy3.  »  Il 
disait  un  jour  au  même  Père  Dominicain  :  «  Si  les 
inquisiteurs  veulent  accorder  les  pratiques  tolérées  par 
les  Jésuites,  qu'ils  envoient  des  gens  de  Rome  pour  le 
prêcher  :  car  pour  moi  j'abandonnerai  plutôt  la  mis- 
sion4. »  Il  n'y  avait  pas  à  raisonner  avec  cet  entêté, 
car,  «  lorsqu'il  est  question  de  répondre  aux  preuves 
qu'on  lui  oppose,  dit  encore  le  P.  Sarpetri,  ce  n'est 
plus  son  esprit,  c'est  la  volonté  seule  qui  agit.  Il 
répond  :  Je  ne  ferai  pas  cecy,  jamais  je  ne  permettrai 
cela^.  » 

Cependant  la  paix,  qui  était  sur  le  point  de  se  con- 
clure, ne  se  fît  pas,  par  la  faute  du  P.  N avare tte  ;  la 
lutte  recommença  même  de  plus  belle.  Pour  y  mettre 
un  terme,  Clément  IX  confirma,  le  13  novembre  1669, 
le    décret   du    Pape    Innocent   X    et   celui   du    Pape 

1.  Lettre  du  P.  Sarpetri  à  la  Sacrée  Congrégation,  Ibid., -p.  27. 

2.  Ibid.,  p.  28. 

3.  Ibid. ,  p.  28. 

4.  Ibid., -p.  29. 

5.  Ibid. y  p.  28. 


XLII  

Alexandre  VII1.  Cette  confirmation  ne  servit  à  rien  : 
-en  Europe  et  en  Chine  on  continua  à  se  quereller,  au 
grand  scandale  de  la  chrétienté,  dans  des  écrits  de 
toutes  sortes,  où  les  droits  de  la  justice,  de  la  vérité  et 
de  la  charité  étaient  également  sacrifiés. 

Il  importait  d'opposer  une  digue  à  ce  débordement. 
La  congrégation  de  la  Propagande,  chargée  spéciale- 
ment du  pays  des  missions,  fit  paraître,  le  19  décembre 
1672,  un  décret  interdisant,  en  général,  de  publier 
des  livres  ou  écrits  sur  les  missions  ou  sur  des  choses 
concernant  les  missions  (de  missionibus  vel  de  rébus 
ad  missiones  pertinentibus) ,  sans  une  permission 
écrite  de  la  sacrée  Congrégation.  D'autres  raisons 
assez  curieuses  et  qui  visaient  spécialement  la  Compa- 
gnie de  Jésus,  provoquèrent  ce  décret.  Des  vicaires 
apostoliques  et  des  missionnaires  nommés  par  la  Pro- 

1.  Benoît  XIV,  §  4  de  la  bulle  Ex  quo  singulari  :  «  Sed  ecce 
tertio  ad  S.  Sedem  eadem  controversia...  respondit  ad  haec  (dubia) 
sacrae  Inquisitionis  congregatio  anno  MDCLXIX,  praefatum  con- 
grégations de  Propaganda  fide  decretum  (an.  MDGXLV)  adhuc 
vigere  habita  ratione  rerum  quae  fuerunt  in  dubiis  expositae; 
neque  illud  fuisse  conscriptum  a  decreto  sacra?  Inquisitionis, 
quod  anno  MDCLVI  emanavit;  immo  esse  omnino  observandum 
juxta  quaesita,  circumstantias  et  omnia  ea  quae  in  antedictis  dubiis 
continentur.  Declaravit  pariter  eodem  modo  esse  observandum 
praedictum  S.  Gongregationis  decretum  anno  MDCLVI,  juxta 
quaesita,  circumstantias  et  reliqua  in  ipsis  expressa.  Hoc  autem 
Decretum  Clemens  Papa  IX  comprobavit.  »  —  Voir  les  Préjugés 
légitimes  en  faveur  du  Décret  de  N.  S.  P.  le  pape  Alexandre  VII  : 
Réponses  de  la  Sacrée  Congrégation  de  l'inquisition,  approu- 
vées par  un  décret  deN.  S.  P.  le  Pape  Alexandre  VII,  l'an  1656,  et 
par  un  autre  de  N.  S.  P.  Clément  IX  en  1669. 


XLIII    

pagande,  ne  furent  pas  étrangers  à  la  mesure;  l'heure 
n'est  pas  venue  d'en  parler.  La  défense,  portée  le 
19  décembre,  est  intimée  à  la  Compagnie  de  Jésus,  à 
tous  les  ordres,  à  toutes  les  congrégations,  à  tous  les 
instituts. 

Le  Cardinal  Altieri  était  à  cette  époque  préfet  de  la 
Propagande.  Adopté  par  le  pape  Clément  X,  il  avait 
changé  son  nom  d'Albertini  en  celui  d' Altieri,  nom 
du  Saint-Père  avant  son  exaltation  au  trône  pontifical. 
Le  nouveau  préfet  de  la  Propagande  avait  passé  par 
toutes  les  hautes  dignités  de  l'Eglise  et  avait  été  honoré 
de  la  pourpre  romaine  par  le  pape  Alexandre  VII,  le 
15  février  1664.  Très  autoritaire,  actif,  d'une  grande 
énergie,  il  prit  vite  de  l'ascendant  sur  Clément  X.  Les 
Romains  disaient  :  Clément  est  pape  de  nom,  Paluzzo 
Altieri  est  pape  de  fait1.  Ce  pape  de  fait,  protecteur 
de  différents  ordres  religieux  et  en  particulier  des 
Dominicains,  n'aimait  pas  les  Jésuites  et  ne  s'en 
cachait  pas.  Peut-être  faut-il  attribuer  à  cette  anti- 
pathie la  mention  spéciale  faite,  dans  le  Décret  du 
19  décembre,  des  Pères  de  la  Compagnie  de  Jésus  :  et 
Societatis  etiam  Jesu .  Sans  aucun  doute ,  grâce  à  son 
influence  incontestée ,  il  obtint  du  Saint-Père,  vieillard 
plus  qu'octogénaire,  le  bref  Crédita?  nobis  cœlitus,  qui 
confirmait  les  défenses  de  la  Propagande  et  interdisait 


1.  Novaes,  Elementi  délia  storia  de' sommi  pontefici,  vol.  X, 
p.  269  :  «  Roma  dicesse  :  essere  Clémente  papa  di  nome,  e  il 
cardinal  Paluzzo  Altieri  papa  di  fatto.  » 


XLIV    

la  publication  des  livres  et  écrits  sur  les  missions,  sous 
peine  (F  excommunication1 . 

Ce  bref,  du  6  avril  1673,  contient,  entre  autres 
choses,  cette  défense  générale  et  explicite  :  «  Pour  ces 
raisons  et  pour  d'autres  non  moins  graves,  de  l'avis 
des  susdits  cardinaux,  par  l'autorité  apostolique,  nous 
défendons  de  nouveau,  par  la  teneur  des  présentes,  à 
toute  personne  de  quelque  état,  degré,  condition, 
même  de  quelque  ordre  régulier,  congrégation,  insti- 
tut que  ce  soit,  et  aussi  de  la  Société  de  Jésus,  quand 
même  il  faudrait  en  faire  une  mention  spéciale  et 
individuelle,  de  publier  elle-même  ou  par  une  autre, 
sans  une  permission  écrite  de  la  Congrégation  des 
mêmes  cardinaux,  laquelle  permission  devra  être 
imprimée  en  tête  de  l'ouvrage,  des  livres  et  des  écrits, 
dans  lesquels  il  est  question  des  missions  ou  de  choses 
concernant  les  missions2.  » 


1.  Le  bref  Creditœ  reproduit  en  majeure  partie  le  décret  du 
19  décembre.  —  La  Compagnie  de  Jésus  y  est  nommée  quatre 
fois.  [Juris  Pontificii  de  Propaganda  fide,  pars  la,  vol.  I,  pp.  417 
et  418.) 

2.  «  Nos  his  aliisque  gravibus  causisadducti,  de  memoratorum 
cardinalium  consilio,  auctoritatê  apostolica,  tenore  praesentium 
iterum  prohibemus  nequis  cujuscumque  status,  gradus,  conditio- 
nis,  etiam  Regularis  cujusvis  ordinis,  congregationis,  instituti,  et 
societatis  etiam  Jesu,  licet  is  esset,  de  quo  specifica  et  indivi- 
dua  mentio  facienda  foret,  sine  licentiain  scriptis  Congregationis 
eorumdem  cardinalium,  quam  in  operis  initio  imprimere  tenean- 
ur,  libros  et  scripta,  in  quibus  de  missionibus  vel  de  rébus  ad 
missiones  pertinentibus  agitur,  per  se  vel  per  alium  edat.  »  [Juris 
Pontificii  de  Propaganda  fide,  pars  prima,  p.  417.) 


XLV     — 

Cette  défense,  comme  on  le  voit,  n'est  pas  absolue; 
il  est  défendu  seulement  de  publier  quoi  que  ce  soit  sur 
les  missions  ;  sans  une  permission  écrite  de  la  sacrée 
Congrégation  de  la  Propagande.  En  second  lieu,  il 
n'est  pas  nommément  fait  mention,  dans  le  bref,  des 
Relations  de  la  Compagnie  de  Jésus,  envoyées  soit  de 
la  Nouvelle- France,  soit  d'ailleurs;  mais,  si  elles 
ne  sont  pas  mentionnées  spécialement,  elles  sont 
visées  par  la  défense  générale  aussi  bien  que  tous  les 
autres  livres  et  écrits. 

La  défense  est  faite  sous  peine,  pour  celui  qui  l'en- 
freindra, d'excommunication  latse  sententiœ,  dont 
l'absolution  est  réservée,  excepté  à  l'article  de  la  mort, 
au  Pontife  romain.  Le  religieux  est,  par  le  fait  même 
de  la  contravention,  déchu  de  la  charge  qu'il  occupe, 
privé  de  toute  voix  active  et  passive;  et  l'ouvrage, 
imprimé  sans  l'autorisation  de  la  Propagande,  sera 
supprimé1.  En  outre,  pour  enlever  tout  prétexte 
d'ignorance,  le  pape  ordonne  de  communiquer  le 
bref  Creditœ  aux  Supérieurs  et  aux  Généraux  de  tous 
les  ordres,  de  toutes  les  congrégations,  de  tous  les 
instituts,  même  à  ceux  de  la  Compagnie  de  Jésus, 
afin  que,  sous  les  peines  édictées  plus  haut,  ils  en 
observent  et  en  fassent  observer  le  contenu  ;  chaque 
année,  ces  Supérieurs  et  ces  Généraux  seront  tenus, 
sous  peine  de  privation  de  voix  active  et  passive,  de 
faire  lire  au  chapitre  la  lettre  pontificale2. 

1.  Juris  Pontificii,  p.  417,  §  I. 

2.  Ibid.,  §  II. 


XL VI   

Douze  jours  après  la  signature  de  ce  bref,  le  Cardi- 
nal Altieri  en  envoyait  une  copie  au  R.  P.  PaulOliva, 
général  de  la  compagnie  de  Jésus.  Elle  était  accompa- 
gnée de  cette  lettre,  datée  de  Rome,  18  avril  1673  l  : 

«  Mon  Très  Révérend  Père,  pour  apporter  un  remède 
opportun  aux  désordres  qui  arrivent  journellement, 
parce  que  les  missionnaires  de  votre  Société,  contrai- 
rement aux  décrets  de  la  sacrée  Congrégation,  se 
donnent  la  liberté  de  publier  des  livres  qui  traitent 

1.  Molto  reverendo  Padre,  per  dare  opportuno  remedio  a  quei 
disordini,  che  accàdono  alla  giornata,  a  causa  che  i  missionarii 
dell'  ordine  di  V.  P.,  contro  i  decreti  di  questa  S.  Gongregazione, 
si  fanno  lecito  di  dare  aile  stampe  alcuni  libri,  che  trattano  di 
materie  di  missioni,  senza  prima  demandare  e  ricevere  rispetti- 
vamente  da  questi  Emmi  miei  signori  la  loro  approvazione  :  ha 
voluto  la  Santità  di  Nostro  Signore,  a  supplicazione  di  questa  S. 
Gongregazione,  che  io,  oltre  i  richiedere  la  P.  V.  a  far  osservare 
puntualmente  i  decreti  suddetti,  mandi  in  sua  mano  l'aggiunto 
esemplare  del  Brève,  che  in  questo  proposito  e  stato  fatto  per 
ordine  di  S.  B.,  affinchè  Ella,  col  rimettere  copia  di  esso  in 
mano  dei  suoi  religiosi  Provinciali,  comandi  loro  insieme 
l'osservanza  di  ciô,  che  in  questo  si  contiene. 

Aile  sue  Orazioni  mi  raccomando 

al  piacere  di  V.  P. 

P.  Gard.  Altieri,  Pref. 
Roma,  18  aprile  1673. 

Une  copie  de  cette  lettre  fut  envoyée,  le  12  février  1680,  par  le 
P.  général,  Paul  Oliva,  au  P.  de  la  Ghaize.  Elle  se  trouve  à  la 
Bibliothèque  nationale,  à  Paris,  mss.  franc.  n°  9773.  On  lit 
sur  cette  copie  l'apostille  suivante  de  la  main  du  R.  P.  Général  : 
«  Noti  V.  R.  l'amarezza  dello  stilo  e'  1  modo  acerbo  del  rimpro- 
vero,  senza  eccettione  de  missionarii  innocenti,  e  senza  Iode 
minima  del  gran  bene  che  si  è  fatto,  e  délie  vite  date  per  propa- 
gazione  délia  fede.  » 


—    XLVI1   

de  matières  relatives  aux  missions,  sans  avoir  préala- 
blement  demandé  et  reçu  l'approbation  des  Eminen- 
tissimes  cardinaux,  Sa  Sainteté,  à  la  prière  de  la 
Congrégation  de  la  Propagande,  a  voulu  que  non  seu- 
lement j'exige  de  votre  Paternité  de  faire  observer  les 
décrets  susdits,  mais  aussi  que  je  vous  mette  en  main 
l'exemplaire  ci-joint  du  Bref,  qui  a  été  fait  sur  ce 
sujet  par  ordre  de  sa  Béatitude,  afin  que  vous  en 
adressiez  une  copie  à  vos  religieux  provinciaux,  et 
leur  commandiez  en  même  temps  l'observation  de  tout 
ce  qui  y  est  contenu.  Je  me  recommande  à  vos  prières. 
Au  plaisir  de  votre  Révérence.  » 

Le  Cardinal  se  révèle  tout  entier  dans  cette  lettre, 
raide,  cassant,  impératif.  Ecrite,  suivant  l'expression 
du  P.  Oliva,  d'un  ton  acerbe,  en  un  style  amer,  elle 
est  à  peine  polie,  peu  équitable  :  on  sent  qu'elle  est 
adressée  au  chef  d'une  Société  qui  lui  est  antipathique. 
Il  serait  intéressant  de  savoir  en  quels  termes  il  com- 
muniqua le  Bref  Créditas  aux  Généraux  des  autres 
Ordres  et  Congrégations. 

Les  Décrets  dont  il  parle  ne  sont  pas,  bien  entendu, 
ceux  du  19  décembre  1672,  mais  ceux  que  la  Propa- 
gande avait  portés  antérieurement  sur  le  même 
sujet.  Le  Bref  de  Clément  X  nous  apprend,  en  effet, 
qu'elle  avait  plusieurs  fois  défendu,  avant  cette  époque, 
de  rien  publier  sur  les  missions  sans  son  autorisation 
spéciale  ;  Cum,  sicut  accepimus,  licet  alias  Congre- 


—    XL VIII    

gatio  Venerabilium  Fratrum  nostrorum  S.  R.  E. 
Cardinalium  justis  de  causis  vetuisset,  ne  quis  sine 
ipsius  licentia  typis  evulgaret  libros  et  script  a,  in 
quibus  aliquo  pacto  de  missionibus  ageretur{ ...  En 
outre,  un  décret  de  Benoît  XIV  condamnant  l'ouvrage 
du  P.  Norbert,  capucin,  intitulé  Mémoires  historiques 
sur  les  missions  orientales,  dit  positivement  que  la 
Propagande  avait  rendu  plusieurs  décrets  avant  celui 
du  19  décembre,  qui  les  renouvelle  tous  :  Quemad- 
modum  eadem  Congregatio  de  Propaganda  fide 
Decreto  statuit  die  19  decembris  1672,  quo  Decreto 
alia  super  hac  ipsa  re  prioribus  temporibus  édita 
renovantur  et  confirmantur2. 

Ces  Décrets,  portés  avant  le  19  décembre  1672, 
furent-ils  suffisamment  promulgués?  furent-ils  connus 
des  intéressés?  Nous  serions  tenté  de  croire  que  non, 
car  nous  n'en  avons  pu  trouver  la  moindre  trace  dans 
les  polémiques  de  l'époque  sur  les  rites  chinois,  ni 
dans  les  livres  et  écrits  concernant  les  missions.  De 
plus,  le  Bref  C redit se  nous  confirme  dans  cette 
croyance.  Il  dit,  en  effet,  que  beaucoup  [multï)   ont 

1.  Bref  Creditœ,  §  I. 

2.  Benoît  XIV  continue  :  «  Illud  autem  Decretum  a  Clémente  X 
Kalendis  martii  anno  1673  de  verbo  ad  verbum  comprobatum 
fuit,  iterumque  confirmatum  apostolicis  litteris,  quas  dédit  ipse 
Pontifex  in  forma  Brevis  die  6  aprilis  anno  1673,  incipientes 
Creditse  nobis.  »  Le  Décret  de  Benoît  XIV  est  de  la  férié  Ve, 
Kalendes  d'avril  1745.  L'abbé  Verreau  parle  de  ce  Décret  dans 
la  Revue  de  Montréal,  avril  1877,  p.  168.  —  Voir  sur  ce  Décret 
de  Benoît  XIV  les  Analecta  juris  pontifîcii,  t.  I,  pp.   1255-1262. 


XL  IX    — 

imprimé  sans  permission  des  livres  et  des  écrits,  ou 
parce  qu'ils  ignoraient  les  décrets  de  la  Propagande, 
vel  ignari  quid  Congregatio  decreverit,  ou  parce  qu'ils 
les  ont  transgressés  témérairement,  vel  temerè  Deere- 
tum  ejus  transgredientesx .  Est-il  croyable  que  les 
ordres  de  la  Propagande  auraient  été  enfreints  par 
tant  de  personnes  [mùlti),  si  on  les  eût  connus,  à 
moins  de  supposer  que  les  Décrets  de  cette  Congréga- 
tion n'obligeaient  pas  alors2? 

Trois  semaines  après  la  réception  de  la  lettre  du 
cardinal  Altieri,  le  R.  P.  général,  Paul  Oliva,  envoya 
le  Bref  Creditse  aux  Provinciaux  de  France.  Voici  la 
lettre  par  laquelle  il  donne  communication  du  Bref 
au  P.  Jean  Pinette,  provincial  de  Paris.  Elle  est  du 
douze  mai  1673.  «  Adjungimus  (la  lettre  contient  un 
autre  point  étranger  au  Bref)  Brève  apostolicum  nuper 

1.  Bref  Créditas,  §  I. 

2.  Le  premier  décret  de  la  Propagande  sur  la  publication  des 
ouvrages  concernant  les  missions  remonte,  à  notre  connaissance, 
au  6  décembre  1655.  En  voici  la  teneur  :  «  Nulli  missionario 
apostolico  cujusvisgradus,  conditionis,  praeeminentia;,  religionis, 
status,  in  posterum  licere  aliquod  opus  proprium  seu  alterius, 
sub  quovis  praetextu,  per  se  vel  per  alium  seu  alios,  typis  man- 
dare,  absque  ipsius  S.  G.  expressa  licentia  in  scriptis,  in  forma 
solita,  sub  pœna  privationis  ofïicii,  vocis  activa?  et  passivœ,  sup- 
pressions ejusdem  operis,  excommunicationis  latae  sententia:  ipso 
facto  incurrendœ  et  soli  SS.  D.  N.  reservatae,praecipiendo  supra- 
dictis  et  cuilibet  ipsorum  ut,  casu  quo  dictam  licentiam  obtineant, 
eamdem  in  ipsius  operis  initio  imprimere  teneantur,  sub  ipsis 
pœnis,  non  obstantibus  quibuscumque  privilegiis,  facultatibus, 
licentiis,  etiam  ore  tenus,  alias  datis,  seu  concessis,  quae  omnia  et 
singula  per  praesens  Decretum  revocata  omnimode  censeantur.  » 

Jés.  et  Nouo.-Fr.  —  T.  I.  4 


ad  nos  missum  quo  cavetur  ne  de  rébus  ad  missiones 
spectantibus  quidquam  mandetur  typis,  priusquam 
a  sacra  Congregatione  approbetur  ;  nec  opus  est  ut 
quarn  debemus  obedientiam  R.  V.  commendem,  et  me 
monebit  utrum  ista  receperit1.  »  La  même  lettre,  et 
dans  des  termes  à  peu  près  identiques,  fut  envoyée  à 
tous  les  Provinciaux  de  l'Assistance  de  France. 

Pour  ne  parler  que  du  Provincial  de  Paris,  seul 
responsable  dans  la  publication  des  Relations  de  la 
Nouvelle-France,  il  dut  se  trouver  dans  un  grand 
embarras,  au  reçu  du  Bref  de  Clément  X  et  de  la 
lettre  du  R.  P.  Oliva.  Cet  embarras  se  comprend,  si 
Ton  veut  bien  se  rappeler  les  principes  et  la  conduite 
des  pouvoirs  publics  de  la  France  à  V égard  de  la  Cour 
Romaine,  surtout  à  V époque  dont  il  s'agit2.  «  C'était 
un  article  des  fameuses  libertés  gallicanes,  dit  le 
P.  J.  Brucker,  qu'on  ne  reconnaissait  en  France 
aucune  juridiction  des  Congrégations  cardinalices 
romaines,  que  ce  fut  l'Inquisition,  l'Index  ou  la  Pro- 
pagande. Il  en  résulte  d'abord  qu'aucun  ministre,  aucun 
tribunal  n'aurait  admis  la  validité,  pour  notre  pays, 
du  Bref  de  Clément  X  ;  ensuite,  qu'un  livre,  qui 
aurait  voulu  satisfaire  aux  conditions  prescrites  par  ce 
Bref,  n'eût  jamais  obtenu  le  visa  officiel,  sans  lequel 


1.  Archives  gén.  S.  J. 

2.  Études  religieuses,    partie    bibliographique,   LUI,  p.   513 
Compte-rendu  par  le  P.  Brucker  de  la  Vie  de  Mgr  de  Laval,  par 
l'abbé  Gosselin. 


LI    

il  ne  pouvait  être  légalement  publié,  et  que,  s'il 
avait  osé  paraître  quand  même  avec  l'estampille  de  la 
Propagande,  il  aurait  été  infailliblement  supprimé  par 
les  Parlements1.  » 

Dans  de  telles  conjonctures,  le  seul  parti  à  prendre 
était  de  ne  pas  continuer,  du  moins  jusqu'à  nouvel 
ordre,  la  publication  des  Relations.  On  cessa  donc  de 
les  imprimer.  Cependant  le  supérieur  de  la  mission  du 
Canada  les  adressa,  quelques  années  encore,  au  Pro- 
vincial de  Paris.  Les  manuscrits,  tout  prêts  pour 
l'impression,  existent  dans  les  Archives  de  la  Société. 

La  décision  du  P.  Pinette,  quoique  très  motivée,  ne 
pouvait  plaire  ni  au  ministre  de  la  marine  et  des 
colonies,  ni  aux  gouverneurs  des  provinces  coloniales, 
ni  aux  directeurs  des  affaires  commerciales.  Pendant 
plusieurs  années,  ils  se  plaignirent  souvent  à  Louis  XIV 
que  les  missionnaires  français,  et  surtout  les  Jésuites, 
ne  livrassent  plus  à  l'impression  les  Relations  de  leurs 
voyages  et  de  leurs  travaux  en  Grèce,  en  Syrie,  en 
Perse,  dans  les  Indes  orientales  et  dans  l'Amérique 
septentrionale  et  méridionale. 

Ces  plaintes  s'expliquent,  car  les  Relations  ne  fai- 
saient pas  seulement  connaître,  aimer  et  aider  les 
missions  catholiques;  elles  n'étaient  pas  seulement  une 
lecture  édifiante  et  instructive  pour  les  âmes  chré- 
tiennes, un  livre  curieux  pour  les  amateurs  d'aventures, 
de  voyages  et  de  découvertes,  un  vif  stimulant  pour 

1.  Etudes  religieuses,  ibid. 


LU   — 

les  prêtres  désireux  de  se  consacrer  au  salut  des  sau- 
vages et  des  infidèles;  elles  produisaient  encore,  sans 
y  viser  directement,  un  effet  qui  n'était  certes  pas 
une  quantité  négligeable  au  point  de  vue  du  commerce 
et  du  progrès  colonial  :  elles  intéressaient  le  pays  à 
l'expansion  et  aux  conquêtes  de  la  France,  elles  jetaient 
chaque  année  sur  les  plages  lointaines  des  milliers  de 
colons  et  de  marchands. 

Le  P.  François  de  la  Chaise,  petit  neveu  du  P.  Coton, 
avait  succédé  en  1675  au  P.  Jean  Ferrier  comme  con- 
fesseur du  roi,  et  il  ne  tarda  pas  à  s'emparer  de  la 
confiance  de  son  royal  pénitent,  confiance  qu'il 
conserva  pendant  les  trente-quatre  années  de  son 
ministère.  Au  commencement  de  janvier  1680,  le  Roi 
le  fait  appeler,  lui  communique  les  plaintes  qu'il  a 
reçues  au  sujet  de  la  suppression  des  Relations,  et  lui 
demande  pourquoi  elles  ne  paraissent  plus.  Par  un 
sentiment  facile  à  comprendre,  les  Jésuites  avaient 
toujours  évité  d'en  dire  le  motif  à  Sa  Majesté.  Le  P.  de 
la  Chaise,  interrogé,  répond  que  le  général  de  la  Com- 
pagnie, Paul  Oliva,  a  défendu  à  tous  les  Provinciaux 
d'imprimer  aucune  Relation  sans  le  visa  de  la  Propa- 
gande. Puis  il  ajoute  :  «  Nous  savons  que  votre 
Majesté  n'approuve  pas  cette  autorisation;  aussi  nos 
missionnaires  ont-ils  préféré  ne  pas  publier  les  tra- 
vaux accomplis  sous  votre  royal  patronage,  dans  la 
vigne  du  Seigneur,  plutôt  que  de  violer  les  statuts  du 
royaume  ou  d'enfreindre  les  ordres  de  leur  supérieur 
général.  » 


LUI    

Deux  jours  après  cet  entretien,  l'affaire  est  portée 
au  Conseil  du  Roi;  et  le  cardinal  archevêque  de  Paris, 
François  de  Harlay,  est  chargé  de  donner  au  P.  de  la 
Chaise  la  décision  du  Conseil.  Très  nette,  plus  embar- 
rassante encore,  elle  dut  faire  passer  au  confesseur  un 
moment  assez  désagréable.  L'archevêque  lui  enjoint, 
de  la  part  du  Roi,  d'écrire  à  ses  supérieurs  que  la 
volonté  formelle  de  Sa  Majesté  est  qu'ils  ordonnent 
aux  missionnaires  de  la  Compagnie  de  publier  au  plus 
tôt  tout  ce  qu'ils  ont  fait  ou  observé  de  plus  digne  de 
mémoire  dans  leurs  voyages  et  missions,  depuis  que 
défense  leur  a  été  faite  d'imprimer;  elle  veut,  en  outre, 
que  chaque  année,  la  publication  des  Relations  se 
continue.  Le  cardinal  ajoute  que,  par  cette  publication, 
le  Roi  a  en  vue  le  bien  de  la  religion  et  du  pays,  que 
les  missionnaires  ne  doivent  demander  aucune  autori- 
sation en  dehors  du  royaume,'  mais  qu'ils  soumettront 
les  Relations  à  l'examen  des  docteurs,  à  qui  on  a  confié 
cette  charge  à  Paris.  Enfin,  il  ordonne  au  P.  de  la 
Chaise  de  porter  à  la  connaissance  du  Général  les 
volontés  du  Roi,  et  de  lui  dire  que  Sa  Majesté  sera 
grandement  peinée,  si  on  agit  contrairement  à  ses 
ordres. 

Les  détails  qui  précèdent  sont  tirés  d'une  lettre  iné- 
dite du  P.  de  la  Chaise,  12  janvier  1680,  au  général 
Paul  Oliva.  Rs  nous  montrent  quel  souci  de  la  vérité 
ou  quelle  connaissance  de  l'histoire  ont  certains  écri- 
vains, quand  ils  affirment  que  Louis  XIV  a  lui-même 
interdit  l'impression  des  Relations  à  la  demande  des 


LIV    

gouverneurs  des  colonies,    ou  quand  ils    servent    au 
publie  d'autres  inventions  aussi  peu  sensées. 

La  lettre  du  P.  de  la  Chaise  se  termine  par  ces 
paroles  très  significatives  :  «  Votre  Paternité  croira 
sans  peine,  je  pense,  que  j'ai  fait  mon  possible  et  que 
je  le  ferai  encore  pour  que  tout  soit  accepté  de  la 
manière  la  plus  bienveillante  ;  j'ai  même  empêché  que 
la  nouvelle  Relation  des  évêques,  éditée  un  peu  impru- 
demment avec  l'approbation  de  la  Propagande  et  offerte 
au  Roi1,  ne  fût  entièrement  supprimée,  non  sine  ali- 
quapœna  graviori  ;  toutefois  je  n'ai  pu  obtenir  que  le 
visa  de  la  Propagande  ne  fût  pas  enlevé  du  livre  déjà 
imprimé  par  ces  mêmes  évêques.  Gr,  nous  avons 
affaire  à  un  Roi  très  chrétien,  mais  ardent  défenseur 
de  ses  droits  et  de  l'équité,  qui  ne  peut  supporter  tout 
ce  qui  paraît  s'opposer  au  bien  soit  spirituel,  soit  tem- 
porel de  son  royaume  et  de  ses  sujets,  et  qui  est  très 
persuadé  que  les  Relations  seront  partout  très  utiles 
aux  colonies  françaises;  elles  sont  réclamées  avec 
instance  par  tous  ceux  qui  désirent  vivement  le  pro- 
grès de  nos  colonies,  la  propagation  de  la  Foi  et  du 
nom  français.  » 


1.  Il  s'agit  ici  delà  «  Relation  des  missions  et  des  voyages  des 
évêques,  vicaires  apostoliques  et  de  leurs  ecclésiastiques,  es 
années  1672,  1673,  1674  et  1675;  Paris,  C.  Angot,  1680.  »  Cette 
Relation,  comme  on  le  voit  p.  389,  fut  «  achevée  d'imprimer 
pour  la  première  fois  le  25  novembre  1679».  Elle  portait  le  visa 
de  la  Propagande.  On  le  fit  disparaître,  et,  sans  l'intervention  du 
P.  de  la  Chaise,  le  livre  aurait  été  entièrement  supprimé. 


LV    

Quel  ne  dut  pas  être  l'étonnement  du  R.  P.   Oliva, 
et  surtout  son  embarras,  à  la  réception  de  cette  lettre  !? 

1.  Lettre  du  P.  de  La  Chaise  au  P.  Oliva,  copiée  sur  l'auto- 
graphe conservé  aux  Archives  gén.  S.J.  —  «  Parisiis,  12  Jan.  1680, 
A.  R.  P.,  P.  G.  Gum  saepè  ab  aliquot  annis  rerura  hic  exterarum 
et  maritimarum  atque  commercii  générales  Praefecti  ac  administri 
apud  regem  conquesti  sint,  quod  jamdudum  à  missionariis  galli- 
cis  nostrisque  imprimis  Patribus  nullae  amplius  relaiiones  ede- 
rentur  itinerum  à  se  susceptorum  rerumque  gestarum  sive  in 
Graecia,  Syria  et  Perside  aliisque  orientalibusplagis,  sive  in  Indiis 
atque  in  America  septentrionali  et  meridionali,  ejus  rei  causam  à 
me  sciscitanti  negare  non  potui  nos  à  Paternitate  vestra  vetitos 
quidquam  ejusmodi  edere  absque  S.  Congregationis  de  propa- 
ganda  Fide  expressa  approbatione  ;  cumque  nos  minime  fugeret 
regiae  suœ  Majestati  non  probari,  ut  subditi  sui  illius  Congrega- 
tionis authoritatem  interpellarent,  maluisse  hactenus  missiona- 
rios  nostros,  assiduos  in  vinea  Domini  labores,  sub  ipsius  regio 
patrocinio  féliciter  susceptos ,  alto  silentio  tegere ,  quam  vel 
regni  statutis  vel  Paternitatis  vestra?  mandatis  minus  obsequentes 
videri.  Quapropter  re  deinde,  postera  die,  in  regio  consilio  agi- 
tata,  rex  ad  me  misit  illustrissimum  Dnum  archiepiscopum  Pari- 
siensem,  qui  mihi  regio  nomine  juberet,  quaecumque  gesta  vel 
observata  essent  in  suis  itineribus  et  missionibus  memoratu 
digna,  ex  quo  illa  in  lucem  dare  vetiti  sumus  a  Paternitate  ves- 
tra, colligere  et  in  lucem  dare  quamprimum  fieri  potest,  atque 
ita  deinceps,  singulis  annis;  bono  cum  religionis  lum  etiam  rei 
gallicae  consulere  editis  missionum  suarum  relationibus  ;  nullas- 
que  ad  id  extra  regnum  adprobationes  exquirent,  sed  ejusmodi 
libros  solito  doctorum,  quibus  id  muneris  hic  mandatum  est,  exa- 
mini  subjicient.  Jussitque  praeterea  ut  non  modo  idem  Paternitati 
vestrae  significarem,  sed  et  scriberem  regem  graviter  laturum  si 
quidquam  regio  hujusce  mandato  minus  consentaneum  moveatur. 
Haud  difïiculter,  opinor,  crediderit  Paternitas  vestra  me  quid- 
quid  in  me  est  praestitisse  prœstiturumque  deinceps,  ut  benignio- 
rem  in  partem  omnia  accipiantur,  quin  et  impedivisse  ne  recens 
episcoporum  gallorum  relatio,  quae  cum  approbatione  Congrega- 
tionis de  propaganda  fide  édita  est  paulo  imprudentius,  et  régi 


LVI    

Qu'allait-il  faire,  placé  entre  deux  ordres  contradic- 
toires? D'un  côté,  le  roi  lui  ordonne  de  faire  publier 
les  Relations,  mais  sans  l'approbation  de  la  Propagande  ; 
d'un  autre  côté  le  Saint-Père  lui  commande  de  ne  pas 
les  imprimer  sans  cette  approbation.  Le  12  février,  il 
adresse  au  P.  de  la  Chaise,  une  réponse,  où,  de  fait,  il 
ne  cache  pas  sa  situation  fort  embarrassée  et  embarras- 
sante :  «  Dans  votre  lettre  du  12  janvier,  je  reçois, 
dit-il,  l'ordre  que  Votre  Révérence  me  communique  de 
la  part  du  Roi  très  chrétien  relativement  à  l'impression 
des  fruits  considérables  que  nos  missionnaires  pro- 
duisent dans  les  domaines  de  Sa  Majesté,  principale- 
ment dans  ses  possessions  de  l'Amérique  septentrionale  ; 
je  reçois  aussi  le  commandement  royal  que  vous  a  fait 
l'illustrissime  archevêque  de  Paris  par  commission 
expresse  de  Sa  Majesté...  Je  me  serais  empressé  d'exé- 
cuter cet  ordre,  si  je  n'avais  eu  les  mains  liées  sous 
peine  d'excommunication  et  de  la  perte  du  Généralat. 
Cette  dernière  foudre  serait  pour  moi  un  soulagement, 
si  elle  n'était  pas  accompagnée  de  la  censure  pontifi- 

oblata,  omnino  supprimeretur,  non  sine  aliqua  pœna  graviori; 
sed  effîcere  non  licuit  ut  illa  Congregationis  approbatio  a  libro 
jara  ab  ipsis  edito  non  tolleretur.  Porro  res  nobis  est  cum  rege 
religiosissimo,  jurium  suorum  et  aequitatis  defensori  acerrimo, 
qui  ferre  nequaquam  potest  quidquid  regni  subditorumque  com- 
modo  seu  spirituali  seu  temporali  videtur  adversari,  cuique  per- 
suasissimum  est  coloniis  gallicis  ubique  perutiles  fore  illas  rela- 
tiones,  quas  enixe  omnesrerum  exterarum  cupidi  propagationis- 
que  Fidei  et  nominis  gallici  flagitant.  Quoîso  plurimum  ut  me  in 
ss.   ss.  Deo  commendare  dignetur.  » 


LV1I    

cale.  Je  vous  envoie  sous  ce  pli  la  teneur  de  la  prohi- 
bition ;  ce  n'est  pas  que  je  ne  ressente  le  très  vif  désir 
de  seconder  les  pieuses  intentions  du  Roi,  mais  je  vous 
l'adresse  afin  que  vous  trouviez  le  moyen  de  les  rem- 
plir sans  contrevenir  au  Bref  du  Pape  et  sans  offenser 
Dieu  gravement.  » 

Ensuite,  le  P.  Oliva  dit  au  P.  de  la  Chaise  qu'il  va 
de  son  côté  chercher  le  moyen  de  mettre  d'accord  les 
exigences  de  celui  qui  défend  et  de  celui  qui  ordonne', 
et  il  termine  sa  lettre  en  lui  suggérant  l'idée  de  faire 
demander  au  Saint-Père  par|Sa  Majesté  la  dispense  des 
clauses  restrictives  du  Bref  Créditée 1 .  «  Aussitôt  que 

1 .  Celte  lettre,  écrite  en  Italien,  se  trouve  à  la  Bibliothèque  natio- 
nale à  Paris,  rass.  franc.,  n°  9773,  pièce  VI,  fol.  14  :  «  Molto  rev. 
in  X°  Padre,  in  questa  littera  di  V.  R.  de  12  di  Gënaio  ricevo  l'or- 
dine  ch'Ella  m'imtimadel  Rè  cristianissimo,  intorno  aile  stampe  di 
quel  frutto  notabile,  che  i  nostri  missionarii  fanno  ne'  dominii  di 
S.  M.,  e  massimamente  nelle  conquiste  dell'  America  settenlrio- 
nale  ;  corne  pure  il  regio  comandamento  a  lei  fatto  dall'  111'  mo 
arcivescovo  di  Parigi  per  expressa  commissione  délia  stessa 
Mtà.  Nel  1°  momento  del  ricevuto  comando,  havrei  data  ossequiosis- 
sima  esecuzione,  se  non  mi  fossero  legate  le  mani  sotto  pena  di 
scomunica  e  di  caducità  del  Generalato  :  il  quai  ultimo  fulmine  a 
me  sarebbe  rugiada,  se  fosse  disgiunto  dalla  censura  papale. 
Accludo  a  V.  R.  il  tenore  délia  proibizione,  non  perche  non  sia 
in  me  inesplicabilmente  acceso  il  desiderio  di  secondare  la  pietà 
délie  régie  intenzioni,  ma  perche  ella  consideri  il  modo  di  non 
contravvenire  ail'  editto  pontificio,  con  grave  offesa  di  Dio.  Piglio 
questo  poco  tempo,  che  scorrerà  trà  le  mie  paure  et  la  sua  ris- 
posta  non  per  deludere  il  comandamento  d'un  tanto  monarca,  ma 
per  eseguirlo  senza  disturbi  o  di  S.  Santità  o  di  S.  Mta.  Corne  io, 
per  sottrarre  legna  ail'  incendio  che  si  va  alzando  e  per  buttar 
acqua  al  fuoco  che  già  sfavilla,  penserô  seriamente  a  qualche  par- 
tito  di  mezzo,  che  accordi  le  soddisfazzioni   di  chi  vieta  e  di  chi 


—   LVIII   

la  demande  en  sera  faite  soit  par  l'ambassadeur,  soit 
même  par  moi,  je  ne  puis  croire,  écrit-il,  qu'ici  on  ne 
l'accorde  promptement,  tant  elle  est  juste.  » 

Les  rapports  entre  la  Cour  de  France  et  la  Cour  de 
Rome  étaient  à  cette  époque  assez  difficiles,  l'ordonnance 
royale  de  1673  ayant  étendu  le  droit  de  Régale  à  tout  le 
royaume.  Le  pape  Innocent  XI,  sur  la  plainte  des  évêques 
de  Pamiers  et  d'Alais,  contesta  ce  droit  à  Louis  XIV, 
et  ce  prince  répondit  aux  représentations  du  souverain 
pontife  en  convoquant  une  assemblée  générale  du 
clergé  de  France,  qui  adhéra  unanimement  à  l'extension 
de  la  Régale,  et  rendit  la  fameuse  déclaration  de  1682 
sur  les  libertés  de  l'Eglise  gallicane.  Le  moment  eût 
été  mal  choisi  pour  solliciter  du  Saint-Père  un  adou- 
cissement aux  sévères  défenses  du  Bref.  Nous  croyons 
donc  que  le  Roi  ne  jugea  pas  à  propos  de  faire  une 
démarche  à  Rome.  Restait  à  ne  pas  mettre  les  Jésuites 
dans  l'alternative  d'encourir  le  déplaisir  de  Sa  Majesté 
ou  de  désobéir  à  Sa  Sainteté,  en  exigeant   d'eux    la 

vuole  :  cosî  Ella  mi  suggerisca  qualcheduno,  che  riesca  onore- 
vole  e  al  Pontifice  e  al  Rè.  Tolta  l'offesa  di  Dio,  io  non  recuserô 
qualsisia  mio  danno  personale,  che  da  me  si  adempia  ciô,  che  un 
Rè,  si  grande  e  si  altamente  benemerito  di  tutti  noi,  a  me  pres- 
crive ..  Aspetto  per  tanto  da  lei,  che  tanto  mi  ama  e  tanto  ama 
la  Cia  consiglio  e  aiuto,  come  io  saro  pronto  a  darle  quei  partiti, 
che  Idio  a  me  communicherà  nella  séria  e  lunga  orazione,  che 
farô  sopra  l'affare  di  tanto  rilievo.  Qui  non  posso  credere,  che, 
quando  si  chiegga  licenza  délia  si  giusta  domanda  o  dall'  ambas- 
ciatore  e  anche  da  me,  non  si  concéda  prontamente.  Roma,  12 
febr.  1680.  Servus  in  Xt0,  Paolo  Oliva.  » 

La  signature  seule  est  de  la  main  du  R.  P.  Paul  Oliva. 


LTX    

publication  des  Relations  de  la  Nouvelle  France.  Il  j 
avait  là  une  situation  particulièrement  délicate  pour  la 
Compagnie.  Le  P.  de  la  Chaise  en  conféra  avec  plu- 
sieurs Pères  de  Paris  ;  puis  il  écrivit,  le  22  mars,  au 
R.  P.  Général.  Nous  ne  possédons  pas  sa  lettre;  mais, 
d'après  la  réponse  que  le  P.  Oliva  lui  adressa  le 
14  avril,  les  Pères  de  Paris  se  seraient  mépris  sur  la 
pensée  de  la  lettre  du  12  février.  Ils  y  auraient  vu  à 
tort  une  direction. 

«  Je  n'ai  jamais  prétendu,  dit  le  P.  Oliva  au  P.  de 
la  Chaise,  en  vous  transmettant  le  terrible  e'dit  de  la 
Propagande,  vous  enseigner  ce  que  ou  vous  ou  d'autres 
Pères  (o  ella  o  altri)  devrez  faire  là  bas  pour  exécuter 
les  ordres  du  Roi,  sachant  très  bien  que  je  ne  dois 
pas  m'immiscer  dans  des  affaires  si  importantes  et 
réglées  d'une  façon  positive  par  tous  les  Parlements  du 
Royaume.  Je  voulais  seulement  que  l'on  comprît  ce 
qu'il  m'est  impossible  de  faire,  lié  que  je  suis  par  tant 
de  menaces  et  soumis  à  tant  de  censures.  D'ailleurs, 
vos  Révérences  savent  combien  je  dois  et  désire  rester 
le  très  humble  serviteur  du  roi  très  chrétien.  De  même 
que  vous  comprenez  à  quoi  oblige  la  Prohibition,  ou 
non  notifiée  ou  non  acceptée,  de  même  vous  savez  ce 
que  vos  Pères  peuvent  convenablement  faire  au  sujet 
de  la  publication  de  tout  ce  que  Sa  Majesté  ne  veut 
pas  voir  rester  dans  l'oubli.  » 

La  pensée  du  général  se  détache  nettement  de  sa 
phrase  légèrement  amphigourique  :  il  tient  avant  tout 
à  obéir  au  Saint-Père  et  il  ne  veut  pas  déplaire  au  roi; 


LX 

pour  le  reste,  c'est  au  P.  de  la  Chaise  et  aux  Jésuites 
de  Paris  que  celui-ci  a  consultés,  de  voir  ce  qu'ils  ont  à 
faire.  Quel  que  soit  le  parti  qu'ils  prendront,  il  est 
persuadé  qu'ils  garantiront  des  foudres  la  tête  qui  ne 
voit  pas  les  éclairs  et  n  entend  pas  les  coups  de  ton- 
nerre. «  Je  ne  demande  pas  autre  chose,  écrit-il  au 
P.  de  la  Chaise,  à  votre  affection  pour  ma  personne  et 
pour  toute  la  Compagnie,  dans  laquelle  vous  tenez  une 
place  si  importante { .  » 

Cette  lettre  mit  fin  à  la  correspondance.  D'un  côté, 
il  était  impossible  de  satisfaire  à  la  condition  exigée 
par  le  Bref  :  étant  donnée  la  pratique  constante  des 
Parlements,  il  n'était  pas  à  espérer  qu'ils  accepteraient 

1.  Bibl.  nat.,  mss.  fï\,  n°  9773,  pièce  VII,  fol.  15  :  «  Molto 
rev.  in  X°  Padre,  non  mai  pretesi,  con  la  trasmessione  dello 
spaventosoeditto  di  Propaganda  d'insegnare  ciô  che  o  Ella  o  altri 
dovessero  operare  costi  per  eseguire  i  regii  comandamenti  ; 
sapendo  io  benissimo  di  non  dover  intrare  in  materie  di  tanto 
relievo,  e  in  tutt'i  parlamenti  del  regno  stabilmente  decretate. 
Unicamente  desiderai,  che  intendessero  quel  che  io  non  potevo 
fare,  legato  di  tante  minacce,  e  sottoposto  a  tante  censure.  Per 
altro  le  RR.  VV.  sanno,  quanto  io  debba  e  voglia  vivere  osse- 
quiosissimo  servo  del  Rè  Xmo.  V.  R.,  corne  intende  a  che  oblighi 
la  Proibizione  o  non  notificata  o  non  voluta  :  cosi  parimente  sa 
ciô  che  loro  convenga  nella  divolgazione  di  quanto  S.  M.  non 
vuole  che  resti  seppelito.  Io  con  mio  grave  rammarico,  non  so 
quel,  che  qui  severamente  mi  si  vieta.  Pero  sô  certo,  ch'  Ella 
sempre  proteggerà  da  questi  fulmini  il  capo,  che  ne  vede  i 
lampi  e  ne  sente  i  tuoni,  ne  altro  chiegge  al  suo  amore  verso 
la  mia  persona  e  inverso  a  tutto  il  corpo  délia  Gompia,  di  cui 
Ella  e  parte  si  principale.  Ciô  sia  in  risposta  délia  sua  lettera  de' 
22  di  Marzo.  Roma,   14  aprile  1680.  » 

La  signature  seule  est  du  P.  Oliva. 


LXI    

le  visa  de  la  Propagande  en  tête  de  la  publication  des 
Relations.  D'un  autre  côté,  le  général  de  la  Compagnie 
ne  pouvait,  sans  ce  visa,  autoriser  l'impression  ordon- 
née par  le  Roi,  comme  il  s'efforça  de  le  faire  com- 
prendre par  ses  deux  lettres.  Enfin,  la  Cour  de  France 
ne  voulait  pas,  à  cause  de  la  tension  peu  amicale  qui 
existait  entre  les  deux  gouvernements,  faire  de 
démarche  auprès  de  la  cour  pontificale  pour  obtenir 
un  adoucissement  aux  sévérités  de  l'édit.  Que  faire? 
Restait  l'ordre  du  Roi,  et  personne  ne  tenait  à 
l'enfreindre.  Evidemment,  le  seul  moyen  de  couper 
court  à  toute  difficulté  était  de  persuader  à  Louis  XIV 
de  retirer  cet  ordre.  Le  P.  de  la  Chaise  s'en  chargea 
et  réussit.  Ainsi  la  publication  des  lettres  de  la  Nou- 
velle-France, interrompue  depuis  1673,  ne  fut  pas 
reprise. 

La  Compagnie  de  Jésus  fit,  en  cette  circonstance, 
ce  qu'elle  a  toujours  fait,  un  grand  acte  d'obéissance 
au  Pape,  et  cet  acte  eut  son  mérite,  comme  nous  le 
verrons  tout  à  l'heure. 

La  suppression  des  Relations  fut-elle  un  mal? 
M.  Verreau  répond  à  cette  question  dans  son  second 
article  de  la  Revue  de  Montréal  :  «  L'intérêt  général 
de  l'Eglise,  dit-il,  est  supérieur  à  l'intérêt  d'une  église 
particulière.  Si  le  monde  religieux  a  gagné  un  peu  de 
paix  par  le  Bref  de  Clément  X,  nous  ne  devons  pas 
trop  déplorer  ce  qu'il  nous  a  fait  perdre  de  documents 
et  de  renseignements  historiques.  Pourtant  l'époque 


—  lxh  — 

où  il  a  paru  est  peut-être  la  plus  intéressante  de  notre 
histoire.  Talon  venait  de  donner  une  vie  nouvelle  à 
la  colonisation,  Frontenac  allait  dominer  les  barbares, 
le  commerce  augmentait,  et  les  limites  de  la  Colonie 
semblaient  s'élargir  de  tous  côtés.  Gomme  il  nous 
serait  utile  de  suivre  ce  développement  année  par 
année,  comme  nous  avons  pu  le  faire  jusqu'à  cette 
époque,  grâce  aux  Relations  ! 

L'histoire  religieuse  n'y  aurait  pas  moins  gagné. 
C'était  aussi  le  moment  où  le  champ  des  missionnaires 
s'agrandissait  de  tous  côtés.  Au  fond  du  lac  Supérieur, 
où  il  s'était  rendu  en  1655,  le  P.  Allouez  avait  ren- 
contré une  vingtaine  de  nations,  la  plupart  nouvelles, 
qui  lui  apportaient  leurs  mœurs  et  leurs  langues  diffé- 
rentes... Jolliet  et  le  P.  Marquette  étaient  partis  pour 
aller  explorer  ce  fleuve  immense  (le  Mississipi)  et  ses 
fertiles  rivages  dont  les  sauvages  parlaient  avec  une 
espèce  de  mystère.  On  attendait  avec  impatience  leur 
retour  et  le  récit  des  merveilles  qu'ils  devaient  avoir 
observées.  Jolliet  fait  naufrage  au  port  et  perd  ses 
cahiers.  Il  sera  défendu  à  Marquette  de  publier  les 
siens.  Le  silence  se  fait  complet  sur  toute  la  colonie , 
comme  si  la  Providence  avait  voulu  l'imposer  à  tout 
prix,  pour  prévenir  des  dissensions  plus  grandes  que 
celles  qui  allaient  éclater  sous  l'administration  de 
M.  de  Frontenac1.  » 

Le  silence  des  Jésuites  ne  fut  pas  imité  par  d'autres. 

1.  Avril  1877,  pp.  170  et  171. 


LXIII    

Le  Bref  de  Clément  X  obligeait  également  tous  les 
ordres  religieux  à  se  pourvoir  de  la  permission  par 
écrit  de  la  Propagande  avant  de  rien  publier  concer- 
nant les  missions.  Cette  permission,  nous  ne  la  trou- 
vons ni  en  tête  de  la  Nouvelle  Relation  de  la  Gaspésie 
et  du  Premier  établissement  de  la  Foy  dans  la  Nou- 
velle-France par  le  P.  Chrestien  Le  Clercq,  Récollet, 
ouvrages  imprimés  en  1691  ;  ni  en  tête  de  la  Descrip- 
tion de  la  Louisiane  et  de  la  Nouvelle  découverte  d'un 
très  grand  pays,  livres  du  P.  Hennepin,  Récollet, 
imprimés  en  1683  et  1697.  Les  deux  récollets  ne 
ménagent  pas  les  Jésuites  dans  le  Premier  établisse- 
ment et  dans  la  Nouvelle  découverte.  Ceux-ci  auraient 
pu  se  défendre  avec  avantage;  ils  ne  répondirent  rien, 
préférant  à  leur  honneur  l'obéissance  au  Pape.  N'y 
avait-il  pas  quelque  mérite  dans  ce  silence?  Les 
calomnies  des  deux  religieux  firent  leur  chemin,  et, 
aujourd'hui,  les  ennemis  de  la  Société  les  exploitent 
encore. 

D'autres  événements  vinrent  aussi  mettre  à  l'épreuve 
leur  soumission  au  pontife  romain.  Cette  histoire  en 
fera  connaître  quelques-uns.  Du  reste,  ceux  qui  ont 
étudié  les  annales  des  missions,  pendant  les  qua- 
rante dernières  années  du  xvne  siècle,  savent  à 
quelles  rivalités  d'intérêts,  à  quelles  jalousies  et  à 
quelles  haines  furent  voués  les  missionnaires  de  la 
Compagnie  de  Jésus,  soit  au  Canada,  soit  au  Brésil, 
soit    en    Chine,    en    Cochinchine    et    au    Japon.    Ils 


—    LXIV  

n'avaient  pour  eux  ni  le  cœur  ni  l'oreille  de  la  Propa- 
gande; d'autres  furent  écoutés  plus  favorablement. 
Cependant,  nous  n'irons  pas  jusqu'à  dire  avec  certains 
historiens  que  la  justice  eut  plus  d'une  fois  à  déplorer 
la  perte  de  ses  droits. 


\+ 


\ 


n) 


LES    JESUITES 


ET    LA 


NOUVELLE-FRANCE 

AU   XVIIe   SIÈCLE 


CHAPITRE  PRELIMINAIRE 

•  Mission  des  jésuites  en  Acadie.  —  L'Acadie  :  notions  préliminaires. 

—  Jacques  Cartier,  le  commandeur  de  Chastes,  Samuel  Cham- 
plain. —  De  Monts  :  fondation  de  Sainte-Croix  et  de  Port-Royal.  — 
Poutrincourt  et  Marc  Lescarbot  en  Acadie.  —  Les  abbés  Aubry  et 
Fléché.  —  Le  Sagamo  Membertou  ;  baptêmes  de  sauvages.  — 
Charles  de  Biencourt.  —  La  marquise  de  Guercheville.  —  Les 
Jésuites  Biard,  Massé,  C.  Quentin  et  Gilbert  du  Thet.  —  Mort  de 
Membertou.  —  Le  capitaine  de  la  Saussaye.  —  Fondation  de  Saint- 
Sauveur.  —  Le  capitaine  Argall.  —  Prise  de  Saint-Sauveur  par  les 
Anglais.  —  Les  Pères  Biard,  Massé  et  Quentin,  prisonniers.  — 
Mort  du  F.  du  Thet.  —  Thomas  Dale,  gouverneur  de  la  Virginie. 

—  Les  Jésuites  renvoyés  en  France.  —  Eia  de  la  mission  en 
Acadie. 

Les  écrivains  sont  loin  de  s'entendre  sur  les  limites  pré- 
cises de  l'Acadie  au  xvnc  siècle.  D'après  l'historien  de 
Y  Acadie  française,  ce  nom  a  été  donné  alternativement  et 
simultanément  quelquefois,  à  la  presqu'île  qui  sépare  le 
golfe  Saint-Laurent  de  la  baie  de  Fundy  ou  baie  Française, 
et  au  pays  compris  entre  le  fleuve  Saint-Laurent  au  nord, 
le  golfe  du  même  nom  à  l'ouest,  l'Océan  atlantique  au 
midi,  depuis  le  cap  de  Canseau  jusqu'à  la  rivière  de 
Penobscot,  à  l'est  enfin  une  ligne  droite  partant  de  l'em- 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  5 


bouchure  de  cette  rivière  pour  aboutir  à  Québec  ou  à  Mont- 
réal1. 

Les  limites  de  l'Acadie  n'ayant  jamais  été  déterminées 
d'une  manière  précise,  bien  que  l'opinion  commune  ne  donne 
ce  nom  qu'à  la  péninsule,  elles  ne  cessèrent  d'être  la  cause 
de  vives  dissensions  entre  la  France  et  l'Angleterre  ;  même 
après  la  paix  d'Utrecht,  elles  furent  entre  les  deux  puis- 
sances rivales  l'objet  de  longues  et  laborieuses  négociations, 
qui  aboutirent  finalement  à  la  guerre  et  à  la  conquête  du 
Canada  par  les  Anglais2. 

1.  Histoire  de  VAcadie  française,  par  M.  Morcau,  ch.  1er,  p.  1.  — 
D'après  Denys,  autrefois  gouverneur  dans  ces  parages,  «  le  pays  était 
alors  divisé  en  4  provinces  :  a)  celle  des  Etchemins  ou  Malécites,  com- 
mençant à  la  rivière  Pentagouet  et  s'étendant  jusqu'à  la  rivière  Saint- 
Jean  :  c'était  une  partie  de  la  côte  de  Norembègue;  b)  celle  de  la  baie 
Française  :  elle  se  limitait  aux  côtes  de  la  péninsule  acadienne,  depuis 
la  baie  de  Fundy  jusqu'au  cap  Fourchu  (Yarmouth),  et  était  occupée 
par  les  Micmacs  ou  Souriquois  ;  c)  celle  de  l'Acadie  proprement  dite 
depuis  le  cap  de  Sable  jusqu'au  détroit  de  Canseau  ;  d)  celle  du  Saint- 
Laurent,  entre  Canseau  et  Honguedo  ou  le  cap  Forillon.  Denys  devint 
gouverneur  de  cette  dernière  province.  »  (Samuel  Champlain,  par 
N.  E.  Dionne,  t.  I,  p.  82);  —  L'abbé  Ferland  prétend  (Cours  d'his- 
toire du  Canada,  p.  65)  que  «  d'après  l'opinion  la  plus  générale  le 
nom  d'Acadie  s'appliquait  à  la  péninsule  de  la  Nouvelle-Ecosse.  » 
C'est  aussi  l'avis  du  P.  de  Charlevoix,  t.  I,  p.  112  :  «  L'Acadie,  selon 
tous  les  auteurs  qui  se  sont  exprimés  exactement,  est  une  péninsule 
de  forme  triangulaire,  qui  borne  l'Amérique  au  sud-est.  Jean  de  Laët 
le  dit  expressément  au  ch.  IVe  de  sa  description  de  l'Inde  occidentale. 
Tous  les  historiens  et  les  géographes  parlent  de  même,  si  l'on  en 
excepte  MM.  de  Champlain  et  Denys  qui  donnent  à  l'Acadie  des 
bornes  beaucoup  plus  étroites.  Le  premier,  au  ch.  VIIIe  de  ses 
voyages,  ne  donne  le  nom  d'Acadie  qu'à  la  côte  méridionale  de  la 
presqu'île,  et  M.  Denys,  qui  a  lontems  demeuré  dans  ce  pays-là,  qui 
nous  en  a  donné  une  description  très  exacte,  qui  en  a  possédé  en 
propre  et  gouverné  au  nom  du  Roy  la  côte  orientale,  est  du  môme 
sentiment.  » 

2.  Histoire  de  VAcadie  française,  pp.  1  et  2;  —  Samuel  Champlain, 
par  N.  E.  Dionne,  pp.  82  et  83.  —  Il  est  dit  dans  le  traité  d'Utrecht 
que  le  roi  très-chrétien  cède  à  la  reine  d'Angleterre  «  l'Acadie  ou 


—  3  — 

Au  début  du  xvnc  siècle,  époque  où  commence  cette  his- 
toire, les  côtes  de  l'Acadie,  le  golfe  Saint-Laurent  et  le 
fleuve,  de  son  embouchure  à  l'île  de  Montréal,  n'étaient  pas 
inconnus  des  Européens.  Des  pêcheurs  et  des  négociants 
français,  Basques,  Bretons  et  Normands  pour  la  plupart, 
fréquentaient  depuis  longtemps  le  grand  banc  de  Terre- 
Neuve,  les  îles  et  les  côtes  voisines  ;  seulement,  afin  d'éviter 
ou  de  retarder  la  concurrence,  ils  gardaient  le  secret  de 
leurs  itinéraires  et  parlaient  peu  de  ces  régions  lointaines, 
où  ils  s'étaient  attribué  le  monopole  du  commerce1.  Ce 
commerce  était  celui  de  la  morue  et  de  la  baleine.  Ils  y  joi- 
gnirent dans  la  suite  la  traite  des  peaux  et  des  fourrures 
avec  les  sauvages,  commerce  bien  plus  lucratif  que  celui  de 
la  pêche  ;  ils  achetaient  à  vil  prix  les  pelleteries  et  les  ven- 
daient fort  cher  sur  les  marchés  d'Europe. 

Ces  pêcheurs  et  ces  marchands  obéissaient  presque  tous, 
sinon  tous,  à  un  esprit  exclusivement  mercantile. 

Sous  François  Ier,  un  esprit  nouveau  pousse  quelques 
voyageurs  loin  de  leur  pays  natal  sur  les  plages  transatlan- 
tiques :  «  ils  veulent  étendre  par  des  découvertes  géogra- 
phiques l'action  extérieure  de  la  France,  et  augmenter  le 
nombre  des  fidèles  en  convertissant  des  peuplades  ido- 
lâtres'2.  » 

Nouvelle-Ecosse  conformément  à  ses  anciennes  limites,  comme  aussi 
la  ville  de  Port-Royal,  ou  Annapolis  royale  avec  sa  banlieue.  »  Le 
P.  de  Charlevoix  fait  sur  ces  paroles  du  traité  d'Utrecht  ces  réflexions 
très  judicieuses  :  <c  Ne  dirait-on  pas  qu'on  a  eu  ici  en  vue  la  façon  de 
penser  de  nos  deux  plus  anciens  auteurs  sur  l'Acadie  (Champlain  et 
Denys)?  Car,  puisque  ce  traité  ajoute  le  Port-Royal  à  l'Acadie  ou 
Nouvelle-Ecosse,  il  s'ensuit,  ce  semble,  qu'elle  ne  comprenait  pas 
toute  la  presqu'île  sous  le  nom  d'Acadie  propre  ou  de  Nouvelle- 
Bcosse.  » 

1.  Leê  découvreurs  français  du  xive  au  xvie  siècle,  par  Paul  Gaffarel, 
pp.  130  et  165. 

2.  Les  découvreurs  français,  p.  163. 


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Du  nombre  de  ces  voyageurs  est  le  Malouin  Jacques  Car- 
tier, intrépide  marin  et  découvreur  passionné,  duquel  il  a 
été  écrit  avec  raison  :  «  on  dirait  un  fervent  missionnaire 
qui  ne  recherche  et  n'espère  que  la  conquête  des  âmes1.  » 

François  Ier  approuve  et  favorise  ce  zèle  religieux;  il  ne  se 
montre  pas  seulement  le  protecteur  du  commerce  français, 
le  défenseur  des  patriotes  entreprenants  qui  rêvent  de  fon- 
der une  nouvelle  France  au  delà  des  mers,  il  veut  encore,  et 
il  le  déclare  hautement  dans  ses  lettres  patentes  et  commis- 
sions, être  le  propagateur  du  christianisme  dans  l'Amérique 
du  Nord2.  Cette  ambition  du  monarque  très-chrétien  pas- 
sera aux  rois  de  France,  ses  successeurs,  qui  tous  se  feront 
gloire  d'associer  leurs  intérêts  politiques  à  leurs  devoirs  de 
fils  aînés  de  l'Eglise. 

Protégé  et  encouragé  par  François  Ier,  Jacques  Cartier 
entreprend  plusieurs  voyages  dans  l'Amérique  du  Nord, 
et  ces  divers  voyages  le  conduisent  à  des  découvertes  de 
plus  en  plus  intéressantes.  Sans  entrer  dans  des  détails  en 
dehors  de  notre  sujet,  il  pénètre  dans  le  golfe  Saint-Laurent, 
il  s'arrête  à  la  baie  des  Chaleurs,  il  reconnaît  une  partie  des 
côtes  de  Terreneuve  et  des  îles  environnantes,  il  donne  à 
l'île  d'Anticosti  le  nom  de  l'Assomption,  il  longe  le  Labra- 
dor et  l'Acadie,  il  entre  dans  le  Saint-Laurent  et  le  remonte 
jusqu'au  village  d'Hochelaga  dans  l'île  de  Montréal  et  de  là 
jusqu'aux  rapides  de  Lachine;  il  passe  l'hiver  de  1535- 
1536  à  Stadaconé  sur  la  rivière  Sainte-Croix,  aujourd'hui 
Saint-Charles,  près  de  Québec,  et  l'hiver  de  1541-1542 
à  Charlesbourg-royal,  probablement  à  l'entrée  de  la  rivière 
du  Cap  rouge3.  Dans  ces  excursions,  il  étudie  le  pays,  il 

1.  Les  découvreurs  français,  p.  163. 

2.  Documents  inédits  sur  Jacques  Cartier,  par  Alfred  Ramé,  p.  12  : 
Lettres  patentes  du  Roi  à  J.  Cartier,  17  octobre  1540.  —  Histoire  de 
la  Colonie  française,  par  l'abbé  Faillon,  t.  I,  pp.  40  et  suiv. 

3.  Histoire  de  la  Colonie  française,  p.  46. 


■—  5  — 

se  renseigne  sur  les  habitants,  il  sème  parmi  les  sauvages 
les  premiers  germes  de  la  foi  catholique;  enfin,  à  plusieurs 
reprises,-  pour  faire  profession  de  bon  Français  et  de  bon 
chrétien,  il  prend  possession  au  nom  de  la  France  des  pays 
qu'il  a  visités,  en  faisant  élever  sur  ces  parages  une  croix 
très  haute  en  bois,  surmontée  des  armes  de  François  Ier1. 
Depuis  la  mort  de  Jacques  Cartier2,  les  relations  se  con- 
tinuent entre  la  France  et  le  Canada.  Les  négociants  fré- 
quentent surtout  le  golfe  et  le  fleuve  Saint-Laurent  ;  et  les 
historiens  font  remarquer  avec  raison  que  la  traite,  bien 
plus  lucrative  et  moins  pénible  que  la  pêche,  est  aussi  plus 
appréciée  ;  les  pêcheurs  se  métamorphosent  en  marchands, 
l'exploitation  des  fourrures  est  en  vogue,  et  c'est  à  Tadous- 
sac  que  se  tient  le  marché  régulateur  de  cet  important 
commerce.   Là,  les   Européens  échangent , leurs  marchan- 

1 .  Premier,  second  et  troisième  voyage  de  Jacques  Cartier,  passim. 
Voir  dans  les  «  Notes  pour  servir  à  l'histoire,  à  la  bibliographie  et  à 
la  cartographie  delà  Nouvelle-France,  par  H.  Harisse  »,  ce  qui  est  dit 
sur  les  relations  de  ces  trois  voyages,  pp.  1-6,  10  et  11. —  Notons  ici 
que  les  voyageurs  avaient  alors  l'habitude  de  prendre  possession  au 
nom  de  leur  pays,  par  un  symbole  matériel,  des  terres  qu'ils  avaient 
découvertes.  J.  Cartier  ne  manque  pas  à  cet  usage.  Ainsi  nous  lisons 
dans  son  premier  voyage,  ch.  XX,  qu'au  moisdejuillet  1534  il  fit  élever 
sur  le  rivage  une  croix  haute  de  trente  pieds,  au  milieu  de  laquelle 
était  un  écusson  avec  trois  fleurs  de  lis.  Au  dessus  de  l'écusson  on 
avait  taillé  dans  le  bois  cette  inscription  :  Vive  le  roi  de  France  !  On 
voit  dans  la  relation  du  second  voyage  que  le  3  mai  1536,  jour  de 
Y  Invention  de  la  Sainte-Croix,  il  fit  élever  à  Stadaconé  une  croix  de 
trente-cinq  pieds  de  haut.  Sur  la  traverse  était  un  écusson  en  bosse 
aux  armes  de  France  avec  cette  inscription  :  Franciscus  primus,  Dei 
gratia  Francorum  rex.  régnât. 

1.  Arrivée  en  1557.  Paul  Gaffarel  ditdansles  Les  découvreurs  fran- 
çais, p.  273  :  «  On  ignorait  jusqu'à  ces  derniers  temps  la  date  précise  de 
la  mort  de  J.  Cartier.  M.  Joùon  des  Longrais  l'a  retrouvée  en  marge 
d'un  des  registres  du  greffe  de  Saint-Malo,  juxtaposée  à  un  insignifiant 
narré  de  procédure  :  Ce  dict  mercredi  (4CV  septembre  4oo7)  au  malin 
environ  cinq  heures  deceda  Jacques  Cartier.  » 


_  6  — 

dises,  fers  de  flèche,  épées,  haches,  couteaux,  chaudières, 
contre  les  peaux  de  castors,  de  renards,  de  loutres,  de 
martres  et  de  blaireaux 1 . 

La  Cour  de  France,  qui  n'a  encore  aucun  principe  arrêté 
en  matière  de  colonisation,  favorise  tantôt  le  monopole, 
tantôt  la  libre  concurrence2;  elle  est  à  la  merci  des  qué- 
mandeurs et  des  intrigants,  distribuant  ou  retirant  ses 
faveurs  suivant  les  intérêts  de  la  politique  et  du  commerce, 
pour  récompenser  aussi  de  grands  services  et  des  dévoue- 
ments généreux.  Les  privilèges  de  la  traite  sont  également 
accordés  aux  amis  et  aux  associés  de  puissants   seigneurs. 

Cest  l'exploitation  des  pelleteries  qui  est  le  plus  vivement 
recherchée,  parce  qu'elle  est  la  source  de  revenus  considé- 
rables. Toutefois  jusqu'à  la  fin  du  xvie  siècle,  il  n'existe 
aucune  organisation  sérieuse  de  compagnies  marchandes, 
aucun  essai  de  colonisation  de  quelque  importance. 

En  1603,  un  gentilhomme  ordinaire  de  la  chambre  du 
roi,  Pierre  du  Guast,  sieur  de  Monts3,  gouverneur  de  Pons, 
dans  le  Languedoc,  entreprend  de  fonder  une  colonie  fran- 
çaise sur  les  terres  de  l'Acadie.  De  Monts  avait  visité  les 
rives  du  Saint-Laurent,  en  compagnie  de  Jean  Chauvin, 
d'Honfleur,  capitaine  de  vaisseau,  et  d'un  riche  négociant, 
François  Pontgravé4.  Il  n'était  guère  monté  plus  haut  que 
Tadoussac,  où  Chauvin  trafiquait  avec  les  sauvages,  et  ce 
qu'il  avait  vu  de  ce  pays  lui  semblait  peu  favorable  à 
l'agriculture,  outre  que  l'hiver  y  était  fort  long  et  le  froid 

1.  Les  découvreurs  français,  p.  277. 

2.  Ibid.,  p.  281. 

3.  Pierre  du  Guast,  du  Gua,  ou,  d'après  l'abbé  Faillon  (Histoire  de 
la  Colonie  française,  p.  73),  Dugas,  sieur  de  Monts,  était  né  en  Sain- 
tonge,  d'une  famille  italienne  (Poutrincourt  en  Acadie,  par  B.  Suite, 
Mémoires  S.  R.  Canada,  section  I,  1884). 

4.  Œuvres  de  Champlain,  2e  édit.,  t,  V,  1.  I,  ch.  VI,  p.  42. 


—  7  — 

excessif.  L'Acadie  l'attirait  davantage  :  climat  plus 
agréable,  terres  riches  et  fertiles,  ports  excellents,  côtes 
abondantes  en  poissons  de  toutes  sortes1. 

Il  offrit  donc  à  Henri  IV,  dont  il  avait  toujours  été  le 
serviteur  dévoué  et  aimé,  de  faire  dans  ce  pays  un  établis- 
sement solide,  et,  comme  dédommagement  de  ses  dépenses, 
il  demanda  avec  le  titre  de  lieutenant  général,  d'abord  le 
droit  de  distribuer  des  terres,  de  donner  des  charges  et  de 
faire  la  paix  et  la  guerre,  puis  le  privilège  du  monopole  des 
pelleteries  pendant  dix  ans.  Le  roi  agréa  sa  demande  par 
lettres  patentes  datées  de  Fontainebleau  le  8  novembre 
1603.  La  commission  accordait  même  une  diminution  des 
droits  d'entrée  en  France  sur  les  marchandises  que  de  Monts 
et  ses  associés  apporteraient  des  régions  relevant  de  son 
autorité,  lesquelles  s'étendaient  du  40e  au  46e  degré  de  lati- 
tude-nord2. 

Toutefois,  fidèle  à  la  tradition  catholique  des  rois,  ses 
prédécesseurs,  Henri  IV  met  une  condition  essentielle  aux 
privilèges  accordés  à  son  lieutenant  général,  celle  «  d'appeler 
les  sauvages,  de  les  faire  instruire,  provoquer  et  émouvoir 
à  la  connaissance  de  Dieu  et  à  la  lumière  de  la  foi  et  religion 
chrétienne3  ». 

La  pensée  fondamentale  de  François  Ier  sur  la  colonisation, 

4.  Histoire  de  la  Colonie  française,  t,  I,  p.  85;  —  Samuel  Cham- 
plain,  par  N.  E.  Dionne,  p.  76  ;  —  Œuvres  de  Champlain,  loc.  cit.', — 
Cours  d'histoire  du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I,  p.  66. 

2.  Histoire  de  la  Nouvelle-France ,  par  Marc  Lescarbot,  t.  IV,  ch.  I  ; 
«  Commission  du  roy  au  sieur  de  Monts  pour  l'habitation  es  terres  de 
la  Cadie,  Canada  et  autres  endroits  en  la  Nouvelle  France,  pp.  432- 
440;  —  DefTenses  du  roy  à  tous  ses  sujets  autres  que  le  sieur  de 
Monts  et  ses  associez,  de  traffiquer  de  pelleteries  et  autres  choses  avec 
les  sauvages  de  retendue  du  pouvoir  par  luy  donné  audit  sieur  de 
Monts  et  ses  associez,  sur  grandes  peines;  —  Déclaration  du  roy, 
pp.  439,  447.  » 

3.  Ibid.,  p.  434. 


—  8  — 

à  savoir  la  propagation  de  l'évangile,  subsistait  toujours. 
Si  les  rois  de  France  et  les  navigateurs  étaient  mus  par  la 
considération  des  avantages  temporels  que  leur  offrait  la 
possession  du  Canada,  si  les  premiers  y  trouvaient  l'accrois- 
sement de  leur  puissance,  les  seconds  l'honneur  des 
découvertes  et  les  profits  de  la  traite,  il  faut  reconnaître 
aussi  que  l'œuvre  d'évangélisation  restait  inséparable  de  la 
colonisation,  soit  comme  raison  déterminante,  soit  comme 
condition  essentielle1.  Les  expressions  employées  dans  la 
commission  de  de  Monts  en  sont  une  preuve  évidente. 

Cette  commission  souleva  la  plus  vive  opposition.  Sully 
protesta  avec  énergie 2,  le  parlement  de  Rouen  refusa  d'en- 
registrer les  lettres  patentes3,  les  marchands  témoignèrent 
très  haut  leur  mécontentement.  Henri  IV,  qui  n'était  pas 
d'humeur  à  céder,  passa  outre  et  brisa  même  la  résistance 
du  Parlement. 

Les  catholiques  se  mirent  eux  aussi  du  côté  des  mécon- 
tents, en  voyant  l'œuvre  d'une  colonisation  essentiellement 
catholique  confiée  au  lieutenant  général  de  Monts.  Celui- 
ci  était,  en  effet,  calviniste.  Il  possédait  sans  doute  de  belles 
qualités  :  il  ne  manquait  pas  de  talent,  ni  d'expérience,  ni 
d'initiative,  ni  d'esprit  pratique  ;  et,  d'après  la  commission, 
il  avait  accompli  aux  rives  canadiennes  diverses  navigations, 
voyages  et  fréquentations.   Mais  ce  protestant  devait,  en 


i.  Le  Correspondant,  année  1854,  p.  348. 
.  2.  Oeconomies  royales,  Paris,  1664,  t.  II,  ch.  I  :  «  Nous  joindrons  à 
ces  faits  quelques  autres  choses  du  dehors  royaume,  comme  la  navi- 
gation du  sieur  de  Monts  pour  aller  faire  des  peuplades  en  Canada, 
dutout  contraire  à  nostre  advis.  » 

3.   Dans  les  «  Notes  pour  servir  à  l'histoire  de  la  Nouvelle-France  » 

on  trouve,  p.  280  et  suiv.,  la  réponse  de  Henri  IV  (17  janvier  1604)  aux 

remontrances  du  Parlement  de  Rouen,  et  sa  missive  (25  janvier  1604) 

expédiée  après  la  visite  que  lui  fit  à  Paris  l'avocat-général  Duviquet, 

au  nom  du  Parlement. 


—  9  — 

vertu  des  lettres  patentes,  «  provoquer  et  émouvoir  les  sau- 
vages à  la  lumière  de  la  foi  et  religion  chrétienne,  les  établir 
et  maintenir  en  l'exercice  et  profession  d'icelle.  »  N'y  avait- 
il  pas  là  une  singulière  anomalie,  un  danger  pour  le  succès 
de  l'entreprise  ?  Catholiques  et  protestants  seraient-ils  main- 
tenus sur  le  pied  d'égalité?  De  plus,  en  même  temps  que  la 
commission  ordonnait  à  de  Monts  d'élever  les  sauvages  dans 
l'Eglise  catholique,  apostolique  et  romaine,  elle  accordait 
aux  français  de  la  religion  réformée,  qui  s'établiraient  dans 
le  Nouveau-Monde,  la  liberté  d'y  professer  leur  culte 
comme  en  France.  Quel  triste  exemple  pour  les  indigènes, 
au  début  d'une  colonisation,  dont  le  caractère  était  particu- 
lièrement évangélisateur  '  ! 

Muni  des  lettres  patentes  du  roi,  de  Monts,  qui  ne 
peut  à  lui  seul  supporter  les  frais  de  l'établissement 
projeté,  fait  société  avec  des  marchands  de  Rouen,  de  La 
Rochelle2,  de  Saint-Malo  et  d'autres  lieux.  Il  fait  publier 
dans  tous  les  ports  et  havres  de  France  les  défenses  royales 
portées  contre  les  trafiquants  de  fourrures;  il  arme  quatre 
vaisseaux,  il  embarque  cent  vingt  artisans,  et,  le  7  avril  1604, 
il  fait  voile  vers  l'Acadie3. 

Il  avait  pris  à  son  bord  le  baron  de  Poutrincourt,  Samuel 


1.  Commission  du  roi  au  sieur  de  Monts...  (Hist.  de  la  Nouvelle- 
France,  p.  432);  — Samuel  Champlain,  par  N.  E.  Dionne,  pp.  78  et 
79  ;  —  Histoire  générale  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de  Charle- 
voix,  t.  I,  p.  112;  —  Réponse  de  Henri  IV  (17  janvier  1604)  au  Parle- 
ment de  Rouen,  dans  les  «  Notes  pour  servir  à  l'histoire  de  la  Nou- 
velle-France »,  pp.  280  et  281. 

2.  «  C'est  la  première  fois  que  nous  voyons  cette  ville  figurer  dans 
les  arrangements  concernant  le  Canada.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que,  depuis  très  longtemps  déjà,  ses  armateurs  envoyaient  sur  les 
côtes  de  l'Acadie  et  au  golfe  Saint-Laurent  des  navires  qui  faisaient 
la  pèche  et  la  traite  »  [Poutrincourt  en  Acadie,  par  B.  Suite). 

3.  Samuel  Champlain,  par  N.  E.  Dionne,  pp.  83-85. 


—  10  — 

Champlain,  Nicolas  Aubry1,  prêtre;  Louis  Hébert, 
ajDothicaire  ;  un  ministre  protestant,  des  catholiques  et 
des  calvinistes.  Singulière  composition,  qui  n'était  pas  du 
goût  de  Champlain!  «  Il  se  trouve,  dit-il  dans  ses  Voyages, 
quelque  chose  à  redire  dans  cette  entreprise,  qui  est  en  ce 
que  deux  religions  contraires  ne  font  jamais  un  grand  fruit 
pour  la  gloire  de  Dieu  parmy  les  infidèles  que  l'on  veut 
convertir.  J'ai  vu  le  ministre  et  nostre  curé  s'entrebattre  à 
coups  de  poing  sur  le  différend  de  la  religion  2.  Je  ne  sçay 
pas  qui  estait  le  plus  vaillant  et  qui  donnait  le  meilleur 
coup,  mais  je  sçay  très-bien  que  le  ministre  se  plaignait 
quelquefois  au  sieur  de  Mon  s  d'avoir  esté  battu,  et  vuidaient 
en  ceste  façon  les  points  de  controverse.  Je  vous  laisse  à 
penser  si  cela  estait  beau  à  voir  ;  les  sauvages  estaient  tantôt 
d'un  costé,  tantôt  de  l'autre,  et  les  Français  meslés  selon 
leur  diverse  croyance,  disaient  pis  que  pendre  de  l'une  et 
de  l'autre  religion,  quoique  le  sieur  de  Mons  y  apportât  la 

1.  MM.  Dionne,  B.  Suite  et  d'autres  historiens  prétendent 
qu'il  y  avait  plusieurs  prêtres.  Dionne,  p.  83,  dit  :  «  quelques  prêtres 
catholiques  ;  »  B.  Suite  (loc.  cit.)  :  «  deux  prêtres  catholiques  ;  »  Cham- 
plain, t.  V,  ch.  VIII,  p.  50  :  «  prestres  et  ministres,  »  et  pp.  164-165  : 
«  un  de  nos  prêtres  appelé  messire  Aubry  ;  »  Ferland,  p.  67  :  «  de 
prêtres.  »  L'abbé  Faillon,  t.  I,  p.  81,  ne  parle  que  d'un  prêtre  catho- 
lique ;  M.  Moreau  ne  nomme  que  l'abbé  Aubry,  pp.  23  et  24.  —  Il  est 
probable  que  l'abbé  Aubry  était  sur  le  navire  commandé  par  de  Monts, 
et  qu'un  autre  prêtre,  dont  on  ne  dit  pas  le  nom,  était  monté  sur  le 
vaisseau  commandé  par  Pontgravé. 

2.  Ce  curé  ne  serait  pas  l'abbé  Aubry,  mais  un  autre  prêtre  dont 
aucun  historien  ne  dit  le  nom.  Voici,  en  effet,  ce  que  dit  B.  Suite  (Pou- 
trincourt  en  Acadie,  p.  32)  :  «  Nicolas  Aubry,  de  Paris,  est  le  même  qui 
s'égara  dix-sept  jours  dans  les  forêts  et  dont  Champlain  (Œuvres  de 
Champlain,  2e  édit.,  1.  III,  ch.  IX,  p.  164)  et  Lescarbot  (1.  IV,  ch.  III, 
p.  463)  nous  ont  raconté  les  aventures.  Il  vivait  encore  en  France  en 
1612,  et  désirait  reprendre  ses  voyages.  L'autre  prêtre  et  le  ministre 
moururent  dans  l'hiver  de  1605-1606  ;  on  les  enterra  ensemble,  bien 
qu'ils  se  fussent  disputés  vaillamment  en  plus  d'une  rencontre  et 
même  combattus  à  coups  de  poings  sur  le  fait  de  la  religion.  » 


—  11  — 

paix  le  plus  qu'il  pouvait.  Ces  insolences  estaient  véritable- 
ment un  moyen  à  l'infidèle  de  le  rendre  encore  plus  endurcy 
en  son  infidélité  * .  » 

Nous  avons  nommé,  comme  faisant  partie  de  l'expédition, 
deux  hommes,  que  nous  devons  faire  connaître,  parce 
qu'ils  doivent  jouer  bientôt  un  rôle  important  :  le  baron  de 
Poutrincourt  et  Samuel  Ghamplain. 

Jean  de  Biencourt,  baron  de  Poutrincourt,  gentilhomme 
picard,  brave  chevalier,  avait  porté  les  armes  contre 
Henri  IV,  dans  les  rangs  des  catholiques,  pendant  les 
guerres  de  la  Ligue.  Lescarbot  raconte  que  «  le  roy  le 
tenant  en  personne  assiégé  dans  le  château  de  Beaumont, 
lui  voulut  donner  le  comté  dudit  lieu  pour  se  rendre  à  son  ser- 
vice ».  Poutrincourt  refusa  ;  mais,  quand  le  roi  eut  abjuré, 
il  servit  loyalement  ce  prince  et  le  suivit  sur  les  champs 
de  bataille,  où  il  amassa  plus  d'honneur  que  de  fortune.  En 
1603,  il  vivait  retiré  avec  sa  femme,  Jeanne  de  Salazar,  et 
ses  enfants,  dans  sa  baronnie  de  Saint-Just  en  Champagne, 
luttant  péniblement  contre  les  difficultés  d'une  situation 
embarrassée,  et  s'efforçant  d'améliorer  les  cultures  et  les 
produits  de  son  petit  domaine.  C'est  là  que  de  Monts,  son 
ancien  compagnon  d'armes,  vint  le  chercher2.  Il  connaissait 

1.  Les  voyages  de  Champlain,  lre  partie,  1.  I,  ch.  VIII,  seconde 
édit.  Québec,  1870,  p.  53.  —  Le  P.  Sagard,  récollet  (Histoire  du 
Canada,  1636,  p.  9),  donne  ce  détail  peu  édifiant  au  sujet  du  prêtre  et 
du  ministre  :  «  En  ces  commencements,  où  les  Français  furent  vers 
l'Acadie,  il  arriva  qu'un  prêtre  et  qu'un  ministre  moururent  presque 
en  même  temps.  Les  matelots  qui  les  enterrèrent,  les  mirent  tous 
deux,  par  une  dérision  impie,  dans  une  même  fosse,  pour  voir  si, 
après  leur  mort,  ils  demeureraient  en  paix,  puisque  durant  leur  vie 
ils  n'avaient  pu  s'accorder  ensemble  ;  et  toute  cette  scène  funèbre 
se  tourna  en  risée  bouffonne.  » 

2.  Archives  curieuses  de  l'histoire  de  France,  lre  série,  t.  XV,  p.  379; 
—    Poutrincourt    en    Acadie,  p.    33;  —    Samuel   Champlain,    par 


—  12  — 

son  courage,  son  intelligence  et  son  activité;  il  ne  doutait 
pas  que  l'idée  d'un  voyage  au  Canada  et  d'un  établissement 
agricole  sur  ces  terres  lointaines,  très  fertiles  et  encore 
vierges,  ne  sourit  à  son  âme  ardente.  Celui-ci  accueillit,  en 
effet,  avec  enthousiasme  le  projet  de  son  vieil  ami  ;  toute- 
fois, avant  de  s'engager  définitivement,  il  voulut  se  rendre 
compte  par  lui-même  de  l'état  du  pays  et  ne  faire  qu'un 
voyage  d'essai. 

Samuel  Champlain1,  qui  deviendra  le  fondateur  de  Qué- 
bec et  le  Père  de  la  Nouvelle-France,  s'était  déjà  fait  un 
nom  à  cette  époque.  Né  vers  1567 2,  à  Brouage,  en  Sain- 
tonge,  fils  de  pêcheurs,  sans  fortune,  de  grand  mérite  et 
fervent  catholique,    il  servit  d'abord  dans   les  armées  du 


N.  E.  Dionne,  pp.  83  et  suiv.  ;  —  Une  colonie  féodale,  par  Rameau 
de  Saint-Père,  t.  I.  ch.  II  ;  —  Marc  Lescarbot,  1.  IV,  ch.  II  ;  —  His- 
toire de  VAcadie  française,  par  M.  Moreau,  p.  15. 

1 .  Samuel  Champlain  s'appelle  lui-même  Samuel  Champlain,  de 
Brouage,  et  le  sieur  de  Champlain  (1603),  sieur  de  Champlain,  Xain- 
tongeois,  capitaine  pour  le  roy  en  la  marine  (1613).  —  Il  signe  Samuel 
de  Champlain  sa  dédicace  au  prince  de  Condé  du  quatriesme  voyage 
du  sieur  de  Champlain,  en  1613.  —  Lescarbot  écrit  Champlein.  —  Le 
P.  Creuxius  (du  Creux)  traduit  Camplenius,  d'où  en  français  Cham- 
plein. Nous  l'appellerons,  puisqu'on  a  l'embarras  du  choix,  Samuel 
Champlain.  —  L'abbé  Faillon,  qui  ne  manque  jamais  l'occasion  de 
diminuer  Champlain  dans  son  histoire  de  la  Colonie  française,  s'étonne 
qu'on  l'ait  appelé  Samuel,  nom  cher  alors  aux  protestants,  et  il 
insinue  qu'il  est  né  dans  le  protestantisme.  L'abbé  Laverdière 
(Notice  biographique  de  Champlain,  p.  xi,  note  2)  et  N.  E.  Dionne 
(Samuel  Champlain,  t.  I,  p.  6)  traitent,  comme  elle  le  mérite,  cette 
insinuation  gratuite  et  fort  déplacée. 

2.  On  a  dit  que  Champlain  était  né  vers  1570  ;  mais  son  portrait 
gravé  par  Moncornet  fixe  l'année  en  1567  (Revue  de  Sainlonge  et 
d'Aunis,  XIIIe  volume,  4e  livraison,  p.  248).  La  Biographie  Sainton- 
geoise  s'en  tient  à  ce  millésime  ;  et  l'abbé  Laverdière  (Notice  biogra- 
phique, pp.  ix,x,xi)  adopte  cette  date,  quoique  timidement.  D'autres, 
comme  M.  Dionne  (Samuel  Champlain,  p.  4),  font  naître  Samuel 
Champlain  vers  1670. 


—  13  — 

maréchal  d'Aumont,  de  François  d'Epinay  Saint-Luc  et  de 
Charles  de  Cossé-Brissac.  Après  le  traité  de  Vervins,  il 
s'embarque  sur  le  Saint-Julien,  excellent  voilier  apparte- 
nant au  capitaine  Provençal,  son  oncle  ;  il  visite  les  Antilles, 
les  îles  Vierges,  Porto-Rico,  Saint-Domingue,  Cuba,  Saint- 
Jean-d'Ulloa,  Mexico  ;  de  Porto-Bello,  il  se  rend  à  Panama  en 
traversant  l'isthme  et  émet  l'idée  d'un  canal  de  jonction  entre 
ces  deux  villes.  Enfin,  au  commencement  de  mars  1601,  il 
revient  des  Indes  occidentales  et  de  la  Nouvelle-Espagne, 
après  avoir  beaucoup  examiné,  réfléchi,  comparé.  C'était 
un  observateur  judicieux,  et  deux  ans  avaient  suffi  pour  en 
faire  un  marin  de  premier  ordre 1 . 

A  son  retour,  il  adresse  au  roi  un  rapport  détaillé  sur 
ses  observations  et  ses  vues  personnelles  ;  il  n'y  cache  pas 
son  regret  de  voir  les  Espagnols  et  les  Portugais  s'emparer 
au  delà  de  l'Océan  des  meilleures  terres  ;  il  souhaite  que  sa 
patrie  arbore,  elle  aussi,  son  drapeau  dans  de  nouvelles 
régions  2. 

Ce  rapport  ne  pouvait  manquer  de  plaire  au  prince, 
grand  appréciateur  du  talent,  qui  désirait  si  vivement  la 
prospérité  et  l'agrandissement  de  la  France.  Il  nomme  Cham- 
plain  son  géographe,  et  lui  assigne  une  pension  sur  sa  maigre 
cassette  ;  il  pense  même,  dit-on,  à  le  retenir  à  la  cour3. 

1.  Œuvres  de  Champlain,  Voyage  aux  Indes  occidentales  ;  —  Laver- 
dière,  Notice  biographique  de  Champlain  ;  —  N.  E.  Dionne,  Jeunesse 
de  Champlain,  en.  I;  —  Revue  de  Saintonge  et  d'Aunis,  XIIIe  vol., 
pp.  251  et  252;  —  Faillon,  t.  I,  pp.  76-78. 

Champlain  ne  fut  pas  le  premier  à  émettre  l'idée  d'un  canal  de 
jonction  entre  les  deux  Océans.  En  1551,  Lopez  de  Gomara,  auteur 
d'une  histoire  des  Indes,  faite,  dit  M.  de  Humbold,  avec  autant  de  soin 
que  d'érudition,  proposait  la  réunion  des  deux  Océans  par  des  canaux 
en  trois  points,  etc.  L'idée  resta  à  l'état  chimérique.  Champlain  eut 
l'honneur  de  la  faire  revivre  dans  son  Récit  de  voyage  aux  Indes. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid. 


—  14  — 

Mais  la  cour  n'allait  pas  au  navigateur  ;  il  avait  tellement 
pris  goût  à  la  mer,  qu'il  se  trouvait  mal  à  l'aise  au  milieu 
des  pompes  et  des  cérémonies  de  Paris  et  de  Versailles  ;  il 
rêvait  voyages  lointains  et  découvertes,  et  n'attendait  que 
l'occasion  de  recommencer  sa  vie  de  marin.  Cette  occasion 
se  présenta  en  1603,  plutôt  qu'il  ne  l'espérait. 

Le  commandeur  Aymar  de  Chastes,  gouverneur  de 
Dieppe,  homme  d'honneur  et  de  foi,  désirait  finir  ses  jours 
dans  l'accomplissement  d'une  belle  œuvre.  Aussi,  bien 
qu'il  eust  la  teste  chargée  d'autant  de  cheveux  gris  que  d'an- 
nées, il  résolut  de  se  porter  en  personne  à  la  Nouvelle- 
France,  pour  y  fonder  un  établissement  colonial1.  Il  orga- 
nisa dans  ce  but  une  société  commerciale.  Tout  étant  prêt 
pour  l'exécution  de  son  projet,  mais  avant  de  se  mettre  en 
route  avec  ses  associés  et  ses  colons,  il  pria  Champlain 
d'aller  en  éclaireur  au  Canada,  en  compagnie  de  Pontgravé, 
un  des  principaux  membres  de  la  Société?. 

Le  15  avril  1603,  Champlain  part  d'Honfleur;  il  arrive  le 
24  mai  à  Tadoussac,  il  remonte  le  Saint-Laurent  jusqu'au 
saut  Saint-Louis,  et,  au  mois  de  septembre,  il  est  de 
retour  en  France,  porteur  d'une  ample  moisson  de  faits  et 
d'observations  3. 

Pendant  son  voyage  d'exploration,  la  Société  du  com- 
mandeur de  Chastes  avait  éprouvé  une  perte  irréparable  par 
la  mort  inattendue  de  son  fondateur,  et  le  calviniste  de 
Monts  se  présenta  pour  recueillir  la  succession  de  ce  grand 
chrétien4.  Elle  lui  échut,  en  effet,  comme  nous  l'avons  vu, 


1.  Œuvres   de     Champlain,    2°    édit.,    t.     V,    1.    I,    ch.    VII; 
Champlain,  par  N.  E.  Dionne,  ch.  III,  p.  46  :  Voyage  de  4603. 

2.  Ibid 

3.  Ibid. 

4.  Ibid. 


—  15  — 

au  mois  de  novembre  de  la  même  année  ;  et  l'année  sui- 
vante, il  arrivait  avec  Champlain  et  Poutrincourt  à  la 
presqu'île  acadienne,  dans  un  petit  port  situé  entre  La 
Hève  et  le  cap  de  Sable.  Un  capitaine  normand  nommé 
Rossignol,  y  faisait  la  traite  avec  les  sauvages.  De  Monts, 
usant  des  pouvoirs  que  lui  confère  sa  commission,  confisque 
le  navire  ;  et,  en  mémoire  de  ce  premier  acte  de  sa  juridic- 
tion, il  donne  au  port  le  nom  du  capitaine  ;  c'est  aujour- 
d'hui Liverpool.  Il  prend  ensuite  la  direction  du  sud,  en 
côtoyant  le  rivage...  ;  il  double  le  cap  de  Sable,  pénètre  dans 
la  baie  de  Fundy  ou  baie  Française,  et,  après  avoir  reconnu 
à  l'ouest,  la  baie  des  Mines,  au  nord,  l'embouchure  de  la 
rivière  Saint-Jean,  il  parvient,  en  suivant  la  rive  septen- 
trionale de  la  baie  Française,  à  l'île  de  Sainte-Croix,  où  il 
débarque  ses  hommes,  son  matériel  de  guerre  et  ses  vivres1. 

L'hiver  approchait  à  grands  pas.  De  Monts  hâte  les  tra- 
vaux d'installation  et  s'établit  définitivement  dans  la  baie 
de  Passamaquoddy. 

Le  sol  de  l'île  de  Sainte-Croix  est  assez  fertile  ;  mais  l'île 
très  petite,  dune  demi-lieue  de  tour  environ,  manque 
d'eau  douce.  On  ne  pouvait  faire  un  plus  mauvais  choix  : 
trente-six  hommes  y  périrent  du  scorbut  ou  mal  de  Terre'1. 

Il  se  trouvait,  au  contraire,  sur  la  côte  opposée,  un  magni- 

1.  Œuvres  de  Champlain,  t.  III,  1.  I,  ch.  II;  —  Champlain,  par 
N.  E.  Dionne,  ch.  IV  :  Voyage  en  Acadie,  pp.  76  et  suiv.  ;  —  His- 
toire de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de  Charlevoix,  pp.  115  et 
suiv.; —  Histoire  de  V Acadie  française,  par  M.  Moreau,  pp.  16-19. 

2.  Ibid.  —  V.  surtout,  dans  Samuel  Champlain,  le  ch.  V  (Habita- 
tion à  l'île  de  Sainte-Croix)  et  le  ch.  VI  (Le  scorbut  ou  mal  de  Terre). 
—  Champlain  a  laissé  une  carte  de  l'île  de  Sainte-Croix  avec  un 
plan  détaillé  des  logements  que  de  Monts  y  construisit.  Il  dit 
(ch.  VIII)  que  le  terroir  d'alentour  était  très  bon,  la  température 
douce;  Marc  Lescarbot  (ch.  V,  p.  469)  dit  également  que  la  terre  était 
très  bonne  et  heureusement  abondante.  M.  Dionne  prétend  au  con- 
traire que  le  sol  de  cette  île  est  peu  fertile  (p.  98). 


—  16  — 

fîque  bassin,  de  deux  lieues  de  long  sur  une  de  large,  séparé 
de  la  baie  Française  par  une  passe  d'environ  cent  cinquante 
pieds  de  largeur.  Champlain  l'avait  nommé  Port-Royal1. 
On  ne  pouvait  trouver  un  site  plus  ravissant,  un  port  plus 
commode  et  plus  sûr,  un  endroit  plus  favorable  à  un  établis- 
sement agricole.  Abrité  au  nord  d'une  chaîne  de  mon- 
tagnes boisées,  le  bassin  était  en  partie  entouré  de  vastes 
prairies  et  de  terres  fertiles;  d'agréables  coteaux  s'échelon- 
naient au  sud  et  venaient  expirer  au  bord  de  l'eau.  Trois 
rivières  se  déversaient  dans  la  baie,  l'Equille,  l'Hébert  et 
La  Roche.  «  La  nature,  dit  Gharlevoix,  n'a  presque  rien 
épargné  pour  en  faire  un  des  plus  beaux  ports  du  monde2.  » 

Au  commencement  du  printemps  de  1605,  de  Monts 
quitte  la  nécropole  de  Sainte-Croix,  et  vient  s'installer  dans 
ce  délicieux  séjour.  On  se  met  aussitôt  à  déblayer  le  terrain, 
à  construire,  à  défricher.  Chacun  est  à  l'ouvrage,  les  travaux 
sont  poussés  avec  activité;  les  courages,  un  moment  affai- 
blis par  les  pertes  cruelles  éprouvées  à  Sainte-Croix, 
renaissent  à  l'espérance,  l'avenir  de  la  colonie  rayonne 
déjà  sous  un  beau  ciel3,  lorsqu'une  fâcheuse  nouvelle  est 
apportée  à  Port-Royal  :  une  campagne  très  vive  est  menée 
contre  le  lieutenant  général  à  la  Cour.  Sa  présence  à  Paris 

4.  «  Quoi  qu'en  dise  Lescarbot,  ce  fut  Champlain,  et  non  de  Monts, 
qui  baptisa  Port-Royal.  Champlain  est  très  particulier  à  ce  sujet,  et 
quand  il  dit  fai  nommé,  il  ne  peut  pas  être  question  d'un  autre. 
Lorsque  de  Monts  donne  à  la  baie  Française  le  nom  qu'elle  a  malheu- 
reusement perdu,  Champlain  n'hésite  pas  à  lui  en  attribuer  le  mérite  » 
(Note  de  N.  E.  Dionne,  p.  90,  dans  Samuel  Champlain).  Charle- 
voix,  t.  I,  p.  116,  dit  à  tort  que  Port-Royal  doit  son  nom  à  de  Monts. 

2.  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  t.  I,  pp.  116  et  117;  —  Voyages 
du  sieur  de  Champlain,  1.  I,  ch.  X;  —  Marc  Lescarbot,  ch.  III, 
p.  454. 

3.  Marc  Lescarbot,  1.  IV,  ch.  VIII,  pp.  501  et  suiv.  ;  —  Champlain, 
1.  I,  ch.  X,  p.  224,  et  t.  V,  p.  708. 


—  17  — 

peut  encore  prévenir,  dit-on,  le  coup  terrible  qui  menace 
son  œuvre  naissante  ;  mais  il  n'y  a  pas  un  instant  à  perdre. 

De  Monts  s'aperçoit  vite,  en  arrivant  à  Paris,  que  le  mal 
est  plus  profond  qu'il  ne  le  supposait.  Les  marchands  et 
pêcheurs,  basques,  normands  et  bretons,  avaient  représenté 
à  la  Cour  le  tort  immense  que  leur  faisait  le  monopole 
exclusif  accordé  à  de  Monts  et  à  sa  Société  par  les  défenses 
royales  du  18  décembre;  ils  s'étaient  plaints  des  rigueurs 
exercées  par  les  navires  de  la  Société  contre  les  bâtiments 
faisant  la  traite  en  cachette  ;  ils  avaient  fait  valoir  les  pertes 
énormes,  résultant  du  privilège,  pour  les  douanes  françaises; 
enfin  ils  avaient  soulevé  les  plus  graves  critiques  contre 
l'administration  du  gouverneur,  qui  s'était  si  défavorable- 
ment installé  à  Sainte-Croix  et  n'avait  encore  rien  fait  pour 
la  conversion  des  sauvages 1 . 

En  conséquence,  ils  demandaient  la  révocation  des 
défenses  royales  du  18  décembre. 

Cette  révocation  était  la  ruine  de  la  Société,  et  par  le 
fait  même  de  l'entreprise.   De  Monts  défendit  ses  intérêts 

4 

auprès  du  roi,  mais  le  roi  ne  lui  était  plus  aussi  favorable  : 
les  jaloux,  les  envieux  et  les  intrigants  avaient  grandement 
affaibli,  sinon  ruiné,  le  crédit  du  lieutenant  général. 

Si  la  partie  n'était  pas  perdue,  elle  était  gravement  com- 
promise ;  il  importait  de  ne  pas  la  quitter.  De  Monts  se  fixe 
à  Paris  jusqu'à  nouvel  ordre. 

Le  baron  de  Poutrincourt  l'avait  précédé  en  France2,  et, 
depuis  près  d'un  an,  il  était  dans  sa  propriété  de  Saint- Just, 
mettant  ordre  à  ses  affaires  avant  de  repartir  pour  le  Canada. 
De  Monts  lui  envoie  un  exprès  pour  le  prier  de  venir  le 
voir.  Il  lui  expose  la  situation  dans  toute  sa  désolante  tris- 


1.  Œuvres  de  Champlain,  2e  édit.,  t.  V,  eh,  VIII. 
1.  Champlain,  ibid. 
Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I. 


—  18  — 

tesse,  puis  il  ajoute  :  Ma  présence  est  nécessaire  ici,  et 
cependant  je  ne  puis  laisser  la  colonie  sans  direction  pendant 
mon  absence1.  Je  vous  confie,  à  vous,  mon  ami,  comme  au 
plus  digne,  le  gouvernement  de  tout  le  territoire  canadien. 
La  transmission  de  son  autorité  ne  comportait  pas  la  cession 
du  droit  de  propriété  que  la  commission  du  8  novembre  1603 
lui  avait  accordé  sur  l'Acadie;  toutefois,  il  attribua  en  fief 
au  baron  de  Poutrincourt  la  baie  de  Port-Royal  et  le  pays 
environnant. 

Sage,  habile,  infatigable,  d'une  grande  expérience-,  le 
nouveau  lieutenant  général,  seigneur  de  Port-Royal,  avait, 
semble-t-il,  les  qualités  requises  pour  la  colonisation  de 
l'Acadie  :  en  outre,  il  rjrofessait  la  religion  catholique.  Il 
s'embarqua,  à  La  Rochelle,  le  16  mai  1606,  sur  Le  Jonas> 
et  le  26  juillet  il  entrait  dans  sa  Seigneurie. 

«  Parmi  ceux  qui  arrivaient  avec  lui,  on  remarquait  un 
avocat  du  Parlement  de  Paris,  Marc  Lescarbot,  touriste 
amateur,  qui  avait  voulu  visiter  ces  contrées  nouvelles  et 
assister  à  la  fondation  d'une  colonie3.  » 

Né  à  Vervins  vers  15804,  il  était  jeune  encore,  et,  à  le 
juger  par  ses  écrits,  il  avait  jusque  là  cultivé  avec  plus  de 
soin  et  d'amour  la  poésie,  les  lettres  et  l'histoire  que  la 
jurisprudence.  Esprit  plein  de  ressources,  caustique,  gau- 
lois, doué  d'un  grand  sens,  il  fut  utile  à  la  colonie  autant 
par  la  gaieté  de  son  naturel  et  son  entrain  que  par  son  juge- 
ment et  son  savoir-faire. 

4.  Avant  de  quitter  Port-Royal,  de  Monts  avait  confié  provisoire- 
ment le  commandement  de  la  colonie  à  Pontgravé.  (Champlain  et 
Lescarbot,  ihid.) 

2.  Histoire  et  description  de  la  Nouvelle-France,  t.  I,  p.  119. 

3.  Une  Colonie  féodale,  t.  I,  p.  26. 

4.  M.  Moreau  donne  cette  date,  p.  28.  —  Quelques  biographes  font 
naître  M.  Lescarbot  vers  1590,  ce  qui  n'est  pas  possible;  Lescarbot 
n'aurait  eu  en  1606  que  16  ans!  D'autres,  comme  l'auteur  de  Pou- 
trincourt en  Acadie  (p.  34),  prétendent  qu'il  naquit  vers  1570. 


—  49  — 

Poutrincourt  le  connaissait  depuis  des  années.  Il  lui  parla 
de  son  projet  et  le  détermina  à  le  suivre.  Lesearbot1  fut  son 
plus  aimable  et  son  plus  industrieux  collaborateur,  puis  son 
historien,  pour  ne  pas  dire  son  panégyriste2. 

A  peine  débarqué,  le  lieutenant  général  imprime  à  tous 
les  travaux  une  sage  et  féconde  impulsion.  Les  cabanes,  les 
magasins,  les  ateliers,  le  moulin  s'élèvent  à  l'extrémité  de 

1.  On  lit,  p.  272,  dans  Samuel  Champlain,  par  N.  E.  Dionne  : 
«  Quoique  Huguenot,  Lesearbot  n'était  pas  un  mauvais  élément  de 
colonisation...  Il  n'aimait  pas  les  Jésuites,  comme  tous  ceux  qui 
avaient  embrassé  le  gallicanisme  ou  le  protestantisme.  »  —  L'auteur 
de  Y  Histoire  de  la  Colonie  française  parle  un  peu  différemment, 
pp.  91  et  92  :  «  Lesearbot,  homme  d'esprit,  observateur  judicieux 
quand  il  n'était  pas  égaré  par  la  passion...,  mais  naturellement  fron- 
deur et  indépendant,  était  Huguenot  de  cœur,  quoique  catholique  de 
nom  :  ce  qui  devait  le  rendre  plus  dangereux  pour  les  colons  et  les 
sauvages  de  Port-Royal,  que  ne  l'eût  été  un  ministre  calviniste.  Tou- 
tefois il  savait  dissimuler  dans  l'occasion  ses  vrais  sentiments,  et 
affecter  le  zèle  d'un  apôtre,  pour  servir  la  cause  de  Poutrincourt  et 
de  de  Monts,  qu'on  accusait  avec  raison  de  négliger  la  conversion  des 
sauvages.  Au  reste,  il  montrait  assez,  par  la  légèreté  de  ses  procédés 
dans  ces  rencontres  mêmes,  qu'il  se  jouait  de  la  religion  catholique, 
sans  avoir  peut-être  plus  d'estime  pour  la  secte  de  Calvin,  quoiqu'il 
donnât  toujours  à  celle-ci  la  préférence...  Avant  de  quitter  La  Rochelle, 
il  osa  insulter  aux  évêques  et  aux  prêtres  et  donner  à  l'entreprise 
commerciale  (de  Poutrincourt  et  de  de  Monts)  l'air  d'une  œuvre 
sainte  qui,  au  défaut  du  clergé,  n'aurait  eu  pour  motif,  de  la  part  de 
simples  laïques,  que  la  conversion  des  sauvages  et  la  gloire  de  Dieu.  » 
—  Voir  Y  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  par  M.  Lesearbot,  ch.  IX  et 
X,  pp.  508  et  suiv.  —  Moreau  fait  de  Lesearbot  un  bon  catholique 
(p.  28). 

2.  a  Rentré  en  France,  il  n'oublia  ni  Poutrincourt  ni  l'Acadie.  Il 
devint  le  correspondant,  le  confident  de  l'un  et  l'infatigable  défenseur 
de  l'autre.  C'est  pour  eux  qu'il  a  mis  au  jour  sinon  le  compendieux 
livre  de  YHistoire  de  la  Nouvelle-France,  au  moins  les  trois  relations 
qui  ont  paru  chez  Millot,  à  Paris,  en  1610  et  en  1612.  Le  but  avoué, 
évident,  de  ces  opuscules  était  d'appeler  l'attention  et  l'intérêt  sur  les 
travaux  de  Poutrincourt  et  de  gagner  à  l'Acadie  la  faveur  publique. 
Lesearbot  ne  tarit  pas  en  éloges  de  la  compagnie  et  du  gouverneur.  » 
(M.  Moreau,  p.  29.) 


—  20  — 

la  baie;  les  chemins  se  creusent,  la  terre  se  laboure  et  s'en- 
semence; on  chasse,  on  pêche.  L'hiver  arrive,  et,  avec  lui, 
les  longues  heures  du  jour  et  de  la  veillée  autour  d'un  grand 
feu.  Les  divertissements,  les  causeries  et  les  jeux  chassent 
l'ennui.  Il  n'y  a  pas  de  prêtre  à  Port-Royal  :  l'abbé  Aubry 
est  reparti  pour  la  France  l'année  précédente.  Lescarbot  se 
fait  catéchiste  et  prédicateur,  même  chansonnier.  Bientôt, 
dans  son  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  il  racontera  tout 
cela  avec  passablement  de  brio  et  de  complaisance1. 

Le  printemps  de  1607  apparaît.  La  neige  a  fondu,  les 
semences  d'automne  percent  la  terre,  le  travail  des  champs 
recommence,  on  récolte  de  la  résine  dans  les  bois  et  on  la 
convertit  en  goudron.  Tout  semble  promettre  un  avenir 
heureux  pour  la  colonie.  Grande  est  la  joie  de  tous-. 

Mais  voici  qu'au  mois  de  juin,  on  aperçoit  au  loin,  vers 
l'entrée  du  port,  un  vaisseau  français.  C'est  le  premier  qui 
entre  dans  la  baie  depuis  près  d'un  an.  Un  jeune  marin  de 
Saint-Malo,  Chevalier,  le  commandait.  Tout  le  monde  se 
réunit  autour  du  rocher  de  débarquement  pour  serrer  la 
main  aux  amis  de  France  et  entendre  des  nouvelles  du  pays. 

La  grande,  la  funeste  nouvelle  qu'apportait  Chevalier, 
c'était  la  suppression  du  monopole  et  par  suite  la  ruine  de 
l'entreprise.  Les  profits  de  pelleteries  et  de  pêcheries  étant 
désormais  réduits  par  la  concurrence,  les  associés  sont 
dans  l'impossibilité  de  supporter  les  frais  de  ravi- 
taillement de  la  colonie  et  de  garder  à  leur  charge  les  arti- 
sans et  les  laboureurs3. 

L'annulation  des  lettres  patentes  de  4603  n'était  encore 
qu'une  partie  du  désastre,  Chevalier  apprend  au  gouverneur 

1.  M.  Lescarbot,  ch.  XV,  XVI  et  XVII;  — Champlain,  1.1,  chap. 
XII-XVI. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid.,  ch.  XVIII. 


—  21  — 

que  les  Hollandais,  guidés  par  un  transfuge,  ont  découvert, 
l'été  précédent,  la  route  du  Saint-Laurent  et  rapporté  une 
énorme  quantité  de  fourrures.  D'autres  contrebandiers 
font  le  même  trafic  le  long  des  côtes  de  l'Acadie *. 

Ces  nouvelles  sont  un  coup  de  foudre  pour  les  gens  de 
Port-Royal.  Evidemment,  il  n'y  avait  plus  qu'un  parti  à 
prendre  :  rentrer  en  France,  au  moment  où  l'entreprise 
commençait  à  offrir  l'aspect  le  plus  encourageant.  De  Monts 
se  prononçait  pour  ce  parti,  tout  en  laissant  les  colons 
libres  d'agir  comme  ils  l'entendraient '-.  Ils  n'avaient  pas  le 
choix  des  moyens  :  ils  quittèrent  tous  Port-Royal  le  30  juil- 
let 1607. 

Seul,  le  baron  de  Poutrincourt  qui,  en  vertu  d'une  conces- 
sion à  lui  faite  par  de  Monts,  possédait  tout  le  domaine  de 
Port-Royal,  résolut  bravement  de  poursuivre  l'aventure  et 
dit  à  ses  compagnons  :  «  Quand  je  devrais  venir  tout  seul 
avec  ma  famille,  je  ne  quitterai  point  la  partie3.  » 

Il  alla  donc  en  France  se  ménager  les  moyens  de  conti- 
nuer l'œuvre  de  colonisation  de  l'Acadie.  La  plupart  des 
colons  ne  devaient  plus  revoir  le  Nouveau-Monde 4. 

Poutrincourt  aborda  le  28  septembre  à  RoscofF,  et,  après 
un  dernier  adieu  à  ses  compagnons,  il  se  dirigea  sur  Paris. 
Là,  il  vit  le  Roi  et  lui  rendit  compte  de  tous  les  travaux 
exécutés  à  Port-Roval  et  des  résultats  obtenus5.   Puis  il 

4.  M.  Lescarbot,  chap.  XVIII. 

2.  Ibid. 

3.  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  par  M.  Lescarbot,  p.  592. 

4.  Poutrincourt  en  Acadie,  p.  35  :  «  Poutrincourt,  l'abbé  Aubry, 
Champlain,  Pontgravé,  Biencourt  (fils  de  Poutrincourt),  Champdoré, 
Lescarbot,  Hébert,  et  tout  ou  partie  de  leurs  hommes,  s'embar- 
quèrent pour  la  France.  »  L'abbé  Aubry,  d'après  la  plupart  des  histo- 
riens, était  parti  depuis  longtemps  pour  la  France. 

5.  «  De  Poutrincourt  présenta  à  Henri  IV  (Lescarbot,  ch.  XVIII) 
du  froment,  du  seigle,  de  l'avoine  et  de  l'orge,  produits  de  sa  sei- 
gneurie de  Port-Royal.  Il  lui  offrit  aussi  cinq  outardes,  qu'on  éleva 
dans  les  jardins  de  Fontainebleau.  » 


—  22  — 

demanda  et  obtint  l'autorisation  de  continuer  à  ses  risques 
et  périls  l'entreprise  commencée  dans  la  Nouvelle-France  et 
la  confirmation  de  son  titre  de  propriété  sur  la  baie  de  Port- 
Royal  et  le  pays  environnant.  Henri  IV,  cependant,  lui 
signifia  d'emmener  avec  lui  des  religieux  de  la  Compagnie 
de  Jésus,  pour  les  employer  à  la  conversion  des  sauvages, 
ajoutant  que  le  trésor  royal  pourvoirait  à  la  dépense  des 
missionnaires1. 

Le  P.  Coton  était  depuis  quelques  années  à  la  cour,  où  sa 
religieuse  et  aimable  influence  lui  avait  conquis  une  place 
considérable.  Confesseur  du  Roi,  il  ne  se  faisait  rien  dans 
les  conseils  de  la  couronne  qu'il  ny  fut  appelé.  Henri  IV 
le  chargea  d'écrire  au  R.  P.  Général,  Claude  Aquaviva,  de 
choisir  dans  sa  Compagnie  deux  hommes  capables  de  mener 
à  bien  la  périlleuse  et  sainte  entreprise  de  la  conversion  des 
sauvages  de  l'Acadie.  Il  allouait  pour  les  frais  de  la  mission, 
une  somme  annuelle  de  deux  mille  livres2. 

1 .  Cui  (Dno  de  Poutrincourt)  rex  quicquid  optaverat  concessit,  simul 
illi  signifîcans  velle  se  ut  Religiosos  è  NostraSocietatedelectossecum 
duceret,  quorum  nempe  opéra  ad  procurandam  Barbarorum  salutem 
uti  vellet  ;  nullo  cœteroquin  ipsi  oneri  futuros,  cum  necessarium  illis 
commeatum  e  suo  œrario  suppeditaturus  esset.  (Monumenta  Nov^e 
Francise  ab  anno  1607  ad  annum  1637.  Pars  Posterior  :  de  Variis 
Gallorum  ac  nominatim  Religiosorum  virorum  in  Novam  Franciam 
Profectionibus  ac  prœsertim  de  jadis  fidei  christianœ  fundamentis. 
Cap.  II.) 

Ce  manuscrit  du  xvne  siècle,  conservé  dans  les  archives  de  l'Ecole 
Sainte-Geneviève,  18,  rue  Lhomond,  Paris,  fournit  un  ensemble  de 
faits  sur  la  Nouvelle-France,  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  la  corres- 
pondance du  P.  Biard.  Le  double  est  aux  archives  générales  de  la 
Société  de  Jésus.  Nous  le  citerons  plus  d'une  fois. 

2.  Rex  patri  Cotono  significat  velle  se  uti  sociorum  opéra  in  Barba- 
ris  illis  ad  Christum  adjungendis  ;  proinde  scriberet  ad  Generalem 
societatis  Prsepositum  suo  nomine,  uti  designarentur  Patres  in  eam 
rem,  quos  primo  quoque  tempore  illuc  mittendos  ipse  Rex  ad  se 
accerseret,  annuis  duorum  millium  librarum  vectigalibus  illi  missioni 
attributis  (In  novam  Franciam  seu  Canadam  jnissio).  Ces  paroles  sont 


—  23  — 

Les  deux  Pères  devaient  se  tenir  prêts  à  partir  au  premier 
signe  de  Sa  Majesté1. 

Aussitôt  qu'on  apprit  dans  la  compagnie  le  désir  du  Roi, 
grand  fut  le  nombre  des  candidats  pour  la  mission  cana- 
dienne. Le  Général  choisit  les  Pères  Pierre  Biard  et  Enne- 
mond  Massé. 

Biard,  homme  de  mérite  et  d'une  vertu  éprouvée2,  prêtre 
d'un  zèle  ardent3,  enseignait  alors  à  Lyon,  au  collège  de  la 

•extraites  d'un  long  article  inséré  dans  les  Annuœ  litterœ  societatis 
Jésus,  anno  1612,  p.  569.  L'article  est  du  P.  Biard,  qui  a  dû  le  com- 
poser en  1616,  à  son  retour  du  Canada,  et  qui  Ta  fait  imprimer  dans 
les  Annuœ  litterœ  de  4642,  éditées  seulement  en  1618.  Il  commence 
•à  la  page  562  et  se  termine  à  la  page  605. 

V.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XI,  p.  25  ; 
—  Voyages  de  Çhamplain,  p.  766. 

Le  5  mars  1608,  le  P.  Coton  écrivait  au  P.  Aquaviva,  général  de  la 
Cic  de  Jésus  :  «  Annuit  rex  christianissimus  Domino  de  Poutrincourt, 
quiexpeditionem  nauticam  parât  in  adversam  oram  Americœ,  Canada 
nuncupatam,  ut  in  posterum  tam  pernecessarise  missioni  duo  librarum 
millia  annuatim  assignentur.  »    (Arch.  gén.  S.  J.) 

1.  In  novam  Franciani  seu  Canadam  missio.  Ibid.,  p.  569.  —  Dans 
sa  Relation  de  la  Nouvelle-France,  le  P.  Biard  dit  que  le  roi  écrivit 
lui-même  au  pape  Paul  V,  au  mois  d'octobre  1608,  pour  l'informer  de 
ses  religieux  desseins  en  faveur  des  peuples  du  Canada. 

2.  Prœstanti  viringenio  ac  virtute  (Monumenta  novœ  Franciœ,  pars 
2a,  cap.  II).  —  Charitate  et  zelo  invicto...,  singulari  vir  pietate, 
prœstanti  animarum  zelo,  singulari  animi  demissione  (Elog.  defunct., 
arch.  gen.  S.  J.). 

3.  Operarius  magni  zeli  [Biblioth.  Script.  S.  J.  à  Ph.  Alegambe).  — 
Le  P.  Pierre  Biard,  né  en  1567,  entra  au  noviciat  des  Jésuites  le 
3  juin  1583  et  fit  sa  profession  des  quatre  vœux  le  4  novembre  1604. 
Magister  Artium  in  societate  factus  est,  disent  les  catalogues  de  la 
Société.  Professeur  à  Billom(en  Auvergne)  de  quatrième  (1586-1588), 
de  troisième  (1588-89),  d'humanités  (1589-91),  étudiant  en  philosophie 
à  Tournon  (1591-92),  professeur  de  rhétorique  (1592-96),  étudiant  en 
théologie  à  Avignon  (1596-1600),  ordonné  prêtre  en  1600,  professeur 
de  théologie  scolatique  à  Tournon  (1600-1604),  de  théologie  morale  à 
Lyon  (1604-1606),  de  théologie  scolastique  et  d'hébreu  à  Lyon  (1606- 
1007).  (Catalogues  S.  J.  Arch.  gén.)  —  Consulter  sur  le  P.  Biard  :  Çor- 


—  24  — 

Trinité,  la  théologie  scolastique.  Né  à  Grenoble  en  1567, 
entré  dans  l'Ordre  en  1583,  il  était  dans  la  force  de  l'âge 
et  dans  la  pleine  maturité  de  la  vie  religieuse.  Lescarbot, 
peu  suspect  de  tendresse  pour  les  Jésuites,  en  parle  comme 
d'un  homme  fort  sçavant,  duquel  M.  le  premier  Président 
de  Bordeaux  lui  a  fait  bon  récit  '. 

Ennemond  Massé  2  n'avait  ni  le  talent  ni  les  connaissances 
de  son  confrère.  Né  à  Lvon  en  1574,  il  s'était  fait  Jésuite  à 
l'âge  de  20  ans.  Nature  impétueuse  et  emportée ,  il  eut 
beaucoup  de  peine  à  la  maîtriser  ;  mais,  à  force  de  vigilance 
et  d'énergie  persévérante,  il  la  dompta  si  bien,  qu'il  semblait 
n'avoir  point  de  passions.  Industrieux,  infatigable,  d'une 
santé  robuste,  il  s'était  préparé  au  rude  labeur  de  l'aposto- 
lat lointain  par  une  vie  de  pénitences  et  d'austérités,  jeûnant 
souvent,  couchant  sur  la  planche,  habituant  son  goût  à  tout 
et  son  corps  au  froid  et  au  chaud.  Tout  enfant,  il  menait 


dara,  Hist.  soc.  Jesu,  pars  6a  ,  1.  VII,  n.  401,  p.  373  ;  —  Cassani, 
Varones  ilustres,  t.  I,  pp.  555-570;  —  Sotuellus ,  Bibliotheca..., 
p.  660;  —  Patrignagi,  menologio...,  49  nov.,  p.  140;  —  de  Char- 
levoix,  t.  I,  1.  III;  —  Ferland,  1.  I,  ch.  VI;  —  Shea,  History  of 
the  Catholic  missions,  p.  434;  — P.  Carayon,  Documents  inédits, 
Doc.  L. 

4.  Relation  dernière,  p.  404  de  la  réimpression. 

2.  Etant  socius  du  P.  Coton,  on  l'appelait  et  il  signait  :  Imbertus 
de  Masso.  Le  P.  de  Charlevoix  écrit  Masse  au  lieu  de  Massé.  Mais 
Champlain,  le  P.  Biard  et  Crétineau-Joly  dans  son  Histoire  de  la  Com- 
pagnie de  Jésus,  disent  Massé.  Les  catalogues  de  la  Société  traduisent 
en  latin  Massœus,  et  le  P.  du  Creux  (Creuxius),  dans  son  Historiœ 
Canadensis  Libri  decem,  l'appelle  également  Massœus  et  non  Massus. 
Né  en  1574,  d'autres  disent  1575,  il  entra  dans  la  compagnie  le 
22  août  1595,  après  son  cours  de  philosophie.  De  1597  à  4600,  il 
enseigne  la  grammaire  à  Tournon,  puis  il  fait  dans  ce  même  collège 
un  an  de  théologie  positive  et  deux  ans  de  théologie  morale.  Ordonné 
prêtre  en  1603,  il  est  envoyé  à  Lyon  où  il  fait,  après  sa  troisième 
année  de  probation,  jusqu'en  1608,  les  fonctions  de  ministre  et  de 
procureur  ;  en  1608,  il  part  pour  Paris,  où  il  sert  de  Socius  au  P.  Coton. 


—  25  — 

une  vie  d'anachorète  pénitent1.  En  1608,  on  le  donna  pour 
compagnon  au  P.  Coton,  alors  confesseur  et  prédicateur  du 
Roi.  Mais  cet  apôtre  austère  préférait  à  la  Cour  une  vie  de 
sacrifices  et  de  souffrances  chez  les  sauvages.  Il  demanda 
le  Canada. 

Lui  et  le  P.  Biard,  très  différents  de  caractère  et  d'édu- 
cation, se  ressemblaient  par  un  égal  amour  de  J.-C.  et  des 
âmes. 

Ils  se  rendirent  à  Bordeaux  en  1608,  espérant  y  trouver 
un  navire  en  partance  pour  l'Acadie.  On  leur  avait  dit  que 
le  baron  de  Poutrincourt  devait  s'y  embarquer  prochaine- 
ment. Ils  furent  un  peu  surpris  de  ne  voir  aucun  préparatif 
de  départ  ;  ils  apprirent  même  que  le  gouverneur  de  Port- 
Royal  avait  prévenu  le  Roi  et  le  Provincial  des  Jésuites 
que  d'impérieuses  nécessités  le  forçaient  de  différer  son 
départ  au  mois  de  mai  de  l'année  suivante.  On  touchait 
alors  à  la  fin  du  mois  d'octobre2  (1608). 

La  vérité  est  qu'il  y  avait  du  calcul  dans  ce  délai. 
«  Poutrincourt,  au  dire  du  P.  de  Charlevoix,  était  un  fort 
honnête  homme  et  sincèrement  attaché  à  la  religion  catho- 
lique ;  mais  les  calomnies  des  prétendus  réformés  contre 
les  Jésuites  avaient  fait  impression  sur  son  esprit,  et  il 
était  bien  résolu  de  ne  les  point  mener  à  Port-Royal.  Il 
n'en   témoigna  pourtant  rien  au  Roi,    et  ce  prince  ayant 

1.  '<  Nuda  humo  decubuit...  quotidianis  verberationibus,  jejuniis 
atquc  aliis  corporis  macerationibus se  exercuit  (Elog.  defunct.,  arch. 
gen.S.  J.)  Creuxius  dit  de  lui,  pp.  445  :  «  Cumessetànaturâ  prœfervi- 
dus,  jam  tum,  si  quid  per  iracundiam  impotentius  fecerat...  »  — 
Consulter  sur  ce  Père  :  Creuxius,  Hist.  Canad.,  p.  445  ;  —  Cassant, 
Varones  ilustres,  t.  I,  pp.  552  et  suiv.,  618  et  suiv.  ;  —  Prat,  Histoire 
du  P.  Coton,  t.  III,  pp.  502-510,  512  ;  t.  IV,  pp.  548  etsuiv.  ;  —  Ferland, 
t.  I,  1.  III,  eh.  IV;  —  Carayon,  Doc.  inéd.,  doc.  L  ;  —  Lettres  de 
Marie  de  l'Incarnation,  pp.  411,  413. 

2.  Lettre  du  P.  Coton  au  R.  P.  Aquaviva,  à  Rome;  Paris, 
28  oct.  1608.  Citée  par  le  P.  Prat  dans  la  vie  du  P.  Coton,  t.  III,  p.  501 . 


—  26  — 

donné  ses  ordres,  ne  douta  point  qu'ils  ne  s'exécutassent 
au  plus  tôt.  Les  Jésuites  le  crurent  aussi1.  » 

Le  P.  Coton,  nature  droite  et  sans  méfiance,  le  crut  plus 
que  personne.  Néanmoins,  désireux  de  procurer  le  plus  tôt 
possible  aux  peuplades  acadiennes  le  bienfait  de  la  foi,  et 
voyant  que  le  baron  de  Poutrincourt  ne  se  pressait  pas  de 
partir,  il  proposa  au  général  de  la  Compagnie,  le  20  jan- 
vier 1609,  la  combinaison  suivante  :  «  Les  deux  mission- 
naires pourraient  s'embarquer  à  Bordeaux  avec  les  arma- 
teurs qui  ont  coutume  de  faire  voile  vers  ces  contrées,  à  la 
fin  du  mois  de  mars,  pour  revenir  en  France  au  mois  d'oc- 
tobre. Ce  voyage  leur  permettrait  d'étudier  le  pays,  et  de 
procurer  les  secours  de  la  religion  aux  marchands,  qui  pen- 
dant ces  six  mois  de  navigation  en  sont  totalement  dépour- 
vus, vivent  et  meurent  comme  des  êtres  sans  raison.  De 
plus,  ils  feraient  connaissance  avec  les  indigènes,  appren- 
draient un  peu  leur  langue,  et  se  rendraient  compte  par 
eux-mêmes  des  difficultés  de  la  situation.  Puis,  ou  ils 
reviendraient  sur  les  mêmes  vaisseaux,  ou  ils  resteraient 
dans  ces  contrées  lointaines,  selon  que  le  leur  conseilleraient 
les  circonstances,  la  prudence  et  le  zèle.  »  Le  P.  Coton 
ajoutait  :  «  On  compte  quelquefois  jusqu'à  deux  mille  navires 
ou  barques,  qui  se  rendent  chaque  année  dans  ces  parages, 
des  ports  de  la  Gascogne,  de  l'Aquitaine,  de  la  Bretagne  et 
de  la  Normandie,  pour  la  pêche  de  la  morue,  ou  la  traite 
des  pelleteries.  Si  votre  Paternité  agréait  ce  voyage  très 
facile  et  très  sûr,  puisqu'il  ne  demande  que  trois  semaines 
pour  l'aller,  et  environ  un  mois  pour  le  retour,  nous  pren- 
drions des  engagements  avec  quelque  grand  négociant  de 
Bordeaux,  qui  recevrait  nos  Pères  à  son  bord,  les  condui- 
rait, et,  s'il  le  fallait,  les  ramènerait.  Votre  Paternité  voudra 

1.  Histoire  et  description  générale  de  la  Nouvelle-France,  t.  I,  1.  III, 
p.  121. 


—  27  — 

bien   faire  connaître   son   avis  au   R.    P.    Visiteur  ou  me 
l'écrire  par  le  premier  courrier1.  » 

Le  Général  laissa  au  P.  Coton  pleine  liberté  d'action. 
Celui-ci,  avant  d'agir,  vit  Poutrincourt,  qui  le  leurra  de 
belles  espérances,  et  finalement  le  pria  d'attendre  l'année 
suivante,  prétextant  la  nécessité  où  il  se  trouvait  de  faire 
seul  le  voyage  de  Port-Royal,  afin  de  préparer  aux  mis- 
sionnaires une  habitation  convenable*2.  Les  missionnaires 
attendirent. 

1.  Canadam  profectionem  rémora  tur  Dominus  de  Poutrincourt  arte 
nescio  qua  Cacodœmonis.  Sed  annon  possunt  nostri  Patres  parati  in 
eum  finem  Burdigalre  portu  solvere  cum  mercatoribus,  qui  in  illas 
oras  soient  se  conferre  sub  finem  martii  magno  navium  numéro, 
redituri  deinde  mense  octobri"?  Conferret  sane  ad  lustranda  loca  et 
juvandos  intérim  mercatores,  qui  toto  illo  semestri  .carent  sacramen- 
tis,  vivunt  et  moriuntur  more  belluarum  ;  cum  incolis  assuescerent, 
difficultates  locorum  animadverterent,  linguam  etiam  utcumque 
addiscerent  ;  redirent  navibus  redeuntibus  vel  remanerent  ut  ferret 
occasio,  dictaret  ratio,  doceret  unctio.  Porro  bis  mille  circiter  naves 
aut  naviculae  interdum  numerantur  in  variis  littoribus  ex  Biscaia 
quam  vocant,  Aquitannia,  Britannia,  Nortmannia,  quse  quotannis  eo 
se  conferunt  tum  ad  piscationem  ichthiocollarum  sive  Molvarum,  tum 
ad  coemendas  pelles  castorinas,  ex  quibus  conficiuntur  passim  galeri 
in  tota  Gallia.  Id  si  commodum  videretur  V.  R.  Pu  in  tam  facili  navi- 
gatione  et  nullo  modo  periculosa,  trium  duntaxat  hebdomadarum 
eundo,  unius  ad  summum  mensis  redeundo,  ageremus  cum  potente 
aliquo  mercatore  Burdigalse,  qui  nostros  secum  reciperet,  deduceret, 
et,  si  foret  opus,  reduceret  ;  et  satisfuerit  si  per  primum  cursorem 
V.  Ptas  suam  tum  R.  P.  Visitatori  (P.  Barisone),  tum  mihi,  si  visum 
fuerit,  mentem  significaverit  ;  brevi  enim,  accepta  à  Rege  pecunia,  se 
accingent  et  comparabunt  navigationi.  —  Cette  lettre  du  P.  Coton  au 
R.  P.  général,  Claude  Aquaviva  (Paris,  20  janvier  1609),  se  trouve 
aux  archives  générales  de  la  Société.  Le  P.  Prat  en  a  donné  une  tra- 
duction dans  le  troisième  volume  de  son  histoire  du  P.  Coton,  p.  501. 

2.  Verum  très  annos  totos  (Patres)  expectare  coacti  sunt  :  quippe 
cum  nobilis  ille  quem  dixi  (de  Poutrincourt),  profectionem  suam 
primùm  distulisset,  deinde  etiam  optasset  loca  ipsa  solus  invisere, 
ut  necessariam  scilicet  Nostris  Patribus,  ut  aiebat,  habitationem 
pararet...  {Moiiumenta  Novse  Francise  —  Pars  II»,  cap.  IIum.)  —  V.  la 
Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XI,  p.  26. 


—  28  — 

Sur  ces  entrefaites,  le  Roi  apprit  que  le  gouverneur  de 
Port-Royal  était  encore  en  France.  Il  en  fut  fort  mécontent 
et  en  fît  des  reproches  à  Poutrincourt  qui  promit  de  partir 
au  premier  jour l. 

Le  malheureux  baron  n'était  pas  en  mesure  de  faire  hon- 
neur à  sa  promesse.  N'ayant  pas  de  fortune  personnelle,  ni 
bailleurs  de  fonds,  comment  songer  à  revenir  au  Canada, 
à  poursuivre  l'œuvre  entreprise  de  la  colonisation  de  l'Aca- 
die?  Depuis  deux  ans  qu'il  était  en  France,  il  s'était  adressé 
aux  seigneurs  de  la  cour,  à  ses  anciens  compagnons 
d'armes,  à  de  riches  commerçants;  on  l'avait  amusé  de 
belles  paroles,  personne  n'avait  répondu  à  son  appel. 

C'est  dans  ces  circonstances  qu'il  fît  une  dernière  tenta- 
tive. Muni  de  lettres  de  recommandation,  il  alla  frapper  à 
la  porte  du  fils  de  M.  de  Sicoine,  gouverneur  de  Dieppe. 

Thomas  Robin  de  Coulogne  jouissait  d'une  modeste  for- 
tune. Il  avait  souvent  entendu  parler  de  la  Nouvelle-France 
parles  marchands  Dieppois  ;  et  plus  d'une  fois,  il  avait  conçu 
le  désir  de  se  mêler  au  mouvement  colonisateur.  Ce  que  lui 
dit  le  baron  de  Poutrincourt  des  tentatives  de  colonisation 
faites  à  Port-Royal,  lui  plut  grandement  ;  il  promit  de 
l'aider2. 

Malheureusement  rien  n'était  prêt  ;  il  fallut  renvoyer  le 
départ  à  l'année  suivante.  C'est  le  25  février  1610  seule- 
ment, que  Poutrincourt  appareilla  à  Dieppe3,  emmenant 
avec  lui  Robin  de  Coulogne,  son  associé;  Charles  de  Rien- 
court,  son  fils  aîné  ;  Jacques  de  Salazar,  son  second  fils  ; 
Belot   de    Montfort,  de  Jouy,   et  un  certain  nombre  d'ou- 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biarcl,  chap.  XI,  p.  26; 
—  Œuvres  de  Champlain,  p.  766. 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XI. 

3.  Voyages  de  Champlain,  p.  767  ;  —  Relation  de  la  Nouvelle- 
France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XI,  p.  26. 


—  29  — 

vriers.  Un  prêtre  du  diocèse  de  Langres,  l'abbé  Fléché, 
faisait  partie  de  l'expédition 1  :  preuve  évidente  que  le  gou- 
verneur de  Port-Royal  ne  voulait  pas  des  Jésuites.  Lescar- 
bot  resta  à  Paris,  où  il  employa  ses  loisirs  à  composer 
Y  Histoire  de  la  Nouvelle-France ,  dans  le  but  de  gagner  la 
faveur  publique  aux  contrées  qu'il  venait  d'abandonner 
pour  toujours. 

En  1607,  avant  de  quitter  Port-Royal,  Poutrincourt  avait 
confié  la  garde  de  sa  seigneurie  à  un  vieux  "chef  de  sau- 
vages, Membertou,  dont  nous  parlerons  bientôt.  Member- 
tou  était  un  homme  de  parole  ;  il  s'était  engagé  à  veiller 
sur  les  bâtiments  et  sur  le  mobilier,  tout  fut  trouvé  dans  le 
même  état  qu'au  départ,  sauf  les  toitures  que  le  temps 
avait  endommagées2. 

Sans  perdre  de  temps,  le  Gouverneur  met  son  personnel 
au  travail,  et  bientôt  la  seigneurie  reprend  sa  physionomie 
du  printemps  1607. 

Toutefois,  «  il  avait  grandement  à  cœur,  pour  ne  pas 
perdre  la  faveur  du  roi,  de  hâter  le  baptême  des  sauvages. 3  » 
Il  voulait  aussi,  dit  Gharlevoix,  faire  entendre  à  la  cour 
que  le  ministère  des  Jésuites  n'était  pas  nécessaire  en  Aca- 
die4.  Il  charge  donc  son  fils  de  Biencourt  d'instruire 
Membertou  et  sa  famille,  au  défaut  de  son  missionnaire, 
entièrement  étranger  à  la  langue  du  pays5  ;  et,  après  trois 
semaines  de  préparation,  le  24  juin  1610,  fête  de  saint  Jean- 

1.  Champlain,  p.  767,  l'appelle  Messire  Josué  Flèche;  le  P.  Biard, 
Mesure  Jossé  Flesche,  p.  26;  d'autres,  Fleuche  ou  Fléché  (Poutrin- 
court en  Acadie,  p.  38). 

2.  Une  Colonie  féodale,  t.  I,  p.  45  ;  —  Histoire  de  VAcadie  française, 
p.  53;  —  Cours  d'histoire  du  Canada,  p.  79. 

3.  Histoire  de  la  Colonie  française  au  Canada,  par  l'abbé  Faillon. 
Paris,  Lecoffre,  1865,  t.  I,  p.  98. 

4.  Histoire  et  description  de  la  Nouvelle-France,  t.  I,  p.  122. 

5.  Histoire  de  la  Colonie  française,  t.  I,  p.  99. 


—  30  — 

Baptiste,  l'abbé  Fléché  procède  solennellement  au  baptême 
des  nouveaux  convertis,  en  tout  vingt-et-un * . 

C'était,  en  vérité,  précipiter  les  choses.  Mais  Bien- 
court  allait  en  France  avec  Coulogne  chercher  des  pro- 
visions pour  l'hiver,  et  Ion  tenait  à  faire  parvenir  à  la  Cour 
la  bonne  nouvelle  des  premiers  baptêmes  des  sauvages  2. 

Biencourt  partit  le  8  juillet  avec  la  liste  des  21  baptisés3. 
Quelle  ne  fut  pas  sa  stupeur,  le  jour  où  il  mit  le  pied  sur 
le  sol  français,  en  apprenant  le  plus  tragique  des  événe- 
ments !  Le  14  mai,  Ravaillac  avait  assassiné  Henri  IV. 
Cette  mort  privait  le  royaume  d'un  grand  monarque  ;  elle 
mettait  la  couronne  sur  la  tête  d'un  enfant,  et  le  pays  dans 
tous  les  embarras  d'une  régence.  Marie  de  Médicis  deve- 
nait régente  du  royaume. 

Dans  son  immense  douleur,  ce  fut  pour  elle  une  grande 
consolation  d'entendre  de  la  bouche  même  de  Biencourt  le 
récit  des  merveilles  opérées  en  si  peu  de  temps  par  l'abbé 
Fléché.  Elle  ne  cacha  pas  sa  pleine  satisfaction4.  Rappe- 

1.  L'abbé  Faillon  dit  à  la  page  99  du  t.  I  de  son  histoire  :  «  Comme 
Poutrincourt  voulait  surtout  plaire  au  roi  et  aux  grands,  il  [eut  soin 
de  donner  à  ceux  qui  furent  baptisés  le  jour  de  la  saint  Jean-Baptiste, 
les  prénoms  des  personnages  de  la  famille  royale  et  des  principaux 
seigneurs  de  la  cour.  Ainsi,  Membertou  fut  nommé  Henri  ;  son  fils 
aîné,  Louis  ;  et  sa  femme,  Marie,  du  nom  de  la  reine.  »  — V.  M.  Les- 
carbot,  1.  V,  ch.  V. 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  p.  26  ;  —  Champlain,  p.  767. 

3.  Voir  cette  liste  dans  l'histoire  de  M.  Lescarbot,  p.  638,  1.  V, 
ch.  III. 

4.  M.  Lescarbot,  qui  se  trouvait  à  Paris,  composa  à  cette  occasion 
un  opuscule  intitulé  :  «  La  conversion  des  sauvages  qui  ont  été  bap- 
tizés  en  la  Nouvelle-France  cette  année  1610,  avec  un  bref  récit  du 
voyage  du  sieur  de  Poutrincourt  ;  Paris,  chez  Jean  Millot.  »  La 
liste  des  21  néophytes  est  donnée  en  détail  dans  cet  opuscule.  Tous 
les  nouveaux  baptisés  portent  les  prénoms  de  la  famille  royale  de 
France.  Comme  nous  F avons  dit  dans  la  note  précédente,  cette  liste 
se  retrouve  dans  YHistoire  de  la  Nouvelle-France,  1.  V,  ch.  III. 

Cet  opuscule  fut  suivi  ou  accompagné  d'un  petit  in-8  de  quelques 


—  31   — 


lant  ensuite  la  volonté  expresse  du  défunt  Roi,  que  les- 
Jésuites  fussent  chargés  de  la  mission  du  Canada,  elle 
enjoignit  à  Biencourt  de  les  emmener  avec  lui  à  son  pro- 
chain retour  à  Port-Royal i . 


pages  ayant  pour  titre  :  «  Lettre  missive  touchant  la  conversion  et 
baptesme  du  grand  Sagamo  de  la  Nouvelle-France,  contenant  sa 
promesse  d'amener  ses  sujets  à  la  mesme  conversion,  ou  les  y  con- 
traindre par  la  force  des  armes.  Envoyée  du  Port-Royal  au  sieur 
de  La  Tronchaie,  dattée  du  28  juin  1610.  Paris,  chez  J.  Regnoul,. 
1610.  »  Dans  son  opuscule,  M.  Lescarbot  prétend  que  le  nonce,  Robert 
Ubaldini,  désigna  l'abbé  Fléché  à  de  Poutrincourt  et  l'envoya  au 
Canada.  Le  fait  est-il  exact?  On  pourrait  en  douter,  car  le  nonce 
n'ignorait  pas  que  le  roi  avait  nommé  deux  Jésuites  pour  la  mission  aca- 
dienne.  Son  opuscule  est  encore  «  un  pangyrique  outré,  pour  ne  rien 
dire  de  plus,  du  prétendu  zèle  apostolique  de  Poutrincourt,  qui 
aurait  sacrifié  sa  fortune  aussi  bien  que  sa  personne,  pour  la  propa- 
gation de  la  religipn  chrétienne  dans  ce  pays»  (Faillon,  t.  I,  p.  100). 
M.  Faillon  dit  encore,  p.  100  :  «  Ces  baptêmes  que  Lescarbot  appelle 
un  chef-d'œuvre  de  la  piété  chrétienne  (p.  656),  quoique  les  théologiens 
et  notamment  la  Sorbonne  les  condamnent  comme  de  vraies  profa- 
nations, donnèrent  lieu  cependant  à  cet  écrivain,  en  exaltant  le  pré- 
tendu zèle  de  Poutrincourt  pour  la  cause  de  Dieu,  d'insulter  aux 
évêques  et  aux  grands  du  royaume,  comme  n'en  ayant  pas  fait 
autant  pour  la  cause  de  ces  infidèles.  » 

1.  Le  7  octobre  1610,  le  jeune  roi,  Louis  XIII,  écrivit  de  Monceaux 
au  baron  de  Poutrincourt  :  «  Monsieur  de  Poutrincourt,  envoyant  en 
la  Nouvelle-France  les  Pères  Pierre  Riard  et  Ennemond  Massé,  reli- 
gieux de  la  Société  de  Jésus,  pour  y  célébrer  le  service  divin  et 
prêcher  1  Evangile  aux  habitants  de  cette  contrée,  j'ai  bien  voulu  vous 
les  recommander  par  cette  lettre,  afin  qu'en  toutes  occasions  vous  les 
assistiez  de  votre  protection  et  de  votre  autorité,  pour  l'exercice  de 
leurs  bons  et  saints  enseignements,  vous  assurant  que  je  le  tiendrai 
à  service  très  agréable.  »  —  La  Reine-mère  écrivit  de  son  côté  : 
«  Monsieur  de  Poutrincourt,  maintenant  que  les  bons  Pères  Jésuites 
s'en  vont  vous  trouver  pour  essayer,  sous  l'autorité  du  Roi,  Monsieur 
mon  fils,  d'établir  par  de  là  notre  sainte  religion,  je  vous  écris  par 
cette  lettre  de  leur  donner,  pour  le  succès  de  ce  bon  œuvre,  toute  la 
faveur  et  l'assistance  qui  dépendra  de  vous,  comme  une  chose  que 
nous  avons  fort  à  cœur  et  que  nous  tiendrons  à  service  très  agréable, 
priant  Dieu,  Monsieur  de  Poutrincourt,  qu'il  vous  ait  en  sa  sainte  et 


—  32  — 

Evidemment,  ce  dernier  comptait  sur  un  tout  autre  résul- 
tat de  sa  visite  à  la  Reine-mère.  Mais  il  avait  besoin  pour 
son  œuvre  de  la  protection  et  des  faveurs  de  la  Cour  : 
comme  son  père,  il  se  montra  disposé  à  respecter  les  inten- 
tions du  feu  Roi.  De  son  côté,  le  P.  Coton  lui  parla  des 
engagements  du  baron  de  Poutrincourt  en  des  termes  si 
formels,  qu'il  ne  se  fît  pas  prier  :  «  Il  offrit,  dit  Charlevoix, 
d'embarquer  les  deux  Jésuites  et  même  de  les  défrayer  ; 
cette  dernière  offre  ne  fut  pas  acceptée l .  » 

Tous  les  obstacles  semblaient  levés.  Le  nonce  du  Saint- 
Siège  à  Paris  écrivit  le  29  octobre  1610  au  cardinal 
Borghèse  :  «  Deux  pères  Jésuites  se  rendent  au  Canada,  à 
la  grande  satisfaction  de  la  Reine,  qui,  me  dit-on,  leur  a 
donné  pour  leur  viatique  une  aumône  de  cinq  cens  écus2.  » 
La  marquise  de  Verneuil  fit  leur  chapelle,  Mme  de  Sourdis 
leur  fournit  le  linge  et  Mme  de  Guercheville  se  chargea  du- 
reste  3. 

Cependant  Biencourt  et  Robin  de  Coulogne,  n'ayant 
pas  les  ressources  suffisantes  pour  équiper  eux-mêmes  et 
approvisionner  le  navire  qui  devait  les  ramener  à  Port- 
Royal,  avaient  conclu  un  arrangement  avec  deux  commer- 
çants de  Dieppe,  Dujardin  et  Duquesne4.  Ceux-ci  se  char- 
digne  garde.  »  (Antiquitez  et  chroniques  de  la  ville  de  Dieppe,  par 
David  Asseline,  publiées  avec  introduction  et  notes  historiques  par 
MM.  Michel  Hardy,  Guérillon  et  l'abbé  Sauvage.  Dieppe,  4874, 
2  vol.  in-8.) 

1.  Histoire  et  description  de  la  Nouvelle-France,  1.  I,  p.  122.  — 
Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XI. 

2.  Lettre  de  Mgr  Ubaldini  au  Cardinal  Borghèse,  citée  par  le 
P.  Prat  dans  la  vie  du  P.  Coton,  t.  III,  p.  505. 

3.  Regina  quingentos  aureos  nummos,  ex  defuncti  régis  decreto 
numeraverat  ;  Dominœ  de  Verneuil,  de  Sourdis,  de  Guercheville,  alia 
sacrum  arœ  instrumentum,  alia  linteam  vestem  copiosam,  alia 
peramplum  viaticum  munificè  contribuerant.  (Annuœ  litterœ  S.  J., 
an.  1612,  p.  570.) 

4.  B.  Suite,  p.  112  du  1er  vol.  de  son  Histoire,  l'appelle  Duchesne. 


—  33  — 

gèrent  de  tous  les  frais  d'équipement  et  d'approvisionne- 
ment, à  la  condition  d'entrer  comme  associés  dans  l'entre- 
prise du  baron  de  Poutrincourt,  qui  leur  assura  une  part  du 
profit  dans  la  traite  des  pelleteries  et  la  pêche  de  la 
morue. 

Le  départ  du  vaisseau  était  fixé  au  24  octobre.  Le 
P.  Biard  et  le  P.  Massé  furent  fidèles  au  rendez-vous.  Rien 
n'était  prêt.  Le  bâtiment  était  en  réparation  sur  le  chantier, 
on  y  travaillait  très  lentement.  De  provisions,  il  n'en 
était  pas  question.  N'y  avait-il  pas  là  un  calcul  de  Charles 
de  Biencourt,  qui  voulait,  comme  son  père  l'avait  fait  dans 
une  autre  circonstance,  retarder  le  plus  possible  le  départ 
et  arriver  ainsi  à  se  débarrasser  des  Jésuites  ?  On  pouvait 
le  soupçonner,  rien  ne  le  prouvait.  Les  Pères  ne  tardèrent 
pas  cependant  à  s'apercevoir  que  les  deux  chefs  de  l'expé- 
dition, Biencourt  et  Robin  de  Coulogne,  s'étaient  si  bien 
lié  les  mains  dans  leurs  arrangements  avec  Dujardin  et 
Duquesne,  que  ces  derniers  s'attribuaient  le  droit  de  tout 
régler  selon  leur  bon  plaisir. 

Ils  en  eurent  bientôt  la  preuve.  Les  deux  commer- 
çants étaient  calvinistes.  Quand  ils  apprirent  que  deux 
Jésuites  devaient  s'embarquer  avec  eux,  ils  poussèrent  les 
hauts  cris  et  refusèrent  de  leur  donner  passage.  La  Reine 
donna  des  ordres;  les  ordres  ne  furent  pas  exécutés.  Le 
gouverneur  de  Dieppe  intervint  ;  les  marchands  tinrent 
bon.  Biencourt  et  Robin  plaidèrent  dans  leur  intérêt  la 
cause  des  deux  religieux  ;  les  associés  furent  intraitables  ; 
ils  déclarèrent  que,  plutôt  que  de  céder,  ils  se  retireraient 
de  l'affaire,  après  avoir  exigé  le  remboursement  de  leurs 
avances.  —  Le  prix  de  la  cargaison  se  montait  à  près  de 
quatre  mille  livres  :  Biencourt  et  Robin  n'avaient  pas  de 
quoi  le  rembourser. 

Or,  il  y  avait  à  cette  époque  à  la  Cour  une  personne  de 

Jés.  et  Nouv.-Fr,  —  T.  /.  7 


—  34  — 

mérite,  que  nous  avons  déjà  nommée,  Antoinette  de  Pons, 
marquise  de  Guercheville,  première  Dame  d'honneur  de  la 
Reine.  Renommée  par  sa  grâce  et  sa  beauté,  sa  réputa- 
tion de  vertu  lui  avait  fait  une  place  à  part,  très  distinguée, 
à  la  cour  de  Henri  III.  On  admirait  et  l'on  respectait  sa 
dignité,  sa  ferme  indépendance,  la  fidélité  à  tous  ses 
devoirs  ;  on  s'étonnait  de  trouver  dans  l'entourage  licencieux 
du  roi  une  si  haute  piété,  rehaussée  par  l'éclat  du  nom  et 
les  charmes  de  la  personne.  Devenue  veuve,  elle  attira 
les  regards  du  Béarnais,  et  aussitôt,  pour  échapper  à  ses 
assiduités,  elle  se  retira  dans  son  château  de  la  Roche- 
Guy  on,  à  dix  lieues  de  Paris,  sur  les  bords  de  la  Seine. 
Plus  tard,  elle  épousa  en  secondes  noces  le  duc  de  La 
Rochefoucault-Liancourt,  gouverneur  de  Paris,  et  elle  repa- 
rut à  la  cour.  Henri  IV  dit  à  Marie  de  Médicis  en  lui  pré- 
sentant la  marquise  de  Guercheville  :  «  Madame,  je  vous 
donne  une  dame  d'honneur,  qui  est  en  vérité  une  dame 
pleine  d'honneur.  »  Il  rendait  ainsi  hommage  à  une  vertu, 
dont  il  avait  personnellement  apprécié  la  noblesse,  la  fière 
et  indomptable  fermeté * . 

En  rentrant  à  la  Cour,  la  marquise  se  mit  sous  la  direc- 
tion spirituelle  du  P.  Coton.  Ardente,  généreuse,  pleine  de 
zèle,  elle  se  passionna  pour  la  conversion  des  sauvages  du 
Canada.  Son  directeur  eut  fort  à  faire  pour  contenir  sa 
ferveur  dans  les  bornes  de  la  raison.  Il  n'y  parvint  même 
pas  et  le  P.  d'Orléans  lui  en  fait  un  reproche2. 

Elle  avait  toujours  désiré  que  la  mission  du  Canada  fût  con- 
fiée à  la  Compagnie  de  Jésus  ;  et  ce  désir,  elle  le  manifesta 

1.  V.  les  Mémoires  de  Choisy,  1.  XII.  Collection  Petitot,  2e  série, 
vol.  LXIII,  p.  515.  —  La  marquise  de  Guercheville  mourut  à  Paris 
en  1632. 

2.  La  vie  du  Père  P.  Coton,  par  le  P.  P.  J.  d'Orléans,  S.  J.,  1.  III, 
p.  158. 


03    

plus  d'une  fois  au  Roi  et  à  la  Reine.  Déjà  elle  avait  aumosnc 
aux  Pères  Biard  et  Massé  un  bien  honnestc  viatique*.  L'op- 
position des  calvinistes  de  Dieppe  à  leur  embarquement 
lui  inspira  une  idée  originale,  pleine  de  sel  et  d'à  propos. 
Elle  organisa  une  souscription  à  la  Cour,  acheta 
4.000  livres  les  intérêts  des  deux  commerçants  qu'elle  mit 
ainsi  hors  de  la  Société,  et  forma  en  môme  temps  un  capi- 
tal, dont  le  revenu  devait  être  payé  chaque  année  par  les 
chefs  de  la  Colonie  aux  missionnaires,  pour  leur  entretien. 
Le  côté  piquant  de  ce  tour  de  l'habile  marquise,  fut  que  les 
deux  Jésuites  montèrent  sur  le  vaisseau  en  qualité  d'asso- 
ciés, et  non  comme  passagers2. 

i.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XI. 

2.  Desperata  res  plane  videbatur...  Quse  nostradestitutio  Dominam 
Guerchevillœam  acriter  pupugit  ;  sed  ea  qua  est  sollertia,  confestim 
ad  manum  habuit  rationem,  qua  non  jam  ut  vectores  nos,  sed  ut  par- 
tiarios,  exclusis  inhumanis  hœreticis,  in  navem  induceret.  Quatuor 
igitur  millium  librorum  stipem  de  principibus  viris  acfeminis  ex  aula 
paucis  diebus  corrogat,  quantum  erat  opus  ad  navem  instruendam; 
•caque  collata  summa,  Calvinianos  illos  duosnautica  Societate  dejicit, 
•simulque  idoneam  sortem  constiluit,  unde  Canadicœ  negociationis 
Prœfecti  perpetuam  quotannis  pensionem  nostrœ  missioni  penderent. 
(In  novam  Francîam  seu  Canadam  missio,  p.  571.) 

Les  marchands  de  Dieppe,  peu  contents  d'avoir  été  évincés  de  l'en- 
treprise, excitèrent  les  esprits  contre  les  Jésuites.  «  C'est  ce  contrat 
•d'association,  dit   Champlain,  1.   III,  ch.   I,   p.  768,  qui  a  fait  tant 
semer  de  bruit,  de  plaintes  et  de  crieries  contre  les  Pères  Jésuites, 
qui  en  cela  et  en  toute  autre  chose  se  sont  équitahlement  gouvernés 
selon  Dieu   et   raison,  à  la  honte  et  confusion  de  leurs    envieux    et 
médisants.  »  B.  Suite  dit  dans  son  Histoire  des  Canadiens-Français,  où 
il  se  montre  l'ennemi  déclaré  des  Jésuites  :  «  Ce  contrat  d'association 
(20  janvier  1611)  témoigne  de  l'énergie  et  de  l'habileté  de  cette  femme 
chrétienne  (Mmc  de  Guercheville) ,  quoi  que  les  parties  évincées  aient  pu 
dire  à  l'encontre  du  droit  qu'il  lui  arrogeait.  Mieux  valait  un  mono- 
pole de  cette  nature  que  d'être  à  la  merci  des  entrepreneurs  de  colo- 
nisation, qui  ne  colonisaient  point.  D'ailleurs,  les  marchands  s'étaient 
déclarés  prêts  à  céder  leurs  droits,  argent  comptant,  et  Mme  de  Guer- 
■cheville  les  avait  pris  au  mot.  »  (1.  I,  p.  112.) 

Dans  la  note  II  (De  Vexistence  et  de  Vinstitut  des  Jésuites,  par  le 


—  36  — 

Le  21  janvier  1611,  le  P.  Biard  écrivait  de  Dieppe  au 
général  Aquaviva  :  «  Voici  déjà  minuit  sonné,  et,  à  la 
première  lueur  du  jour,  nous  mettons  à  la  voile1. 

Quatre  mois  plus  tard,  le  même  Père  écrivait  de  Port- 
Royal  :  «  Nous  sommes  partis  de  Dieppe  sur  la  Grâce-de- 
Dieu  avec  un  temps  très  défavorable.  Le  vaisseau  était 
petit,  mal  équipé,  et  monté  par  des  matelots,  la  plupart 
hérétiques.  Gomme  nous  étions  en  hiver  et  sur  une  mer 
orageuse,  nous  avons  éprouvé  de  nombreuses  et  terribles 
tempêtes,   et  notre   voyage  a  duré  quatre  mois.   On  peut 

P.  deRavignan,  Paris,  1862),  p.  190,  il  est  parlé  d'un  fait  qui  se  repro- 
duisait à  cette  époque  assez  fréquemment  :  «  Les  fondateurs  ou 
bienfaiteurs  des  missions,  afin  de  faire  parvenir  avec  plus  de  sûreté 
et  d'abondance  l'argent  qu'ils  destinaient  aux  ouvriers  apostoliques 
dans  les  régions  lointaines,  chargèrent  des  négociants,  leurs  manda- 
taires, de  vendre  sur  les  lieux  mêmes  les  marchandises  qu'ils  leur 
confiaient,  avec  ordre  d'en  remettre  le  prix  aux  missionnaires  pour 
le  soutien  de  leur  œuvre  et  leur  propre  entretien.  Ainsi  en  usa 
Mmo  de  Guercheville,  première  fondatrice  de  la  mission  du 
Canada  :  elle  fournit  des  sommes  considérables  à  Biencourt,  fils  du 
gouverneur  de  la  Nouvelle-France,  afin  de  l'aider  dans  la  pêche  et  le 
commerce  de  pelleteries  qu'il  allait  entreprendre,  et  pour  toute  con- 
dition, elle  stipula  que,  du  bénéfice  de  sa  mise  de  fonds,  on  entre- 
tiendrait les  missionnaires.  Ainsi  en  avaient  usé  autrefois  les  rois 
d'Espagne  ou  de  Portugal  qui  soutenaient  par  leurs  largesses  les  mis- 
sionnaires et  les  missions  du  Japon.  »  (V.  le  décret  de  Philippe  V, 
28  déc.  1743;  —  Histoire  du  Paraguay,  par  de  Charlevoix,  t.  III, 
Pièces  justificatives,  pp.  220  et  suiv.  ;  édit.  in-4°,  Paris  1765.)  —  Il 
n'était  pas  inutile  de  rappeler  ici  ce  fait  historique,  bien  qu'il  soit 
connu  de  ceux  qui  ont  étudié  les  missions  du  xvi°  et  du  xvne  siècle. 
1.  Documents  inédits  du  Père  Carayon,  t.  XII,  p.  4.  —  Cham- 
plain  prétend  dans  ses  Voyages,  1.  III,  ch.  I,  que  l'embarquement  eut 
lieu  le  26  janvier.  Dans  le  Mémoire  In  novam  Franciam  jnissio,  le 
P,  Biard  indique  cette  dernière  date  :  ante  diem  sextum  calendas 
fehruarias  ;  il  l'indique  également  dans  sa  Relation  de  la  Nouvelle- 
France,  ch.  XIII.  C'est  en  effet  le  26  janvier  que  partit  le  navire  :  il 
faut  donc  croire  que  le  départ  qui  devait  s'effectuer  le  22,  d'après  la 
lettre  du  P.  Biard,  fut  renvoyé  au  26,  à  cause  du  mauvais  temps  ou 
pour  tout  autre  motif. 


—  37  — 

juger  par  là  ce  que  nous  avons  eu  à  souffrir  sous  tous  les 
rapports.  Nous  avons  cependant  tâché  de  nous  livrer  aux 
œuvres  ordinaires  de  notre  Compagnie.  Chaque  jour,  le 
matin  et  le  soir,  nous  réunissions  les  matelots  pour  la 
prière.  Les  jours  de  fête  nous  chantions  une  partie  de  l'of- 
fice. Nous  donnions  souvent  des  instructions  religieuses,  et 
nous  avions  de  temps  en  temps  des  discussions  avec  les 
hérétiques.  Nous  avons  combattu  avec  succès  l'habitude 
des  jurements  et  des  paroles  obscènes,  sans  négliger  en 
même  temps  beaucoup  d'œuvres  d'humilité  et  de  charité. 
Avec  la  grâce  de  Dieu,  nous  avons  obtenu  que  les  héré- 
tiques qui,  sur  le  témoignage  de  leurs  ministres,  nous 
regardaient  d'abord  comme  des  monstres,  reconnussent 
non  seulement  qu'on  les  avait  trompés,  mais  devinrent 
même  nos  panégyristes1.   » 

Le  22  mai,  jour  de  la  Pentecôte,  la  Grâce-de-Dieu 
entrait  dans  la  rade  de  Port-Royal.  Ce  fut  une  grande  joie 
pour  les  deux  apôtres.  «  Enfin,  est-il  dit  dans  une  lettre 
du    6   juin,    nous   voicy    arrivés    à  Port-Royal,  lieu  tant 

1.  Cette  lettre  en  latin,  conservée  dans  les  Archives  de  la  Compa- 
gnie de  Jésus,  a  été  imprimée  dans  les  Annuse  litterse  S.  J.  de  1611. 
Le  Père  Carayon  en  a  donné  la  traduction  française  dans  le  12°  vol., 
p.  93,  de  ses  Documents  inédits.  Les  Hérétiques  de  Dieppe,  toujours 
sous  le  coup  de  leur  déconvenue,  répandirent  le  bruitqueles  Jésuites, 
devenus  les  associés  de  Charles  de  Biencourt,  s'étaient  conduits  en 
seigneurs  et  maîtres  pendant  la  traversée.  Dans  sa  Relation  de  la 
Nouvelle-France,  ch.  XIII,  le  P.  Biard  se  défend  en  ces  termes  :  «  La 
vérité  est  premièrement  qu'ils  n'eurent  aucun  serviteur  en  ce  voyage, 
sinon  leurs  propres  pieds  et  bras  :  s'il  fallait  laver  leur  linge,  si 
nettoyer  leurs  habits,  si  les  rapiécer,  si  pourvoir  à  autres  nécessités, 
ils  avaient  privilège  de  le  faire  eux-mêmes  aussi  bien  que  le 
moindre.  Secondement,  ils  ne  se  meslaient  d'aucun  gouvernement 
ny  ne  faisaient  aucun  semblant  d'avoir  point  de  droict  ou  puissance 
dans  le  navire  :  le  S.  de  Biencourt  faisait  tout,  seul  maistre  et 
absolu.  »  —  Champlain,  au  1.  III,  ch.  I,  de  ses  Voyages,  confirme  ce 
témoignage. 


—  38  — 

désiré  ! . . .  Nous  voicy  au  bout  de  nostre  course  et  au  lieu 
tant  souhaité1,  h  Avec  eux,  la  Compagnie  de  Jésus  mettait 
le  pied  sur  la  terre  canadienne,  sur  ce  rude  champ  de 
labeur  et  d'épreuve,  où  pendant  plus  d'un  siècle  et  demi 
elle  travaillera  et  souffrira  pour  la  gloire  de  Dieu  et  le 
salut  des  âmes. 

Une  autre  lettre  disait  :  «  Mon  compagnon  et  moi  nous 
avons  une  cabane  de  bois  ;  et,  quand  nous  y  dressons  une 
table,  nous  pouvons  à  peine  nous  tourner.  Le  reste  est  en 
rapport  avec  la  demeure  et  avec  notre  profession.  La  cha- 
pelle est  petite  et  pauvre,  et  tout  dans  l'habitation  est  peu 
commode2.  » 

«  Ceux  qui  composent  la  Colonie,  écrit  le  môme  mission- 
naire, sont  presque  tous  gens  de  marine,  assez  d'ordinaire 
totalement  insensibles  au  sentiment  de  leur  âme,  n'ayant 
marque  de  religion  sinon  leurs  jurements  et  reniements,  ny 
cognoissance  de  Dieu  sinon  autant  qu'en  apporte  la  pra- 
tique connue  de  France,  offusquée  du  libertinage  et  des 
objections  et  bouffonneries  mesdisantes  des  hérétiques3.  » 

Il  y  avait  là,  pour  l'avenir  de  la  mission,  un  grave  sujet 
de  tristesse,  et  même  un  nouvel  élément  de  difficultés  pour 
la  conversion  des  sauvages.  Les  missionnaires  le  sentirent 
dès  le  début,  comme  le  témoigne  leur  correspondance. 
Aussi,  sans  négliger  ce  triste  champ  d'apostolat,  leurs 
efforts  se  tournèrent-ils  de  préférence  vers  les  peuplades 
indiennes  répandues  sur  la  presqu'île  acadienne  et  au  delà 
de  la  baie  Française. 

1.  Lettre  du  P.  Biard  au  P.  Christophe  Baltazar,  Provincial  de 
France  à  Paris;  Port-Royal,  10  juin  1611.  —  V.  les  Documents  inédit» 
du  P.  Carayon,  Doc.  XII,  p.  9. 

2.  Lettre  du  P.  Biard  au  R.  P.  Claude  Aquaviva,  Général  de  la 
Compagnie  de  Jésus.  Port-Royal,  31  janvier  1612.  — Ihicl.,  p.  77. 

3.  Lettre  du  P.  Biard  au  R.  P.  Provincial,  Christophe  Baltazar,  à> 
Paris.  Port-Royal,  31  janvier  1612.  —  Ibid.,  p.  44. 


—  39  — 

La  presqu'île  était  habitée  par  les  Micmacs  ou  Souri- 
quoisx,  tribu  nomade,  vivant  de  chasse  et  de  pêche  et  cou- 
rant les  bois  qui  couvrent  la  plus  grande  partie  du  pays.  A 
peu  près  sans  barbe,  portant  en  été  un  simple  braver, 
couverts  en  hiver  de  peaux  de  bêtes  sauvages,  plus  petits 
en  général  que  les  Français,  ils  ne  manquaient  ni  de  grâce, 
ni  de  dignité,  ni  de  finesse.  Simples,  doux  et  hospitaliers, 
ils  accueillirent  très  favorablement  les  colons  d'Europe. 
Ils  avaient  alors  pour  chef  le  fameux  Membertou,  dont 
nous  avons  déjà  dit  un  mot. 

Ce  grand  Sagamo,  car  c'est  ainsi  que  les  sauvages 
appelaient  leur  chef,  était  le  personnage  le  plus  impor- 
tant de  la  tribu  souriquoise,  un  vieillard  de  plus  de  cent 
ans.  Son  renom  de  courage,  de  force  et  d'habileté  s'éten- 
dait de  l'une  à  l'autre  rive  de  la  baie  Française.  Nul 
n'était  plus  redouté  que  lui,  nul  aussi  n'était  écouté  avec 
plus  de  déférence,  ni  obéi  avec  autant  de  docilité,  ni  suivi 
avec  le  même  dévouement.  Père  de  nombreux  enfants,  il 
avait  habilement  employé  sa  puissance  paternelle  à  fortifier 
et  à  étendre  son  autorité  politique.  Comme  tous  les 
Sagamos,  il  faisait  encore,  et  pas  sans  profit,  le  métier  de 
sorcier,  vivant  en  commerce  fréquent  avec  les  Génies. 

Aussitôt  après  l'établissement  des  Français  à  Port- 
Royal,  il  éleva,  à  quelque  distance  de  là,  un  village  palis- 
sade, où  il  réunit  environ  quatre  cents  de  ses  hommes, 
dans  le  but,  disait-il,  d'une  excursion  guerrière  sur  les  côtes 
du  Massachussets.  Ses  ennemis,  ou  plutôt  ses  envieux,  lui 
prêtaient  d'autres  visées.  Les  uns  prétendaient  qu'il 
voulait  un  jour  ou  l'autre  s'emparer  de  Port-Royal  ;  les 
autres,  le  traitant  de  bon  vivant,  voyaient,    dans  ce  voisi- 

1.  Les  Micmacs  ou  Souriquois  habitaient  aussi  le  Cap-Breton  et  la 
Gaspésie  (N.  E.  Dionne,  Samuel  Champlain,  p.  186).  Ils  ne  dépas- 
saient pas  alors  3.500  âmes  (Ibid.). 


—  40  — 

nage  des  Français,  un  moyen  plus  facile  pour  lui  d'obtenir 
du  blé,  du  vin,  des  liqueurs  et  le  reste.  Ce  qu'il  y  a  de 
certafn,  c'est  qu'il  lia  amitié  avec  les  Français,  dès  leur 
arrivée,  et,  soit  par  intérêt,  soit  par  affection,  soit  par  tout 
autre  sentiment  plus  ou  moins  élevé,  il  leur  resta  fidèle  et 
dévoué  jusqu'au  dernier  jour.  Il  vit  de  Monts,  il  visita 
souvent  le  baron  de  Poutrincourt,  de  Biencourt  et  Pont- 
gravé  ;  Poutrincourt  lui  fît  plus  d'une  fois  la  tabagie,  et, 
quand  il  fut  forcé,  en  1607,  de  rentrer  en  France  avec  tous 
ses  colons,  c'est  au  vieux  Sagamo  qu'il  confia  la  garde  de 
ses  bâtiments  et  de  sa  seigneurie. 

Grâce  à  ces  relations  entre  les  chefs  de  la  Colonie  et  le 
chef  des  sauvages,  un  échange  de  bons  procédés,  si  nous 
en  crovons  Lescarbot,  s'établit  entre  les  colons  et  les  indi- 
gènes.  Les  sauvages  apportaient  sur  le  marché  de  Port- 
Royal  les  viandes  les  plus  variées  :  on  y  voyait  défiler  tour 
à  tour  le  canard,  l'outarde,  l'oie  grise  et  blanche;  la  per- 
drix et  l'alouette,  parmi  les  oiseaux  ;  et,  parmi  les  animaux, 
l'élan,  le  caribou,  le  castor,  l'ours,  le  lapin  et  le  chat  sau- 
vage. Les  poissons  étaient  ordinairement  des  morues,  des 
saumons,  des  maquereaux,  des  éperlans,  des  harengs  et  des 
sardines.  En  échange,  les  Français  fournissaient  des  denrées 
apportées  de  France,  puis  du  cuivre,  du  fer,  de  la  soie, 
de  la  laine,  mille  objets  de  fantaisie. 

Ces  relations  amicales  eurent  un  autre  résultat.  Member- 
tou  fut  le  premier  de  tous  les  siens  régénéré  par  l'abbé 
Fléché  dans  les  eaux  baptismales. 

Au  nord  de  la  Baie  française,  en  face  de  la  presqu'île 
acadienne,  il  existait  une  autre  tribu,  celle  des  Etchemins1, 

1 .  Les  Etchemins,  ou  Malécites  ou  Etheminquois,  étaient,  au  dire  de 
Williamson,  les  mêmes  que  les  Armouchiquois.  Ils  étaient  au 
nombre  de  5.000  environ  (Samuel  Champlain,  pp.  186  et  187).  «Leur 
pays  avait  reçu  le  nom  de  côte  de  Norembègue.  »  (Ferland,  t.  I, 
p.  65.) 


—  il  — 

qui  occupaient  toute  la  contrée  située  entre  le  fleuve  Saint- 
Jean  et  la  rivière  Pentagoet1  ;  peut-être  même  s'étendaient- 
ils  jusqu'au  Kénebec2. 

Voilà  les  peuplades  sauvages,  auxquelles  les  Pères 
Biard  et  Massé  sont  venus  apporter  le  bienfait  de  la  foi! 
Sans  connaissance  du  vrai  Dieu,  sans  temples,  sans 
culte  extérieur,  sans  aucune  notion  précise  de  la  loi  natu- 
relle, elles  avaient  seulement  l'idée,  encore  très  confuse, 
d'un  être  supérieur,  d'un  esprit  mauvais,  objet  de  leurs 
hommages  ou  plutôt  de  leurs  terreurs  ;  adonnées  à  tous  les 
vices,  elles  se  contentaient,  dans  la  pratique  de  la  vie,  de  se 
conformer  à  des  usages  acceptés  de  tous. 

L'abbé  Fléché  avait  conféré  le  baptême  à  tous  les  membres 
de  la  famille  Membertou,  mais  avec  trop  de  précipitation, 
contre  les  règles  de  l'Eglise,  qui  ordonne  d'éprouver  les 
catéchumènes  avant  de  les  baptiser.  Peut-être  que  le  jeune 
de  Biencourt,  son  unique  interprète  auprès  des  sauvages, 
lui  lît-il  croire  qu'ils  savaient  assez  de  catéchisme  et  qu'ils 
étaient  des  mieux  disposés  !  Un  fait  certain,  rapporté  par 
Lescarbot  lui-même,  c'est  que,  sur  le  bruit  de  ce  qui 
s'était  passé  le  jour  de  leur  baptême,  d'autres  sauvages 
demandèrent  la  même  grâce  et  l'obtinrent.  Lescarbot  en 
compte  plus  de  cent 3. 

Les  deux  missionnaires  Jésuites,  qui  connaissaient  la 
brochure  de  Lescarbot  sur  la  conversion  des  Souriquois, 

1 .  Ou  Pentagouet.  Au  sud  de  celte  rivière  étaient  les  Abénakis  ou 
Abénaquis,  qui  avaient  aussi  quelques  villages  sur  le  Kénebec  (Fer- 
lant! ,  t.  I,  p.  65.).  Le  Sagamo  de  Pentagoet  s'appelait  Bessabès. 

2.  Kénebec  ou  Kinibequi,  Kinibéki  et  Quinibeki.  Le  Sagamo 
du  Kénebec  se  nommait  Sasinou,  et  celui  de  la  rivière  Saint-Jean, 
Schourlon. 

3.  La  Conversion  des  sauvages  qui  ont  esté  baptizés....  et  Histoire 
de  la  Nouvelle-France,  1.  V,  chap .  V. 


—  42  — 

s'attendaient  à  trouver  à  Port-Royal  une  église  de  fervents 
néophytes,  suffisamment  instruits  des  principaux  dogmes 
de  la  foi.  Aussi,  quelle  ne  fut  pas  leur  surprise,  à  leur 
arrivée,  de  ne  voir  de  chrétien  que  le  nom  dans  les  nou- 
veaux baptisés.  Ils  ne  savaient  pas  faire  le  signe  de  la 
croix  ;  ils  n'avaient  pas  la  moindre  idée  de  Jésus-Christ, 
de  l'Eglise,  du  symbole,  des  commandements  de  Dieu,  de 
la  prière,  des  sacrements.  Ils  ignoraient,  en  recevant  le 
baptême,  les  obligations  qu'entraîne,  ce  sacrement1.  «  Si 
nous  leur  demandons,  dit  le  P.  Biard  :  êtes-vous  chrétiens? 
même  les  plus  habiles  répondent  ordinairement  qu'ils 
ignorent  de  quoi  on  leur  parle.  Si  on  change  la  question  et 
qu'on  leur  dise  :  êtes-vous  baptisés?  Ils  disent  que  oui  et 
qu'ils  sont  déjà  presque  Normands.  C'est  le  nom  qu'ils 
donnent  généralement  à  tous  les  Français.  Dans  tout  le 
reste,  ces  chrétiens  ne  diffèrent  en  rien  des  payens  : 
mêmes  mœurs,  mêmes  habitudes,  même  genre  de  vie, 
mêmes  danses,  mêmes  chants  et  mêmes  sortilèges.  On  leur 
a  enseigné  quelque  chose  sur  l'unité  de  Dieu  et  la  récom- 
pense des  gens  de  bien  ;  mais  ils  déclarent  que  c'est  ce 
qu'ils  ont  toujours  entendu  dire  et  ce  qu'ils  ont  toujours 
cru2.  » 

Ces  néophytes  ne  venaient  à  la  chapelle  que  par  curio- 
sité, ou  pour  tenir  compagnie  aux  Normands,  disaient-ils3. 

1 .  Lettre  du  P.  Biard  au  R.  P.  Christophe  Baltazar,  Provincial  de 
France  à  Paris,  juin  4611.  (P.  Carayon,  Documents  inédits ,  XII, 
pp.  25  et  suiv.)  ;  —  autre  lettre  du  même  au  même,  31  janvier  1612 
(Ibid.,  p.  47);  —  Lettre  du  même  au  R.  P.  Claude  Aquaviva,  Port- 
Royal,  31  janvier  1612  (Ibid.,  p.  94,  traduction  du  latin).  Cette  der- 
nière lettre  en  latin  se  trouve  dans  les  Annuae  litterse  S.  J.,  année 
1611. 

2.  Annuse  litterse  S.  J.,  a.  1611,  p.  135;  —  Traduction  de  cette 
lettre  dans  les  Documents  inédits,  XII,  pp.  94  et  95.  —  Voir  aussi  les 
Documents  inédits,  XII,  pp.  25  et  suiv. 

3.  Ibid. 


—  43  — 

Dans  ses  instructions,  Biencourt  avait  passé  sous  silence- 
les  devoirs  du  chrétien  ;  il  avait  particulièrement  ménagé 
les  préjugés  des  sauvages  sur  les  unions  multiples  *,  Le 
P.  Biard  demandait  un  jour  au  Sagamodela  rivière  Saint- 
Jean,  sauvage  baptisé,  combien  il  avait  de  femmes.  Huit, 
répond-il  ;  et  il  en  compte  sept,  là  présentes,  avec  autant 
de  gloire  et  de  satisfaction  que  s'il  se  fût  agi  de  sept 
enfants  légitimes.  Un  Souriquois  était  à  la  recherche  de 
plusieurs  femmes  ;  il  en  parle  au  Père  comme  de  la  chose 
la  plus  naturelle  du  monde.  «  Mais  tu  es  chrétien,  lui  dit 
le  missionnaire  ;  ce  que  tu  fais  là  est  défendu  ;  tu  ne  peux 
avoir  qu'une  femme  2.  »  —  «  C'est  bon  pour  vous  autres- 
Normands,  »  réplique  le  sauvage3. 

Membertou  était  certainement  de  tous  les  Micmacs  le 
plus  instruit  dans  les  choses  de  la  Foi  ;  peut-être  même 
fut-il  le  seul  auquel  Dieu  fit  entrevoir,  bien  que  de  loin 
et  à  travers  un  nuage  épais,  un  faible  rayon  de  la  beauté 
et  de  la  grandeur  du  christianisme.  Et  cependant  quelle 
ignorance  dans  ce  chrétien  des  vérités  les  plus  élémentaires, 
du  Credo  !  Un  jour  que  le  P.  Biard  lui  apprenait  l'oraison 
dominicale,  le  vieillard  l'interrompt  à  ces  paroles  : 
Donnez-nous  aujourd'hui  notre  pain  quotidien.  «  Si 
je  ne  demande  que  mon  pain,  dit-il,  je  n'aurai  ni  poisson 
ni  orignac4.  »  Ame  droite,   il  désirait  vivement  connaître 

4.  Lettre  du  P.  Biard  au  R.  P.  Baltazar,  10  juin  1611  (Documents 
inédite,  XII,  pp.  26  et  suiv.). 

Lescarbot  prétend  que  la  polygamie  n'a  point  été  abolie  dans  la 
loi  éyangélique.  Il  félicite  donc  M.  de  Poutrincourt  de  sa  grande  tolé- 
rance sur  ce  point  et  blâme  les  Jésuites  d'avoir  insisté  sur  l'unité  du 
mariage  chrétien.  Pauvres  Jésuites!  s'ils  se  montrent  faciles,  on  les 
accuse  de  morale  relâchée  ;  s'ils  prêchent  la  loi,  on  leur  reproche 
de  n'être  pas  assez  conciliants. 

2.  Lettre  du  P.  Biard  au  R.  P.  Baltazar,  10  juin  1611  (Documents 
inédits,  XII,  pp.  25  et  26). 

3.  Ihid.,  pp.  26  et  27. 

4.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XVI,  p.  33. 


44 


la  religion  qu'il  avait  embrassée.  «  Apprends  vite  notre 
langue,  répétait-il  souvent  au  P.  Biard;  quand  tu  la 
sauras,  tu  pourras  m'instruire,  et  je  me  ferai  prêcheur 
comme  toi.  »  Jamais,  même  avant  le  baptême,  —  exemple 
inouï  parmi  les  Sagamos,  —  il  n'avait  eu  plus  d'une 
femme  vivante  ;  en  dehors  de  là,  il  se  livrait  à  tous  les 
vices,  il  professait  toutes  les  croyances,  il  pratiquait 
toutes  les  cérémonies  des  indigènes,  mêmes  celles  qui  sont 
condamnées  par  l'Eglise1. 

C'est  en  ce  triste  état  que  les  Jésuites  trouvèrent  la 
chrétienté  naissante  de  Port-Royal.  Tout  était  à  faire  ou  à 
refaire  :  il  fallait  recommencer  l'instruction  des  néophytes 
par  la  base.  Quant  aux  payens,  les  missionnaires  se  pro- 
mirent bien  de  ne  jamais  baptiser  d'adultes  en  santé  avant 
de  les  avoir  instruits  et  éprouvés  2. 

Mais  comment  les  instruire?  Comment  apprendre  aux 
payens  les  dogmes  et  les  devoirs  de  la  religion  chrétienne? 
Comment  les  enseigner  à  ceux  que  l'eau  baptismale  avait 
régénérés?  Les  deux  Pères  ignoraient  la  langue  du  pays,  et 
ils  n'avaient  aucun  interprète  capable  d'expliquer  le  symbole 
et  les  commandements,  ni  de  les  mettre  par  écrit.  Quelques 
colons  savaient  assez  de  souriquois  pour  trafiquer  avec  les 
sauvages  ;  là  se  bornait  leur  savoir.  Biencourt,  peut-être  le 
plus  habile  de  tous,  se  sentait,  suivant  la  pittoresque  exprès" 
sion  du  P.  Biard,  le  mesme  que  Moyse,  le  gosier  tary  et  la 
langue  nouée,  quand  il  voulait  s'exprimer  sur  les  sujets 
religieux.  Là    estait  pour   luy  le  saut,  la    le  cap-non^.    Il 


1.  Lettres  du  P.  Biard,  passim,  dans  les  Documents  inédits,  XII. 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-Finance,  par  le  P.  Biard,  ch.  X.  —  Ce 
chapitre  est  intitulé  :  «  De  la  nécessité  qu'il  y  a  de  bien  catéchiser 
ces  peuples  avant  de  les  baptiser.  » 

3.  Relation  du  P.  Biard,  ch.  XV.  —  Dans  sa  lettre  du  31  janvier 
1612  au  R.  P.  Provincial  {Documents  inédits,  XII,  p.   47),  le  P.  Biard 


—  45  — 

éprouvait  le  même  embarras  dans  toutes  les  questions  con- 
cernant la  magistrature,  la  police,  l'administration,  les 
sciences  et  les  arts,  l'éducation,  les  usages  et  les  relations 
des  peuples  civilisés1.  Cet  embarras  s'explique.  Les  Souri- 
quois,  dont  la  science  n'allait  pas  au  delà  de  ce  qui  se  peut 
toucher  ou  monstrer  à  Vœil 2,  avaient  bien  des  termes  pour 
exprimer  les  choses  sensibles  et  matérielles  ;  mais  vivant 
en  dehors  de  toute  forme  et  de  toute  pratique  de  religion, 
dans  l'ignorance  absolue  de  toute  organisation  sociale  et  de 
toute  civilisation,  étrangers  au  monde  des  intelligences  et 
des  esprits,  aux  régions  de  l'idéal,  de  l'infini,  du  surnaturel 
et  du  divin,  les  paroles  propres  à  tout  cela  leur  manquaient^. 
Biencourt  trouvait  donc  un  grand  vide  dans  la  langue 
souriquoise  ;  il  ne  chercha  pas  à  le  combler,  puisqu'il  n'y 
avait  pour  lui  aucune  nécessité  à  le  faire. 

Les  missionnaires  ne  pouvaient  pas,  ils  ne  devaient  pas 
se  contenter  de  ce  minimum  de  connaissance,  étant  venus 
au  Canada  pour  travailler  au  salut  des  âmes,  et  le  succès 
de  leur  généreuse  entreprise  reposant  en  grande  partie  sur 
l'enseignement  oral.  Cet  enseignement  demandait  au  préa- 
lable la  création  d'une  langue  nouvelle,  la  formation  de 
mots  exprimant  une  foule  de  choses,  dont  les  sauvages 
n'avaient  pas  la  moindre  idée,  dans  l'ordre  psychologique, 
intellectuel,  moral  et  religieux.  Les  Pères  se  mirent  résolu- 
ment à  l'étude,  comme  de  laborieux  écoliers.  «  On  ne  sau- 
rait croire,  dit  l'un  d'eux,  les  grandes  difficultés  que  nous 

dit  encore  :  «  Aussitôt  qu'on  vient  à  traitter  de  Dieu,  M.  de  Bien- 
court  se  sent  le  même  que  Moïse,  l'esprit  estonné,  le  gosier  tary  et 
la  langue  nouée.  » 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XV.  —  Lettre  du  P.  Biard  du 
31  janvier  1612  (Documents  inédits,  p.  47). 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-Finance,  ch.  XV. 

3.  Ibid.,  ch.  XV.  —Lettre  du  P.  Biard  du  31  janvier  1612,  pp.  47 
et  suiv. 


—  46  — 

y  rencontrâmes.  Ce  n'est  pas  une  petite  chose,  en  effet,  de 
tirer  des  sauvages  les  mots  mêmes  qu'ils  ont1.  » 

Ils  suivirent  tous  deux  une  méthode  différente. 

Le  P.  Massé,  pour  se  former  plus  vite  et  mieux,  va  vivre 
avec  les  sauvages,  sous  leur  tente,  au  milieu  des  bois, 
dans  la  famille  de  Louis  Membertou,  fils  aîné  du  vieux 
Sagamo. 

«  Le  noviciat  fut  dur  et  de  fort  essai,  dit  le  P.  Biard;  car 
cette  vie  est  sans  ordre  et  sans  ordinaire,  sans  pain,  sans 
sel,  et  souvent  avec  rien;  toujours  en  courses  et  change- 
ments, au  vent,  à  l'air  et  mauvais  temps  ;  pour  toict,  une 
méchante  cabane  ;  pour  reposoir,  la  terre  ;  pour  repos,  les 
chants  et  les  cris  odieux;  pour  remèdes,  la  faim  et  le  tra- 
vail2.» 

Les  premiers  temps,  tout  alla  bien.  Mais  l'exécrable 
chère,  l'intolérable  fumée  des  cabanes,  les  cris  assourdis- 
sants des  femmes  et  des  enfants,  l'application  constante  à 
l'étude  de  la  langue,  les  labeurs  du  ministère  apostolique 
finirent  par  altérer  la  vigoureuse  constitution  du  P.  Massé. 
Il  dépérit  à  vue  d'œil,  et  ne  fut  bientôt  plus  qu'un  squelette. 
Louis  Membertou  semblait  dans  une  inquiétude  mortelle. 
«  Ecoute,  Père,  lui  dit-il  un  jour,  tu  t'en  vas  mourir,  je  le 
vois  ;  écris  donc  à  Biencourt  et  à  ton  frère  que  tu  es  mort  de 
maladie  et  que  nous  ne  t'avons  pas  tué.  »  —  «  Je  m'en 
garderai  bien,  réplique  le  P.  Massé,  qui  devine  la  ruse. 
Après  l'avoir  écrite,  tu  serais  capable  de  me  tuer,  puis 
d'aller  présenter  ma  lettre  comme  témoignage  de  ton  inno- 
cence. »  —  «  Eh!  bien,  reprend  le  fin  sauvage  en  souriant, 
prie  Jésus  de  ne  pas  mourir,  afin  qu'on  ne  m'accuse  pas  de 
t'avoir  tué.  »  —  «  C'est  ce  que  je  fais,  dit  le  P.  Massé  ;  n'aie 
pas  peur,  je  ne  mourrai  pas3.  » 

\ .  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XV. 

2.  Ibid.,  ch.  XXI. 

3.  Ibid.,  ch.  XXI. 


—  47  — 

Il  reprit,  en  effet,  après  plusieurs  mois  d'absence,  la 
route  de  Port-Royal,  exténué,  plus  mort  que  vif,  heureux 
d'avoir  beaucoup  paty  pour  le  nom  de  J.-C,  et  d'avoir  mis 
au  Paradis  quelques  âmes  d'enfants  et  d'adultes1. 

Le  P.  Biard  était  demeuré  à  Port-Royal  et  avait  pris  à 
son  service  un  jeune  sauvage  intelligent,  pour  étudier  avec 
lui  la  langue  souriquoise.  «  Il  le  nourrissait  de  ce  qu'il 
avait  pu  espargner  de  son  ordinaire,  et  mesme  le  servait, 
parce  que  les  sauvages,  ou  de  paresse,  ou  plutôt  de  hauteur 
de  courage,  ne  se  daigneraient  faire  aucun  service,  comme 
d'aller  à  l'eau,  au  bois,  à  la  cuisine,  d'autant  que,  disent-ils, 
cela  appartient  aux  femmes2.    » 

Le  P.  Biard  se  fît  son  élève.  Assis,  le  papier  et  la  plume 
à  la  main,  le  naturel  accroupi  devant  lui,  il  l'accablait  de 
questions,  auxquelles  l'inculte  interlocuteur  ne  savait  sou- 
vent que  répondre  ou  qu'il  feignait  de  ne  pas  comprendre. 
Le  Souriquois  n'est  pas  patient  ;  aussi  le  maître  se  fâchait-il 
quelquefois,  il  plantait  même  là  son  écolier,  quand  on  vou- 
lait le  retenir  trop  longtemps.  Pour  le  garder  en  place  et  le 
faire  patienter,  le  missionnaire  mettait  devant  lui  le  plat 
remply  et  la  serviette  dessous,  car  à  tel  trépier  se  rendent  les 
bons  oracles  :  hors  de  là  et  Apollon  et  Mercure  défaillent 
aux  sauvages*.  «  Et  encore  le  beau  estait  qu'après  s'estre 
rompu  le  cerveau  à  force  de  demandes  et  de  recherches,  et 
s'être  pensé  d'avoir  rencontré  la  pierre  philosophale,  le 
P.  Biard  trouvait  après  qu'il  avait  pris  le  phantôme  pour  le 
corps  et  l'ombre  pour  le  solide4.  » 

Lorsqu'il  demandait  des  mots  indiens  équivalant  à  ceux 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXI. 
■2.  Ibid.,  ch.  XXI. 

3.  Ibid.,  ch.  XV. 

4.  Ibid.,  ch.  XV. 


—  48  — 

de  Foi,  Espérance,  Grâce,  Sacrement,  Mystère,  Vertu, 
Péché,  le  rusé  Souriquois,  ou  incapable  de  le  satisfaire,  ou 
poussé  par  le  démon,  y  suppléait  parfois  par  des  expressions 
grotesques  ou  des  mots  malsonnants.  Il  apprenait  au  mis- 
sionnaire des  paroles  déshonnêtes,  que  celui-ci  allait  ensuite 
preschottant  innocemment  pour  belles  sentences  de  Vévan- 
gile{. 

Ce  manège  dura  quelques  semaines.  L'écolier  n'ayant 
plus  de  quoi  nourrir  le  maître,  fut  obligé  de  le  congédier-. 

Dépourvus  de  maîtres,  d'interprètes  et  de  livres,  les 
PP.  Biard  et  Massé  ne  se  découragèrent  pas.  A  force  de 
persévérance  et  d'énergie,  ils  purent  se  faire  une  langue 
ecclésiastique,  accessible  à  l'intelligence  des  sauvages,  qui 
ne  voyaient  et  ne  comprenaient  rien  au  delà  du  sensible  ; 
ils  composèrent  aussi,  vers  la  fin  de  1612,  un  petit  caté- 
chisme en  sauvageois3. 

A  cette  époque,  leur  ministère  n'était  pas  resté  totalement 
infructueux  :  ils  avaient  baptisé  dix-sept  enfants  et  quelques 
adultes  en  danger  de  mort4.  C'était  peu,  mais  les  prémices 
de  l'apostolat  sont  toujours  pour  le  missionnaire  la  plus 
douce  des  consolations,  une  espérance  fortifiante.  Puis,  ils 
avaient  conquis  le  respect  et  la  confiance  des  sauvages,  à 
force  de  dévouement,  de  patience  et  d'amabilité  :  les  natures 
les  plus  rebelles  finissent  toujours  par  subir  le  charme  de 
ces  vertus  sympathiques.  «  La  confiance  et  la  privauté  que 
les  Souriquois  ont  en  nous  est  déjà  si  grande,  écrivait  le 
P.  Biard,  que  nous  vivons  entre  eux  avec  moins  de  crainte 
que  nous  ferions  dans  Paris.  Car,  dans  Paris,  nous  n'ose- 
rions dormir  que  la  porte  bien  verrouillée  ;  là,  nous  ne  la 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XV. 

2.  Ibid.,  ch.  XXI. 

3.  Ibid.,  ch.  XXXIV. 

4.  Ibid.,  ch.  XXXIV. 


—  49  — 

fermons  que  contre  le  vent,  et  si  n'en  dormons  pas  pour 
cela  moins  asseurez.  Au  commencement,  ils  nous  fuyoyent 
et  craignoy ent  ;  ores  ils  nous  désirent 1 .  » 

Ce  désir  et  ce  respect  s'accrurent  bientôt  d'un  grand  sen- 
timent d'admiration  pour  les  deux  prêtres  européens.  Plu- 
sieurs guérisons  merveilleuses  obtenues  par  les  prières  du 
P.  Biard2  les  firent  passer,  aux  yeux  des  sauvages,  pour 
des  êtres  privilégiés,  des  favoris  et  des  envoyés  d'une  puis- 
sance supérieure  aux  hommes,  même  aux  mauvais  génies  de 
la  nation  souriquoise3. 

Suffisamment  maîtres  de  la  langue  indigène,  estimés  et 
respectés  des  Indiens,  les  deux  missionnaires  allaient  enfin 
travailler  efficacement  à  la  conversion  de  ce  peuple  ;  ils  s'en 
réjouissaient.  L'homme  propose  et  Dieu  dispose  ;  c'est  le  cas 
de  redire  cette  parole  si  vraie.  Les  événements  que  nous 
allons  raconter  renversèrent  tous  leurs  projets  et  leurs 
espérances.  Pour  bien  comprendre  ce  qui  va  suivre,  il 
importe  de  reprendre  les  choses  de  plus  haut. 

4.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  parle  P.  Biard,  ch.  XXXIV. 

2.  Annuœ  litterse  S.  J.,  an.  1612  :  «  Patri  Biardo  die  quodam  affertur 
nuncius  ab  aegrota  et  animam  agente  muliere,  quœ  ipsum  videre 
atque  alloqui  valdè  cuperet,  ad  sanctse  Marias  sinum...  Pater  cate- 
chesi  necessaria  instruit,  adhibitisque  pro  re  nata  precibus,  cruce  ad 
pectus  appensa  munit  :  Postridie  mulier  bene  sana  e  foco  exilit  » 
(p.  603).  —  «  Pater  in  ora  Pentagoetia  versabatur...  Ibi  tertium  jam 
mensem  seger  decumbebat,  cujus  salus  erat  conclamata,  quem  barbari 
visendum  Patri  obtulerunt...  Cui  post  preces  et  brevia  fidei  docu- 
menta, cum  Pater  crucem  ssepius  exosculandam  porrexisset,  eique 
de  colle-  pensilem  reliquisset,  frequentibus  barbaris  audientibus,  ab 
eo  ad  navem  rediit.  Postera  vero  die,  ille  œger  adiit  ad  Biardum, 
ingentique  gaudio  suam  ei  sanitatem  testatus  est  »  (p.  603). 

Voir  aussi  la  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXXV. 

3.  Annuse  litterœ,  an.  1612  :  «  Hœc  et  hujusmodi  alia  in  barbarorum 
oculis,  summa  ipsorum  admiratione,  nec  minore  fructu  gesta  » 
(p.  605).  —  Voir  la  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXXV. 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  8 


—  50  — 

Le  baron  de  Poutrincourt  s'était  embarqué  pour  la  France 
vers  la  mi-juillet  de  1611,  deux  mois  après  l'arrivée  des. 
Jésuites,  ne  laissant  à  Port-Royal  que  vingt-deux  personnes, 
y  compris  les  missionnaires  et  son  fils,  Charles  de  Bien- 
court,  auquel  il  confia  le  gouvernement  de  la  colonie  *. 

Biencourt  ne  manquait  ni  de  courage,  ni  d'énergie,  ni 
d'audace  ;  mais,  à  peine  âgé  de  vingt  ans,  il  n'avait  ni  la 
souplesse,  ni  l'habileté,  ni  l'expérience  nécessaires  à  la  direc- 
tion et  au  maniement  des  hommes.  Une  fois  au  pouvoir, 
sans  aucune  préparation  à  jouer  le  premier  rôle,  il  s'imagina 
qu'il  pouvait  se  passer  de  tout  conseil,  que  ses  volontés, 
devaient  tenir  lieu  de  tout  ;  il  ne  sut  pas  ou  ne  voulut  pas. 
marcher  sur  les  traces  de  son  père,  le  baron  de  Poutrincourt, 
homme  sage,  modéré,  sachant  se  contenir  et  dissimuler  au 
besoin  ses  plus  fortes  aversions. 

Il  partageait  les  préjugés  d'une  bonne  partie  de  la 
noblesse  de  son  temps  contre  la  Compagnie  de  Jésus  ;  et, 
en  particulier,  il  goûtait  peu  les  PP.  Biard  et  Massé,  ses 
associés,  parce  que  le  traité  du  20  janvier  les  constituait 
dans  une  certaine  mesure  ses  créanciers2;  son  amour-propre 
de  gentilhomme  en  souffrait,  et  il  craignait,  en  outre, 
quoique  bien  à  tort,  que  la  considération  de  leurs  intérêts 
n'amenât  ces  religieux  à  se  mêler  de  la  conduite  du  gou- 
verneur de  Port-Royal.  Il  faut  encore  avouer  que  les  calvi- 
nistes Dieppois  avaient  déposé  dans  son  cœur  le  levain  de 
leurs  antipathies  contre  les  deux  missionnaires.  Il  redoutait 
leur  influence,  il  avait  peur  de  leur  contrôle,  il  n'aimait 
pas  leur  ordre3. 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  parle  P.  Biard,  ch.  XV. 

2.  Contrat  passé  devant  Levasseur,  notaire  à  Dieppe,  le  20  jan- 
vier 1614, par  lequel  Mme  de  Guercheville  constitue  les  PP.  Biard  et 
Massé  associés  des  Poutrincourt. 

3.  Une  Colonie  féodale  en  Amérique,  par  Rameau  de  Saint-Père,, 
t.  I,  p.  52. 


—  51  — 

Les  Jésuites  s'aperçurent  vite  de  ses  sentiments  de 
défiance  et  d'antipathie;  et,  dans  le  trajet  de  Dieppe  à  Port- 
Royal  sur  la  Grâce-de-Dieu,  ils  agirent  de  manière  à  faire 
disparaître,  si  cela  eût  été  possible,  ses  craintes  peu  fondées 
et  ses  préventions  ;  «  ils  ne  se  mêlèrent  en  route  d'aucun 
gouvernement,  ny  ne  firent  aucun  semblant  d'avoir  point 
de  droict  ou  puissance  sur  le  navire...  Leur  conversation 
estait  telle  que  le  capitaine  Jean  d'Aulne  et  le  pilote  David 
de  Bruges,  tous  deux  de  la  prétendue,  en  rendirent  témoi- 
gnage avec  grande  approbation  au  sieur  de  Poutrincourtr 
et  déposèrent  souvent  depuis,  dans  Dieppe  et  autre  part, 
qu'ils  avaient  connu  lors  les  Jésuites  pour  tout  autres  qu'on 
ne  les  leur  avait  figurés  auparavant,  savoir  est,  pour  gens 
honnêtes,  courtois,  et  de  bonne  convention  et  conscience1.  » 

Pour  n'être  à  charge  à  personne,  ils  ne  voulurent  avoir r 
comme  on  la  vu,  «  aucun  serviteur  en  tout  ce  voyage, 
sinon  leurs  propres  pieds  et  bras;  s'il  fallait  laver  leur 
linge,  si  netoyer  leurs  habits,  si  les  rapiécer,  si  pourvoir  à 
aultres  nécessités,  ils  avayent  privilège  de  le  faire  eux- 
mêmes  aussi  bien  que  le  moindre2  ».  * 

A  Port-Royal,  leurs  relations  avec  le  baron  de  Poutrin- 
court  furent  toujours  des  plus  faciles  et  des  plus  aimables 3. 
Ce  n'est  qu'après  son  départ  pour  la  France  que  les  diffi- 
cultés commencèrent  et  s'accentuèrent  peu  à  j)eu  entre  son 
fils  et  les  Jésuites. 

Impétueux  et  impressionnable  comme  on  l'est  à  vingt 
ans,  Biencourt  se  laissa  dominer  par  cette  ardeur  juvé- 
nile,  qui    se    résout   malaisément   à   user   d'égards  et   de 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XIII.  — 
Voyages  de  Champlain,  1.  III,  ch.  I;  —  Lilterœ  annuœ  S.  J., 
an.  1612. 

"2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XIII. 

3.  Ibid.,  ch.  XIV. 


—  52  — 

ménagements1.  Elevé  dans  des  principes  de  foi,  bien  que 
dépourvu  d'instruction  religieuse  2,  il  se  figura  que  le  pou- 
voir tenait  lieu  de  savoir,  et  que  sa  situation  l'autorisait  à 
intervenir  dans  les  questions  de  théologie,  absolument  en 
dehors  de  sa  compétence  ;  ainsi  qu'on  devait  le  prévoir  de 
cette  nature,  douée  sans  doute  de  belles  qualités,  mais 
autoritaire  et  peu  conciliante,  il  prétendit  n'avoir  dans  les 
deux  Jésuites  que  des  ouvriers  dociles  entre  ses  mains.  En 
cela,  il  se  trompait  étrangement  :  il  ne  trouva  en  eux 
que  des  hommes  de  conscience  et  de  dévouement.  Il 
voulut  leur  imposer  les  règles  suivies  par  l'abbé  Fléché 
dans  l'administration  du  baptême  aux  adultes  ;  ceux-ci 
refusèrent  de  s'y  soumettre,  disant  qu'elles  étaient  contraires 
aux  saints  Canons  de  l'Eglise  et  aux  devoirs  de  leur  minis- 
tère sacré.  Par  la  même  raison,  ils  ne  tolérèrent  ni  la  poly- 
gamie, ni  les  pratiques  superstitieuses  des  sauvages,  ni 
l'inhumation  des  chrétiens  en  dehors  du  cimetière  catho- 
lique3. 

Sur  ce  dernier  point,  une  discussion  s'éleva  entre  le  gou- 
verneur de  Port-Royal  et  le  P.  Biard,  à  l'occasion  de  la 
mort  du  vieux  chef  Membertou.  Membertou  ne  connaissait 
ni  les  dogmes  révélés,  ni  les  devoirs  du  chrétien  ;  tous  ses 
instincts  supérieurs  le  portaient  cependant  vers  le  catholi- 
cisme, qu'il  avait  le  premier  de  sa  nation  embrassé.  Les 
solennités  religieuses  lui  plaisaient,  il  admirait  l'apostolat, 
il  aimait  les  deux  missionnaires,  et,  sans  bien  se  rendre 
compte  de  ses  attraits  et  de  ses  préférences,  il  voyait  dans 
la  religion   chrétienne  je  ne  sais  quelle  force  secrète  qui 

1.  Une  Colonie  féodale  en  Amérique,  par  Rameau  de  Saint-Père, 
t.  I,  p.  52. 

2.  Ibid. 

3.  Histoire  de  VAcadie  Française,  p.  72;  —  Relation  de  la  Nouvelle- 
France,  par  le  P.  Biard,  ch.  X. 


—  53  — 

l'attirait,  quel  charme  puissant  dont  il  avait  peine  à  se 
défendre.  Quand  il  sentit  sa  vie  lui  échapper,  il  exprima  le 
désir  d'être  transporté  à  Port-Royal,  dans  la  cabane  des 
Pères.  On  le  coucha  sur  le  lit  du  P.  Massé,  et  les  Jésuites 
le  soignèrent  comme  un  Père,  nuit  et  jour  l. 

Depuis  son  baptême,  il  n'avait  reçu  ni  le  sacrement  de 
Pénitence,  ni  l'Eucharistie.  On  l'instruisit,  le  mieux  possible, 
des  vérités  nécessaires  au  salut,  on  le  réconcilia  avec  Dieu, 
et  on  lui  administra  l'Extrême-Onction.  Le  mourant  écou- 
tait et  obéissait.  Il  ne  songea  même  pas  à  entourer  sa  der- 
nière heure  des  usages  sacrés  et  des  cérémonies  supersti- 
tieuses des  sauvages.  Harangue,  tabagie,  immolation  des 
chiens,  danses  et  chants,  rien  de  tout  cela  dans  la  cabane 
du  mourant  :  aucun  Sagamo  n'était  ainsi  parti  de  ce  monde, 
de  mémoire  de  sauvage. 

Une  seule  chose  lui  tenait  au  cœur.  «  Je  veux,  dit-il  au 
P.  Biard  la  veille  de  sa  mort,  je  veux  être  enterré  dans  le 
tombeau  de  mes  pères,  et  j'ai  donné  des  ordres  pour  cela.  » 

—  «  Ce  n'est  pas  possible,  répond  le  Père;  vos  ancêtres 
étaient  tous  payens;  il  n'est  pas  permis  à  un  chrétien  de 
se  faire  enterrer  avec  des  damnés.  Il  y  aurait  là  un  sujet  de 
scandale  pour  les  sauvages  :  en  apprenant  que  le  grand 
Sagamo  n'a  pas  voulu  se  faire  enterrer  avec  nous,  ils  en 
concluraient  qu'il  n'était  chrétien  que  de  nom.  Il  y  aurait 
aussi  dans  ce  fait  un  mépris  évident  de  la  sépulture  chré- 
tienne. »  Membertou  ne  se  rend  pas.  «  J'ai  donné  cet 
ordre,  dit-il,  avant  de  me  faire  chrétien.  Mes  enfants  et 
les  gens  de  ma  tribu  ne  mettraient  plus  les  pieds  à 
Port-Royal,  si  je  me  faisais  enterrer  ici;  on  bénira  ma 
tombe.  »  —  «  Cela  ne  peut  se  faire,  »  réplique  le  P.  Biard. 

—  «  Mais  cela  s'est    déjà  fait,  »   reprend  le   mourant;  il 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XVI. 


—  54  — 

cite  des  exemples.  B ien court,  qui  assistait  à  l'entretien, 
prend  fait  et  cause  pour  lui,  ajoutant  qu'on  lui  avait  promis, 
avant  sa  conversion,  de  l'enterrer  dans  le  tombeau  de  ses 
ancêtres.  Dans  l'état  où  se  trouvait  le  malade,  le  P.  Biard 
préfère  ne  pas  insister.  «  L'affaire  est  plus  importante  que 
vous  ne  pensez,  dit-il  au  gouverneur;  et  par  conséquent, 
l'enterrement  se  fera  sans  moi.  »  Il  se  retire,  profondément 
désolé,  mais  déterminé,  dans  l'intérêt  de  la  religion,  à  ne 
pas  céder  sur  ce  point. 

Que  se  passa-t-il  dans  l'âme  du  mourant,  en  face  de 
l'éternité?  Reçut-il  une  grâce  spéciale,  une  illumination  à 
l'heure  suprême? 

Le  lendemain  de  leur  conversation,  il  fait  appeler  à 
la  première  heure  le  P.  Biard.  «  Père,  lui  dit-il,  mon  parti 
est  pris;  je  veux  être  enterré  dans  le  cimetière  des  chré- 
tiens, afin  de  témoigner  à  tous  ma  foi  et  de  participer  aux 
prières  de  l'Eglise  pour  les  morts.  »  Puis,  se  tournant  vers 
les  membres  de  sa  famille  présents  :  «  Vous,  mes  enfants, 
ajoute-t-il,  vous  ne  vous  éloignerez  pas  pour  cela  de  ce 
lieu  ;  vous  ne  l'en  aimerez  que  plus,  et  vous  viendrez  sou- 
vent y  prier  pour  moi.  Je  vous  recommande  de  vivre  tou- 
jours en  paix  avec  les  Français.  » 

Quelques  instants  après,  il  expirait  dans  les  plus  fermes 
sentiments  de  foi,  le  18  septembre  1611  *. 

La  fermeté  apostolique  du  P.  Biard  dans  cette  circon- 
stance blessa  le  jeune  gouverneur,  qui  eut  le  bon  esprit  de 
dissimuler  alors  son  mécontentement,  mais  ne  sut  pas 
oublier.  D'autres  dissentiments  moins  graves  vinrent 
encore  raviver  la  blessure  faite  à  son  amour-propre.  Il  faut 

1 .  Voir,  pour  tout  ce  qui  précède  :  Relation  de  la  Nouvelle-France, 
ch.  XVI.  —  Annuœ  litterœ  S.  J.,  an.  1611  et  1612.  —  Cours  d'Histoire 
du  Canada  par  l'abbé  Ferland,  t.  I,  ch.  V;  — Histoire  de  VAcadie 
Française,  pp.  76  et  77. 


—  55  — 

reconnaître  cependant,  contrairement  aux  assertions  de 
plusieurs  historiens,  que  ses  rapports  avec  les  mission- 
naires ne  commencèrent  à  devenir  très  pénibles,  intolé- 
rables même,  qu'à  partir  de  la  fin  de  janvier  1 612 1  ;  voici 
à  quelle  occasion. 

Poutrincourt,  qui  ne  pouvait  retirer  de  ses  trois  sources 
de  revenus  en  Acadie,  l'agriculture,  la  pêche  et  la  traite,  de 
quoi  nourrir  et  payer  ses  colons,  avait  été,  comme  nous 
l'avons  dit,  s'approvisionner  en  France.  Là,  se  trouvant, 
faute  de  ressources,  dans  l'impossibilité  de  se  procurer  les 
provisions  nécessaires,  il  frappa  à  la  porte  de  ses  amis  et 
des  marchands.  Les  amis  restèrent  sourds.  Thomas  Robin 
était  à  court  d'argent,  et  les  négociants  de  Dieppe  et  du 
Havre,  gens  avisés,  n'ayant  rien  à  gagner,  ayant  plutôt 
tout  à  perdre  d'une  association  avec  le  lieutenant  du  Roi  en 
Acadie,  refusèrent  leur  concours.  Force  fut  donc  à  celui-ci 
de  faire  appel  au  bon  cœur  de  la  marquise  de  Guercheville, 
à  son  zèle  pour  la  conversion  des  sauvages  2. 

Il  la  vit  et  s'entendit  avec  elle.  Elle  consentit  «  à  don- 
ner mille  écus  pour  la  cargaison  d'un  navire,  et  moyen- 
nant ce  elle  entrerait  en  partage,  et  des  profits  que  ledit 
navire  apporterait  du  pays,  et  des  terres  que  Sa  Majesté 
avait  accordées  au  sieur  de  Poutrincourt^.  » 

Poutrincourt  accepta  volontiers  qu'une  part  des  pro- 
fits, proportionnelle  à  l'apport,  fût  attribuée  à  la  marquise; 
mais  il  refusa  de  céder  la  plus  petite  parcelle  de  sa  seigneu- 
rie de  Port-Royal,  et  des  autres  terres,  caps  et  provinces 
de  l'Acadie,  qu'il  prétendait  lui  appartenir  entièrement4. 

1 .  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard  ;  —  Litterse  annua? 
S.  J.,  an.  1612. 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XIX. 

3.  Ibid.,  ch.  XIX. 

4.  Ibid. 


—  56  — 

Par  malheur  pour  lui,  il  avait  affaire  à  forte  partie. 
Mme  de  Guercheville  lui  demanda  de  produire  ses 
titres  de  propriété.  Il  s'excusa  en  disant  qu'il  les  avait 
laissés  à  Port-Royal1.  La  réponse  était  louche.  La  marquise 
interrogea  de  Monts,  qui  lui  apprit  que  la  donation  à  luy 
faicte  de  l  ancienne  Norimbergue  par  feu  Henry  le  Grand 
n'avait  jamais  été  révoquée,  qu'il  avait  seulement  perdu  le 
droit  exclusif  de  commerce  au  Canada.  «  Voulez-vous  me 
rétrocéder  tous  vos  droits,  actions  et  prétentions  sur 
l'Acadie?  »  reprit  la  marquise2.  De  Monts  n'avait  que  faire 
de  ce  vaste  territoire  sans  revenus;  il  en  fit  la  cession3,  et 
cette  cession,  confirmée  par  lettres  patentes  de  Louis  XIII, 
mit  Mme  de  Guercheville  en  possession  de  toutes  les 
terres  de  l'Acadie  depuis  la  Floride  jusqu'au  fleuve 
Saint-Laurent,  à  l'exception  de  la  seigneurie  de  Port- 
Royal4. 

Poutrincourt,  en  jouant  au  plus  fin,  n'avait  pas  prévu  ce 
résultat.  La  généreuse  marquise  n'abusa  pas  cependant  de 
ses  avantages.  Elle  avait  promis  au  baron  mille  écus  ;  elle 
ne  retira  pas  sa  promesse,  bien  que  les  conditions  du  con- 
trat fussent  singulièrement  modifiées,  mais,  craignant  que 
son  argent  ne  fît  naufrage  avant  de  monter  sur  merl\  elle 
confia  ses  intérêts  au  Frère  Gilbert  du  Thet,  coadjuteur 
temporel  de  la  Compagnie  de  Jésus.  Les  intérêts  étaient  en 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XIX. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid. 

4.  Ibid.,  ch.  XIX.  —  Voyages  du  sieur  de  Chainplain,  1.  III,  ch.  I. 
—  Les  amateurs  d'inventions  contre  les  Jésuites  trouveront  de  quoi 
satisfaire  sur  ce  point  leur  curiosité  dans  Marc  Lescarbot,  dans  VHis- 
toire  du  Canada  par  Garneau  (t.  I,  pp.  46-48),  et  enfin  dans  YHistoire 
du  Canada  d'E.  Réveillaud  {pp.  48-50).  — Nous  n'avons  cependant 
pas  l'intention  de  comparer  YHistoire  de  M.  Réveillaud  à  celle  de 
Garneau,   cette   dernière    ayant  un    réel  mérite. 

5.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XIX. 


—  57  — 

bonnes  mains,  ce  qui  n'empêcha  pas  Poutrincourt,  raconte 
Samuel  de  Champlain,  de  faire  tant  avec  les  Pères  Jésuites, 
que  de  ces  mille  escus  il  en  tira  quatre  cents  *. 

Le  baron  nolise  aussitôt  un  navire,  dont  le  capitaine 
s'appelait  Nicolas  Labbé,  et,  forcé  de  rester  en  France,  il 
charge  de  l'administration  de  ses  affaires  un  certain  Simon 
Imbert,  son  serviteur,  ancien  tavernier  à  Paris,  qui  allait 
chercher  dans  les  bois  de  la  Nouvelle-France  de  quoi  payer 
ses  créanciers2. 

Le  23  janvier  1612,  le  navire  arrive  à  Port-Royal. 
Grande  réjouissance  ce  jour-là  dans  la  colonie,  car,  depuis 
la  fin  de  novembre,  on  avait  réduit  tout  le  monde,  sans  en 
excepter  les  Jésuites,  à  la  portion  congrue  :  par  tête,  pour 
toute  la  semaine,  onze  onces  de  pain,  une  demi-livre  de 
lard,  trois  écuelles  de  pois  ou  de  fèves  et  une  de  pru- 
neaux3. 

Toute  fête  a  son  lendemain. 

L'ex-tavernier  était  un  serviteur  infidèle  :  à  Dieppe,  il 
avait  détourné  à  son  profit  une  partie  de  la  cargaison  ;  à 
Port-Royal,  il  n'avait  pas  rendu  exactement  ses  comptes4. 

Le  F.  du  Thet,  qui  avait  tout  remarqué,  dénonça  le  cou- 
pable au  Gouverneur  en  présence  du  P.  Biard,  et  demanda 
une  enquête5.  L'enquête  n'eut  pas  lieu,  mais  le  gouverneur 
vit  en  particulier  l'agent  de  son  père  6. 

1.  Voyages  du  sieur  de  Champlain,  1.  III,  ch.  I.  — Voir  aussi  le 
ch.  XIX  de  la  Relation  de  la  Nouvelle-France.  «  Gilbert  du  Thet,  dit 
le  P.  Biard,  fut  trop  à  la  bonne  foy,  car  à  la  réquisition  du  sieur  de 
Poutrincourt,  il  s'en  laissa  tirer  quatre  cents  escus  sans  autre  cau- 
tion que  d'en  retirer  une  cédule.  » 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XIX.  —  Champlain,  1.  III, 
ch.  I,  appelle  l'homme  d'affaires  du  baron  de  Poutrincourt,  Simon 
Imbert  Sandrier. 

3.  Relation  de  la  Nouvelle-France,,  ch.  XVIII. 

4.  Ibid.,  ch.  XX. 

5.  Ibid.,  ch.  XX  ;  —  M.  Moreau,  p.  83. 

6.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XX. 


58 


Que  se  passa-t-il  entre  eux?  Quelles  preuves  donna 
Simon  de  son  innocence  et  de  la  prétendue  culpabilité  des 
Jésuites?  Tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  l'habile  homme 
retourna  comme  un  gant  le  jeune  gouverneur.  Celui-ci  sor- 
tit de  l'entretien  dans  un  état  de  grande  irritation  contre 
les  Jésuites,  convaincu  que  le  F.  du  Thet  avait  fait  une 
fausse  déposition,  et  que  les  PP.  Biard  et  Massé  avaient 
fait  entrer  Mme  de  Guercheville  dans  la  société  du 
baron  de  Poutrincourt  et  de  Thomas  Robin,  afin  de  chas- 
ser les  Poutrincourt  de  Port-Royal  et  de  toute  la  Nouvelle- 
France1. 

Ces  religieux  n'étaient  point  aises  de  se  voir  loger  en  si 
joly  prédicament2.  Par  deux  fois,  en  présence  de  Biencourt 
et  de  toute  la  colonie ,  ils  convainquirent  Imbert  de 
mensonge,  et  ils  le  pressèrent  tellement  qu'il  fut  contraint 
d'avouer  qu'il  était  ivre  quand  il  les  avait  accusés3. 

Ici  se  place  une  anecdote,  racontée  par  Lescarbot,  et  à 
laquelle  les  historiens  sérieux  ne  daignent  pas  faire  allu- 
sion. Les  Jésuites  auraient  répondu  aux  emportements  et 
aux  violences  du  gouverneur  par  une  sentence  d'excom- 
munication, et  pendant  plus  de  trois  mois,  ils  se 
seraient  abstenus  de  tout  exercice  public  de  religion.  Deux 
prêtres  qui  excommunient  le  gouverneur  de  Port-Royal  !  La 
chose  est  assez  invraisemblable4.  Voici  qui  l'est  davantage. 


1.  Relation  de  la  Nouvelle  France,  ch.  XX. 

2.  Ibid. 

3.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XX.  —  Voyages  du  sieur 
S.  de  Champlain,  1.  III,  ch.  I  :  «  Imbert  à  tort  et  sans  cause  accusait 
les  Pères,  lesquels,  néanmoins,  le  contraignirent  de  confesser  qu'il 
estait  gaillard  quand  il  parla  audit  sieur  de  Biencourt.  » 

Le  P.  Biard,  dans  les  Annuœ  litterœ  de  1612,  raconte  tout  ce  qui 
s'est  passé  en  cette  circonstance,  d'une  façon  très  nette  et  très  pré- 
cise. 

4.  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  édit.  de  1618. 


—  59  — 

Un  certain  Récollet,  Sixte  Le  Tac  —  on  trouve  toujours 
dans  les  meilleures  communautés  un  enfant  terrible,  un 
religieux  mal  équilibré,  —  un  Récollet  a  cru  devoir  repro- 
duire l'anecdote  avec  commentaire,  dans  son  Histoire  chro- 
nologique de  la  Nouvelle-France.  L'auteur  n'osa  pas  signer 
ce  pamphlet,  composé  en  1689  contre  les  Pères  de  la 
Compagnie  de  Jésus  au  Canada.  Il  le  mit  sur  le  compte 
d'un  officier  faisant  profession  des  affaires  de  guerre  et 
parlant  en  témoin  désintéressé  des  querelles  des  Jésuites  et 
des  Récollets.  Ainsi  couvert  du  voile  de  l'anonyme,  il  eût 
bien  voulu  livrer  au  public  ses  petites  méchancetés  ;  ses 
supérieurs  s'y  opposèrent.  Le  ^manuscrit  resta  longtemps 
enfoui  dans  les  archives  du  couvent  de  Saint-Germain-en- 
Laye.  Il  dormait  là  paisiblement,  lorque  la  Révolution 
française  vint  le  réveiller  et  le  transporter,  avec  tous  les 
papiers  des  Récollets,  aux  archives  du  département  de 
Seine-et-Oise,  à  Versailles.  Habent  sua  fata  lihellil  C'est 
dans  ce  dernier  séjour  de  paix  que,  cent  ans  plus  tard, 
Eugène  Réveillaud  exhumait  de  sa  poussière  ce  manuscrit, 
qu'il  appelle  un  ouvrage  déjà  vieux  de  deux  siècles,  et  il  le 
faisait  imprimer  à  trois  cents  exemplaires,  avec  un  luxe 
inoui,  pour  lui  donner  sans  doute  une  valeur  qu'il  n'a  pas 
en  réalité1. 

Sixte  Le  Tac  écrit  donc  dans  son  Histoire  chronolo- 
gique :  «  Le  F.  du  Thet,  prenant  hautement  les  intérêts 
de  ses  confrères,  excommunia  le  sieur  de  Biencourt,  comman- 
dant dans  la  Cadie,  et  interdit  la  communion  à  tout  le 
reste  des  Français  qui  le  reconnaissaient2.  »  Le  F.  du  Thet 

1 .  Voir  la  préface  de  la  lre  édition  de  V Histoire  chronologique  de  la. 
Nouvelle-France  ou  Canada,  par  le  Père  Sixte  Le  Tac,  Recollect, 
publiée  par  Eugène  Réveillaud.  Paris,  1888. 

2.  Histoire  chronologique,  ch.  VIII,  p.  84.  Ce  chapitre  reproduit 
une  partie  des  racontars  et  des  calomnies  qui  se  trouvent  dans  YHis~ 
toire  de  la  Nouvelle-France,  de  Lescarbot,  contre  les  Jésuites. 


—  60  — 

n'était  pas  prêtre.  Un  laïque  qui  se  permet  d'excommunier, 
qui  interdit  la  communion,  cela  ne  s'était  pas  encore  vu. 
Le  Tac  renchérit  sur  Lescarbot. 

Un  fait  certain,  autrement  sérieux  que  l'anecdote  de  Les- 
carbot, c'est  la  rupture  définitive,  à  partir  de  cette  époque, 
entre  Biencourt  et  les  Jésuites.  L'harmonie  apparente 
avait  duré  sept  mois  *.  La  nouvelle  de  la  cession  à  la  mar- 
quise de  Guercheville  de  tous  les  droits  de  de  Monts  sur 
l'Acadie  augmenta  encore  l'irritation  du  Gouverneur.  Il  y 
vit,  cela  devait  être,  la  main  des  Jésuites.  Ceux-ci  eurent 
beau  s'en  défendre,  il  les  regarda  toujours  comme  les 
auteurs  ou  les  instigateurs  de  ce  nouveau  contrat2. 

Cette  situation  aiguë  ne  pouvait  manquer  de  nuire  à 
l'action  religieuse  des  missionnaires.  Il  importait  donc, 
dans  l'intérêt  général,  de  la  faire  cesser,  ou  d'en  diminuer 
l'acuité.  Les  Jésuites  prirent  les  devants,  et  un  replâtrage 
quelconque  eut  lieu  le  lendemain  de  la  Saint- Jean-Baptiste, 
le  25  juin  1612  3.  La  colonie  reprit  ainsi  un  calme  relatif, 
et  l'on  arriva  sans  encombre  au  mois  de  novembre.  L'hiver 
s'annonçait  rude  :  le  commerce  avec  les  sauvages  était  en 
souffrance,  il  ne  restait  plus  de  vivres  à  Port-Royal,  rien 
ne  venait  de  France.  L'inquiétude  se  trahissait  sur  tous  les 
visages. 

1.  Le  P.  Biard,  dans  ses  deux  lettres  du  31  janvier,  écrites  l'une 
au  R.  P.  Général,  l'autre  au  R.  P.  Provincial,  se  contente  d'annoncer 
l'arrivée  à  Port-Royal  du  F.  du  Thet,  les  deux  lettres  étant  déjà 
faites.  Il  ajoute,  en  effet,  en  post-scriptum  :  «  Cependant  que  j'es- 
crivais  ces  lettres,  le  navire  que  l'on  a  envoyé  pour  notre  secours 
est,  Dieu  merci,  arrivé  sain  et  sauf,  et  dans  iceluy  nostre  Frère  Gil- 
bert du  Thet.  »  (Lettre  au  R.  P.  Provincial,  imprimée  par  le 
P.  Carayon,  document  XII,  p.  44.) 

2.  Annuse  litterœ  S.  J.,  an.  1612. 

3.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXI.  — Litterœ  annuse  S.  J., 
an.  1612. 


—  61  — 

Les  missionnaires,  avaient  reçu,  au  mois  de  janvier, 
pour  leur  usage  particulier,  quatorze  barils  de  froment, 
encore  intacts1.  La  charité  leur  dicta  le  devoir  à  remplir: 
ils  en  donnèrent  douze  au  gouverneur,  tout  en  prévoyant 
que  les  deux  autres  leur  suffiraient  à  peine  pour  deux  mois2. 
Mais  ils  avaient  leurs  bras  comme  dernière  ressource,  et, 
pour  ne  pas  être  surpris  par  la  faim,  ils  prirent  leurs  pré- 
cautions. 

Le  P.  Massé,  homme  à  tout  faire,  disait-on,  au  besoin 
bon  scieur  d'ais,  bon  calfeutreur  et  bon  architecte 3,  se  mit 
à  construire  une  chaloupe  avec  l'aide  de  son  domestique. 
Il  n'en  restait  pas  une  seule  à  Port-Royal.  Assis  autour 
d'un  grand  feu,  les  colons  le  regardaient  faire  un  peu  mali- 
cieusement. Bientôt,  au  grand  étonnement  des  railleurs,  la 
gaillarde  chaloupe  fut  dans  V  eau,  équippée,  parée*.  Les  Pères 
allèrent  à  la  recherche  de  glands,  de  racines  et  de  pois- 
sons, et  l'hiver  se  passa  ainsi  à  lutter  pour  la  vie  et  à  tra- 
vailler pour  les  âmes. 

Pendant  ce  temps,  que  devenait  le  baron  de  Poutrincourt  ? 
Port-Royal  était  à  bout  de  ressources  et  d'expédients  : 
Pourquoi  n'envoyait-il  pas  de  France  de  nouvelles  provi- 
sions? Chaque  jour  les  colons  au  désespoir  montaient  sur 
la  dune,  et  du  regard  cherchaient  au  loin  sur  la  vaste  mer 
le  navire  qui  devait  ravitailler  la  colonie  au  mois  d'octobre, 
et  le  mois  de  février  1613  touchait  à  sa  fin.  Hélas  !  le  baron 
subissait  le  contre-coup  des  fatales  dissensions  qui  venaient 
d'éclater,  en  Acadie,  entre  le  pouvoir  civil  et  le  pouvoir 
spirituel. 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXII.  —  Annuœ  litterœ  S.  J., 
an.  1612. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid. 

4.  Ibid. 


—  62  — 

Le  F.  Gilbert  du  Thet  avait  rendu  compte  de  son  mandat 
à  Mmc  de  Guercheville.  Gomme  le  devoir  de  sa  charge  le 
lui  commandait,  il  raconta  tous  les  faits  dont  il  avait  été 
le  témoin  attristé,  depuis  son  départ  de  Dieppe  pour  Port- 
Royal  jusqu'à  son  retour  à  Paris,  huit  mois  après. 

Ce  récit  n'encouragea  pas  les  généreuses  libéralités  de  la 
marquise.  Evidemment,  l'administration  de  la  colonie  ne 
répondait  ni  à  ses  idées,  ni  à  son  zèle,  ni  à  ses  espérances. 
Ses  propres  intérêts  ne  lui  semblaient  pas  en  sûreté  entre 
les  mains  des  Poutrincourt  et  de  leur  agent,  Simon  ;  ces 
messieurs,  n'ayant  pas  le  moyen  de  fournir  de  vivres  les 
magasins  de  Port-Royal,  recouraient  par  nécessité  à  la  vieille 
marquise;  ce  joug  néanmoins  leur  était  odieux,  parce  qu'ils 
s'imaginaient  que  chaque  don  nouveau  leur  créait  une  obli- 
gation nouvelle  envers  les  Jésuites.  On  voyait,  à  leur  façon 
d'agir,  que,  le  jour  où  ils  pourraient  se  passer  de  Mme  de  Guer- 
cheville, ce  même  jour  ils  se  débarrasseraient  des  Jésuites. 
En  outre,  le  ministère  de  ces  derniers,  loin  d'être  secondé, 
rencontrait  de  vives  oppositions.  Enfin,  il  résultait  d'un 
ensemble  de  faits  que  les  chefs  de  la  colonie  acadienne 
avaient  en  vue  non  la  conversion  des  Indiens,  mais  leur 
intérêt  personnel,  et  que  l'entreprise  de  Port-Royal  n'était, 
sous  le  masque  de  la  religion,  qu'une  spéculation  commer- 
ciale 1 . 

Ces  considérations  étaient  de  nature  à  faire  réfléchir 
Mme  de  Guercheville.  Fallait-il  soutenir  plus  longtemps  la 
colonie  de  Port-Royal?  Devait-elle  en  fonder  une  autre, 
indépendante  de  la  première,  sur  les  terres  que  de  Monts 
lui  avait  rétrocédées?  Etait-il  préférable  de  renoncer  à  la 
conversion  des  sauvages  de  l'Acadie?  Elle  consulta  la  Reine- 


1.  Histoire  de  l'Acadie  française,  pp.  84  et  85.  —  Le  F.  du  Thet 
était  parti  de  Port-Royal  pour  la  France  le  17  juin  1612. 


—  63  — 

mère,  le  duc  de  Liancourt,  des  personnages  influents;  etr 
tout  bien  examiné,  elle  décida  la  création  d'un  autre  établis- 
sement, où  l'apostolat  des  missionnaires  pût  se  mouvoir  et 
s'épanouir  en  toute  liberté.  Une  charte,  signée  de  la  Reine, 
accorda  par  la  même  occasion  aux  Jésuites  de  Port-Royal 
l'autorisation  de  quitter  ce  poste  sans  la  permission  du  gou- 
verneur, et  de  s'établir  où  bon  leur  semblerait1. 

Cette  entreprise,  on  ne  peut  le  nier,  était  un  peu  osée, 
un  peu  précipitée.  Ghamplain  écrit  qu'elle  se  fit  sans  fonde- 
ment 2.  Le  P.  d'Orléans  trouve  qu'on  laissait  la  marquise 
un  peu  trop  faire3.  Quelle  tempête  de  récriminations  et  de 
ressentiments  n'allait  pas  soulever  cette  décision  contre  les 
Jésuites,  qu'on  accuserait,  bien  entendu,  de  l'avoir 
provoquée!  Ne  dirait-on  pas  que  la  nouvelle  colonie  était 
fondée  pour  entraîner  la  ruine  de  Port-Royal,  et  peut-être 
aussi  de  Québec,  où  Ghamplain  s'établissait  alors  pénible- 
ment au  prix  des  plus  lourds  sacrifices  ?  Les  Français,  engagés 
dans  la  traite  des  pelleteries  et  la  pêche  des  morues,  ne 
prêteraient-ils  pas  à  la  remuante  marquise,  toute  puissante 
à  la  cour,  l'intention  de  demander  à  brève  échéance  et 
d'obtenir  à  son  profit  le  monopole  exclusif  du  commerce 
concédé  autrefois  à  de  Monts? 

Mmo  de  Guercheville,  femme  de  résolution  et  d'exécution, 
ne  recule  devant  aucune  difficulté. 

Elle  prévient  Poutrincourt  de  n'avoir  plus  à  compter  sur 
elle,  elle  frète  à  Honfleur  un  navire4  de  cent  tonneaux,  elle 
l'approvisionne  de  toutes  choses  pour  plus  d'un  an,  elle 
n'oublie  ni  les  chevaux  pour  le  labour,  ni  les  chèvres  pour 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  parle  P.  Biard,  ch.  XXIII. 

2.  Les  voyages  de  la  Nouvelle-France,  1.  III,  ch.  I. 

3.  Lavie  du  P.  Pierre  Coton,  par  le  P.  Pierre  d'Orléans,  S,  J.  Paris, 
E.  Michallet,  1688,  1.  III. 

4.  Il  s'appelait  La  Fleur-de-Mai. 


—  64  — 

le  laitage.  La  reine  donne  quatre  tentes  ou  pavillons  du 
roi,  avec  quelques  munitions  de  guerre,  des  armes,  de  la 
poudre.  En  dehors  de  l'équipage,  trente  personnes,  y 
compris  deux  Jésuites,  le  P.  Jacques  Quentin  et  le  F.  Gil- 
bert du  Thet1  font  partie  de  l'expédition.  A  la  tête,  la  mar- 
quise met  un  de  ses  favoris,  le  capitaine  de  La  Saussaye, 
homme  de  mérite  peut-être,  agronome  honnête  et  pacifique, 
mais  colonisateur  dépourvu  de  prévoyance,  de  sang-froid 
et  d'énergie.  Il  eût  mieux  fait  à  la  tête  d'une  exploitation 
agricole.  Les  chefs  de  l'équipage  sont  le  capitaine  Flory,  le 
lieutenant  Lamotte  et  Ronferé2. 

Le  navire  met  à  la  voile  le  12  mars  1613,  et,  vers  la  fin 
de  mai,  il  jette  l'ancre  à  Port-Royal.  Tout  le  monde  est 
absent,  excepté  les  deux  Jésuites,  leur  serviteur,  l'apothi- 
caire Hébert  et  un  autre  Français.  Hébert  remplaçait  Bien- 
court.  La  Saussaye  lui  présente  les  lettres  de  la  Reine,  il 
embarque  les  deux  Pères  et  leur  domestique,  et  il  se  dirige 
vers  une  île  voisine  du  continent,  l'île  des  Monts-Déserts, 
située  à  l'entrée  de  la  rivière  de  Pentagoet3.  Cette  rivière 
traversait  le  pays  des  Etchemins,  alliés  et  voisins  des  Sou- 
riquois.  De  là,  le  zèle  des  missionnaires  pouvait  facilement 
s'étendre  à  ces  deux  tribus  et  à  celle  des  Abénakis. 

L'endroit  semble  favorable,  on  y  plante  la  croix,  on  le 
nomme  Saint-Sauveur  et  l'on  s'y  établit 4. 

1.  Moreau,  dans  Y  Histoire  de  VAcadie  française,  p.  87,  fait  à  tort, 
de  ce  coadjuteur  ou  frère  lai,  un  père  Jésuite  et  un  prêtre.  Il  n'est  pas 
mieux  inspiré  quand  il  dit  :  <(  Le  P.  Gilbert  du  Thet  avait  la  direction 
(de  l'expédition),  comme  supérieur  de  la  mission.  »  En  général,  cet 
auteur  met  souvent  à  côté,  lorsqu'il  parle  de  la  Compagnie  de  Jésus, 
qu'il  ne  connaît  pas. 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XXIII  ;  — His 
foire  de  VAcadie  française,  pp.  87  et  suiv.  ;  —  Histoire  de  la  Colonie 
française,  p.  1 15. 

3.  Ibid. 

4„  Ibid.,  et  ch.  XXIV  de  la  Relation  du  P.  Biard. 


—  65  — 

La  prudence  la  plus  élémentaire  conseillait  de  s'entourer 
immédiatement  de  remparts  et  de  se  fortifier,  afin  de  parer 
à  toute  éventualité  d'attaque.  C'était  l'avis  des  principaux 
colons  *. 

La  Saussaye  ne  pensait  qu'à  l'agriculture.  Dès  l'arrivée, 
il  emploie  tous  les  ouvriers  à  cultiver  la  terre.  Les  quatre 
pavillons  militaires  de  la  Reine  servaient  d'abri2. 

Quant  aux  Pères,  ils  se  mettent  tout  de  suite  en  relation 
avec  les  sauvages.  Ils  vont  visiter,  à  trois  lieues  de  là,  leur 
Sagamo,  Asticou;  et,  au  retour,  le  P.  Biard  guérit  subite- 
ment un  jeune  enfant  mourant,  en  versant  sur  sa  tête  l'eau 
baptismale3. 

«  Nous  dressions,  dit  ce  même  Père,  une  nouvelle  peu- 
plade fort  commode  ;  c'était  notre  automne,  notre  temps 
des  fruits  ;  et  voilà  que,  sur  ce  point,  l'envieux  de  tout  bien, 
et  principalement  du  salut  humain,  est  venu  de  malice 
mettre  le  feu  à  nos  travaux  et  nous  emporter  hors  du 
champ  4.   » 

Sept  ans  avant  la  fondation  de  Saint-Sauveur,  une  petite 
flotte  de  trois  navires,  commandée  parle  capitaine  Newport, 
avait  amené  aux  bords  de  la  rivière  Saint- Jacques,  dans  la 
Virginie,  les  premiers  éléments  de  la  colonisation  anglaise 
sur  le  nouveau  continent.  La  flotte  portait  cinq  cents 
hommes,  parmi  lesquels  douze  laboureurs  et  quelques 
ouvriers.  L'ensemble  des  colons,  à  quelques  exceptions  près, 
se  composait  de  gentilshommes  ruinés,  de  piliers  de  tavernes 
et  de  mauvais  lieux,  de  commerçants  faillis 5.  Les  émigrants, 

1.  Relation  du  P.  Biard,  ch.  XXIV. 

2.  Relation  de  la   Nouvelle-France,  ch.    XXIV;  —  Annuœ  litteras 
S.  J.,  an.  1612. 

3.  Ibid. 

4.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXXIV. 

5.  Parkman,  Francis,  Pioneers  of  France  in  the  New  World.  Bos- 
ton, Littlc,  Brown  and  Co.  1871,  ch.  VII. 

Jés.  et  Nouu-Fr.  —  T.  I.  9 


-  66  — 

qui  allèrent  les  rejoindre  quelques  années  plus  tard  ne 
valaient  guère  mieux  :  c'étaient  des  individus  aux  mœurs 
relâchées,  qui  avaient  fui  de  chez  eux  pour  échapper  à  leur 
mauvaise  étoile,  des  banqueroutiers,  des  gentlemen  sans  sou 
ni  maille,  des  libertins  roués,  des  gens  plus  propres  à  cor- 
rompre quà  fonder  une  république 4.  Ils  venaient  tous 
chercher  fortune  à  la  Virginie,  et  ils  s'établirent  définitive- 
ment, après  diverses  péripéties,  dans  la  presqu'île  de 
Jamestown. 

Avant  de  quitter  l'Angleterre,  ces  aventuriers,  grâce  à  la 
grande  influence  de  leurs  chefs,  hommes  de  tête  et  d'ini- 
tiative, avaient  reçu  de  la  Couronne,  le  10  avril  1606,  une 
charte,  la  première  charte  coloniale,  qui  autorisait  les 
Anglais  à  prendre  possession  de  l'Amérique.  Elle  fut  modi- 
fiée, trois  ans  après,  par  une  seconde  charte,  qui  conférait 
à  une  corporation  de  marchands  la  nomination  d'un  gou- 
verneur de  la  Virginie  avec  une  autorité  sans  contrôle  sur 
les  colons2. 

A  l'époque  où  nous  sommes  arrivés,  le  gouverneur 
s'appelait  Thomas  Dale,  vaillant  soldat,  énergique,  expéri- 
menté, mais  grossier,  de  sentiments  peu  délicats,  suffisant 
comme  un  parvenu,  d'une  violence  inouïe.  Henri  IV,  dont 
il  fut  longtemps  le  soldat  et  le  pensionnaire,  avait  fait  sa 
fortune. 

En  qualité  d'anglais,  Dale  revendiquait  pour  lui  et  pour 
les  siens  tout  le  continent  américain  jusqu'au  quarante- 
cinquième  degré  de  latitude  septentrionale.  Les  postes 
français  du  Canada  n'étaient  à  ses  yeux  qu'un  empiétement 
sur  les  droits  de  la  couronne  d'Angleterre.  Soldat  de  for- 
tune, il  se  figurait  sans  doute  que  les  questions  de  droit  se 
tranchent  avec  l'épée;  aussi  ne  prenait-il  même  pas  la  peine 

1.  Bancroft,  George,  History  of  the  United  States,  vol.  I,  chap.  V. 

2.  Bancroft,  George,  History  of  the  United  States,  ibid. 


—  67  — 

d'examiner  la  charte  royale  du  10  avril  1606.  Elle  portait 
cependant  cette  clause  :  Nous  leur  donnons  toutes  les  terres 
jusqu'au  45e  degré,  lesquelles  ne  sont  pas  actuellement 
possédées  par  aucun  prince  chrestien{.  Or,  à  la  date  des 
lettres  patentes  délivrées  par  Jacques  Ier,  la  France  possé- 
dait réellement  ces  terres  jusqu'au  39e  degré  au  moins  ;  les 
voyages  de  Champlain  en  font  foi,  et  de  plus  l'autorité  de 
fait,  avec  le  titre  de  lieutenant  de  sa  Majesté  très  chrétienne, 
exercée  par  de  Monts  sur  toutes  les  terres  du  Canada. 
Saint-Sauveur  et  la  péninsule  acadienne  se  trouvaient  dans 
les  limites  de  ce  territoire. 

A  Jamestown,  où  résidait  le  Gouverneur  anglais,  était 
arrivé  depuis  peu  un  capitaine  de  navire  marchand,  Samuel 
Argall,  jeune  homme  aux  passions  brutales  et  à  V humeur 
violente 2.  Il  portait  en  lui  ce  mélange  de  force,  d'auda- 
cieuse habileté  et  de  vices,  dont  le  xvne  siècle  fournit  de  si 
fréquents  exemples.  Il  était  par  dessus  tout  dépourvu  de 
scrupule.  Fourrageant  vers  le  mois  de  mars  1613,  à  la  tête 
d'une  poignée  de  colons,  sur  les  terres  du  prince  indien, 
Powhatan,  il  remarqua  sa  jeune  fille,  Pocahontas,  princesse 
d'une  grande  beauté  et  d'une  intelligence  incomparable.  Sa 
tenue  modeste  et  digne,  sa  physionomie  aux  traits  fins 
et  distingués  contrastaient  singulièrement  avec  tout  ce  qui 
se  voyait  de  mieux  dans  la  tribu  parmi  les  jeunes  filles  de 
son  âge.  A  l'âge  de  douze  ans,  en  1607,  elle  avait  sauvé  de 
la  mort  John  Smith  par  ses  larmes  et  ses  supplications  ;  elle 
avait  ensuite  déterminé  son  père  à  se  lier  d'amitié  avec  les 
Anglais  de  Jamestown. 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXXVI.  Le  P.  Biard  donne 
la  date  de  1607  aux  lettres  patentes  de  Jacques  I.  Il  se  trompe  :  voir 
Bancroft,  vol.  I,  ch.  VII;  —  Hazard,  I,  pp.  51-58  ;  —  Stith,  Appen- 
dix,  pp.  1-8  ;  —  Hening,  I,  pp.  57-66. 

2.  Bancroft,  George,  History  of  the  United  States,  vol.  I,  ch.  V. 


—  68  — 

Il  semble  que  cette  généreuse  intervention  méritât 
quelques  égards.  Argall,  au  mépris  de  toutes  les  lois  et  de 
toutes  les  convenances,  enleva  la  jeune  Pocahontas  et 
demanda  à  son  père  de  payer  sa  rançon.  Powhatan  indigné 
répondit  par  une  déclaration  de  guerre1. 

On  pouvait  tout  attendre  et  tout  craindre  de  Samuel 
Argall  :  il  était  prêt  à  toutes  les  besognes. 

Au  mois  de  juin  de  l'année  1613,  il  part  de  Jamestown 
sur  un  vaisseau  de  cent  trente  tonnes,  armé  de  14  canons 
et  portant  soixante  hommes,  et  il  cingle  vers  les  îles  de 
Pencoït  :  il  allait  à  la  pêche  de  la  morue.  Les  brumes,  les 
courants  et  le  mauvais  temps  le  jettent  vers  le  Nord,  à  une 
faible  distance  des  Monts-Déserts.  Là,  les  sauvages,  croyant 
parler  à  un  Français,  lui  apprennent  l'établissement  à 
Saint-Sauveur  de  la  nouvelle  colonie.  Argall  manquait  de 
vivres  ;  ses  hommes,  déguenillés,  avaient  plus  l'air  de  men- 
diants que  de  marins.  Le  premier  espérait  trouver  chez  les 
Français  des  provisions  et  de  l'argent;  les  autres,  des  vête- 
ments2. 

Le  capitaine  se  fait  conduire  par  un  sauvage  à  Saint- 
Sauveur. 

Les  Français,  débarqués  depuis  quelques  jours,  ne  pou- 
vaient s'attendre  à  une  attaque  sur  leur  propre  terri- 
toire, en  pleine  paix,  de  la  part  des  Anglais.  Le 
vaisseau  qui  les  avait  conduits  n'était  pas  encore  reparti 
pour  Honfleur.  La  Saussaye  explorait  les  environs,  les 
colons  travaillaient  aux  champs,  les  Jésuites  élevaient  une 
petite  chapelle,  et  l'équipage,  reposé  des  fatigues  de  la 
traversée,  se  préparait  au  retour. 

Voici  que  tout   à  coup  on  aperçoit  au  loin  un  navire 

i .  Parkman,   Francis,   Pioneers  of    France,    ibid  ;    —    Bancroft, 
George,  History  of  the  United  States,  ibid. 
2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXV. 


—  69  — 

venant  plus  vite  qiïun  dard,  ayant  le  vent  à  souhait,  trois 
trompettes  et  deux  tambours  faisant  rage  de  sonner1. 
Flory,  Lamotte,  le  F.  du  Thet  et  sept  braves  marins 
montent  sur  le  vaisseau  français.  L'épouvante  est  grande, 
le  désordre  extrême.  Le  pilote  suivi  de  plusieurs  matelots 
prend  une  chaloupe  et  disparaît  derrière  un  îlot  pour  bien 
se  rendre  compte  de  la  situation2. 

Tout  cela  est  l'affaire  de  cpielques  minutes.  Les  Anglais 
sont  à  une  portée  de  fusil.  Ils  ouvrent  un  feu  nourri  de 
mousqueterie.  En  l'absence  du  canonier,  le  F.  du  Thet  sai- 
sit la  mèche  et  répond  à  l'ennemi.  Au  même  instant  il 
tombe  mortellement  blessé  d'une  balle,  et,  le  lendemain,  il 
expire  entre  les  bras  du  P.  Biard3. 

Argall  s'empare  du  vaisseau  français  et  des  quatre 
tentes.  Fleury  et  Lamotte  sont  blessés  en  se  défendant  ;  Le 
Moine  et  Neveu  se  noient4  ;  leurs  compagnons  et  les  trois 
Jésuites  sont  faits  prisonniers5. 

Par  malheur,  La  Saussaye  n'est  pas  là.  Argall  force  ses 
malles,  prend  la  commission  sur  laquelle  repose  l'existence 
légale  de  la  colonie,  puis  les  referme  avec  soin6. 

Le  commandant  de  la  colonie  ne  reparaît  que  le  lende- 
main. S'était-il  caché  dans  les  bois,  comme  le  laisse  suppo- 
ser la  Relation  du  P.  Biard?  Ignorait-il  ce  qui  se  passait  à 
Saint-Sauveur?  Quoi  qu'il  en  soit,  le  rusé  Anglais,  qui  ne 
veut  pas  avoir  l'air  d'agir  en  pirate,  le  reçoit  avec  la  plus 
grande  courtoisie.  «  Vous  avez  sans  doute,  lui  dit-il,  la 
commission   du  roi  de   France,  qui  vous  autorise   à  vous 


1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXV. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid.,  ch.  XXVI. 

4.  Ibid.,  ch.  XXV. 

5.  Ibid.,  ch.  XXVI. 

6.  Ibid. 


—  70  — 

établir  dans  ce  pays  du  roi  d'Angleterre,  mon  maître?  » 
La  Saussaye  ouvre  ses  malles.  Tous  ses  papiers  avaient 
disparu. 

«  Comment?  reprend  Argall  en  changeant  de  ton,  vous 
ne  pouvez  produire  de  charte  royale?  Allez!  vous  êtes 
des  forbans  et  des  pirates;  vous  méritez  la  mort.  »  Saint- 
Sauveur  est  aussitôt  livré  au  pillage.  Provisions,  muni- 
tions, meubles,  vêtements,  tout  est  volé  et  transporté  sur 
les  vaisseaux  anglais1. 

Le  protestant  Parkman  traite  de  coquinerie2  la  conduite 
d'Argall.  Le  mot  est  heureusement  choisi. 

On  lira  peut-être  avec  incrédulité  ces  quatre  lignes  de 
la  Relation  latine  du  P.  Biard  :  «  Les  Anglais  qui  avaient 
commencé  leur  attentat  par  une  criante  injustice, semblaient 
vouloir  le  couvrir  par  une  plus  grande  iniquité,  afin  d'en 
effacer  le  souvenir.  Il  fallait  au  plus  vite  prévenir  ce  crime 
et  arracher  les  prisonniers  à  la  mort 3.  » 

Les  trois  missionnaires  vont  trouver  Argall  :  «  Nous 
sommes  Jésuites,  lui  disent-ils  ;  nous  sommes  venus  ici 
pour  convertir  les  sauvages.  »  Puis  avec  un  zèle  tout  apos- 
tolique, ils  lui  rappellent  que  la  fortune  de  ce  monde  est 
changeante,  qu'il  faut  prendre  garde  de  se  laisser  enivrer 
par  le  succès,  que  les  lois  de  l'humanité  nous  ordonnent 
de  traiter  les  étrangers  comme  nous  voudrions  être  traités 
nous-mêmes.  Ils  lui  demandent  de  renvoyer  en  France  les 
prisonniers4.  Argall  savait  dissimuler  :  «  Je  m'étonne, 
répond-il    avec    une    douceur   affectée,    que   vous    autres, 

1.  Les  voyages  de  la  Nouvelle-France, par  Champlain,  1,  III,  ch.  I. 
—  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  XXVI.  — 
Annuœ  litterœ  S.  J,T  an.  1612. 

2.  Parkman,  Francis,  Pioneers  of  France,  ch.  VII. 

3.  Litterœ  annuœ  S.  J.,  an  1612. 

4.  Litterœ  annuœ  S.J.,  an.  1612;  —  Relation  de  la  Nouvelle-France, 
ch.  XXVI. 


—  71  — 

Jésuites,  dont  on  connaît  la  prudence  et  la  religion,  vous 
vous  trouviez  en  compagnie  de  forbans  et  de  déserteurs, 
de  gens  sans  aveu1.  »  Le  P.  Biard  n'eut  pas  de  peine  à 
prouver  que  ses  compagnons  étaient  des  hommes  de  bien, 
tous  recommandés  par  Sa  Majesté  très  chrétienne2.  Ne 
sachant  pas  alors  qu'on  avait  dérobé  la  commission  du  capi- 
taine La  Saussaye,  il  affirme  qu'elle  lui  a  été  remise  et 
regrette  qu'elle  n'ait  pas  été  conservée.  Argall  lui  répond  : 
«  Vous  avez  eu  tort  de  perdre  vos  lettres  ;  néanmoins,  je 
traiterai  de  votre  retour  en  France  avec  votre  comman- 
dant3. » 

L'officier  anglais  avait  obtenu  ce  qu'il  désirait,  des 
vivres  et  des  vêtements  ;  en  outre,  il  était  assuré  de  faire 
approuver  par  le  Gouverneur  de  la  Virginie  son  coup  de 
main  contre  Saint-Sauveur.  Il  était  donc  maintenant  de  son 
intérêt  d'éviter  tout  acte  de  violence  ou  de  brutalité,  qui 
pût  le  faire  passer  pour  pirate  aux  yeux  des  nations 
civilisées  ;  son  honneur  et  son  intérêt  lui  commandaient  de 
se  montrer  clément.  C'est  dans  ce  but  qu'il  fait  semblant 
de  s'apaiser,  sur  les  représentations  des  Jésuites4.  Selon  sa 
promesse,  il  s'entend  avec  La  Saussaye,  et  aussitôt  il 
entasse  dans  une  chaloupe  une  quinzaine  de  prisonniers, 
parmi  lesquels  le  commandant  français,  le  P.  Massé  et 
deux  mariniers  qui  ri  avaient  ny  carte  ny  connaissance  des 
lieux'0,  et  il  les  abandonne  aux  hasards  de  la  mer.  Peut-être 
espérait-il  que  ces  témoins  accusateurs  de  sa  conduite  dis- 
paraîtraient d'une  manière  ou  d'une  autre,  brisés  par  la 
fatigue,   réduits  par  la  faim  ou  emportés  par  les  vagues. 

4.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXVI. 

2.  Ibid. 

3.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXVI. 

4.  Cours  d'histoire  du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I,  ch.  V. 

5.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXVII. 


—  72  — 

Mais  le  pilote  et  les  matelots,  que  nous  avons  vus  se  cacher 
derrière  un  îlot,  veillaient  à  peu  de  distance  du  port, 
déguisés  en  sauvages,  épiant  les  moindres  démarches  des 
Anglais.  Une  nuit,  l'un  d'eux  était  même  venu  trouver  le 
P.  Biard  pour  le  supplier  de  les  suivre  avec  les  Pères 
Massé  et  Quentin  :  «  Quand  tous  les  colons  seront  en 
sûreté,  répliqua  le  Jésuite,  je  penserai  à  vous  et  j'accepte- 
rai vos  offres1.  » 

Le  pilote  ayant  aperçu  la  chaloupe,  qui  allait  un  peu  à 
l'aventure  sur  les  flots,  rallie  l'embarcation,  y  monte,  la 
dirige,  et,  suivi  de  sa  barque  conduite  par  de  vigoureux 
matelots,  il  arrive  à  Port-Mouton,  d'où  les  navires  malouins 
les  ramènent  tous  en  France  2. 

Il  restait  à  Saint-Sauveur  quinze  Français,  y  compris 
Flory,  Lamotte  et  les  Pères  Biard  et  Quentin.  Argall  s'en- 
gage d'honneur  à  transporter  ces  deux  derniers  aux  îles  de 
Pencoït,  et  les  autres  en  Virginie,  puis  de  les  renvoyer  tous 
dans  leur  pays  par  des  bateaux  anglais  3. 

Les  deux  Jésuites  et  quatre  colons  montent  sur  le  bâti- 
ment capturé  aux  Français,  et  Turnel,  lieutenant  d' Argall, 
en  prend  le  commandement.  Les  autres  Français  s'em- 
barquent sur  le  vaisseau  d' Argall.  Au  lieu  de  s'arrêter  à 
Pencoït,  la  flotte  vogue  vers  la  Virginie4. 

On  aurait  pu  croire  que  le  gouverneur  de  Jamestown,  en 
souvenir  de  Henri  IV,  son  bienfaiteur,  traiterait  avec  égards 
les  prisonniers.  11  n'en  fut  rien  :  sa  conduite  fit  même  bénir 
la  mémoire  d'Argall.  Il  ne  parlait  que  de  les  pendre  tous; 
et  peut-être  l'eût-il  fait  sans  l'énergique  intervention  de  ce 
dernier  qui,  pour  les  sauver,  montra  la  commission  de  La 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXVI. 

2.  Annuœ  litterœ  S.  J.,  an.  d 612. 

3.  Ibid. 

4.  Ibid. 


—  73  — 

Saussaye.  Ce  fut  un  coup  de  théâtre;  car  les  Français 
ignoraient  qu'il  l'eût  volée,  et  le  Gouverneur  ne  s'attendait 
pas  à  la  production  de  cette  pièce  accusatrice.  Il  craignit, 
en  passant  outre,  de  soulever  des  complications  graves 
entre  l'Angleterre  et  la  France,  et,  afin  de  mettre  sa  res- 
ponsabilité à  l'abri,  il  réunit  son  Conseil.  Le  Conseil 
décida  la  destruction  de  tous  les  établissements  français  en 
Acadie1. 

Argall  part  avec  trois  vaisseaux,  au  nombre  desquels 
celui  de  La  Saussaye,  commandé  par  Turnel.  Les  Jésuites 
étaient  montés  sur  ce  dernier  bâtiment  ;  on  les  emmenait, 
dans  l'espoir  qu'ils  serviraient  de  guides. 

Le  lieutenant  Turnel  n'avait  ni  l'énergie  sauvage,  ni  la 
ruse  peu  scrupuleuse,  ni  l'instinct  de  piraterie  d' Argall. 
Prudent,  avisé,  fort  habile,  ses  conseils  étaient  marqués  au 
coin  de  la  sagesse  :  ses  chefs  l'estimaient  et  l'écoutaient. 
Esprit  cultivé,  il  avait  beaucoup  lu  et  beaucoup  vu  :  il  par- 
lait le  latin,  le  grec,  le  français,  d'autres  langues  encore2.  On 
aimait  sa  compagnie,  on  le  consultait  volontiers.  Lui-même 
recherchait  avec  plaisir  les  hommes  instruits  et  de  bon 
ton.  En  le  fréquentant,  on  s'apercevait  vite  que  le  besoin 
seul  l'avait  jeté  dans  sa  vie  d'aventure.  Susceptible  du 
reste  et  dévoré  d'ambition,  il  voulait  être  flatté,  il  tenait  à 
l'estime  de  ses  supérieurs,  il  voyait  avec  une  intime  satis- 
faction ses  avis  et  ses  conseils  grandement  appréciés. 

Le  P.  Biard  lui  plut  :  il  trouvait  dans  ce  religieux  beau- 
coup de  savoir  et  de  droiture,  un  cœur  généreux.  Il  en  vint 
à  causer  souvent  avec  lui,  à  deviser  de  choses  et  d'autres. 
Et,  tout  en  s'entretenant,  on  arriva  à  Saint-Sauveur. 

Là,  Argall  somme  lé  P.  Biard  de  le  conduire  à  l'île  de 


1.  Anniide  litterse  S.  J.,  et  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXVIII. 

2.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXX. 


—  74  — 

Sainte-Croix.  Le  Père  refuse.  Argall  insiste  avec  violence , 
mais  sans  plus  de  succès.  Puisa  force  de  rôder  tant  en  haut 
quen  bas1,  il  finit  par  découvrir  lui-même  l'établissement, 
qu'il  détruit  dé  fond  en  comble. 

De  Sainte-Croix  il  se  dirige  sur  Port-Royal.  Sachant 
qu'il  n'obtiendrait  aucun  renseignement  de  l'incorruptible 
missionnaire,  il  avait  pris  un  sauvage  pour  lui  montrer  le 
chemin2.  Turnel  n'approuvait  pas  cette  expédition,  et  il 
s'efforça  d'en  détourner  son  capitaine  :  «  L'entrée  du  port 
est  très  dangereuse,  lui  dit-il,  et  la  saison  est  avancée;  en 
outre,  vous  ne  trouverez  rien  à  Port-Royal  :  les  Français 
y  vivent  dans  la  plus  grande  misère.  »  Turnel  tenait  tous 
ces  renseignements  du  P.  Biard.  Le  capitaine,  si  déférant 
d'»rdinaire  aux  avis  de  son  lieutenant,  ne  jugea  pas  à 
propos  de  les  suivre  cette  fois.  Il  franchit  sans  difficulté 
l'entrée  du  port,  et  arrive  à  l'établissement,  où  il  ne  trouve 
personne3.  Les  magasins  étaient  garnis;  chevaux,  bœufs, 
vaches,  moutons,  erraient  dans  les  enclos  environnants.  Le 
baron  de  Poutrincourt  venait  de  ravitailler  la  colonie,  ce 
que  le  P.  Biard  ignorait.  Il  ne  croyait  pas  non  plus  que 
tous  les  colons  fussent  absents  4. 

Les  Anglais  pillent  les  maisons,  dévalisent  les  magasins, 
enlèvent  tous  les  bestiaux.  L'incendie  achève  l'œuvre  de 
pillage  et  de  dévastation  5. 

Argall  lève  l'ancre,  satisfait  de  n'avoir  pas  suivi  les 
conseils  de  Turnel.  Turnel,  de  son  côté,  mécontent  de  voir 
sa  réputation  de  sagesse  compromise  et  son  crédit  diminué, 
convaincu  aussi  d'avoir  été  trompé  par  le  P.  Biard,  éclate 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXX. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid. 

4.  Ibid.,  et  Annuœ  litterse  S.  J.,an.  1612. 
b.  Ibid. 


-  75  — 

contre  celui-ci  en  reproches  et  en  paroles  de  vengeance.  Un 
incident  des  plus  désagréables  vient  encore  accroître  ses 
sentiments  de  rancune  et  d'animosité1. 

Au  moment  où  les  Anglais  se  retirent,  voici  que  des 
Français  arrivent,  attirés  par  le  bruit.  Il  s'élève  aussitôt 
entre  les  deux  nations  un  échange  d'imprécations  et  de 
menaces,  de  malédictions  et  d'injures.  Les  Anglais,  armés 
et  plus  nombreux,  allaient  se  précipiter  sur  les  malheureux 
colons,  quand  le  P.  Biard  intervient  et  les  arrête.  Cet  acte 
de  dévouement  et  de  patriotisme  pouvait  lui  coûter  cher. 
Les  Français,  en  l'apercevant,  se  figurent  qu'il  a  conduit 
l'ennemi  à  Port-Royal;  tous  demandent  qu'on  lui  livre  le 
traître  ;  un  d'eux  crie  à  tue-tête  qu'il  faut  le  massacrer  ;  un 
autre,  introduit  auprès  d'Argall,  accuse  le  Jésuite  d'être 
Espagnol,  d'avoir  commis  en  France  les  crimes  les  plus 
odieux,  et  de  s'être  enfui  au  Canada  pour  échapper  aux 
châtiments  dus  à  ses  forfaits  2. 

La  situation  du  missionnaire  devenait  d'autant  plus  cri- 
tique que  le  capitaine  Argall  et  Turnel,  irrités  tous  deux 
contre  lui  pour  des  motifs  différents,  étaient  disposés  à 
accepter  sans  contrôle  toutes  les  accusations  et  toutes  les 
calomnies.  A  les  entendre,  le  P.  Biard  était  un  pendard 
abominable*.  «  On  délibéra  même,  écrit  celui-ci,  si  on  ne 
me  jetterait  pas  sur  le  rivage  et  si  on  ne  m'y  abandonnerait 
pas.  Mais  l'opinion  delà  majorité  l'emporta;  on  résolut  de 
me  ramener  en  Virginie,  et  là,  en  bonne  forme  et  selon  la 
loi,  de  me  restituer  au  gibet  auquel  j 'avais  échappé4.  » 

Argall  met  à  la  voile  le  9  novembre  1613.  Le  lendemain,, 
une  terrible  tempête  s'élève  et  disperse  les  trois  vaisseaux. 

4.  Relation  delà  Nouvelle-France,  ch.  XXX. 
.    2.  Ibid. 

3.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXX. 

4.  Lettre  du  P.  Biard  au  P.  Général  à  Rome.  Amiens,  14  mai  1614. 


—  76  — 

Celui  d'Argall  rentre  à  Jamestown,  après  avoir  couru  les 
plus  grands  dangers;  le  second  disparaît,  brisé  probable- 
ment contre  les  rochers,  et  le  troisième,  celui  de  Turnal, 
poussé  au  large  par  les  vents,  se  trouve,  après  quelques 
semaines  de  la  plus  rude  navigation,  en  face  des  Açores. 

Que  faire  ?  On  ne  pouvait  songer  à  revenir  sur  ses  pas  et 
à  regagner  la  Virginie  :  les  provisions  et  surtout  l'eau 
manquaient  ;  on  en  était  réduit  à  manger  les  chevaux 
enlevés  à  Port-Royal.  — -  Débarquer  aux  Açores  avec  les 
deux  Jésuites  à  bord,  n'était-ce  pas  imprudent?  Ces  îles 
appartenaient  aux  Portugais,  catholiques  ardents,  favorables 
aux  Jésuites,  hostiles  aux  protestants.  N'était-il  pas  à 
craindre  que  les  autorités  portugaises,  renseignées  par  les 
Pères  Biard  et  Quentin,  ne  missent  ces  religieux  en  liberté, 
et  ne  traitassent  les  Anglais  en  pirates  et  persécuteurs  de 
prêtres 1 ? 

Ces  pensées  tourmentaient  Turnel.  Il  fait  appeler  le 
P.  Biard.  «  Père  Biard,  lui  dit-il,  je  vois  bien  que  Dieu  est 
courroucé  contre  nous,  parce  que  nous  avons  fait  la  guerre 
avant  de  la  dénoncer,  ce  qui  est  contre  le  droit  des  gens. 
Mais  je  proteste  que  cela  s'est  fait  contre  mon  avis  et  contre 
mon  gré.  Je  ne  pouvais  rien  y  faire;  il  me  fallait  obéir.  Je 
le  répète  :  Dieu  est  courroucé  contre  nous,  pas  contre 
vous,  mais  à  votre  occasion,  car  vous  ne  faites  que  souf- 
frir. »  Turnel  s'arrête  :  évidemment  le  danger  avait  réveillé 
sa  conscience.  Il  écoute  la  réponse  du  P.  Biard;  puis, 
changeant  brusquement  de  sujet,  il  reprend  :  «  C'est  chose 
étrange  que  les  Français  de  Port-Royal  vous  accusent 
ainsi!  » —  «  Monsieur,  réplique  le  Père,  m'avez-vous  jamais 
ouï  médire  d'eux?  »  —  «  Jamais,  répond  le  capitaine  :  j'ai 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XXX.  —  Annuse  litterœ  S.  J., 
an.  1612.  —  Lettre  du  P.  Biard  au  R.  P.  Général  à  Rome.  Amiens, 
14  mai  1614. 


—  77  -- 

même  remarqué  que  lorsqu'on  disait  du  mal  d'eux  devant 
Argall,  vous  preniez  leur  défense.  »  —  «  Jugez,  d'après  cela, 
interrompt  le  missionnaire,  qui  a  Dieu  et  la  vérité  pour 
soi,  des  médisants  ou  des  charitables.  »  —  «  Je  vous  com- 
prends, P.  Biard  ;  mais  la  charité  ne  vous  a-t-elle  pas  fait 
mentir,  quand  vous  m'affirmiez  que  nous  ne  trouverions 
que  misère  à  Port-Royal?  »  —  «  Rappelez  vos  souvenirs, 
Monsieur  ;  je  vous  ai  dit  que  lorsque  j'y  étais,  je  n'y  ai  vu  et 
trouvé  que  misère.  »  —  «  Cela  serait  bon,  reprend  Turnel, 
si  vous  n'étiez  pas  Espagnol  ;  étant  Espagnol,  vous  désirez 
du  bien  aux  Français,  non  par  amour  pour  eux,  mais  par 
haine  des  Anglais  * .  » 

Pendant  ce  dialogue,  le  navire  marchait  et  l'on  appro- 
chait des  Açores.  Le  lieutenant  était  inquiet,  soucieux;  il 
craignait  d'être  dénoncé  aux  Portugais  par  le  prêtre  espa- 
gnol, et,  croyant  qu'il  ne  lui  restait  plus  qu'un  moyen  de 
sauver  sa  vie  et  celle  de  ses  compagnons,  il  lui  vient  la  pensée 
de  jeter  les  deux  Jésuites  à  la  mer2.  Le  P.  Biard  s'était 
trouvé  assez  souvent  en  face  de  la  mort  pour  l'envisager 
sans  frayeur  :  «  Pour  moi,  répond-il  à  Turnel,  quand 
celui-ci  lui  parle  de  son  projet,  le  plus  grand  malheur  de 
ma  mort,  ce  serait  d'être  pour  d'autres  l'occasion  d'un 
crime.  »  Pour  ne  pas  en  être  l'occasion,  il  prend  avec  le 
P.  Quentin,  sur  la  demande  du  lieutenant,  l'engagement 
de  rester  caché,  tant  que  le  bâtiment  sera  dans  la  rade 
de  Fayal3,île  de  l'Archipel  portugais  des  Açores. 

Le  navire  entre  dans  le  port  de  l'île  de  Fayal  vers  la  fin 
de  décembre,  et  y  séjourne  plus  de  trois  semaines.  Là,  les 
autorités   portugaises    le   fouillent  à  plusieurs  reprises   et 

1.  Litterœ  annuœ  S.  J.,  an.  1612  ;  —  Relation  de  la  Nouvelle-France, 
ch.  XXX. 

2.  Ibid. 

3.  Relation  de  la  Nouvelle-France ,  ch.  XXXI. 


—  78  — 

en  tous  sens,  sans  découvrir  les  deux  religieux 1 .  Aussi,  quand 
Turnel  se  remet  en  mer  au  mois  de  janvier  1614,  toutes 
ses  préventions  étaient  tombées.  Il  avait  vu  ses  prisonniers 
dans  les  situations  les  plus  diverses  et  les  plus  difficiles,  à 
Saint-Sauveur,  à  Port- Royal,  à  Jamestown,  à  Fayal  ;  et 
partout  il  avait  admiré  leur  calme,  leur  sang-froid,  leur 
charité,  la  dignité  de  leur  conduite  et  leur  loyauté.  Il 
n'avait  pas  trouvé  en  eux  le  portrait  détestable  que  la 
calomnie  en  fait.  S'il  ne  devint  pas  leur  panégyriste,  il  leur 
rendit  justice  2. 

N'ayant  pu,  faute  d'argent,  se  procurer  les  provisions 
nécessaires  pour  retourner  directement  en  Virginie,  il  se 
dirige  vers  l'Angleterre,  où  il  les  recommande  comme  per- 
sonnes irréprochables,  et  le  gouvernement  anglais  les  fait 
conduire  en  France  par  Douvres  et  Calais,  après  leur  avoir 
témoigné  les  plus  grands  égards 3. 

Ce  gouvernement  voulait-il  par  là  jeter  un  voile  sur  les 
iniques  procédés  du  gouverneur  de  la  Virginie,  sur  les 
actes  de  sauvage  piraterie  commis  par  les  Anglais  en  Aça- 
die  contre  les  Français?  Nous  ne  le  pensons  pas.  Nous 
croyons  plutôt  que,  satisfait  de  la  conduite  de  ses  agents 
dans  l'Amérique  du  Nord,  il  voulut  encore  se  donner  des 
airs  de  clémence  et  de  générosité  aux  yeux  de  l'Europe,  en 
renvoyant  dans  leur  patrie,  avec  grandes  marques  d'estime 
et  courtoisie,  deux  Jésuites,  dont  il  n'avait  que  faire  et 
dont  la  présence  en  Angleterre  pouvait  devenir  embarras- 
sante. 

Du  reste,  qu'avait-il  à  redouter  de  la  France?  Henri  IV 
n'était  plus.  Marie  de  Médicis  avait  donné  sa   confiance  à 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France ,  ch.  XXXI. 

2.  Ibid. 

3.  Ibid.,  ch.  XXXII. 


—  79  — 

un  Italien  obscur,  le  maréchal  d'Ancre  ;  elle  avait  éloigné 
des  affaires  le  duc  de  Sully  ;  elle  avait  formé  autour  d'elle 
un  conseil  d'hommes  nouveaux,  qui  prenaient  à  tâche  de 
marcher  dans  une  voie  opposée  à  celle  du  règne  précédent. 
Les  projets  de  Henri  IV  étaient  abandonnés.  Les  factions 
égoïstes  fermentaient  à  l'intérieur  du  royaume;  et  la  régente 
et  ses  conseillers  n'avaient  ni  le  génie  ni  la  force  néces- 
saires pour  réprimer  les  mécontents.  L'or,  répandu  à 
pleines  mains,  avait  épuisé  le  trésor,  sans  parvenir  à 
calmer  la  noblesse  turbulente.  Enfin,  pour  remédier,  si 
c'était  possible,  aux  tristes  maux  dont  souffrait  le  pays,  on 
avait  réuni,  en  1614,  les  Etats  généraux.  Dans  cette  situa- 
tion que  pouvait  faire  la  France  ?  Elle  avait  assez  de  ses  diffi- 
cultés intérieures,  et  n'avait  nulle  envie  de  s'en  créer  au 
dehors  ;  elle  semblait  même  ne  pas  comprendre,  au  milieu 
de  ses  embarras  de  toutes  sortes,  qu'elle  avait  son  honneur 
à  défendre  et  ses  intérêts  à  sauvegarder  au  Canada.  Elle 
fit  entendre  de  timides  protestations,  dont  il  ne  fut  pas  tenu 
compte;  seulement  Mme  de  Guercheville  rentra  en  posses- 
sion de  son  navire1  ;  La  Mothe,  Flory  et  les  autres  prison- 
niers français  revinrent  'de  la  Virginie2;  et  Charles  de 
Biencourt  put,  aussitôt  après  le  départ  des  Anglais  de 
Port-Royal,  rassembler  les  débris  de  son  naufrage  et 
empêcher,  grâce  à  sa  patience  et  à  son  industrie,  la  malheu- 
reuse colonie  de  sombrer  définitivement.  De  délai  en  délai, 
toutes  les  autres  satisfactions  demandées  parM.de  Biseaux, 
ambassadeur  de  France  à  Londres3,  tombèrent  dans  l'ou- 
bli; et  l'on  ne  parla  bientôt  plus  de  l'injuste  et  violente 
agression  d'Argall,  des  indignes  traitements  infligés  par 
les  pirates  anglais  aux  Français  de  l'Acadie. 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-Finance,  ch.  XXXII. 

2.  Ibid.,  ch.  XXXIII. 

3.  Ibid.,  ch.  XXXII. 


—  80  — 

Cependant,  une  nouvelle  épreuve  attendait  les  Jésuites  à 
leur  retour  en  France.  Ils  avaient  droit,  ce  semble,  au  res- 
pect de  leurs  ennemis,  du  moins  à  leur  justice,  après  ces 
trois  années  passées  en  Acadie  dans  l'exercice  de  l'aposto- 
lat, au  milieu  des  privations  et  des  dangers,  et,  plus  d'une 
fois,  en  face  de  la  mort.  Or,  ils  apprirent,  à  leur  arrivée, 
que  la  calomnie  s'était  attachée  à  leurs  pas  depuis  leur 
départ  de  Dieppe  et  qu'elle  n'avait  cessé  de  les  poursuivre 
partout,  comme  à  la  trace,  par  boys  et  rivières,  mer  et 
terres,  de  jour  et  de  nuit,  en  tous  leurs  voyages  et  demeures^. 
Elle  les  accusait  d'avoir  causé  tous  les  malheurs  de  la  colo- 
nie de  Port-Royal  et  d'y  avoir  conduit  les  Anglais  ;  d'avoir 
jeté  la  division  parmi  les  Français  ;  d'avoir  déterminé  la 
marquise  de  Guercheville  à  fonder  l'établissement  de 
Saint-Sauveur  au  détriment  de  celui  de  Port-Royal  ;  d'avoir 
contribué,  dans  un  but  personnel  et  intéressé,  à  la  ruine 
des  Poutrincourt  ;  enfin,  d'avoir  compromis  les  intérêts  de 
la  Religion  et  ceux  de  la  Couronne  de  France.  Un  écrivain, 
dont  nous  avons  déjà  parlé,  s'était  fait  l'écho  d'une  partie 
de  ces  calomnies.  Ami  des  Poutrincourt,  ennemi  des 
Jésuites,  Marc  Lescarbot  ne  sut  pas  ou  ne  voulut  pas  faire 
taire  ses  préférences  et  ses  sympathies.  Il  n'avait  pas 
reparu  au  Canada  depuis  1607;  mais  il  épousa  toutes  les 
haines  des  Calvinistes  Dieppois  contre  les  prêtres  de  la 
Compagnie  de  Jésus  ;  il  prêta  avec  plaisir  l'oreille  à  tous  les 
racontars  et  à  toutes  les  inventions  calomnieuses  de  ses  amis 
de  l' Acadie  ;  et  dans  la  Relation  dernière  de  son  Histoire  de  la 
Nouvelle-France,  il  n'eut  qu'un  seul  but,  servir  la  cause  de 
Poutrincourt  et  de  de  Monts2,  et  faire  retomber  sur  les 
Jésuites  la  responsabilité  de  leurs  échecs  et  de  leurs 
malheurs. 

\.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  ch.  XI. 

2.  Histoire  de  la  Colonie  française  au  Canada,  1. 1,  p.  92. 


—  81  — 

Certes,  les  historiens  du  Canada,  Garneau,  Ferland, 
Faillon,  n'ont  pas  eu  de  peine  à  voir  dans  Lesearbot 
l'écrivain  prévenu,  égaré  par  la  passion;  ils  ont  su  distin- 
guer l'historien  du  pamphlétaire.  L'historien  est  exact,  judi- 
cieux, aux  vues  étendues*  dans  la  première  édition  de  son 
ouvrage  imprimé  en  1609  ;  mais  dans  la  Relation  dernière*1, 
il  s'est  permis  de  faire  a  son  Histoire ,  dit  Faillon,  des 
additions  pleines  de  fiel  contre  les  Jésuites.  Le  P.  de  Char- 
levoix,  qui  a  ignoré  V existence  de  la  deuxième  édition,  et 
qui,  d'ailleurs,  a  parcouru  trop  rapidement  la  première, 
prodigue  a  Lesearbot  des  éloges  peu  mérités,  pour  ne  rien 
dire  davantage  *  et  son  jugement  précipité  a  induit  en  erreur 
la  plupart  de  ceux  qui  ont  écrit  après  lui^. 

Le  P.  Biard  ne  pouvait  laisser  sans  réponse  les  calom- 
nies de  Marc  Lesearbot  ;  il  ne  pouvait  surtout  passer  sous 
silence  un  «  Factum  escrit  et  publié  contre  les  Jésuites  »4.  Le 

1.  Histoire  du  Canada,  par  F.-X.  Garneau,  t.  I,  p.  45. 

2.  Imprimée  en  1612,  chez  Millot,  Paris. 

3.  Histoire  de  la  Colonie  française  en  Canada,  t.  I,  p.  104. 

4.  Dans  sa  Relation  déjà  citée,   le  P.  Biard  attaque  vivement  ce 
Factum  (ch.  XI)  ;  il  traite  l'auteur  de  «  diffamateur  et  factieux» .  Le  seul 
exemplaire  connu  de  ce  Factum  est  à  la  Bibliothèque  nationale.  Il  a  été 
réimprimé  en  1887,  chez  Maisonneuve  et  Ch.  Leclerc,  avec  une  intro- 
duction par  G.  Marcel  :  Factum  du  pj^ocès  entre  Jean  de  Biencourt  et 
les  Pères  Biard  et  Massé,  Jésuites.  Pet.  in-4°,  pp.  xix-91.  De  qui  est  ce 
Factuml  On  l'ignore,  mais  on  soupçonne  M.  Lesearbot  de  l'avoir 
composé.  Le  Diffamateur  a  préféré  se  cacher  derrière  l'anonymat. 
Dans  Y  Introduction,  M.  Marcel,  qui  ne  se  pique  pas  d'être  historien 
—  on  le  voit  assez  par  cette  introduction  —  dit  à  la  page  VI  :  «  Sans 
entrer  le  moins  du  monde  dans   le  détail  du  procès,  sans  prendre 
parti  pour  l'un  ou  pour  l'autre   (pour  Poutrincourt  ou  les  Jésuites), 
nous  pouvons  dire  que  les  Jésuites  sont  si  bien  déchirés  dans  ce 
Factum,  qu'il  n'est  pas  étonnant  qu'on  ne  le  rencontre  plus  nulle 
part  —  ceux-ci  l'ayant  dû  supprimer  —  et  qu'il  ait,  par  conséquent, 
échappé  à  cet  érudit  si  patient  et  si  tenace:  M.  Harisse.  »  Ceux-ci 
V ayant  dû  supprimer  est  un  chef-d'œuvre  en  fait  de  critique  histo- 
rique. Heureusement  que  ces  fins  et  habiles  Jésuites  ont  oublié  un 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  .  10 


—  82  — 

silence  eût  été  une  approbation.  Il  se  justifia,  il  justifia  ses 
confrères  dans  sa  Relation  de  la  Nouvelle-France  l  et  dans 
une  lettre  latine  adressée  au  R.  P.  Général,  Mutius  Vitel- 
leschi2.  Cette  justification,  qui  n'est  que  le  narré  très 
simple  des  événements  accomplis  sur  la  terre  acadienne  de 
1610  à  1614,  est  en  même  temps  un  des  plus  beaux  monu- 
ments historiques  de  l'époque.  En  la  lisant,  il  est  impos- 
sible de  s'expliquer  autrement  que  par  les  audaces  d'une 
haine  aveugle,  les  inventious  mensongères  de  Lescarbot  et 
du  Factum.  Personne  n'élèvera  le  plus  léger  soupçon  sur 
l'honorabilité  et  la  droiture  de  Samuel  Champlain,  sur  sa 
parfaite  et  rigoureuse  impartialité  d'historien.  Il  a  été,  en 
outre,  à  portée  ou  de  tout  voir  ou  de  tout  entendre. 
Eh  bien,  dans  le  chapitre  qu'il  consacre  aux  Poutrincourt 
et  aux  Jésuites,  il  n'est  pas  tendre  pour  la  généreuse  mar- 
quise, à  laquelle  il  reproche  assez  vivement  la  fondation  de 
Saint-Sauveur,  et  le  choix  du   capitaine  de  La  Saussave 

exemplaire  !  Cet  exemplaire,  le  seul  qui  existe,  n'a  pu  échapper  à 
M.Marcel,  plus  patient  et  plus  tenace  que  M.  Harisse.  —  M.  Marcel 
écrit  cela  et  bien  d'autres  choses  dans  Y  introduction,  sans  sourciller 
le  moins  du  inonde.  —  La  Relation  du  P.  Biard  (imprimée  à  Lyon  en 
1616,  chez  L.  Muguet),  qui  répond  à  ce  Factum  et  aux  calomnies  de 
Lescarbot,  ouvre  la  série  des  Relations  de  la  Nouvelle-France.  Elle 
a  été  imprimée,  avec  toutes  les  autres,  dans  :  Relations  des  Jésuites 
contenant  ce  qui  s'est  passé  de  plus  remarquable  dans  les  missions  des 
Pères  de  la  Compagnie  de  Jésus  dans  la  Nouvelle-France.  Québec, 
1858,  3  vol.,  gr.  in-8°.  Dans  la  suite,  quand  nous  aurons  à  parler  des 
Relations  des  Jésuites  de  la  Nouvelle-France,  nous  renverrons  tou- 
jours le  lecteur  à  cet  ouvrage. 

1.  Harrisse,  dans  ses  Notes  sur  la  Nouvelle-France,  p.  39,  dit  :  «  La 
Relation  du  P.  Biard  décrit  les  événements  dont  il  a  été  témoin,  et 
donne  une  histoire  bien  écrite  et  très  intéressante  de  la  fondation  de 
Port-Royal  et  de  Saint-Sauveur,  et  des  cruautés  exercées  contre  les 
Français  par  les  colons  de  la  Virginie.  » 

2.  Cettre  lettre  latine,  imprimée  à  Lyon  en  1618,  se  trouve  dans  les 
annuœ  Litterœ  S.  J.  de  1612,  p.  563-605,  Nous  y  avons  souvent  ren- 
voyé le  lecteur  dans  le  courant  de  ce  Chapitre  préliminaire. 


—  83  — 

pour  la  direction  d'une  nouvelle  colonie  dans  un  pays  où 
il  n'avait  jamais  habité  ni  voyagé.  Il  blâme  le  P.  Coton 
d'avoir  mal  conseillé  dans  cette  circonstance  Mme  de  Guer- 
cheville  :  mieux  dirigée  elle  eût  laissé  l'Acadie  à  Poutrin- 
court  et  consacré  les  grandes  ressources  de  sa  charité  à 
l'établissement  d'une  colonie  et  d'une  mission  à  Québec. 
Toutefois,  quand  cet  historien  parle  des  missionnaires 
envoyés  à  Port-Royal,  il  n'a  que  des  éloges  à  leur  adresser  : 
il  affirme  qu'ils  se  sont  équitablement  gouvernés  selon  Dieu 
et  raison,  soit  dans  le  contrat  d'association  à  Dieppe, 
soit  en  toute  autre  chose.  Le  chapitre  premier  du  troisième 
livre  de  ses  vovages  est  le  résumé  de  la  Relation  du 
P.  Biard,  le  portrait  le  plus  flatteur  des  religieux  de  la 
Compagnie  de  Jésus  à  Port-Royal  et  à  Saint-Sauveur. 

Rentrés  dans  leur  patrie,  ces  religieux  reprirent  le  cours 
de  leurs  travaux  apostoliques.  Le  P.  Quentin  se  fixa  àParis1  ; 
le  P.  Massé  se  rendit  à  la  Flèche,  où  nous  le  retrouverons 
bientôt;  le  P.  Biard  se  retira  à  Lyon,  où  on  lui  confia 
quelque  temps  l'enseignement  de  la  théologie  scholastique. 
Appliqué  ensuite  à  la  prédication,  il  donna  dans  le  Midi  de 
la  France  des  missions  qui  firent  du  bruit 2.  Nommé  enfin 


1.  Le  P.  Jacques  Quentin  mourutle  18  avril  1647.  Il  ne  faut  pas  le 
confondre  avec  le  P.  Claude  Quentin,  dont  nous  parlerons  dans  la 
suite  de  cette  histoire.  Il  était  né  à  Abbeville  au  mois  de  février  1572, 
et  entré  dans  la  Compagnie  de  Jésus,  après  sa  théologie,  le  30  juin 
1604.  Nommé,  au  sortir  du  noviciat,  professeur,  à  Bourges,  de  cin- 
quième (1606-1607),  et  l'année  suivante  (1607-1608)  de  quatrième;  il 
professa  encore  la  quatrième  à  Rouen  (1608-1609),  puis  il  fut  envoyé 
au  collège  d'Eu  pour  y  exercer  les  fonctions  de  ministre  (1609-1613). 
En  1613,  il  part  pour  l'Acadie.  De  retour  en  France,  il  se  livra 
à  la  prédication,  dans  les  bourgs  et  les  villages.  Il  fit  ses  vœux  de 
Coadjuteur  spirituelle  28  août  1616. 

2.  De  Lyon,  où  il  resta  peu  de  temps,  il  fut  envoyé  en  1615  à  la 
résidence  de  Pontoise,  en  1616  au  collège  d'Embrun,  enfin  en  1619 


—  84  — 

aumônier  des  troupes  du  Roi,  il  mourut  à  Avignon  le 
19  novembre  1622,  brisé  de  fatigue  et  plein  de  mérites. 

Telle  fut  l'issue  de  la  première  mission  des  Jésuites  au 
Canada.  Elle  périt  dans  un  acte  de  piraterie,  par  un  obscur 
coup  de  main,  au  mépris  de  toutes  les  lois  et  au  préjudice 
de  l'honneur  de  l'Angleterre.  La  France  ne  jugea  pas  à  propos 
de  venger  l'insulte  faite  à  son  drapeau,  ni  de  demander  répa- 
ration des  dommages  causés  à  ses  nationaux  par  l'inquali- 
fiable agression  d'Argall  ;  ce  fut  une  faute  irréparable.  A 
partir  de  ce  moment  s'ouvrait  dans  l'Amérique  du  Nord  la 
lutte  de  l'Angleterre  contre  la  France,  lutte  sournoise  et 
persévérante,  qui  devait,  un  siècle  et  demi  plus  tard,  se 
terminer  sur  les  plaines  d'Abraham  par  la  mort  héroïque 
de  Montcalm  et  la  perte  définitive  de  la  colonie  française 
du  Canada. 

au  collège  de  Carpentras.  V.  la  liste  de  ses  ouvrages  dans  la 
Bibliothèque  de  la  Compagnie  de  Jésus,  nouvelle  éd.  par  le  P.  Som- 
mervogel,  année  1890,  art.  Pierre  Biard, 


LIVRE    PREMIER 


DEPUIS    LA    FONDATION    DE    QUÉBEC    JUSQU'A    l'ÉRECTION 
DU    VICARIAT    APOSTOLIQUE 


(1608-1658) 


LIVRE     PREMIER 

DEPUIS     LA     FONDATION     DE     QUÉBEC     JUSQU'A     l'ÉREGTION 

DU    VICARIAT    APOSTOLIQUE 

(1608-1658) 


CHAPITRE  PREMIER 

Champlain  à  Québec.  —  Le  Canada  et  le  Saint-Laurent.  —  Mœurs, 
gouvernement  et  religion  des  sauvages.  —  Les  Pères  Récollets 
dans  la  Nouvelle-France.  —  Compagnies  de  marchands. 

Dans  sa  lettre  de  1616  au  général  Mutius  Vitelleschi, 
le  P.  Biard  disait  :  «  Avant  d'arriver  à  Port-Royal,  vers 
la  fin  d'avril  1611,  nous  avons  rencontré  Champlain,  marin 
d'un  courage  à  toute  épreuve  et  d'une  grande  expérience, 
qui  naviguait  depuis  sept  ans  dans  ces  mers.  Nous  ne 
pouvions  le  voir  sans  effroi  lutter  avec  une  énergie  extraor- 
dinaire et  une  habileté  rare  contre  des  glaçons  d'une  gros- 
seur prodigieuse,  et  poursuivre  courageusement  sa  route 
vers  le  Saint-Laurent,  au  milieu  des  plus  graves  dangers  l.  » 

C'était  le  troisième  voyage  de  Champlain  à  Québec, 
depuis  qu'il  était  rentré  en  France  avec  le  baron  de  Pou- 
trincourt  (1607),  après  la  révocation  du  privilège  de 
de  Monts.  Cet  intrépide  marin  ne  pouvait  se  faire  à  la  vie 
inactive  de  Paris.  Sa  pensée  revenait  sans  cesse  à  la  Nouvelle- 
France;  il  aspirait  à  revoir  ses  fleuves,  ses  forêts,  ses  soli- 

1.  Annuœ  litterse  S.  J.,  an.  1612;  le  passage  inséré  dans  le  texte 
est  une  traduction  du  latin.  —  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le 
P.  Biard,  ch.  XIII. 


—  86  — 

tudes  mystérieuses;  il  désirait  vivement  planter  un  jour  sur 
cette  terre  lointaine,  au  cœur  même  du  pays,  sur  les  bords 
du  Saint-Laurent,  le  draj)eau  de  la  France  et  la  Croix  de 
Jésus-Christ1. 

Il  parla  de  son  projet  à  de  Monts,  qui  pensait  à  une  nou- 
velle tentative  transatlantique  et  venait  d'obtenir  pour  un 
an  la  continuation  ou  plutôt  le  renouvellement  de  son  privi- 
lège 2  ;  de  Monts  l'approuva  et  lui  promit  son  concours  3. 

Champlain  vit  aussi  le  P.  Coton  et  le  pria  d'intéresser  à 
son  entreprise  Mme  de  Guercheville.  La  marquise,  sur  les 
conseils  de  son  directeur,  refusa  de  s'associer  au  protestant 
de  Monts  4.  On  sait  quelle  part  elle  prit  à  l'entreprise  des 
Poutrincourt. 

De  Monts,  qui  avait  subi  de  grandes  pertes  d'argent  dans 
sa  tentative  de  colonisation  en  Acadie,  espérait  mieux 
réussir  et  même  reconstituer  sa  fortune  sur  le  Saint-Laurent. 
Il  organisa  donc  à  la  hâte  une  expédition,  à  la  tête  de 
laquelle  il  plaça  Champlain,  en  le  nommant  son  lieutenant; 
et  Pontgravé,  qui  ne  rêvait  que  commerce,  fut  chargé  de 
la  traite  avec  les  sauvages  5. 

1.  Premier  voyage  :  Champlain  part  d'Honfleur  pour  le  Canada  le 
13  avril  1608  et  rentre  à  Honneur  le  13  octobre  1609.  Second  voyage  : 
il  part  d'Honfleur  le  7  mars  1610  et  y  rentre  le  27  septembre  1610. 
Troisième  voyage  :  Il  part  le  1er  mars  1611.  C'est  en  se  rendant  au 
Canada  qu'il  est  rencontré  par  le  vaisseau  qui  portait  à  Port-Royal 
les  PP.  Biard  et  Massé..  (V.  les  Voyages  de  Champlain.) 

2.  La  commission  interdisait  à  toute  personne  le  trafic  des  fourrures 
«  durant  le  temps  d'un  an  seulement,  ès-terres,  pays,  ports,  rivières 
et  avenues  de  l'étendue  de  sa  charge.  »  Les  lettres  patentes,  signées 
à  Paris,  sont  du  7  janvier  1608. 

3.  Les  Voyages  de  la  Nouvelle-France,  par  le  sr  de  Champlain,  1.  III, 
ch.  I.  —  «  Le  désir  que  j'ai  toujours  eu,  dit-il  (quatrième  voyage, 
ch.  I),  de  faire  de  nouvelles  découvertes  en  la  Nouvelle-France; 
ensemble  d'amener  ces  pauvres  peuples  à  la  connaissance  de  Dieu...  » 

4.  Champlain,  1.  III,  ch.  1  et  2. 

5.  Samuel  Champlain,  par  N.-E.  Dionne,  chap.  X. 


—  87  — 

Champlain  s'embarque  à  Honfleur  au  mois  d'avril  1608  ; 
il  pénètre  dans  le  golfe  Saint-Laurent,  remonte  le  large 
fleiwe,  laisse  derrière  lui  les  hauteurs  boisées  d'où  des- 
cendent les  eaux  du  Saguenay  et  arrive  en  face  de  l'île 
d'Orléans.  Plus  loin,  apparaissent  à  ses  regards,  au  sud,  la 
pointe  Lévis1,  et,  au  nord,  le  plateau  élevé  de  Québec. 
Aujourd'hui,  ce  plateau  est  couronné  de  maisons,  de  ter- 
rasses, de  couvents,  de  collèges  et  d'églises;  au  commen- 
cement du  xvne  siècle,  c'était  un  vaste  rocher  solitaire, 
escarpé,  bordé  par  des  rivières  qui  lui  servaient  de  défenses 
naturelles.  Au  bas  du  rocher,  un  emplacement  assez  consi- 
dérable le  séparait  du  Saint-Laurent.  Champlain  y  élève 
quelques  constructions  en  bois  qu'il  appelle  Habitation,  il 
les  entoure  d'un  fossé  de  six  pieds  de  profondeur  et  de 
quinze  de  largeur,  puis  d'un  rempart  de  pieux;  il  con- 
vertit en  jardin  le  terrain  environnant.  Telles  sont  les 
modestes  origines  d'une  des  plus  fameuses  villes  du  Nou- 
veau-Monde, de  celle  qui  devait  être  plus  tard  la  capitale 
du  Canada.  Champlain  avait  débarqué  sur  le  rivage,  au 
pied  du  promontoire,  appelé  cap  Diamant ,  le  3  juil- 
let 1608  2. 

Nous  ne  suivrons  pas  le  fondateur  de  Québec  dans  ses 
excursions  sur  le  grand  fleuve,  ni  dans  sa  campagne  contre 
la  puissante  confédération  des  Iroquois,  ni  dans  ses  voyages 
vers  la  source  de  la  rivière  des  Outaouais  (Ottawa),  au  lac 
Ontario  et  au  lac  Champlain.  Ce  travail  nous  entraînerait 
en  dehors  de  notre  sujet.  Qu'il  nous  suffise,  pour  le  moment, 
de  tracer  en  quelques  traits  rapides  le  cadre  merveilleux  où 
doivent  se  mouvoir  et  se  développer  les  principaux  évé- 
nements de  cette  histoire. 

1.  Ainsi  nommée,  plus  tard,  par  Champlain,  de  Henry  de  Lévis,  duc 
de  Ycntadour,  vice-roi  du  Canada. 

2.  Champlain,  Voyages,  ch.  III  ;  — N.-E.  Dionne,  Samuel  Champlain, 
t.  I,  ch.  X;  Fondation  de  Québec. 


—  88  — 

Le  voyageur,  qui  traverse  aujourd'hui  le  Canada,  ne 
peut  se  faire  une  idée  de  ce  pays  au  début  du  xvuc  siècle. 
Le  Saint-Laurent,  sillonné  maintenant,  de  son  embouchure 
à  Montréal,  par  des  vapeurs  de  grandes  dimensions  et  des 
bâtiments  à  voiles,  coupé  ou  longé  par  des  voies  ferrées, 
n'est  plus  ce  fleuve  solitaire  d'autrefois,  où  s'aventuraient 
rarement  quelques  navires  de  commerce  européens,  où  l'on 
ne  voyait  d'ordinaire  que  des  canots  d'écorce  de  sauvages. 
Routes,  chemins  de  fer,  télégraphes,  affluents  pourvus  de 
glissoires  qui  permettent  aux  trains  de  bois  de  descendre 
jusqu'au  fleuve,  canaux  tournant  les  cataractes,  villages, 
bourgs,  villes,  cités  commerciales  tenant  à  la  fois  de  nos 
capitales  d'Europe  et  des  métropoles  américaines,  tout 
cela  est  moderne,  beaucoup  de  cela  est  contemporain. 

Partout,  l'industrie  se  multiplie  et  se  développe,  toutes 
les  branches  du  commerce  sont  en  pleine  sève,  une  portion 
relativement  considérable  du  sol  est  ouverte  à  l'agriculture. 
Le  pays  a  son  éducation  primaire,  secondaire  et  supérieure, 
ses  écoles,  ses  collèges  et  ses  universités,  ses  institutions 
politiques  et  civiles,  toute  la  vie  intellectuelle  des  peuples 
civilisés.  C'est  une  puissance,  la  puissance  du  Canada  ou 
Dominion,  vaste  confédération  de  provinces  soumises  à 
l'autorité  anglaise  et  située  au  nord  des  Etats-Unis  d'Amé- 
rique, entre  l'Atlantique,  la  mer  polaire  et  le  Pacifique. 
Comme  dans  tous  les  Etats,  qui  se  rattachent  par  la  Foi  au 
Pontificat  romain,  l'Eglise  a  dans  ces  vastes  régions  sa 
hiérarchie  puissamment  établie  et  respectée.  Les  Franco- 
Canadiens,  tous  catholiques,  qui  étaient  seulement  63.000 
lors  du  traité  de  Paris  en  1763,  dépassent  maintenant  le 
chiffre  de  deux  millions  et  demi.  Ils  auraient  depuis  long- 
temps débardé  les  anglo-saxons,  si  l'immigration  n'était 
venue  renforcer  ceux-ci  régulièrement.  Ces  Franco-Cana- 
diens et  ces  Anglo-Saxons  forment  la  population  de  ces 


—  89  — 

deux  sections  bien  distinctes ,  qui  divisent  le  Canada  en 
haut  et  bas  Canada,  Canada  ouest  et  Canada  est.  Cette 
population  est  loin  d'être  homogène  :  mais  ces  deux  élé- 
ments rivaux,  qui  se  reconnaissent  au  langage,  aux  mœurs, 
à  la  religion,  vivent  dans  la  paix  et  la  liberté. 

Voilà  ce  que  le  voyageur  voit,  contemple,  admire 
aujourd'hui!  Il  y  a  trois  siècles,  rien  n'existait  de  toutes  ces 
choses.  C'était  la  solitude,  solitude  immense,  profonde; 
aucune  trace  de  civilisation;  ici  et  là  seulement,  quelques 
cabanes  d'indiens,  des  tribus  sauvages  de  chasseurs  et  de 
pêcheurs. 

Un  écrivain  a  dit  avec  vérité  :  «  Le  Canada,  c'est  le 
Saint-Laurent.  Tout  émane  de  lui,  tout  arrive  par  lui,  tout 
s'en  retourne  à  lui *.  »  Ce  grand  fleuve  prend  sa  source  vers 
le  plateau  central,  d'où  partent,  vers  le  nord,  les  rivières 
qui  se  jettent  dans  la  baie  d'Hudson,  et,  vers  le  midi,  le 
père  des  eaux,  le  Mississipi,  qui  se  décharge  dans  le  golfe 
du  Mexique  2.  Sous  le  nom  de  rivière  Saint-Louis  à  sa  source, 
il  court  vers  les  cinq  grands  lacs  qu'il  traverse,  et,  dans  son 
parcours  de  plus  de  sept  cents  lieues,  jusqu'à  l'Océan  Atlan- 
tique, il  divise  la  Nouvelle-France  en  deux  parties.  Sa  lar- 
geur n'est  pas  la  même  partout  ;  très  rétréci  en  plusieurs 
endroits,  il  présente  ailleurs  une  étendue  de  plusieurs 
lieues.  Aussi,  quand  on  le  remonte,  quel  spectacle  varié, 
souvent  grandiose  !  De  son  embouchure  aux  chutes  du  Nia- 
gara, on  rencontre  une  suite  d'îles,  à  l'aspect  le  plus 
ravissant  :  les  îles  aux  Coudres,  aux  Oies,  aux  Grues, 
Madame,  Grosse-Ile;  près   de  Québec,    l'île   d'Orléans    la 

1.  Le  Canada,  par  Sylva  Clapin.  Paris,  Pion,  1885,  ch.  III. 

2.  Histoire  du  Canada,  par  Garneau,  1.  II,  ch.  II.  Les  renseigne- 
ments que  nous  donnons  ici  sont,  en  partie,  tirés  de  cette  histoire  et 
du  Cours  d'histoire  de  Ferland. 


—  90  — 

Belle;  plus  loin,  à  l'extrémité  ouest  du  lac  Saint-Pierre, 
expansion  du  Saint-Laurent,  des  îles  et  des  îlots  fermant 
le  lac.  Puis  viennent  la  grande  île  de  Montréal,  séparée  au 
nord  de  l'île  Jésus  par  la  rivière  des  Prairies,  l'île  Per- 
rot,  qui  sépare  le  lac  des  deux  Montagnes  du  lac  Saint- 
Louis,  dont  l'entrée  se  fait  parle  saut  Saint-Louis  ou  rapide 
Cauchnauouaga.  Enfin,  après  avoir  franchi  les  rapides  des 
Cascades  et  des  Cèdres,  au  delà  desquels  le  fleuve,  en  s'élar- 
gissant,  forme  le  lac  Saint-François,  après  avoir  passé  les 
rapides  des  Gallopes,  on  entre  dans  les  Mille  îles,  les  unes 
couvertes  de  verdure,  les  autres  flanquées  de  rochers, 
celles-ci  à  fleur  d'eau,  celles-là  aux  bords  élevés  et  taillés  à 
pic  :  c'est  un  des  endroits  les  plus  pittoresques  du  grand 
fleuve.  De  ces  îles  granitiques  on  débouche  dans  l'Ontario. 
Les  deux  plus  grandes  de  celles  qui  peuplent  le  Saint- 
Laurent  sont  assurément  les  îles  de  Montréal  et  d'Orléans, 
la  première  mesurant  une  longueur  de  dix  lieues  et  une 
largeur  de  trois  environ,  la  seconde  n'ayant  pas  moins  de 
de  sept  lieues  de  long. 

Au  commencement  du  xvir9  siècle,  les  deux  parties  de  la 
Nouvelle-France  formées  par  le  long  parcours  du  Saint- 
Laurent,  embrassaient  les  pays  appelés  aujourd'hui  la  baie 
d'Hudson,  y  compris  son  bassin,  le  Labrador,  la  Nouvelle- 
Ecosse,  le  nouveau  Brunswick,  le  Canada  et  une  bonne 
partie  des  Etats-Unis.  La  nature  semblait  avoir  lié  la 
Nouvelle-France  à  la  Louisiane,  puisqu'il  était  si  facile,  des 
cinq  grands  lacs,  de  gagner  le  Mississipi  par  ses  affluents 
de  l'est,  le  Wisconsin,  l'Ohio  et  la  rivière  des  Illinois. 
Aussi,  après  la  découverte  du  Meschacébé  des  anciens,  les 
possessions  françaises  s'étendirent-elles  jusqu'à  son  immense 
bassin,  auquel  on  donna  le  nom  de  Louisiane. 

Assise  sur  des  terres  granitiques,  la  belle  vallée  du  Saint- 


—  91  — 

Laurent,  à  la  fois  grandiose  et  pittoresque,  est  riche  en 
minerais,  et  généralement  fertile,  surtout,  en  remontant  le 
fleuve,  dans  sa  partie  supérieure,  et  sur  les  bords  des 
grands  lacs.  Deux  chaînes  de  montagnes,  peu  élevées, 
mais  très  évasées  en  plusieurs  endroits,  l'encadrent  mer- 
veilleusement :  les  Laurentidcs,  au  nord,  qui  s'appuient 
sur  le  Labrador,  et  vont,  par  une  échelle  ascendante  de  l'E. 
à  l'O.,  se  prolongeant  au  dessus  du  lac  supérieur;  les  Allé- 
ghanies  ou  Apalaches^  au  sud,  qui  partent  du  golfe  Saint- 
Laurent  et  s'étendent  jusqu'à  la  Virginie,  en  passant  au 
dessous  du  lac  Champlain.  A  l'Ouest,  les  cinq  grands 
lacs  lui  forment  une  ceinture  d'eau  d'une  admirable  variété, 
où  tout  se  dessine  dans  les  plus  vastes  proportions;  puis 
viennent  çà  et  là,  sur  l'immense  étendue  de  la  vallée, 
d'autres  lacs  de  moindre  dimension  :  sur  la  rive  droite,  le 
lac  Champlain2;  sur  la  rive  gauche,  les  lacs  Saint-Jean, 
Nipissing,  Soissons,  Abitibis,  et  celui  des  Mistassins. 

Tous  ces  lacs  reçoivent  le  tribut  de  nombreux  torrents. 
Le  Saint-Laurent,  de  son  côté,  dans  sa  marche  tranquille 
et  majestueuse,  se  grossit  sur  son  passage,  des  eaux 
d'innombrables  rivières,  dont  plusieurs  sont  de  véritables 
fleuves  :  à  droite,  le  Richelieu,  le  Saint-François  et  la 
Chaudière  ;  à  gauche,  l'Ottawa,  le  Saint-Maurice  et  le 
Saguenay,  une  des  curiosités  du  Nouveau-Monde,  dont  le 
lit  se  perd  au  pied  d'énormes  montagnes  de  granit,  à  l'aspect 
le  plus  sauvage. 

Tous  ces  lacs,  toutes  ces  rivières  avaient  leur  importance 
à  l'époque  de  l'établissement  des  Français  au  Canada,  car 

i.  Les  monts  Chicchacks  ou  Notre-Dame  font  partie  des  Allégha- 
nies,  ou  Alléganies  et  Alléghanys. 

2.  Du  lac  Champlain  on  entre  dans  un  autre  lac  appelé  Saint-Sacre- 
ment ou  lac  George. 


—  92  — 

ils  étaient  les  seules  voies  de  communication.  On  voyageait 
alors  seulement  en  canot. 

Alors  aussi,  tous  ces  pays  aujourd'hui  en  partie  défri- 
chés, cultivés  et  habités  n'étaient  qu'une  immense  forêt, 
dont  les  principales  essences  sont  connues  :  le  pin,  le 
sapin,  le  cèdre,  l'épinette  blanche,  le  merisier,  le  chêne, 
l'érable,  le  noyer,  le  charme,  le  frêne,  le  hêtre,  l'orme,  le 
peuplier,  le  tremble  et  le  bouleau.  Quantité  d'animaux 
peuplaient  les  profondeurs  impénétrables  des  bois  :  l'ours 
blanc  et  l'ours  noir,  le  loup,  le  lynx,  le  renne,  le  daim,  le 
chevreuil,  l'élan  et  le  bœuf  musqué.  Le  bison  fréquentait 
les  prairies  ;  le  castor  et  la  loutre  se  trouvaient  sur  les  bords 
dès  rivières,  des  lacs  et  des  marais. 

Ces  régions,  d'une  vaste  étendue,  présentent  les  diffé- 
rences de  climat  les  plus  considérables.  La  zone  glacée,  au 
nord,  embrasse  le  Labrador,  la  baie  d'Hudson  et  toutes 
les  contrées  environnantes.  «  Inclinée  vers  les  mers  gla- 
ciales, cette  plaine  immense,  généralement  boisée  et  entre- 
coupée de  savanes,  est  impropre  à  la  culture1.  »  La  zone 
tempérée  comprend  les  pays  d'en  haut,  le  bassin  du  Saint- 
Laurent  et  l'Acadie.  Quoique  placée  sous  les  mêmes  paral- 
lèles que  la  France,  l'Angleterre,  la  Belgique  et  l'Espagne, 
le  climat  y  est  beaucoup  plus  froid  qu'en  Europe.  L'hiver 
est  rude  et  long  :  le  Saint-Laurent  reste  glacé  depuis  les 
premiers  jours  de  décembre  jusqu'au  mois  de  mai. 

Remontons  maintenant  ce  fleuve,  à  partir  de  son  embou- 
chure, à  l'endroit  où  il  devient  le  golfe  Saint-Laurent  entre 
le  Labrador  au  nord  et  la  Gaspésie  au  sud.  Il  y  a  trois 
siècles,  on  rencontrait  beaucoup  de  peuplades  sauvages, 
répandues  de  chaque  côté  des  deux  rives.  Sur  la  rive 
gauche,  après  avoir  laissé  les  Esquimaux,   on  trouvait  les 

1.  Le  Canada,  par  L..  Dussicux,  p.  11. 


—  93  — 

Bersiamites,  les  Papinachois,  les  Mistassins;  les  Monta- 
gnais  sur  le  Saguenay  et  le  lac  Saint-Jean  ;  la  nation  du 
Porc-Epic  et  les  Attikamègues  ou  Poissons  blancs1,  vers 
la  hauteur  des  terres;  les  Algonquins2,  aux  environs  de 
Québec;  les  Outaouais3  sur  la  rivière  qui  porte  leur  nom; 
plus  loin,  les  Iroquets  et  la  Nation  de  l'île,  et  en  avançant 
vers  le  nord,  sur  les  rives  orientale  et  septentrionale  du  lac 
Huron  et  du  lac  Supérieur,  la  Nation  du  Petun,  les  Hurons, 
les  Amikoués  ou  Castors4,  les  Nipissiniens  ou  Sorciers5, 
les  Temiscamingues,  les  Abittibis,  les  Sauteurs  connus 
aujourd'hui  sous  le  nom  de  Ghippewais,  donné  par  les 
Anglais  ;  enfin,  les  Cris  ou  Kristinaux 6,  au  nord  du  lac 
Supérieur,  en  tirant  vers  la  baie  d'Hudson.  Sur  la  rive 
droite  du  Saint-Laurent,  on  voyait  d'abord  les  Gaspésiens, 
dispersés  sur  des  terres  grasses,  très  fécondes,  et  dans  de 
magnifiques  forêts  vierges  ;  puis,  les  Etchemins,  les 
Micmaks  ou  Souriquois  et  les  Abénakis,  dont  nous  avons 
déjà  parlé  ;  enfin  les  Iroquois,  au  sud  des  lacs  Erié  et 
Ontario,  formant  une  confédération  composée  des  Agniers, 
des  Onnontagués,  des  Goyogouins,  des  Onneyouts  et  des 
Tsonnontouans7.  Plus  loin,   dans  la  direction  de  l'ouest, 


1.  Nation  de  race  algonquine. 

2.  On  distingue  les  Algonquins  supérieurs  appelés  Outaouais  par 
les  Français,  et  les  Algonquins  inférieurs  des  environs  de  Québec 
et  de  Tadoussac.  (Relat.  de  1670,  chap.  X.) 

3.  D'après  la  Relation  ds  1670,  ch.  X,  les  Français  se  servirent  de 
ce  nom  (Outaouais)  pour  désigner  toutes  les  tribus  d'Algonquins 
supérieurs  ;  mais  ce  nom  appartenait  en  propre  à  la  nation  des 
Cheveux-relevés  (Ondataouaouat). 

4.  Amikoués (Amikouas,  Amiquois),  tribu  d'Algonquins  supérieurs. 

5.  Les  Nipissiniens  ouNipissings  (Nipissiriniens),  peuplade  de  race 
algonquine,  habitant  les  bords  du  lac  Nipissingou  Népissing. 

6.  Appelés  aussi  Crislinos,  Çristinaux  ou  Kiristinous. 

7.  Les  Anglais  les  appelaient  :  Mohawks,  Oneidas,  Onondagas, 
Cayugas  et  Senecas. 


—  94  — 

habitaient  les  Eriés  au  sud  du  lac  de  même  nom;  les  Miamis 
et  les  Illinois,  sur  la  rive  méridionale  du  lac  Michigan  ; 
enfin,  au  couchant  des  grands  lacs,  les  Mascoutins,  les 
Puans  ou  Winipigons,  les  Folles-Avoines,  les  Poutéoua- 
tamis,  les  Renards,  les  Sakis,  les  Sioux  et  les  Assiniboines. 
Toutes  ces  tribus,  et  d'autres  moins  importantes,  se  par- 
tageaient en  deux  races  principales  :  la  race  Algonquinc  et 
la  race  Huronne-Iroquoise.  On  les  a  ainsi  divisées  d'après 
les  langues  qu'elles  parlaient  ;  ces  langues  sont  appelées 
langues-mères,  parce  qu'elles  n'ont  aucune  analogie  entre 
elles1. 

Quelle    était  la  population    de    la   Nouvelle-France    à 
l'époque  où  les  missionnaires    s'établirent   à   Québec  ?    Il 
serait  impossible  de  le  dire  avec  précision.  A  en  juger  par 
la  variété  et  le  nombre  des  tribus,  on  serait  porté  à  croire 
qu'elle  devait  être  considérable  ;  et  cependant  rien  de  moins 
exact.    Les   calculs,    faits    avec   le    plus    grand    soin,    la 
réduisent  à  un  chiffre  de  deux  cent  mille  âmes  environ,  ce 
qui  n'étonnera  pas  les  historiens   un  peu  au   courant  des 
habitudes  des  sauvages  :  les  peuples  chasseurs  surtout  ont 
besoin,  pour  vivre,  d'espaces  immenses  2. 

Ces  peuples  se  partageaient  en  deux  classes  :  les  uns 
vivaient  sédentaires^  réunis  en  bourgades  comme  les 
Hurons,  ou  formant  une  confédération  comme  les  Iroquois, 
tous  adonnés  au  travail  des  champs;  les  autres,  sans 
demeure  fixe,  comme  les  Algonquins,  les  Montagnais,  les 

4.  D'après  Garneau  [Histoire  du  Canada,  ior  vol.,  pp.  86,  87,  88  et 
89),  il  y  avait  trois  langues-mères,  Siouse,  Algonquine  et  Huronne. 
L'abbé  Ferland  (Cours  d'histoire  du  Canada,  1er  vol.  p.  95)  n'en  donne 
que  deux.  —  V.  ces  deux  historiens  pour  plus  amples  renseigne- 
ments. 

2.  Garneau,  Histoire  du  Canada,  t.  I,  p.  89. 


—  95  — 

Papinachois,  les  Bersiamites,  les  Micmacs,  les  Etchemins, 
subsistaient  du  produit  de  leur  chasse  et  de  leur  pêche1. 

Ces  derniers  habitent  des  cabanes  d'une  construction 
primitive,  lesquelles  se  composent  de  perches  fichées  en  terre 
et  recouvertes  d'écorces  aussi  minces  parfois  que  du  par- 
chemin2. Quand  ils  déménagent,  ce  qui  leur  arrive  fréquem- 
ment pendant  l'été,  presque  continuellement  pendant 
l'hiver,  ils  ne  sont  pas  longs  à  accomplir  cette  besogne.  Ils 
mettent  en  hiver  sur  le  traîneau,  en  été  sur  le  canot,  les 
couvertures  d'écorce  et  leurs  misérables  hardes,  et  ils 
partent.  Le  soir  venu,  on  coupe  dans  la  forêt  de  longues 
perches  de  bouleau  ou  de  pin,  on  les  plante  en  terre  dans 
un  espace  long  ou  carré,  plus  ou  moins  étendu,  on  les 
rapproche  par  le  sommet,  de  manière  cependant  à  y  ména- 
ger une  ouverture  ;  sur  ces  perches  on  étend  les  rouleaux 
d'écorce;  une  peau  d'ours  sert  de  portière  ;  et  la  cabane  est 
faite. 

Au  centre  de  la  cabane,  on  allume  le  feu,  et  la  fumée 
s'échappe  comme  elle  peut  par  l'ouverture  du  haut  ;  elle  est 
souvent  si  épaisse  qu'on  est  obligé  de  se  coucher  des 
heures  à  plat  ventre  et  de  respirer  la  bouche  contre  terre. 
En  hiver,  avant  de  fixer  les  perches,  les  sauvages 
déblaient,  à  l'aide  de  leurs  raquettes,  un  espace  de  terrain 
suffisant  pour  la  famille,  autour  duquel  la  neige  forme  une 
muraille  de  plusieurs  pieds  de  haut  ;  et,  la  cabane  terminée, 
ils  recouvrent  de  branches  de  pin  le  sol  humide  et  la 
muraille   de    neige3. 

Chez  les   peuplades  sédentaires,  la  civilisation  est  plus 

1.  Histoire  de  la  Colonie  française,  par  l'abbé  Faillon,  t.  I,  p.  299; 
—  Relations  des  Jésuites,  passim. 

2.  Brève  relatione  del  P.  Bressani,  p.  9. 

3.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Le  Jeune,  année  1634, 
p.  51.   • 


—  96  — 

avancée.  Les  cabanes  sont  construites  avec  de  grosses 
écorces  de  cèdre,  de  frêne,  d'orme  ou  de  sapin,  soutenues 
par  de  fortes  pièces  de  bois.  Elles  ressemblent  à  des 
berceaux  ou  tonnelles  de  jardin1,  et  ont  dix,  vingt,  trente, 
quarante  cannes  de  longueur  sur  quatre  de  largeur  et  autant 
de  hauteur2.  A  l'intérieur,  pas  de  cave,  pas  de  grenier,  pas 
de  chambre,  aucun  meuble.  Aux  deux  extrémités  de  la 
cabane ,  une  porte  ;  et  pour  fenêtre  et  cheminée ,  une 
ouverture  au  sommet  du  toit,  par  où  vient  la  lumière  et 
s'échappe  la  fumée.  Dans  chaque  cabane,  plusieurs  feux,  et 
deux  familles  à  chaque  feu3.  On  s'assied  par  terre,  on  couche 
sur  des  peaux  de  bêtes,  sur  des  nattes  ou  sur  la  terre  nue. 

Les  peuplades  sédentaires  ne  cultivent  guère  que  le  blé 
d'Inde,  les  citrouilles  et  le  tabac4.  Le  blé  est  à  peu  près 
leur  unique  nourriture  avec  le  poisson  et  la  viande  des 
bêtes  sauvages,  fraîche  ou  fumée.  Pas  de  vin,  pas  de  pain, 
pas  de  sel,  pas  de  légumes. 

La  sollicitude  du  ménage,  chez  les  sauvages,  repose  sur 
la  femme  :  à  elle  de  cultiver  les  champs,  de  couper  et  de 
transporter  le  bois  de  chauffage,  de  faire  la  cuisine.  Avant 
l'arrivée  des  Européens,  elle  se  servait,  en  guise  de  chau- 
dière, d'un  vaste  trou  creusé  en  terre  ou  dans  la  souche 
d'un  arbre,  qu'elle  remplissait  d'eau.  Elle  faisait  bouillir 
l'eau  au  moyen  de  pierres  rougies  au  feu  ;  et  dans  cette 


1.  Relation  de  1635,  p.  31. 

2.  Le  P.  Bressani  dit  dans  sa  Brève  Relatione  :  «  E  fanno  le  loro 
capanne  di  10,  15,  20,  30  e  40  canne  di  longo.  »  La  canne,  mesure 
d'Italie,  vaut  à  peu  près  six  pieds. 

3.  Lettre  du  P.  François  du  Peron,  Jésuite,  à  son  frère,  Joseph 
Imbert,  de  la  Compagnie  de  Jésus.  Au  bourg  de  la  Conception  de 
N.-D.  chez  les  Hurons,  27  avril  1639.  (Documents  inédits  du  P.  Ca- 
rayon,  XII,  p.  170.) 

4.  Lettre  du  P.  de  Brébeuf  au  R.  P.  Général,  Mutius  Vitelleschi  ; 
de  Saint-Joseph  chez  les  Hurons,  1635.  (Doc.  inéd.,  XII,  p.  164.) 


—  97  — 

espèce  de  chaudière,  elle  jetait  pêle-mêle  le  blé  d'inde,  le 
poisson,  la  viande.  Le  mari  s'occupe  de  guerre,  de  chasse,  de 
pêche,  de  traite1.  Il  fabrique  les  traîneaux,  les  raquettes,  les 
canots,  les  avirons,  les  cabanes,  enfin  les  armes  offensives  et 
défensives,  javelots,  arcs,  flèches,  casse-têtes,  brassards  et 
cuissards,  boucliers  et  haches2. 

Le  Canada  n'étant  qu'une  vaste  forêt  sans  chemins,  cou- 
pée de  fleuves,  de  rivières,  de  petits  cours  d'eau  et  de  lacs, 
le  sauvage  voyage  toujours  en  canot  pendant  la  saison 
d'été3.  Si  la  navigation  est  interrompue,  ce  qui  arrive  sou- 

1.  P.  Biard,  Relation  delà  Nouvelle-France;  —  F.  Gabriel  Sagard, 
Histoire  du  Canada  et  voyage  du  pays  des  Hurons  ;  —  P.  Le  Jeune, 
Relations  de  la  Nouvelle-France;  et  Relations  des  autres  missionnaires 
Jésuites,  à  partir  de  1633  ;  —  M.  Lescarbot,  Histoire  de  la  Nouvelle- 
France,  1.  VI,  ch.  XVII  et  XVIII  ;  —  Perrot,  Mœurs  des  sauvages, 
édit.  du  P.  Tailhan  ;  —  Ferland,t.l,  p.  73  :  «  Les  Souriquois  brûlaient 
un  arbre  à  une  hauteur  de  deux  ou  trois  pieds,  puis  creusaient  la 
souche  avec  des  tisons  ardents  et  des  outils  de  pierre,  et  la  chau- 
dière était  prête.  » 

2.  Voir  la  description  des  armes  :  Perrot,  Mœurs  des  sauvages, 
pp.  64,  300,  etc.;  —  L'abbé  Ferland,  t.  f,  p.  113;  —  G.  Sagard, 
pp.  125  et  suiv.;  —  Lafîtau,  Mœurs  des  sauvages,  t,  II,  p.  193;  — 
Charlevoix,  t.  III,  p.  22  ;  —  M.  Lescarbot,  1.  VI,  ch.  XVII. 

Perrot  a  décrit  au  ch.  VII,  n08  2  et  3,  les  occupations  de  l'homme 
et  de  la  femme,  et  le  P.  de  Charlevoix  a  reproduit  en  partie  (t.  III, 
pp.  333  et  344)  ce  que  dit  Perrot.  Tout  cela  est  parfaitement  d'accord 
avec  ce  qu'on  trouve  sur  le  même  sujet  dans  Champlain,  les  Rela- 
tions des  missionnaires  (années  1633  et  1634)  et  le  P.  Lafiteau  (t.  II, 
pp.  3,  63  et  suiv.,  106  et  suiv.).  D'après  les  Lettres  édif.  (t.  VI, 
pp.  179  et  329),  les  femmes  travaillaient  encore  plus  chez  les  Illinois 
que  chez  les  autres  sauvages  ;  mais,  en  revanche,  les  Hurons  parta- 
geaient avec  leurs  femmes  les  travaux  de  la  campagne;  et  le  P.  Gra- 
vier (Relation  ou  Journal  de  son  voyage  en  1700,  p.  30)  dit  que  les 
Tounika  de  la  Louisiane  prenaient  pour  eux  tous  les  travaux  pénibles 
et  ne  laissaient  à  leurs  femmes  que  les  soins  du  ménage.  —  V.  les 
Notes  du  P.  Tailhan  sur  le  Mémoire  de  Perrot,  p.  181. 

3.  On  lit  dans  un  mémoire  anonyme  adressé  en  1705  au  comte  de 
Pontchartrain  (Mémoire  historique  sur  les  mauvais  effets  de  la  réu- 
nion des  Castors  dans  une  mémo  main  ;  ministère  de   la  marine),  la 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  T.  11 


—  98  — 

vent,  par  un  sault  ou  rapide,  ou  bien  par  un  faîte  entre 
deux  rivières,  il  porte  le  canot  sur  ses  épaules.  En  hiver, 
quand  la  terre  est  couverte  de  neige  et  les  fleuves  de  glace, 
il  voyage  en  raquettes  * . 

Les  hommes  n'ont  guère  pour  tout  vêtement,  l'été,  qu'une 
sorte  de  ceinture  appelée  Brayer',  les  femmes  sont  vêtues 
plus  modestement.  L'hiver,  le  sauvage  se  couvre  de  peaux 
d'animaux.  11  porte  souvent  des  chaussons  de  cuir,  des 
espèces  de  bas  de  peau  ou  d'étoffe2.  Il  fait  encore  grand 

description  suivante  du  canot  :  «  Les  canots  sont  faits  d'écorces  de 
bouleau  proprement  tendues  sur  des  varangues  de  bois  de  cèdre  bien 
légères  et  bien  minces.  Leur  structure  est  presque  semblable  à  celle 
des  gondoles  de  Venise.  Ils  sont  partagés  en  six,  sept  et  huit  places 
par  des  barres  de  bois  légères  qui  soutiennent  et  qui  lient  les  deux 
bords  du  canot...  Comme  une  seule  écorce  ne  peut  pas  faire  un  canot 
tout  entier,  celles  qui  le  composent  sont  cousues  avec  des  racines 
de  sapin,  plus  blanches  et  plus  liantes  que  l'ozier.  On  enduit  les  cou- 
tures d'une  gomme  que  les  sauvages  tirent  du  sapin.  Les  sauvages, 
et  les  femmes  surtout,  excellent  dans  Fart  de  faire  ces  canots  ;  peu 
de  Français  y  réussissent  ».  —  «  Faire  portage,  c'est  transporter  les 
canots  par  terre  d'une  rivière  à  une  autre,  du  pied  d'une  cataracte  au 
dessus.  »  (Lahontan,  t.  I,  p.  276.) 

1.  «  Les  raquettes,  dit  Chateaubriand  dans  ses  Voyages  d'Amé- 
rique, ont  dix-huit  pouces  de  long  sur  huit  de  large;  de  forme  ovale 
par  devant,  elles  se  terminent  en  pointe  par  derrière  ;  la  courbe  de 
l'ellypse  est  de  bois  de  bouleau  plié  et  durci  au  feu.  Les  cordes  trans- 
versales et  longitudinales  sont  faites  de  lanières  de  cuir  ;  elles  ont 
six  lignes  en  tous  sens  ;  on  les  renforce  avec  des  scions  d'ozier.  La 
raquette  est  assujettie  aux  pieds  au  moyen  de  trois  bandelettes.  Sans 
ces  machines  ingénieuses,  il  serait  impossible  de  faire  un  pas  l'hiver 
dans  ces  climats  ;  mais  elles  blessent  et  fatiguent  d'abord,  parce 
qu'elles  obligent  à  tourner  les  jambes  en  dedans  et  à  écarter  les 
jambes.  »  Le  P.  Lafitau,  Jésuite,  donne  une  description  très  éten- 
due de  la  raquette,  dans  les  Mœurs  des  Sauvages  amériquains,  t.  II, 
pp.  220  et  suiv. 

2.  Voir,  pour  plus  amples  détails  sur  l'habillement  des  sauvages  : 
P.  Lafitau,  t.  II,  pp.  26  et  suiv.  ;  —  M.  Lescarbot,  1.  VI,  ch.  IX  ;  — 
Charlevoix,  t.  III,  p.  327  ;  —  Lahontan,  t,  II,  pp.  94-96;  —  Relations 
des  Jésuites  de  la  Nouvelle-France,  passim  ;  —  Ferland,  1.  I,  ch.  VIII  ; 
—  Garneau,  t.  I,  1.  II. 


—  99  — 

usage  de  colliers  de  porcelaine  et  du  calumet  ;  les  colliers 
servaient  d'ornement  et  de  pâture,  surtout  aux  femmes1  ; 
le  calumet,  ou  pipe  des  sauvages,  est  également  pour  eux 
le  symbole  de  la  paix2.  Rien  aussi  ne  se  fait  au  Canada 
avec  les  sauvages,  ni  affaires,  ni  négociations,  sans  les  col- 
liers, qui  servent  de  contrats  et  cï obligations  parmi  eux, 
V usage  de  V écriture  leur  étant  inconnu^. 

1.  Sagard,  Histoire  du  Canada,  pp.  371  et  suiv. 

2.  Lachamhre,  Dictionnaire  :  «  Le  Calumet  est  pour  les  sauvages 
le  symbole  de  la  paix.  Lorsque  les  chefs  des  tribus  indigènes  de 
l'Amérique  septentrionale  se  réunissent  pour  conclure  un  traité  avec 
les  chefs  d'autres  tribus  ou  avec  des  négociateurs  étrangers,  ils 
allument  le  tabac  d'une  longue  pipe,  ornée  de  divers  enjolivements. 
Après  quelques  aspirations  qui  en  ont  fait  jaillir  la  fumée,  le  chef  fait 
passer  le  grand  Calumet  au  chef  étranger  ou  aux  ambassadeurs  pour 
fumer  à  leur  tour.  Offrir  à  quelqu'un  le  calumet,  c'est  vouloir  vivre 
avec  lui  en  bonne  intelligence  et  en  amitié.  »  Ce  que  dit  Lachambre 
est  confirmé  par  les  missionnaires  et  les  historiens  du  Canada.  Le 
P.  Marquette  (sect.  6e,  Ms.  rom.,  p.  39)  fait  cette  description  du 
calumet  :  «  il  est  composé  de  deux  pièces;  d'une  pierre  rouge,  polie 
comme  du  marbre  et  percée  de  telle  façon  qu'un  bout  sert  à  recevoir 
le  tabac,  et  l'autre  s'enclave  dans  le  manche  ;  c'est  un  baston  de 
deux  pieds  de  long,  gros  comme  une  canne  ordinaire,  et  percé  par 
le  milieu.  Il  est  embelly  de  la  teste  ou  du  col  de  divers  oyseaux  dont 
le  plumage  est  très  beau.  Ils  y  adjoustent  aussy  de  grandes  plumes 
rouges,  vertes  et  d'autres  couleurs...  Il  n'est  rien  parmy  les  sauvages 
<le  plus  mystérieux  n'y  de  plus  recommandable...  Il  semble  estre  le 
Dieu  de  la  paix  et  de  la  guerre,  l'arbitre  de  la  vie  et  de  la  mort...  Il 
y  a  un  calumet  pour  la  paix  et  un  autre  pour  la  guerre,  qui  ne  sont 
distinguez  que  par  la  couleur  des  plumages  dont  ils  sont  ornez.  Le 
rouge  est  marque  de  guerre.  »  Voir  Perrot,  ch.  XV,  p.  99  et  100  ;  — 
La  Potherie,  t.  II,  ch.  II  ;  — Lahontan,  t.  I,  p.  47  ;  —  Cliarlevoix,  t.  III, 
p.  211  ; —  Comtesse  Gédéon  de  Clermont-T onnerre ,  trad.  des  Pion- 
niers français  de  Fr.  Parkman,  introduction,  p.  xiv  ;  —  P.  Lafitau, 
t.  II,  pp.  314,  320,  330;  —  Qarneau,  t.  I,  p.  96. 

3.  Lahontan,  t.  I,  p.  48;  —  Charlevoix ,  t.  III,  p.  210;  — 
P.  Lafitau,  t.  I,  p.  502;  —  Comtesse  G.  de  Clermont-Tonnerre, 
ibid.,  p.  xiv,  Wampum.  «  Wampoum,  dit  Taine  dans  son  diction- 
naire, nom  donné  parmi  les  tribus  de  l'Amérique  du  Nord,  à  des 
ceintures    auxquelles   étaient  enfilés   des   coquillages    de    diverses 


—  100  — 

Les  sauvages  du  Canada  avaient-ils  une  organisation 
sociale,  une  forme  de  gouvernement?  On  a  versé  des  flots 
d'encre  sur  cette  question,  que  nous  n'avons  pas  l'intention 
d'élucider.  On  peut  dire  en  général  que  s'il  existait  chez 
les  tribus  sauvages  un  fantôme  d'autorité  publique,  il  n'y 
avait  pas,  à  proprement  parler,  de  gouvernement.  Chez  les 
tribus  errantes,  les  capitaines  et  les  anciens  traitaient  en 
conseil  les  affaires  de  la  tribu  ;  leurs  décisions  n'obligeaient 
personne,  la  liberté  de  chacun  étant  absolue,  inviolable. 
En  général,  les  nations  sédentaires  forment  chacune  une 
espèce  de  république  représentative. 

Pour  ne  parler  que  des  Hurons,  ils  sont  divisés  en  trois 
tribus  principales,  les  Attignaouantans,  les  Attignecnon- 
ffuahac  et  les  Arendahronons,  ou  gens  de  la  Corde,  du 
Rocher  et  de  VOurs.  La  Relation  de  1639  ajoute  une  qua- 
trième tribu,  celle  de  Tohontaenrat1. 

L'autorité  publique  de  la  nation  est  entre  les  mains  de 
capitaines  ou  chefs,  qui  président  aux  affaires  civiles  et 
commandent  à  la  guerre.  Chaque  tribu,  chaque  village  a 

formes  et  de  diverses  couleurs,  et  qui,  par  leurs  combinaisons 
emblématiques  étaient  destinées  à  éveiller  dans  l'esprit  telle  ou  telle 
notion;  c'est  l'analogue  des  quipos,  A.  Maury,  de  l origine  de  l'écri- 
ture, Journal  des  Savants,  août  1875,  p.  467.  »  —  Ferland,  t.  I, 
p.  122. 

1.  Relation  de  1639,  p.  50.  —  Le  P.  Martin  dit  à  la  p.  322  de  sa 
traduction  de  la  Brève  Relatione  du  P.  Bressani  :  «  HURONS.  Cham- 
plain  les  appelle  Hurons,  Ochatéguins,  Ochatagin,  Attigouantans, 
Atignonaaniians,  Attignouantan,  Attigouotans,  Attignouaatitans. 
Sagard  les  nomme  Houandates.  Ils  étaient  divisés  en  3  tribus» 
La  Corde,  le  Rocher  et  l'Ours  (Sagard,  Relation  1659).  1°  Les  Atti- 
gnaouantans  (Relation  1639),  Atingyahointan  (Sagard).  2°  Les  Atiga- 
gnongueha  (Sagard),  Altignenonghac  (Relation  1636),  Atignenongac/i 
(Relation  4637),  Attigneenonguahac  (Relation  1639),  Attingueenon- 
gnahak  (Relation  1641),  Attiniatoenten  (Relation  1649).  3°  Les  Henar- 
honons  (Sagard),  Arendoronons  (Relation  1636),  Arendahronons  (1639), 
Arendaenronons.  » 


—  101  — 

encore  son  capitaine  ;  puis,  il  y  a  un  capitaine  chargé 
de  la  grande  fête  des  morts,  un  capitaine  qui  orga- 
nise les  voyages  de  trafic,  d'autres  capitaines  munis  d'em- 
plois de  moindre  importance.  La  dignité  est  due  à  la  valeur 
et  au  mérite  personnel1.  Les  uns  et  les  autres  n'ont  d'autre 
moyen  de  se  faire  obéir  que  l'estime  et  la  persuasion,  et 
encore  ce  moyen  ne  réussit-il  pas  toujours,  car  «  dans  chaque 
nation,  et  dans  chaque  nation,  chaque  bourgade,  et  dans 
chaque  bourgade,  chaque  famille,  chaque  individu  se  consi- 
dère comme  libre  d'agir  à  sa  guise,  sans  avoir  jamais  de 
compte  à  rendre  à  personne.  Les  chefs  ne  jouissent  de 
quelque  pouvoir  qu'à  la  guerre  et  à  la  chasse,  où  d'ailleurs 
ils  ne  sont  suivis  que  par  ceux  qui  le  veulent  bien2.  » 

Les  graves  intérêts  du  village  se  discutent  dans  le  conseil 
composé  du  capitaine  et  des  anciens  ;  ceux  de  la  tribu  dans 
une  assemblée  composée  des  conseils  particuliers  de  chaque 
village  ;  et  ceux  de  la  nation  dans  une  assemblée  générale, 
à  laquelle  sont  convoqués  tous  les  capitaines  et  les  anciens 
de  chaque  tribu.  Le  peuple  peut  assister  à  tous  les  conseils. 

Rien  de  plus  pittoresque  que  le  spectacle  d'une  assemblée 
de  sauvages,  surtout  de  l'assemblée  générale  de  la  nation. 
On  se  réunit  dans  la  cabane  du  capitaine  qui  a  envoyé  la 
convocation.  «  C'est  une  troupe  de  crasseux,  dit  le  P. 
Lafitau,  assis  sur  leur  derrière,  accroupis  comme  des 
singes,  et  ayant  leurs  genoux  auprès  de  leurs  oreilles,  ou 
bien  couchés  différemment,  le  dos  ou  le  ventre  en  l'air,  qui 
tous,  la  pipe  à  la  bouche,  traitent  des  affaires  d'Etat  avec 
autant  de  sang-froid  et  de  gravité  que  la  junte  d'Espagne 
ou  le  conseil  des  Sages   à  Venise3.    »  Les   hommes  d'une 

1.  Relation  de  la  Nouvelle-France,  année  1636,  ch.  VI  :  «  De  la 
police  des  Ilurons  et  de  leur  gouvernement.  » 

t.   Mémoire  de  Nicolas  Perrot,  par  le  P.  Tailhan,  p.  210,  note. 
3.  Mœurs  des  sauvages,  t.  I,  p.  478. 


—  102  — 

même  tribu  se  mettent  ensemble  pour  mieux  se  concerter 
sur  le  vote  final.  Chacun  parle  à  son  tour,  aussi  long-temps 
qu'il  veut,  sans  être  jamais  interrompu.  Quand  l'orateur  a 
fini  de  parler,  l'assemblée  pousse  toujours  le  môme  cri 
d'applaudissement,  qu'elle  approuve  ou  désapprouve  : 
Haau{ !  On  vote  les  mesures  proposées  au  moyen  de  petits 
bâtons  de  bois.  Même  après  le  vote,  acquis  à  la  pluralité 
des  suffrages  exprimés,  chacun  conserve  sa  liberté,  et  peut, 
s'il  le  désire,  ne  pas  se  soumettre  aux  décisions  de  l'assem- 
blée, bien  que  de  fait  il  y  obéisse  d'ordinaire. 

Les  membres  d'une  même  tribu  sont  presque  tous 
parents;  aussi  ne  peuvent-ils  se  marier  entre  eux,  les 
usages  s'y  opposant  formellement;  ils  prennent  mari  ou 
femme  dans  la  tribu  voisine,  et  les  enfants  appartiennent  à 
la  tribu  de  la  mère;  ils  n'ont  aucune  part  à  la  succession 
du  père,  dont  tous  les  biens,  même  les  armes,  passent  de 
droit  à  ses  frères  et  aux  fils  de  ses  sœurs.  L'hérédité 
descend  par  les  femmes.  Ghamplain  en  donne  cette  singu- 
lière raison  :  c'est  que  l'enfant  peut  bien  ne  pas  être  le  fils 
de  son  père  légal,  à  cause  de  la  vie  dissolue  des  populations 
indiennes. 

Le  système  de  division  sociale  chez  les  Hurons,  leur 
république  représentative  et  la  règle  de  succession  par 
les  femmes  sont  une  des  formes  politiques  les  plus 
communes  chez  les  nations  indiennes  sédentaires. 

4.  Relation  de  1636,  p.  128.  —  Chaque  tribu  avait  son  orateur,, 
lequel  prenait  la  parole  au  nom  des  membres  de  sa  tribu.  Chaque 
tribu  avait  pour  emblème  un  animal  ou  un  objet  dont  elle  portait  le 
nom;  et  cet  animal,  Fours  par  exemple,  ou  cet  objet,  était  souvent 
tatoué  sur  le  corps  des  guerriers  ou  peint  à  l'entrée  de  la  cabane. 
Dans  les  conseils,  l'orateur  de  la  tribu  avait  grand  soin  dans  sa  parole 
imagée  d'attirer  l'attention  des  auditeurs  sur  le  nom  qu'elle  portait 
et  dont  elle  était  fière  :  «  L'ours  a  dit,  il  a  fait  cela  ;  l'ours  est  fin  et 
méchant;  les  mains  de  l'ours  sont  dangereuses.  »  (Ibid.,  p.  127.) 


—  103  — 

Toutes  ces  nations  possèdent  aussi  un  code  de  courtoisie 
et  de  bienséanee  qu'on  ne  peut  enfreindre  sans  encourir  la 
censure  publique.  Les  lois  civiles  se  forment  par  l'usage; 
une  coutume  s'établit,  et  avec  le  temps  elle  devient  une 
loi  commune,  bien  qu'il  n'y  ait  aucun  tribunal  pour  l'imposer 
ni  pour  la  contrôler.  Il  n'existe  pas  de  code  de  délits  et  de 
peines.  Les  crimes  contre  les  choses  et  les  personnes  sont 
punis  par  la  famille  et  non  par  la  loi.  Ainsi  «  un  assassinat 
est-il  commis,  une  paix  solennellement  jurée  avec  une 
autre  peuplade  est-elle  violée  par  le  caprice  d'un  seul 
individu,  il  ne  faut  pas  songer  à  punir  directement  le  cou- 
pable ;  ce  serait  s'attribuer  sur  lui  une  juridiction  qu'on  ne 
songe  pas  même  à  réclamer.  On  offre  à  la  partie  lésée  des 
présents  destinés  à  couvrir  le  mort  ou  à  ramener  la  paix... 
Les  meurtriers  ne  sont  ordinairement  obligés  qu'à  payer  le 
prix  du  sang  aux  parents  de  la  victime.  Et  encore  n'est-ce 
pas  eux,  mais  leur  village  ou  leur  nation  qui  doit  le  fournir. 
Ce  prix  n'est  presque  jamais  refusé  1  ».  «  Pour  les  larrons, 
dit  le  P.  de  Brébeuf,  quoique  le  pays  des  Hurons  en  soit 
rempli,  ils  ne  sont  pas  pourtant  tolérez;  si  vous  trouvez 
quelqu'un  saisi  de  quelque  chose  qui  vous  appartienne, 
vous  pouvez  en  bonne  conscience  jouer  au  roi  dépouillé,  et 
prendre  tout  ce  qui  est  votre,  et  avec  cela  le  mettre  nud 
comme  la  main.  Si  c'est  à  la  pesche,  luy  enlever  son  canot, 
ses  rets,  son  poisson,  sa  robe,  tout  ce  qu'il  a  :  il  est  vrai 
qu'en  cette  occasion  le  plus  fort  l'emporte2.  »  Le  bourg 
près  duquel  un  vol  a  été  commis  en  est  responsable,  si  l'on 
n'en  peut  découvrir  le  véritable  auteur3.  Les  empoisonneurs 

1.  Mémoire  de  Nie.  Perrot,  pp.  205  et  211.—  Relation  de  1636, 
pp.  118-120.  —  Relation  de  1648,  pp.  78,  79  et  44. 

2.  Relation  de  1636,  p.  120. 

3.  Mémoire  de  Nie.  Perrot,  par  le  P.  Tailhan,  p.  205.  —  Relation 
de  1637,  pp.  104  et  105. 


—  104  — 

pris  sur  le  fait  et  ceux  qu'on  soupçonne  d'avoir  par  leurs 
sorcelleries  causé  la  mort  de  quelqu'un  sont  tués  sans  forme 
de  procès1.  Tout  individu  considéré  comme  coupable  du 
crime  de  trahison,  ou  dangereux  pour  la  paix  publique,  est 
jugé  en  conseil  secret  des  chefs  et  des  vieillards,  et 
condamné  à  mort.  On  charge  un  jeune  homme  d'exécuter 
le  coupable;  il  le  guette,  et,  au  moment  favorable,  il  le  poi- 
gnarde ou  lui  casse  la  tête.  Voilà  à  quoi  se  réduit  le  code 
criminel  de  beaucoup  de  nations.  Il  est  des  plus  simples; 
et,  chose  étrange!  la  répression,  qui  ne  s'exerce  qu'à  de 
rares  occasions,  suffit  pour  maintenir  le  plus  ordinairement 
dans  la  ligne  du  devoir  ces  peuples  grossiers,  immoraux  et 
sans  loi.  La  coutume  ayant  pour  résultat  de  rendre  le  village, 
la  famille  ou  la  tribu,  et  non  le  criminel,  responsables 
de  l'offense,  est  sans  doute  très  bizarre;  et  cependant,  au 
dire  des  missionnaires,  les  crimes  sont  sans  comparaison 
beaucoup  plus  rares  qu'en  France  où  le  coupable  est  puni 
personnellement 2. 

Il  n'y  a  pas  de  propriété  privée  chez  les  nations  séden- 
taires. Quand  un  village  se  fixe  quelque  part,  on  divise  les 
champs  et  les  bois  environnants  en  autant  de  lots  que  le 
village  compte  de  familles.  La  famille  cultive  la  part  de 
terrain  qu'on  lui  assigne  et  emporte  chez  elle  le  produit  de 
son  travail.  Il  existe,  malgré  tout,  des  riches  et  des  pauvres  ; 
mais  aussi  longtemps  qu'il  reste  de  provisions  au  village, 
le  plus  pauvre  est  assuré  d'y  avoir  sa  part;  il  n'a  qu'à  entrer 
dans  la  première  maison  venue,  à  s'asseoir  près  du  foyer, 
et,  sans  qu'un  seul  mot  soit  prononcé  des  deux  côtés,  les 
femmes  placent  des  aliments  devant  lui 3.  Tous  les  historiens 

1.  Mémoire  de  Nie.  Perrot,  p.  205.  — Relation  de  1635,  p.  35. 

2.  Relation  de  1645,  p.  43  ;  —  Relation  de  1648,  p.  80. 

3.  Parkman,  Pioneers  of  France.  Introd.  —  Relation  de  1636, 
p.  118. 


—  105  — 

font  de  l'hospitalité  des  sauvages  un  grand  éloge,  et  ils  ont 
raison;  cependant  n'était-elle  pas  souvent  un  gaspillage 
aveugle  dont  on  espérait  prendre  sa  revanche  sur  autrui; 
une  camaraderie  folle,  une  insouciance  de  l'avenir  plutôt 
qu'une  libéralité  cordiale  l  ? 

La  religion  des  sauvages  est  un  composé  de  fables 
ridicules,  de  superstitions  et  de  pratiques  grossières.  Les 
Algonquins,  au  dire  de  N.  Perrot,  reconnaissent  pour  divi- 
nités principales,  le  grand  lièvre,  le  soleil  et  les  démons 
ou  esprits  mauvais  qu'ils  nomment  manitous.  Les  Hurons 
remplissent  l'univers  de  ces  démons,  appelés  par  eux  Okis. 
Toutes  les  nations  ont  des  divinités  qu'elles  choisissent 
parmi  les  choses  de  la  terre,  de  l'air  et  des  eaux.  Les  dieux 
de  l'air  sont  le  tonnerre,  les  éclairs,  la  lune,  les  éclipses, 
les  tourbillons  de  vent,  tout  ce  qui  frappe  et  sème  l'épou- 
vante. Les  bêtes  nuisibles,  venimeuses,  difformes,  et  le 
castor  et  l'ours,  à  cause  de  leur  intelligence  et  de  leur 
importance  pour  le  chasseur,  sont  des  êtres  supérieurs. 
Beaucoup  croient  que  les  cieux  sont  habités  par  une  puis- 
sance, qui  règle  les  saisons,  tient  en  bride  les  vents  et  les 
flots,  et  peut  secourir  l'homme  dans  le  besoin.  Parfois,  ils 
offrent  à  ces  divinités,  au  ciel  et  aux  corps  célestes  surtout, 
soit  pour  les  apaiser,  soit  pour  se  les  rendre  favorables,  des 
feuilles  de  tabac,  qu'ils  jettent  à  l'eau  ou  dans  le  feu2. 

1.  Note  2  sur  le  ch.  XII  du  Mémoire  de  Perrot,  par  le  P.  Tailhan, 
p.  203  ;  —  Mémoire  de  Perrot,  ch.  XII,  de  VHospitalité  des  sauvages, 
pp.  09-71  ;  —  Relations  de  la  Nouvelle-France,  année  1634,  V,  p.  29, 
et  XIII,  p.  8;  année  1635,  p.  36;  année  1636,  p.  118;  enfin,  ch.  II, 
p.  8,  du  Ms.  original  de  l'année  1673. 

2.  Ferland,  1. 1,  pp.  98  et  99.  Ces  renseignements  de  l'abbé  Feiiand 
sont  tirés  du  Mémoire  de  N.  Perrot,  ch.  V,  p.  12.  —  Voir  Relation  de 
la  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  ch.  VIII;  — Relations  de  1632, 
p.  11;  -de  1633,  p.  16;  —de  1634,  pp.  13-27;  —  Lahontan,  t.  II,  Ado- 
ration* des  sauvages,  p.  125  ;  —  La  Potherie,  t.  II,  ch.  I,  pp.  10  et  suiv. 


—  106  — 

Leur  dogme  sur  la  création  est  des  plus  fantaisistes. 
«  Les  nations  algonquin  es  regardent  Michabou  ou  le  grand 
lièvre1,  comme  le  chef  des  esprits  et  l'architecte  de  notre 
globe.  La  terre  était  couverte  d'eau;  Michabou  flottait  sur 
un  amas  d'arbres,  avec  les  animaux  dont  il  était  le  chef. 
Souhaitant  obtenir  un  grain  de  sable  pour  en  former  le 
noyau  d'une  terre  nouvelle,  il  fait  plonger  la  loutre  et  le 
castor  sans  obtenir  de  résultat.  Le  rat  musqué  se  voue 
enfin  pour  la  cause  publique,  et  s'enfonce  sous  les  eaux. 
Vingt-quatre  heures  après,  il  reparaît  à  la  surface,  mais 
sans  vie;  à  la  suite  d'une  recherche  minutieuse,  on  trouve 
un  grain  de  sable  attaché  à  l'une  de  ses  pattes.  Saisissant 
ce  grain  de  sable,  le  grand  lièvre  le  laisse  tomber  sur  l'amas 
de  bois,  qui  se  couvre  de  terre  et  s'étend  peu  à  peu.  Quand 
la  masse  ainsi  formée  est  de  la  grosseur  d'une  montagne,  le 
grand  lièvre  en  fait  le  tour  à  plusieurs  reprises,  et  la  terre 
grossit  à  mesure.  Le  renard  est  chargé  de  surveiller  les 
progrès  de  l'opération,  et  d'avertir  ses  compagnons  lorsqu'il 
croira  la  terre  suffisamment  étendue  pour  fournir  la  vie  et 
le  couvert  à  tous  les  animaux.  Il  se  presse  trop  de  faire  un 

—  Quelques  sauvages  ne  reconnaissaient  aucun  souverain-maître  du 
ciel  et  de  la  terre,  par  exemple,  les  Outaouais  (Relation  de  1667,  V, 
p.  11);  mais  beaucoup  avaient  l'idée  confuse  d'un  être  supérieur,  d'un 
esprit  mauvais.  — Charlevoixa  admirablement  exposé  la  religion  des 
sauvages,  t.  III,  pp.  343  et  suiv.  :  «  Des  traditions  et  de  la  religion 
des  sauvages  du  Canada.  »  Nous  y  renvoyons  le  lecteur,  qui  désire 
être  renseigné  plus  à  fond,  ainsi  qu'aux  ouvrages  de  J.  Cartier, 
Champlain,  M.  Lescarbot  et  G.  Sagard.  On  lit  dans  une  lettre 
du  P.  Marest  (Lettres  êdif.,  t.  VI,  p.  330)  :  «  Il  serait  difficile  de  dire 
quelle  est  la  religion  de  nos  sauvages  :  elle  consiste  uniquement 
dans  quelques  superstitions  dont  on  amuse  leur  crédulité.  Comme 
toute  leur  connaissance  se  borne  à  celle  des  bêtes  et  aux  besoins  de 
la  vie,  c'est  aussi  à  ces  choses  que  se  borne  tout  leur  culte.  » 

4.  Nicolas  Perrot  le  nomme  Messou.  Les  Sauteurs  l'appellent 
Missabos  ou  Mitchechabos.  (Note  de  M.  Belcourt.)  —  FeiHancI,  t.  I, 
p.  97. 


—  107  — 

rapport  favorable  :  le  grand  lièvre  ayant  voulu  connaître 
la  vérité  par  lui-même,  trouve  la  terre  trop  petite;  il 
continue  donc  et  continue  encore  d'en  faire  le  tour  et  de 
l'agrandir  de  plus  en  plus.  Après  la  formation  de  la  terre, 
les  animaux  se  retirent  dans  les  lieux  qu'ils  jugent  les  plus 
commodes;  quelques-uns  meurent,  et  de  leurs  corps  le 
grand  lièvre  fait  naître  des  hommes,  auxquels  il  apprend  à 
faire  la  pêche  et  la  chasse.  A  l'un  d'eux,  il  présente  une 
femme  en  lui  disant  :  Mon  fils,  pourquoi  crains-tu  ?  Je  suis 
le  grand  lièvre,  je  t'ai  donné  la  vie  ;  aujourd' hui,  je  veux  te 
donner  une  compagne.  Toi,  homme,  tu  chasseras,  tu  feras 
des  canots  et  tout  ce  que  Vhomme  doit  faire;  et  toi,  femme, 
tu  prépareras  la  nourriture  à  ton  mari,  tu  feras  ses  souliers, 
tu  passeras  les  peaux  et  tu  fileras;  tu  £  acquitteras  de  tout 
ce  qui  regarde  la  femme  '.   » 

Ce  récit  de  la  création  de  la  terre  et  de  l'homme  est  plus 
extravagant  encore  que  la  fable  débitée  par  les  Hurons  sur 
le  même  sujet.  «  Ils  croient  qu'au  dessus  du  ciel  il  a  existé 
de  tout  temps  un  monde  semblable  au  nôtre,  peuplé 
d'hommes  tels  que  nous.  Un  jour,  une  femme,  nommée 
Ataentsic,  en  tomba  ou  s'en  précipita  par  un  trou  qui 
s'était  creusé  sous  ses  pas.  A  cette  époque,  notre  terre 
n'existait  point  encore,  et  partout,  à  sa  place,  s'étendait  un 
océan  sans  limites.  La  tortue,  vovant  tomber  Ataentsic, 
invita  tous  les  autres  animaux  aquatiques  à  construire  une 
île  pour  la  recevoir;  elle  s'offrit  même  à  porter  sur  son  dos 
cette  île  qu'on  allait  former.  Ataentsic  ne  se  blessa  pas  dans 
sa  chute,  et  mit  au  jour,  dans  l'asile  qu'on  lui  avait  préparé, 
deux  jumeaux  qu'elle  appela  Tawiscaron  et  Jouskeha.  Le 


i.  Cours  d'histoire  de  l'abbé  Ferland,  t.  I,  pp.  97  et  98.  Ferland 
résume  dans  ce  passage  tout  ce  que  dit  N.  Perrot  dans  son  Mémoire  j. 
chap.  I  et  II,  pp.  3-7,  édit.  du  P.  Tailhan. 


—  108  — 

premier  fut  plus  tard  tué  par  le  second,  à  la  suite  d'une 
querelle  qui  s'était  élevée  entre  eux1.   » 

Ataentsic,  aidée  de  Jouskeha,  a  fait  la  terre  et  les 
hommes.  Mais,  qui  a  créé  le  ciel  et  Ataentsic?  Nous  n'en 
savons  rien,  répondent  les  Hurons  2.  Ils  ont  cependant  l'idée 
d'un  Dieu  créateur,  bien  qu'ils  ne  lui  rendent  aucun  culte. 
On  ne  voit  parmi  eux  et  chez  les  autres  tribus  sauvages 
de  l'Amérique  septentrionale,  ni  temples,  ni  prêtres,  ni 
fêtes,  ni  cérémonies  3. 

La  croyance  à  l'immortalité  de  l'âme  est  universelle 
parmi  les  sauvages  de  l'Amérique4,  à  l'exception  des 
Illinois  Péouaroua  qui  s'imaginent  que  l'homme  meurt  tout 
entier 5.  En  1626,1e  P.  Charles  Lalemant  assistait  à  l'enterre- 
ment d'un  algonquin.  Les  sauvages  mettaient  dans  la  fosse 

1.  Mémoire  de  Nie.  Perrot,  p.  161,  note  du  P.  Tailhan,  lequel  résume 
la  Relation  de  1635,  p.  34,  etla  Relation  de  1636,  p.  101,  —  V.  Ferland, 
p.  97. 

2.  Relation  de  1635,  p.  34.  —  Voir  dans  les  Relations  de  1634,  p.  13, 
de  1637,  p.  54,  et  de  1633,  p.  16,  la  doctrine  des  Montagnais  et 
d'autres  peuplades  sur  l'origine  de  l'homme.  D'après  les  Montagnais, 
l'homme  est  né  du  Messou  et  d'une  rate  musquée  ;  ils  professent  la 
doctrine  des  Algonquins. 

3.  Relation  de  1635,  p.  34.  — Le  P.  Petit  (Lettres  édif.,  t.  VII,  p.  6) 
dit  que  de  tous  les  peuples  de  l'Amérique  du  Nord,  les  Natchez  seuls 
paraissent  avoir  un  culte  réglé.  Nous  en  dirons  un  mot  plus  tard. 

4.  Relation  du  P.  Biard,  ch.  V,  p.  127,  et  c.  VIII;  —  Relations 
de  1626,  pp.  3  et  4;  de  1634,  p.  16;  de  1636,  pp.  104  et  suiv.  ;  de  1637, 
p.  53;  de  1639,  p.  43,  etc.  ;  —  Voyages  de  Champlain,  ch.  V,  p.  127  ; 
—  Histoire  du  Canada,  par  G.  Sagard,  pp.  490,  497,  493,  499,  ...;  — 
Voyage  du  pays  des  Hurons,  par  G.  Sagard,  pp.  232  et  suiv.  ;  — Histoire 
de  la  Nouvelle-France,  t.  III,  pp.  351  et  suiv.;  — Mœurs  des  sauvages, 
par  le  P.  Lafitau,  t.  I,  pp.  359  et  suiv.;  —  Seconde  navigation  faite 
par  Jacques  Quartier,  ch.  X,  p.  50;  Québec,  1843;  —  Lettres  édif., 
t.  VII,  pp.  11  et  12. 

5.  Relation  manuscrite  de  la  mission  N.-D.  de  la  Conception,  par 
le  P.  Gravier,  p.  4.  (Arch.  de  l'école  Sainte-Geneviève,  14  bis,  rue 
Lhomond,  Paris.) 


—  109  — 

le  corps  du  défunt  et  tous  les  objets  qui  lui  appartenaient.  Le 
missionnaire  demande  à  un  vieillard  pourquoi  l'on  enterrait 
ainsi  tous  les  bagages.  «  Afin  que  le  mort  s'en  serve  dans 
l'autre  monde,  répond  le  vieillard.  Sans  doute  que  le  corps 
des  chaudières,  des  peaux,  des  couteaux  demeure  dans  les 
fosses;  mais  lame  de  ces  objets  et  des  autres  s'en  va  dans 
l'autre  monde,  et  le  mort  s'en  sert1.   » 

Cette  croyance  des  sauvages  à  l'immortalité  est  poussée 
si  loin  qu'ils  l'accordent  à  l'âme  des  bêtes  et  des  êtres  ina- 
nimés. Chez  les  Hurons,  aussitôt  après  la  mort,  le  cadavre 
est  déposé  avec  des  provisions,  les  armes  et  tous  les  objets 
appartenant  au  défunt,  dans  une  caisse  faite  de  grosses 
écorces  et  élevée,  au  cimetière  commun,  sur  quatre  poteaux. 
Il  reste  là  jusqu'à  la  grande  fête,  la  plus  célèbre  du  pays, 
la  fête  des  morts,  qui  revient  tous  les  huit  ou  dix  ans. 
L'âme,  séparée  du  corps,  reste  cependant  près  de  lui 
jusqu'après  la  fête  :  elle  a  une  tête,  un  corps,  des  bras,  des 
jambes.  La  nuit,  elle  se  promène  dans  le  village  et  se 
nourrit  des  mets  laissés  dans  les  chaudières.  A  l'époque  de 
la  fête  des  morts,  les  habitants  de  chaque  village  descendent 
toutes  les  bières  des  poteaux,  ils  enveloppent  les  ossements 
dans  des  peaux  précieuses,  et,  en  présence  de  toute  la  tribu 
assemblée,  ils  ensevelissent  ces  ossements  dans  une  vaste 
fosse,  où  ils  jettent  des  colliers,  des  robes  neuves,  de  riches 
pelleteries,  des  armes,  des  chaudières  et  mille  autres  objets. 

La  fête  terminée,  les  âmes,  parées  de  ces  robes  et  de  ces 
colliers,  se  mettent  en  route  pour  un  grand  village,  situé  à 
l'occident.  Elles  y  sont  suivies  des  âmes  de  tout  ce  qui  leur 
a  appartenu.  Et,  dans  ce  pays  des  morts,  elles  passent  le 
temps  à  festoyer,  à  danser  et  à  se  divertir.  Il  n'y  a  que  les 
âmes  des  vieillards  et  des  enfants  à  demeurer  dans  le  pays 

1.  Relation  de  1626,  pp.  3  et  4. 


—  110  — 

de  leur  tribu,  impuissantes  qu'elles  sont  à  se  rendre   au 
village  du  soleil  couchant 1 . 

Les  vivants  viennent  souvent  pleurer  sur  le  cercueil 
d'écorce.  Les  veuves  ne  portent  plus  d'ornements;  elles 
cessent  de  se  laver,  de  s'oindre  et  de  se  peindre;  elles  se 
coupent  les  cheveux.  Le  mari  ne  pleure  pas  à  la  mort  de  la 
femme,  les  larmes  étant  indignes  d'un  homme;  mais  il  ne 
se  peint  le  visage,  il  ne  se  graisse  les  cheveux  que  dans  de 
rares  occasions.  Des  mères  conservent  longtemps  dans  leur 
cabane  le  cadavre  de  leur  enfant,  malgré  l'odeur  insuppor- 
table qui  s'en  exhale.  Les  funérailles  sont  accompagnées  et 
suivies  de  festins  interminables,  de  danses  funèbres  et  de 
combats2. 

Le  manitou  est  le  grand  principe  du  bien  ou  du  mal. 
Chaque  sauvage  a  son  manitou,  un  oiseau,  un  poisson,  un 
quadrupède,  un  reptile,  une  pierre  ou  un  morceau  de  bois3. 
Ce  manitou  est  pour  lui  sa  divinité.  Il  l'aime,  si  elle  lui  fait 
du  bien;  il  la  craint,  si  elle  lui  fait  du  mal,  et  il  tâche  de 
se  la  rendre  favorable  par  des  prières,  des  festins  et  des 
jeûnes.  Si  la  chasse  est  abondante,  il  l'attribue  à  son 
influence.   S'il   lui  arrive    un  malheur,  il  l'impute  à  son 

4.  Relation  de  1636,  chap.  II,  pp.  104  et  suiv.  ;  ch.  IX,  p.  133. 

2.  Cours  d'histoire  de  l'abbé  Ferland,  t.  I,  p.  102; — Brève  relatione, 
p.  25  ;  —  Relation  de  1636,  chap.  VIII  et  IX,  pp.  128  et  131  ;  —  Mœurs 
des  sauvages,  par  le  P.  Lafitau,  t.  II,  chap.  VIII,  p.  386;  — Histoire 
de  la  Nouvelle-France,  du  P.  de  Charlevoix,  t.  III,  26e  lettre  ;  —  Voyage 
du  pays  des  Hurons,  par  G.  Sagard,  ch.  XXI  ;  —  Histoire  du  Canada, 
de  Garneau,  t.  I,  1.  II;  —  Creuxius,  Historia  Canadensis,  passim. 

3.  Voyage  en  Amérique  de  Chateaubriand,  art.  Religion;  —  Lettre 
du  P.  Fr.  du  Peronàson  frère,  Joseph-Imbert  (Doc.  inéd.,  XII,  p.  185). 
Le  P.  du  Peron  dit  dans  sa  lettre,  p.  187  :  «  Chaque  famille  a  ses 
armoiries  diverses,  qui  un  cerf,  qui  un  serpent,  qui  un  corbeau,  qui 
le  tonnerre,  qu'ils  estiment  être  un  oiseau,  et  choses  semblables... 
Presque  tous  les  sauvages  ont  des  soiis  auxquels  ils  parlent  et  font 
festin  pour  obtenir  d'eux  ce  qu'ils  désirent.  » 


—  111  — 

courroux.  En  partant  pour  la  guerre,  il  implore  sa  pro- 
tection. Les  Hurons  offrent  aussi  des  chiens  en  holocauste 
au  Dieu  du  mal  et  à  celui  de  la  guerre.  Le  sauvage  ne 
tourne  sa  pensée  vers  la  divinité  que  pour  obtenir  un  bien 
temporel  ou  détourner  un  malheur  ;  et  toutes  ses  pratiques 
religieuses  se  réduisent  le  plus  ordinairement  à  des  danses, 
à  des  jeûnes,  à  des  festins,  à  des  invocations  au  Manitou,  à 
des  sacrifices  offerts  aux  esprits  tutélaires  des  animaux 
qu'il  va  chasser,  ou  au  terrible  Areskoui,  dieu  des  combats *. 

Le  régulateur  à  peu  près  unique  des  pratiques  religieuses 
du  sauvage  et  de  sa  vie,  c'est  le  songe.  «  Si  on  prie  les 
Hurons  de  dire  leur  sentiment  sur  quelque  chose,  ils 
répondent,  dit  le  P.  du  Peron  :  attendez  que  nous  ayons 
consulté  le  songe.  Pour  le  mieux  faire,  ils  jeûnent  aupa- 
ravant. Ils  tiennent  le  songe  pour  le  maître  de  leur  vie,  et 
c'est  le  Dieu  de  ce  pays.  C'est  luy  qui  leur  dicte  leurs 
festins,  leur  chasse,  leur  pêche,  leur  guerre,  leurs  traites 
avec  les  Français,  leurs  remèdes,  leurs  danses,  leurs  jeux, 
.leurs  chansons2.  »  Impossible  de  se  faire  une  idée  de  la 
puissance   et  de   l'étendue   de   cette    superstition. 

«  Tout  est  permis  dès  qu'il  s'agit  de  donner  aux  songes  leur 
accomplissement.  Un  Iroquois,  par  exemple,  a-t-il  rêvé  qu'il 
était  pris  par  les  ennemis  et  attaché  au  poteau  pour  y  être 


1.  Histoire  du  Canada,  par  Garneau,  pp.  101  et  102;  —  Note  1  du 
P.  Tailhan  sur  le  ch.  V  du  Mémoire  de  Nie.  Perrot.  —  Garneau,  p.  102, 
dit  :  «  Si  la  grandeur  d'un  fleuve,  la  hauteur  d'un  cap,  la  profondeur 
d'une  rivière,  le  bruit  d'une  chute,  frappaient  l'attention  des  Hurons 
sur  le  chemin,  ils  offraient  des  sacrifices  aux  esprits  de  ce  fleuve,  de 
ce  rocher,  etc.  Ils  jetaient  du  tabac  ou  des  oiseaux  dont  ils  avaient 
coupé  la  tête,  dans  les  ondes  ou  vers  la  cime  des  montagnes.  » 

2.  Lettre  du  P.  François  du  Peron  à  son  frère  Joseph-Imbert.  Au 
bourg  de  la  Conception  de  Notre-Dame,  27  avril  1639.  (Documents 
inédits,  XII,  p.  185.) 


—  112  — 

brûlé  vif,  il  se  hâte  à  son  réveil  de  convoquer  ses  meilleurs 
amis  et  se  fait  tourmenter  cruellement,  afin  que  le  songe  étant 
partiellement  vérifié  en  temps  de  paix,  il  n'ait  plus  à  craindre 
son  entière  réalisation  en  temps  de  guerre1.  »  Le  songe  est 
une  chose  sacrée,  le  moyen  dont  se  sert  la  divinité  pour 
manifester  à  l'homme  ses  volontés.  Il  y  a  des  songes  heu- 
reux, il  y  en  a  de  funestes.  Si  le  sauvage  se  réveille  dans 
un  songe  agréable,  il  se  lève,  il  danse;  s'il  rêve  qu'on  lui 
coupe  un  doigt,  par  exemple,  à  son  réveil  il  le  fera  couper 
pour  obéir  au  songe  2. 

Une  autre  superstition  des  sauvages,  dont  il  est  souvent 
question  dans  les  Relations  de  la  Nouvelle-France,  c'est  la 
médecine  divinatoire.  «  Dans  les  maladies  dont  ils  croient 
connaître  la  cause,  et  où  ils  ne  soupçonnent  point  de  malé- 
fice, ils  ont  recours  aux  moyens  naturels  »,  aux  sueries,  à 
la  diète  et  aux  plantes  médicinales  du  pays  3.  Mais  viennent-ils 
à  se  figurer  qu'ils  sont  victimes  d'influences  occultes,  ils 


1.  Note  4  du  P.  Tailhan  sur  le  ch.  V  du  Mémoire  de  Nie.  Perrot» 
Consulter  sur  les  songes  :  Perrot,  ch.  V  ;  —  Relations  de  la  Nouvelle- 
France,  de  1633,  p.  17;  — de  1636,  pp.  10 et  109;  — de  1642,  p.  86  ;  —de 
1648,  pp.  70  et  71  ;  —  de  1656,  pp.  26  et  27  ;  —  de  1662,  p.  9  ;  —  de 
1670,  pp.  66,  72  et  73;  —de  1671,  p.  17;  —  de  1672,  p.  38;  —  Cham- 
plain,  1.  III,  ch.  V,  p.  126;  —  Sagard,  Histoire  du  Canada,  pp.  297, 
302  et  303  ;  —  Charlevoix,  t.  III,  pp.  353  et  suiv.  ;  —  Ferland,  1. 1,  p.  99. 

2.  «  Telle  était  l'importance  qu'on  attachait  aux  songes,  dit  l'abbé 
Fed'land  (t.  I,  p.  100),  qu'une  fête  avait  été  instituée  pour  fournir  une 
ample  satisfaction  à  tous  les  rêveurs.  La  fête  des  songes,  ou  suivant 
l'expression  des  Iroquois,  le  renversement  de  la  cervelle,  était  une 
espèce  de  bacchanale,  pendant  laquelle  on  se  livrait  aux  plus  étranges 
folies  ;  chaque  acteur  dans  la  scène,  s'étant  déguisé  d'une  manière 
ridicule,  courait  de  cabane  en  cabane,  bouleversant  et  renversant 
tout,  sans  que  personne  osât  s'opposer  à  ses  extravagances.  A  la  fin 
de  la  fête,  les  dommages  étaient  réparés,  et  un  festin  annonçait  le 
retour  à  la  vie  ordinaire.  » 

3.  Ferland,  t.  I,  p.  122. 


—  113  — 

consultent  le  jongleur  ou  sorcier,  afin  de  découvrir  les  sorts 
qui  ont  produit  la  maladie  et  d'en  détourner  les  pernicieux 
effets  { . 

Le  jongleur,  espèce  de  charlatan  qui  exerce  le  métier 
lucratif  de  médecin,  jouit  chez  les  peuplades  indiennes 
d'une  autorité  et  d'une  influence  extraordinaires2.  Le  P. 
Biard  cite  ce  fait  étrange  pour  montrer  jusqu'où  s'étend 
sa  puissance.  Le  jongleur  annonce-t-il  qu'un  malade 
mourra  tel  jour,  tout  le  monde,  parents  et  amis,  abandonne 
le  malheureux,  et  le  malade  lui-même,  à  partir  de  ce 
moment,  se  condamne  à  une  diète  absolue.  Si,  au  jour 
marqué,  il  ne  semble  pas  près  de  mourir,  on  se  fait  un 
devoir  de  hâter  le  dénouement,  en  versant  sur  lui  de  l'eau 
froide3.  Quand  le  condamné  est  un  chef  de  famille,  un  per- 
sonnage de  quelque  marque,  il  adresse  à  tous  les  siens, 
après  l'arrêt  fatal  du  médecin,  une  harangue  comprenant 
deux  parties  :  son  éloge  d'abord,  puis  de  bons  conseils  à 
tous  les  assistants.  L'oraison  funèbre  terminée,  la  Tabagie 
commence  :  c'est  un  grand  festin,  composé  de  tout  ce  qui 
reste  de  provisions  dans  sa  cabane  et  offert  à  toute  sa 
famille.  On  égorge  les  chiens,  afin  que  leurs  âmes  aillent 
annoncer  dans  l'autre  monde  l'arrivée  prochaine  du  mori- 
bond, et  leurs  corps  sont  jetés  dans  la  chaudière  pour  ren- 
forcer le  festin.  Après  le  repas,  on  pleure,  on  fait  de  tou- 
chants adieux  au  malade  et  on  se  retire  4. 

1.  CharlevoiXjt.  III,  p.  360;  — Ferland,  t. 1,  p.  123.  — Les  jongleurs 
s'appellent  aussi  aut moins  (Voir  M.  Lescarbot,  Champlain  et  le  P. 
Biard).  Les  Hurons  les  nommaient  arendiogouanne. 

2.  Charlevoix,  t.  III,  25e  lettre,  pp.  359  et  suiv.  —  Le  P.  Biard  dit 
dans  sa  Relation  de  1616  :  «  Les  autmoins  sont  comme  les  prêtres 
des  Souriquois  (ch.  V,  p.  12)...  Les  autmoins  en  charge  représen- 
teraient nos  prestres  d'icy  (de  France)  et  nos  médecins,  mais  tria- 
deurs  mensongers  et  trompeurs  »  (ch.  VII,  p.  17). 

3.  Relation  de  1616,  ch.  VII,  p.  18. 

4.  Ibid.,  ch.  VIII. 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  12 


—  114  — 

Plus  éclairé  que  les  autres  sauvages  de  sa  tribu,  le  jon- 
gleur, selon  la  croyance  populaire,  vit  en  commerce  fré- 
quent avec  les  génies  ;  il  les  consulte,  et  par  eux  il  sait  la 
source  et  la  nature  des  maladies,  les  sorts  qui  les  pro- 
duisent, les  remèdes  qui  les  guérissent,  il  explique  les  malé- 
fices et  les  songes,  il  fait  réussir  les  négociations,  la  guerre 
et  la  chasse,  il  prédit  l'avenir  ;  enfin  il  lit  dans  l'intérieur  le 
plus  secret  de  l'âme  les  désirs,  même  les  plus  cachés,  de 
ceux  qui  recourent  à  sa  science.  Ce  don  de  divination  lui 
vient  d'un  esprit  supérieur,  Oki  chez  les  Hurons,  lequel 
habite  en  lui  et  l'éclairé.  Pour  saisir  les  secrets  intimes,  les 
désirs  d'une  âme,  il  regarde  dans  un  bassin  plein  d'eau,  il 
feint  d'être  possédé  de  quelque  furie,  ou  bien  il  se  cache 
dans  un  lieu  obscur,  où  l'Esprit  lui  parle  et  lui  découvre 
tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  secret  dans  l'âme  affligée  *. 

Souvent,  chez  les  Montagnais  surtout,  il  rend  ses  oracles 
à  la  façon  d'une  Pythonisse.  Ses  artifices  sont  des  plus 
simples  et  des  plus  grossiers  ;  il  les  entoure  cependant  d'un 
appareil  si  bruyant  et  si  mystérieux  que  les  sauvages  s'y 
laissent  facilement  prendre  ;  ils  ne  voient  dans*  ses  jon- 
gleries que  l'intervention  des  Esprits.  Ainsi,  sur  le  soir,  on 
enfonce  dans  le  sol  six  poteaux  en  rond,  rapprochés  par  le 
haut  au  moyen  d'un  grand  cercle,  de  manière  à  ménager 
une  ouverture  aux  Génies,  qui  par  là  arrivent  et  s'en  vont. 
Les  poteaux  sont  entourés  avec  le  plus  grand  soin  de  robes 
et  de  peaux.  La  cabane  achevée,  on  éteint  les  feux,  afin  de 
ne  pas  épouvanter  les  Génies,  et  le  sorcier  se  glisse  dans 
son  sanctuaire  par  une  porte  basse,  en  rampant  sur  les 
pieds  et  sur  les  mains.  Là,  commencent  ses  évocations,  à 

1.  Brève  relatione  du  P.  Bressani,  p.  22;  — Mœurs  des  sauvages, 
par  le  P.  Lafitau,  t.  II,  pp.  375  et  suiv.  ;  —  Relation  de  1636,  ch.  V, 
p.  114;  —  Voyage  du  pays  des  Hurons,  par  Sagard,  pp.  75,  76,  236, 
264,  265. 


—  115  — 

voix  basse;  peu  à  peu  il  s'anime,  il  chante,  il  crie,  il  hurle. 
La  cabane  s'agite  par  degrés,  doucement  d'abord,  ensuite 
violemment  :  c'est  l'annonce  de  l'arrivée  prochaine  des 
Génies.  Bientôt  on  entend,  au  milieu  d'un  ébranlement 
général,  des  voix  confuses,  des  bruits  discordants,  des  cris 
de  fureur,  un  tapage  assourdissant.  Les  Génies  sont  là,  dit 
la  foule  présente,  attentive,  haletante.  On  les  interroge  et 
ils  répondent,  ou  plutôt  le  sorcier  répond  pour  eux.  Et 
cette  scène  dure  des  heures,  inspirant  parfois  aux  specta- 
teurs les  plus  prévenus  une  horreur  et  un  saisissement 
dont  ils  ne  sont  pas  maîtres;  quand  elle  est  finie,  les  Génies 
s'échappent  par  où  ils  sont  venus,  et  le  sorcier  sort  de  son 
sanctuaire  comme  il  y  est  entré.  C'est  là  une  des  princi- 
pales jongleries  du  sorcier,  et  les  sauvages  s'imaginent  que, 
lorsqu'il  est  dans  la  cabane  en  communication  avec  les 
Génies,  son  corps  reste  sur  la  terre  et  son  âme  s'élève  au 
plus  haut  sommet  de  l'ouverture  *. 

Un  fameux  sorcier,  Tonnerouanont,  vient  un  jour  trouver 
le  P.  de  Brébeuf.  Il  y  avait  alors  plusieurs  missionnaires 
gravement  malades,  au  village  d'Ihonatiria,  chez  les  Hurons. 
«  Si  tu  veux,  lui  dit  le  sorcier,  je  mettrai  sur  pied  tes 
malades  en  peu  de  jours.  »  —  «  Que  me  demandes-tu 
pour  cela?  »  répond  le  Père.  —  «  Tu  me  donneras  dix 
tubes  de  verre,  reprend  notre  homme;  et  tu  ajouteras  un 
verre  de  plus  pour  chaque  malade  guéri.  »  Le  jongleur 
n'exerce  pas  la  médecine  gratuitement.  «  Mais  que  feras-tu?  » 
demande  le  missionnaire.  —  «  Je  t'indiquerai  des  plantes 
et  des  racines,  et,  pour  aller  plus  vite,  je  ferai  la  suerie.  » 
La  suerie  servait,  en  effet,  au  jongleur  comme  de  médium 
avec  le  génie  ou  manitou  qui  l'inspirait,   pour   connaître 

1.  Relation  de  1634,  pp.  14  et  suiv. 


—  116  — 

l'avenir  et  guérir  les  malades.  Il  se  glissait  dans  une  cabane 
d'écorce,  hermétiquement  fermée,  recouverte  de  pelleteries 
et  pavée  de  cailloux  brûlants.  L'eau  qu'on  faisait  alors 
tomber  sur  lui,  se  vaporisait,  échauffait  bientôt  l'étroite 
enceinte,  et  provoquait  d'abondantes  sueurs;  quant  à  lui, 
dans  cette  atmosphère  de  chaleur,  il  s'animait,  entonnait 
des  chants,  poussait  des  cris  et  battait  du  tambour.  Attiré 
par  le  bruit,  le  Manitou  accourait,  se  mettait  en  rapport 
avec  lui,  et  lui  révélait,  disaient  les  sauvages,  les  mystères 
cachés  aux  simples  mortels,  l'avenir,  enfin  les  maladies, 
leurs  causes  et  leurs  remèdes  *. 

Un  peuple  sans  religion  est  un  peuple  sans  moralité. 
Sans  doute  que  les  sauvages  d'une  même  tribu  sont  étroite- 
ment unis  2  ;  ils  s'assistent  mutuellement  avec  une  libéralité 
touchante3,  l'égalité  est  parfaite4,  les  affections  de  famille 
portées  à  un  degré  extraordinaire  d'héroïsme5,  la  solidarité 
complète  entre  tous  les  membres  soit  de  la  tribu,  soit  sur- 
tout de  la  famille6;  ils  se  traitent  aussi  avec  beaucoup  de 
douceur  et  même  de  respect7.  Nous  parlons,  bien  entendu, 

1 .  Vie  du  P.  de  Brébeuf,  par  le  P.  Félix  Martin,  p.   1  57. 

2.  Mémoire  de  Perrot,  chap.  XII,  §  II,  pp.  71  et  suiv.  ;  —  Relation 
de  1636,  p.  118.  Le  P.  Le  Jeune  dit  dans  cette  Relation  (2e  partie, 
VI,  p.  118)  :  «  Ostez  quelques  mauvais  esprits  qui  se  rencontrent 
quasi  partout,...  ils  se  maintiennent  dans  une  parfaite  intelligence  par 
les  fréquentes  visites,  les  secours  qu'ils  se  donnent  mutuellement 
dans  leurs  maladies,  par  les  festins  et  les  alliances.  » 

3.  Relations  de  1634,  pp.  8  et  9;  de  1635,  p.  36;  de  1636,  p.  118  ;  — 
Mémoire  de  Perrot,  pp.  69-71  ;  —  Missions  de  Québec,  12e  rapport, 
p.  66. 

4.  Mémoire  de  Perrot,  p.  72. 

5.  Relations  de  1634,  pp.  28  et  29;  de  1648,  p.  42. 

6.  Mémoire  de  Perrot,  p.  72. 

7.  Ibid.  ;  —  Relation  de  1636,  p.  118  :  «  Ils  ont  une  douceur  et  une 
a  ffabilité  (entre  eux)  quasi  incroyable  pour  des  sauvages  ;  ils  ne  se 
picquent  pas  aisément,  et  encore  s'ils  croient  avoir  reçu  quelque  tort 


—  117  — 

des  Indiens  appartenant  à  la  même  tribu  ;  car,  de  tribu  à 
tribu,  les  choses  changent,  haines,  perfidies,  trahisons, 
vengeances,  mensonges,  pillage,  cruautés  inouïes,  tout 
étant  permis  à  l'égard  d'une  nation  ennemie  '.  Mais  en 
dehors  des  vertus  familiales  que  nous  avons  citées,  quel 
désordre  de  mœurs  !  Quel  libertinage  !  Quelle  absence 
absolue  de  toute  notion  morale  !  Là  sera  le  grand  obstacle, 
presque  l'unique,  à  la  conversion  de  ce  peuple. 

Presque  toutes  les  peuplades  sauvages,  à  l'exception 
peut-être  des  Hurons,  admettent  et  pratiquent  la  polygamie 
simultanée.  Les  ambitieux  en  font  un  instrument  de  puis- 
sance et  de  domination,  à  cause  des  nombreux  enfants 
qu'elle  leur  procure.  Toutefois,  quelques  nations  châtient 
sévèrement  la  femme  adultère,  en  lui  coupant  le  nez  ou  en 
lui  arrachant  au  haut  de  la  tête  un  lambeau  de  peau  taillé 
en  rond.  Chez  les  Illinois,  l'épouse  infidèle  est  punie  de 
mort.  Chez  les  Hurons,  où  la  polygamie  n'est  pas  en  hon- 
neur, le  mari  change  facilement  de  femme  et  la  femme  de 
mari  :  la  séparation  s'accomplit  d'un  commun  accord,  sans 
bruit 2. 


de  quelqu'un,  ils  dissimulent  souvent  le  ressentiment  qu'ils  en  ont; 
au  moins  en  trouve-t-on  ici  (chez  les  Hurons)  fort  peu  qui  s'échappent 
en  public  pour  la  colère  et  la  vengeance.  » 

1.  Mémoire  de  Perrot,  pp.  72,  74,  76,  77,  143,  147,  149.  —  Les  his- 
toires du  Canada  sont  pleines  de  faits  qui  attestent  les  haines  féroces 
et  perfides  entre  tribus  ennemies. 

2.  Relation  delà  Nouvelle-France,  par  le  P.  Biard,  chap.  VI,  p.  13; 
—  Relations  de  1644,  p.  51  ;  de  1634,  p.  32;  de  1639,  pp.  17  et  46;  de 
1640,  p.  30;  de  1642,  pp.  9,  89  et  90;  de  1652,  p.  5;  de  1660,  p.  13; 
de  1670,  pp.  89  et  90  ;  —  La  Potherie,  t.  II,  pp.  27  et  suiv.  ;  —Mémoire 
de  Perrot,  pp.  22-29;  —  Mœurs  des  sauvages,  par  le  P.  Lafitau,  t.  I, 
pp.  552  et  suiv.;  —  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de 
Charlevoix,  t.  III,  pp.  283  et  suiv.,  p.  423;  —  Voyage  du  pays  des 
Hurons,  par  Sag-ard,  pp.  160  et  suiv.  ;  —  Lettres  édif.,  t.  VII,  pp.  21 
et  22  ;  —  M.  Lescarhol,  1.  VI,  chap.  XIII  ;  —  Ferland,  pp.  126  et  suiv. 


—  118  — 

Braves  en  face  d'une  mort  désormais  inévitable,  ou  quand 
ils  sont  animés  par  l'espoir  de  vaincre,  les  sauvages 
recherchent  le  succès  avant  tout  ;  aussi,  quand  ils  voient  la 
chance  tourner  contre  eux,  et  qu'une  voie  est  encore 
ouverte  à  la  fuite,  ils  n'hésitent  pas  et  s'enfuient.  Le  succès 
les  exalte,  les  rend  capables  de  toutes  les  folles  entre- 
prises ;  le  moindre  revers  les  abat,  les  jette  dans  un  pro- 
fond découragement 1 . 

Joueurs  enragés,  les  Hurons  principalement,  ils  mettent 
tout  leur  avoir  en  enjeu,  canots,  ornements,  pipes,  armes, 
vêtements,  jusqu'à  leurs  femmes.  Ils  reviendront  dune 
partie  de  jeu  ruinés,  nus  comme  vers,  et  cependant  très 
gais2.  Ils  prennent  tant  de  plaisir  à  jouer  eux-mêmes  ou  à 
voir  jouer,  qu'ils  oublient  tout  le  reste3.  Les  jeux  favoris 
sont  ceux  de  crosse,  de  course,  de  baguette,  de  pailles  et  de 
noyaux  ou  de  dés4.  Ils  sont  toujours  accompagnés  et  suivis 
de  festins5.  Dès  le  bas  âge,  les  Indiens  se  livrent  à  ces  jeux, 
mâles  et  virils,  souvent  très  dangereux. 

Ils  aiment  aussi  tout  ce  qui  développe  la  vertu  guerrière, 
la  chasse,   l'exercice  des   armes,  les  coups    d'audace,   les 

1.  Note  7  du  P.  Tailhan  sur  le  ch.  XII  du  Mémoire  de  Perrot.  — 
Consulter  sur  ce  paragraphe  :  Per/*ot,  ch.  XVI,  pp.  107  et  suiv.,  qui 
cite  des  exemples  d'une  hardiesse  téméraire;  —  Relations  de  1642, 
p.  51  ;  de  1670,  p.  45;  —  Les  Histoires  de  la  Nouvelle-France,  qui 
sont  remplies  de  traits,  où  se  montrent,  suivant  les  circonstances, 
la  bravoure  et  la  lâcheté  du  sauvage. 

2.  Relation  de  1636,  pp.  110  et  suiv. 

3.  Ferland,  t.  I,  p.  133, 

4.  Ibid.,  pp.  133  et  suiv. 

5.  Ibid.,  p.  135.  —  Consulter  sur  les  jeux  :  Mémoire  de  Perrot, 
pp.  34  et  35  (jeu  de  la  baguette),  43  et  45  (jeu  de  crosse),  p.  35  (jeu 
de  la  course),  46-50  (jeu  des  pailles),  50  et  51  (jeu  de  dés  ou  du  plat, 
ou  de  noyaux);  —  La  Potherie,  t.  II,  pp.  126,  127;  t.  III,  pp.  22  et 
23;  —  Lafitau,  t.  II,  pp.  338  et  suiv.; — Charlevoix,  t.  III,  pp.  260  et 
suiv.,  318  et  suiv.,  373;  — Relations  de  1636,  p.  113;  de  1639,  p.  95. 


—  119  — 

fatigues  et  les  dangers.  Ils  s'accoutument,  encore  enfants, 
aux  plus  dures  privations,  au  mépris  de  la  douleur  et  de  la 
mort.  Le  P.  Bressani  cite,  dans  sa  Brève  relatione  quelques 
traits  de  leur  éducation  à  la  Spartiate  :  ils  endurent  la  faim 
dix  et  quinze  jours  sans  se  plaindre  ;  de  petits  garçons 
s'attachent  les  bras  ensemble,  placent  un  charbon  ardent 
sur  leurs  bras  liés,  et  luttent  à  qui  soutiendra  plus  long- 
temps la  douleur  ;  ils  se  percent  ou  se  font  percer  la  peau 
avec  une  aiguille,  une  alêne  affilée  ou  une  épine  aiguë,  et 
tracent  ainsi  sur  leur  corps  d'une  manière  ineffaçable  un 
aigle,  un  serpent,  un  dragon  ou  tout  autre  animal  favori. 
Le  sauvage  qui  trahirait  sa  douleur  par  le  moindre  signe 
pendant  cette  opération,  serait  traité  de  lâche  et  déshonoré. 
Jamais  ils  ne  se  plaignent  du  froid,  de  la  chaleur,  de  la 
fatigue  ou  de  la  maladie  1 . 

Ces  sauvages  intrépides,  devenus  hommes,  bravent  tous 
les  dangers  et  défient  la  mort,  dans  l'espoir  de  vaincre. 
S'ils  tombent  entre  les  mains  de  l'ennemi,  ils  poussent  le 
mépris  de  la  souffrance  jusqu'au  stoïcisme.  Au  milieu  des 
flammes  du  bûcher,  ils  exciteront  leurs  bourreaux  à  redou- 
bler de  cruauté  ;  ils  les  mettront  au  défi  de  leur  arracher  un 
soupir.  Rien  de  plus  horrible  que  le  supplice  de  l'enlève- 
ment de  la  chevelure,  barbare  coutume  en  usage  chez  les 
peuples  de  l'Amérique  :  on  coupait  la  peau  du  crâne  au 
dessus  du  front  et  des  oreilles,  autour  de  la  tête,  et  on 
l'arrachait  avec  violence  en  tirant  sur  la  chevelure2.  Le 
patient  n'avait  pas  alors  l'air  de  souffrir  ;  aucune  contraction, 
aucune   émotion   sur  le    visage.    Le    bourreau,  furieux  de 

1.  Brève  relatione  d'alcunc  missioni  di  pp.  délia  compagnia  di 
Giesù  nella  Nuova  Francia  del  P.  Francesco  Gioseppe  Bressani,  S.  J. 
ïn  maccrata,  1653,  pp.  9  et  suiv.  ;  —  Ferland,  t.  I,  p.  130. 

2.  Relation  abrégée  du  P.  Bressani,  traduite  par  le  P.  Félix  Mar- 
tin ;  Montréal,  1852.  Note,  pp.  117  et  118. 


—  120  — 

n'avoir  pu  ébranler  l'inébranlable  fermeté  de  la  victime, 
«  s'en  console  en  dévorant  son  cœur  et  en  buvant  son  sang, 
afin  de  s'approprier  ainsi  le  courage  invincible  qu'il  est  forcé 
d'admirer  *  ». 

.  Le  sauvage  de  presque  toutes  les  tribus  indiennes  est 
renommé  pour  sa  cruauté  envers  ses  prisonniers  de  guerre. 
Il  se  fait  un  plaisir  de  les  tourmenter  ;  les  voir  souffrir  est 
pour  lui  une  vraie  jouissance,  une  volupté.  S'il  parvient  à 
lui  arracher  un  soupir,  il  jouit  de  cette  faiblesse  comme 
d'un  triomphe  ;  car  le  patient  qui  se  plaint  se  déshonore  et 
déshonore  sa  tribu.  «  Je  voudrais  pouvoir  décrire  les  sup- 
plices que  les  sauvages  font  subir  à  leurs  prisonniers, 
écrit  le  P.  Chaumonot,  qui  avait  assisté  aux  tourments 
d'un  captif,  après  l'avoir  baptisé.  Dès  qu'on  l'a  fait  prison- 
nier, on  lui  coupe  les  doigts  des  mains,  on  lui  déchire 
avec  un  couteau  les  épaules  et  le  dos,  on  le  garrotte  avec 
des  liens  très  serrés  et  on  le  conduit  au  village  en  chantant 
et  en  se  moquant  de  lui.  Là,  on  en  fait  cadeau  à  un  sau- 
vage qui  a  perdu  son  fils  à  la  guerre.  Celui-ci  se  charge  de 
le  caresser  (carezzare) .  Il  j)rend  un  collier  de  fer,  rougi  au 
feu,  il  lui  dit  :  Mon  fils,  tu  aimes,  je  crois,  à  être  bien 
orné,  à  paraître  beau.  Il  commence  alors  à  le  tourmenter 
depuis  la  plante  des  pieds  jusqu'au  sommet  de  la  tête  avec 
des  tisons  ardents  et  de  la  cendre  chaude  ;  il  perce  ses 
pieds  et  ses  mains  avec  des  roseaux  ou  des  pointes  de  fer. 
Si  la  faiblesse  empêche  le  captif  de  se  tenir  debout,  on  lui 
donne  à  manger,  puis  on  le  fait  marcher  sur  des  brasiers 
ardents.  Enfin,  on  le  conduit  hors  du  village,  on  le  place 
sur  une  estrade,  et  chacun  se  met  en  devoir  de  le  tour- 
menter. Au  milieu  des  plus  horribles  tourments,  le  patient 

4.  Note  7  du  P.  Tailhan  sur  le  chap.  XII  du  Mémoire  de  Perrot  ; 
pp.  206-209. 


—  121  — 

est  forcé  de  chanter,  s'il  ne  veut  passer  pour  lâche.  On 
met  fin  à  tous  ces  raffinements  de  cruauté,  en  lui  enlevant 
la  peau  de  la  tête.  Après  la  mort,  le  corps  est  mis  en 
pièces,  et  le  cœur,  la  tête,  etc.,  sont  donnés  aux  princi- 
paux capitaines,  qui  en  font  présent  à  d'autres.  Ceux-ci 
en  assaisonnent  leur  soupe,  et  dévorent  ces  tristes  restes 
avec  autant  de  plaisir  qu'un  quartier  de  viande  de  cerf1.  » 

Les  Indiens,  jeûneurs  intrépides,  quand  ils  n'ont  rien  à 
se  mettre  sous  la  dent,  ou  quand  la  superstition  leur  fait 
une  loi  de  l'abstinence-,  sont,  en  toute  autre  occasion,  gour- 
mands jusqu'à  rendre  gorge.  Ils  expireraient  volontiers 
dans  une  marmite  pleine  de  viande,  comme  d'autres  dans 
une  cuve  de  malvoisie3.  Ils  peuvent  mettre  au  service  de 
leurs  hôtes  une  voracité  que  ne  fatiguerait  pas  un  jour 
entier  employé  à  la  satisfaire4.  Dans  les  festins  ordinaires, 
chaque  convive  peut  manger  ce  qui  lui  plaît  de  la  portion 
servie  devant  lui,  et  laisser  ou  emporter  le  reste  ;  mais  il  y 
a  les  festins  à  tout  manger,  et,  dans  ces  repas,  il  faut  tout 
consommer  sur  place,  séance  tenante.  Si  l'on  ne  peut 
engloutir  toute  sa  part,  il  faut  chercher  autour  de  soi  un 
estomac  assez  complaisant  pour  absorber  ce  que  refuse  le 
sien5. 

1.  Lettre  du  P.  J.  M.  Chaumonot  au  R.  P.  Philippe  Nappi,  supé- 
rieur de  la  maison  professe  à  Rome.  Du  pays  des  Hurons, 
26  mai  1640.  —  La  lettre  autographe,  écrite  en  italien,  est  conservée 
aux  Archives  de  la  rue  Lhomond,  14  bis,  à  Paris.  Le  P.  Chaumonot 
signait  quelquefois  Calvonotti.  Le  P.  Carayon  a  donné  une  traduc- 
tion, un  peu  large  en  certains  endroits,  de  la  lettre  du  P.  Chaumonot, 
dans  les  Documents  inédits,  XII,  p.  197. 

2.  Mémoire  de  Nie.  Perrot,  p.  174,  note  du  P.  Tailhan. 

3.  Relation  de  1634,  p.  31.  —  Le  P.  Le  Jeune  parle  dans  ce  cha- 
pitre de  tous  les  sauvages  du  Canada. 

4.  Mémoire  de  Nie.  Perrot,  p.  174. 

5.  Ihid.,p.  176.  —Consulter  sur  les  festins  des  sauvages  :  Mémoire 
de  Perrot,  passim  ;  —  Relation  de  1634,  pp.  31,  32,  37,   77  et  64; 


—  122  — 

Lascifs,  adonnés  aux  passions  les  plus  brutales,  aux 
vices  les  plus  dégradants,  ils  sont  encore  fainéants,  deman- 
deurs importuns ,  larrons  émérites1.  Qui  dit  Huron  dit 
larron.  Dans  les  rapports  avec  les  étrangers,  le  mensonge 
leur  est  aussi  naturel  que  la  parole-.  Ils  sont  ombrageux 
•et  soupçonneux,  surtout  à  l'égard  des  Européens  ;  traîtres 
et  perfides  quand  il  y  va  de  leur  intérêt,  dissimulés  et 
vindicatifs  à  l'excès.  Le  temps  ne  diminue  pas  en  eux  le 
désir  de  la  vengeance.  Glorieux  et  superbes,  «  ils  tirent 
vanité  aussy  bien  de  la  débauche  que  de  la  valeur,  des 
excès  et  des  insolences  qu'ils  font  en  beuvant,  comme  de  la 
chasse;  et  de  l'impudicité  ainsy  que  de  la  libéralité... 
Vous  seriez  étonnez  de  les  voir  s'accommoder  ;  ils  ne  sçavent 
quelle  posture  tenir  ;  je  croy  que  s'ils  avaient  un  miroir 
devant  les  yeux,  ils  changeraient  tous  les  quarts  d'heure 
de   figure3.   »    Les    hommes   portent    toujours,    même    en 

—  Relation  de  1635,  pp.  15  et  17  ;  —  Relation  de  1637,  p.  113;  — 
Relation  de  1642,  p.  84;  —  Relation  de  1648,  p.  74;  —  Mœurs  des 
sauvages,  par  le  P.  Lafitau,  t.  I,  pp.  514  et  suiv.  ;  —  La  Potherie, 
t.  II,  p.  184;  —  Voyage  du  pays  des  Huilons,  par  G.  Sagard, 
pp.  144  et  suiv.;  pp.  149,  150  et  283. 

Le  P.  Lafiteau  parle  dans  le  t.  I,  p.  514,  de  plusieurs  sortes  de  fes- 
tins :  festin  des  noces,  festin  à  chanter,  festin  à  tout  manger.  Dans  le 
t.  II,  il  parle  encore  du  festin  funéraire,  p.  399;  du  festin  des  âmes, 
p.  447  ;  des  festins  de  présents,  p.  452. 

Le  P.  de  Brébeuf  rapporte  [Relation  de  1636,  2e  p.,  ch.  IV)  qu'il 
a  vu  chez  les  Hurons  trois  festins  à  chanter:  dans  l'un,  il  y  avait  dans 
les  chaudières  trente  cerfs  ;  dans  l'autre,  vingt  cerfs  et  quatre  oui^s;  et 
dans  le  troisième,  cinquante  poissons,  valant  nos  plus  grands  bro- 
chets, et  cent  vingt  autres  de  la  grandeur  de  nos  saumons. 

1.  Relation  de  1635,  p.  36. 

2.  Relation  de  1634,  VI,  p.  31.  —  Dans  les  Relations  inédites, 
année  1673,  t.  I,  p.  119,  on  lit  :  «  Ils  sont  trop  menteurs  pour  être 
•crus.  »  Champlain  dit  de  son  côté,  dans  ses  Voyages  de  la  Nouvelle- 
France,  lre  partie,  p.  125  :  «  ils  ont  une  meschanceté  en  eux,  qui  est 
<Testre  grands  menteurs.  » 

3.  Mémoire  de  Perrot,  p.  76. 


—  123  — 

temps  de  guerre,  de  petits  miroirs  suspendus  à  leur  cou  : 
ils  s'y  mirent  et  s'y  admirent  souvent1. 

On  sait  qu'ils  se  bariolent  de  toutes  les  couleurs  le 
visage  et  le  corps,  afin  de  paraître  plus  terribles  à  l'ennemi, 
de  lui  cacher  leur  jeunesse  ou  leur  décrépitude,  et  d'em- 
pêcher que  la  pâleur  de  la  figure  ne  trahisse  la  crainte  de 
l'âme2.  La  vanité  trouve  aussi  son  compte  dans  le  bariolage 
de  la  figure,  le  tatouage  du  corps  et  la  coupe  bizarre  de  la 
chevelure.  Les  uns  se  rasent  le  milieu  de  la  tête,  les  autres 
la  tête  entière,  ne  laissant  que  quelques  touffes  de  cheveux 
ça  et  là;  beaucoup  gardent  leurs  cheveux  très  longs,  tan- 
dis que  d'autres  n'en  ont  qu'au  milieu  de  la  tête  ou  sur  le 
front  et  les  relèvent  avec  coquetterie  du  front  jusqu'à  la 
nuque  ;  ils  les  tiennent  raides  comme  des  crins3.  «  Pas  un 
de  nos  petits- maîtres,  dit  Champlain,  ne  prend  autant  de 
soin  des  boucles  de  sa  chevelure.  » 

# 

Les  renseignements  qui  précèdent  sur  la  religion,  le  gou- 
vernement, les  mœurs  et  les  coutumes  des  populations 
sauvages  de  l'Amérique  septentrionale,  et  sur  le  pays 
qu'elles  habitent,  sont  nécessairement  incomplets;  ils 
feront  cependant  suffisamment  connaître  le  champ  d'action 
très  épineux  où  doit  s'exercer  le  laborieux  apostolat  des 
missionnaires,  le  milieu  où  va  bientôt  se  mouvoir  le  drame 
sanglant  de  l'évangélisation  chrétienne  des  Indiens.  A 
mesure  que  l'évangélisation  s'avancera  dans  la  profondeur 

1.  Annal,  de  la  Propagation  de  la  Foi,  t.  IV,  p.  543  :  Les  Outao- 
uais  portent  toujours  le  miroir  à  la  main  et  très  souvent  ils  se 
regardent  pour  admirer  leurs  grotesques  ornements.  » 

2.  Brève  relatione,  p.  10. 

3.  Brève  relatione,  p.  9.  «  Dritti  corne  setole...  crini  dritti  corne 
setole  di  cignale.  »  On  eût  dit  une  Hure  ;  aussi  les  Français  appe- 
lèrent-ils Hurons  cette  tribu.  Champlain  surnomme  ces  sauvages 
Cheveux-relevés.  —  Voir  dans  les  Œuvres  de  Champlain,  p.  512,  la 
note  de  l'abbé  Laverdière  sur  les  Cheveux  relevez. 


—  124  — 

des  forêts,  la  civilisation  l'y  suivra.  L'évangélisation  sera 
toujours  où  la  colonisation  s'établira  et  remuera  le  sol. 
L'évangilisation  et  la  colonisation  poursuivront  sans  doute 
deux  buts  différents  par  des  moyens  différents  ;  mais  de 
leur  accord,  de  leur  marche  parallèle,  naîtra  une  autre 
France,  une  seconde  patrie,  la  Nouvelle-France . 

Champlain  était  l'homme  providentiel,  destiné  à  pré- 
parer les  voies  aux  missionnaires  et  aux  colons,  à  ces 
pionniers  français  de  V Amérique  du  Nord,  comme  les 
appelle  l'historien  américain,  Francis  Parkman1.  «  Homme 
de  mérite,  il  avait  un  grand  sens,  beaucoup  de  pénétration, 
des  vues  fort  droites,  et  personne  ne  sçut  jamais  mieux 
prendre  son  parti  dans  les  affaires  les  plus  épineuses.  Ce 
qu'on  admirait  le  plus  en  lui,  c'était  sa  constance  à  suivre 
ses  entreprises,  sa  fermeté  dans  les  plus  grands  dangers, 
un  courage  à  l'épreuve  des  contre-temps  les  plus  imprévus, 
un  zèle  ardent  et  désintéressé  pour  la  patrie,  un  cœur  plus 
attentif  aux  intérêts  de  ses  amis  qu'aux  siens  propres,  un 
grand  fond  d'honneur  et  de  probité  2  ». 

Presque  tous  les  historiens  ont  souscrit  à  ce  portrait  très 
flatteur3,  et  nullement  flatté,  du  fondateur  de  Québec,  por- 

1.  Pioneers  of  France  in  the  New  World,  by  Francis  Parkman. 

2.  Histoire  générale  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de  Charlevoix, 
t.  I,  1.  V,  p.  197. 

3.  Il  est  à  regretter  que  M.  l'abbé  Faillon  n'ait  pas  mieux  compris 
le  rôle  de  l'historien  dans  son  Histoire  de  la  Colonie  française  au 
Canada.  Pour  mieux  faire  ressortir  les  belles  qualités  du  fondateur 
de  Montréal,  M.  de  Maisonneuve,  cet  historien  ne  manque  jamais 
l'occasion  de  diminuer  la  valeur  et  les  mérites  de  Champlain.  Du 
reste,  le  panégyrique  exagéré  qu'il  fait  des  Montréalais  en  général, 
forme  un  singulier  contraste  avec  tout  le  mal  qu'il  raconte,  et  avec 
plaisir,  semble-t-il,  de  la  colonie  de  Québec.  H  y  a,  dans  cette  his- 
toire, un  véritable  parti  pris  contre  Québec  en  faveur  de  Montréal  ; 
et  Champlain  est  sacrifié  à  ce  parti  pris.  Les  autres  historiens,  Fer- 
land,  Garneau,  N.-E.  Dionne,  Bancroft,  F.  Parkman,  etc.,  ont  rendu 
justice  à  l'illustre  fondateur  de  Québec. 


—  125  — 

trait  tracé  de  la  main  d'un  religieux,  qui  connaissait  le 
Canada  et  qui,  le  premier,  entreprit  de  donner  au  public 
une  Histoire  et  description  générale  de  la  Nouvelle-France. 
Le  P.  de  Charlevoix  complète  ce  portrait  par  les  lignes  sui- 
vantes, qui  nous  révèlent  dans  le  guerrier  et  le  marin  l'homme 
profondément  religieux  :  «  Ce  qui  met  le  comble  à  tant  de 
bonnes  qualités^  c'est  que,  dans  sa  conduite  comme  dans 
ses  écrits,  il  parut  toujours  véritablement  chrétien,  zélé 
pour  le  service  de  Dieu,  plein  de  candeur  et  de  religion.  Il 
avait  coutume  de  dire  ce  qu'on  lit  dans  ses  mémoires  : 
que  le  salut  d'une  seule  âme  vaut  mieux  que  la  conquête 
d'un  empire,  et  que  les  rois  ne  doivent  songer  à  étendre  leur 
domination  dans  les  pays  où  règne  V idolâtrie  que  pour  les 
soumettre  à  Jésus-Christ^ .  » 

Ce  grand  Français  désirait  vivement  coloniser  et  chris- 
tianiser le  Canada  ;  et  dès  le  jour  où  il  visita  pour  la  pre- 
mière fois  le  Saint-Laurent,  il  n'eut  pas  d'autre  ambition. 
Mais  pour  atteindre  ce  double  but,  il  fallait  des  apôtres  et 
de  la  fortune.  Des  apôtres  !  il  savait  qu'il  en  trouverait  faci- 
lement. De  la  fortune  !  il  n'en  avait  pas  et  il  n'espérait 
pas  obtenir  le  concours  des  marchands,  négociants  et 
autres  personnes  riches,  qui  préféraient  à  l'exploitation 
agricole  de  la  vallée  du  Saint-Laurent  le  commerce 
lucratif  des  fourrures  et  des  pelleteries.  Seule,  une  compa- 
gnie marchande,  ayant  le  privilège  exclusif  de  la  traite,  à 
la  condition  toutefois  de  consacrer  une  partie  de  ses  profits 
à  la  colonisation  et  à  l'évangélisation  du  pays,  pouvait  per-- 
mettre  à  Champlainde  réaliser  ses  deux  rêves  les  plus  chers. 
La  société  de  de  Monts  avait  été  fondée  à  cet  effet.  Sup- 
primée en  1607  par  un  arrêt  du  Conseil  du  Roi,  rendu  à  la 
requête  des  commerçants  de  Saint-Malo,  elle  avait  obtenu 

\.  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  t.  I,  1.  V,  p.  197. 


—  126  — 

l'année  suivante,  pour  un  an,  le  renouvellement  de  son 
monopole  ;  mais  ce  monopole  venait  d'expirer,  et  de  Monts, 
découragé,  à  moitié  ruiné,  céda,  comme  nous  l'avons  dit, 
à  la  marquise  de  Guercheville  une  partie  de  ses  droits  sur 
l'Acadie  ;  puis,  il  se  retira  définitivement  en  Saintong-e^ 
dans  sa  place  forte  de  Pons.  Ghamplain  perdait  en  lui  son 
meilleur,  presque  son  unique  appui  ;  il  ne  renonça  pas  pour 
cela  à  son  entreprise1. 

L'heure  était  décisive  pour  la  petite  colonie  qu'il  avait 
conduite  à  Québec.  Jamais  on  ne  saura  par  quelles  angoisses 
il  passa  de  1609  à  1612,  ses  luttes,  ses  démarches,  ses 
sollicitations  de  toutes  sortes,  sa  patience  tenace.  Enfin, 
en  1612,  il  va  trouver  le  comte  de  Soissons,  Charles  de 
Bourbon2,  prince  sincèrement  chrétien,  dévoué  à  l'Eglise, 
et  le  prie  de  se  mettre  à  la  tête  de  la  colonisation  du  Canada. 
Le  comte  de  Soissons  accepte,  et  le  roi  le  nomme  son  lieu- 
tenant général  et  gouverneur  de  la  Nouvelle-France  3.  Huit 
jours  après,  le  15  octobre  1612,  Champlain  recevait  le  titre 
de  lieutenant  particulier  du  nouveau  gouverneur4.  Sa 
commission   lui  donne   pleine   et   entière  autorité   sur   les 

1.  Œuvres  de  Champlain,  troisième  voyage,  ch.  IV,  pp.  413  et 
suiv.  :  «Arrivée  à  La  Rochelle.  Association  rompue  entre  le  sieur  do 
Monts  et  ses  associés...  » 

2.  Charles  de  Bourbon,  le  plus  jeune  des  fils  de  Louis  Ier,  prince 
de  Condé,  était  né  en  1566  et  était  alors  gouverneur  du  Dauphiné  et 
de  Normandie.  —  Voir  le  Quatrième  voyage  de  Ghamplain,  fait  en 
l'an  1613,  ch.  I,  pp.  431  et  suiv. 

3.  La  Commission  du  comte  de  Soissons  est  du  8  octobre  161? 
(Œuvres  de  Champlain,  par  l'abbé  Laverdière,  p.  433,  note  1). 

4.  N.-E.  Dionne  a  inséré  aux  pièces  justificatives  du  t.  I  de 
Samuel  Champlain,  pièce  D,  la  commission  donnée  à  Champlain  par 
le  comte  de  Soissons  :  «  Commission  de  commandant  en  la  Nouvelle- 
France,  par  M.  le  comte  de  Soissons,  lieutenant  général  au  dit  pays, 
en  faveur  du  sieur  de  Champlain,  du  15e  octobre  1612.  »  —  Cette 
commission  est  tirée  des  Œuvres  de  Champlain,  édit.  de  1632. 


—  127  — 

Français  et  sur  les  populations  indiennes,  elle  lui  enjoint 
de  conserver  le  Canada  sous  V obéissance  de  Sa  Majesté,  d'y 
favoriser  l'agriculture,  d'y  élever  des  forts,  d'y  faire 
instruire,  provoquer  et  émouvoir  les  sauvages  à  la  connais- 
sance et  au  service  de  Dieu,  à  la  lumière  de  la  Foi  et  reli- 
gion catholique,  apostolique  et  romaine;  d'y  établir  cette 
religion  et  d'en  maintenir  la  profession  et  Vexercice^. 
L'esprit  qui  dicte  ces  paroles  est  celui  qui  animait  Fran- 
çois Ier  et  Henri  IV2. 

Par  la  même  commission,  Champlain  est  autorisé  à 
choisir  ses  associés  et  à  saisir  les  vaisseaux  et  les  mar- 
chandises de  ceux  qui  iront  trafiquer  à  Québec  et  au 
dessus3. 

L'association  n'était  pas  encore  entièrement  formée,  ni  la 
commission  publiée4,  lorsqu'on  apprend  la  mort  du  prince 
Charles  de  Bourbon5,  dont  la  succession  passe  à  son  neveu, 
le  prince  de  Condé,  Henri  de  Bourbon,  premier  prince  du 
sang-  et  premier  pair  de  France  6. 

Tout  est  à  refaire  dans  l'association,  et  tout  est  refait,  en 
effet,  mais  sur  des  bases  plus  larges.  Nommé  lieutenant  du 
prince  de  Condé,  qui  prend  le  titre  de  vice-roi  de  la  Nou- 
velle-France 7,    Champlain  n'a  plus  le  libre  choix  de  ses 

1.  Commission  de  commandant  en  la  Nouvelle-France...  (Samuel 
Champlain,  par  N.-E.  Dionne,  pp.  404  et  suiv.) 

2.  Lettres  patentes  de  François  Ier  à  J.  Cartier,  17  octobre  1540;  — 
Commission  donnée  à  de  Monts  par  Henri  IV,  et  signée  le  8  novembre 
1603,  à  Fontainebleau. 

3.  Commission  de  Commandant...,  p.  407. 

4.  OEuvresde  Champlain,  quatrième  voyage,  p.  433. 

5.  Ibid.,  p.  434.  —  Le  comte  de  Soissons  mourut  le  premier 
novembre  1612,  d'après  le  P.  Anselme,  t.  I,  p.  350  [Hist.  généalo- 
gique)... 

6.  Œuvres  de  Champlain...,  p.  434. 

7.  N.-E.  Dionne,  Samuel  Champlain,  p.  313.  —  La  commission  de 
Champlain  est  du  22  novembre  1612. 


—  128  — 

associés;  il  n'est  lui-même  qu'un  simple  associé,  au  même 
titre  que  tous  les  autres;  et  tous  les  marchands  de  Rouen, 
du  Havre,  de  Saint-Malo  et  de  la  Rochelle  peuvent  faire 
partie  de  la  nouvelle  société  commerciale  * . 

Le  monopole  de  la  traite  est  accordé  à  la  nouvelle  société,  à 
partir  de  Québec  et  au  dessus,  aux  conditions  suivantes  :  les 
bénéfices  de  la  traite  seront  en  partie  employés  à  fortifier 
l'établissement  de  Québec,  aider  les  colons,  créer  des  postes, 
enfin  favoriser  la  conversion  des  sauvages,  soit  en  les  attirant 
près  des  Français,  soit  en  leur  envoyant  des  missionnaires2. 
L'exercice  public  du  culte  protestant  est  interdit3,  mais 
beaucoup  de  protestants  sont  entrés  dans  la  Société,  qui  est 
constituée  pour  une  période  de  onze  ans,  agréée  par  le 
prince  de  Condé  et  approuvée  par  le  Conseil  du  roi4. 

La  compagnie  marchande  étant  fondée,  il  importait 
d'envoyer   au  plus  tôt  à  Québec  des  missionnaires5.   Les 

4.   Œuvres  de  Champlain...,  p.  434. 

2.  Histoire  des  Canadiens  français,  par  B.  Suite,  t.  I,  p.  132. 

3.  Champlain,  p.  221,  édit.  de  1632. 

4.  Suite,  t.  I,  p.  132; — Faillon,  t.  I,  p.  135; — Ferland,  t.  I,  p.  167; 
—  Garneau,  t.  I,  p.  59  ;  —  Champlain,  4e  voyage,  ch.  I. 

Champlain  écrit  au  ch.  I,  4e  voyage,  p.  434  :  «  Les  marchands  de 
France  n'avaient  aucun  suject  de  se  plaindre  (de  cette  association), 
attendu  qu'un  chacun  estoit  reçu  en  l'association,  et  parainsy  aucun 
ne  pouvait  justement  s'offenser.  »  Garneau,  p.  59  :  «  Champlain  pro- 
posa, pour  satisfaire  tout  le  monde,  une  société  de  colonisation  et  de 
traite,  dans  laquelle  tous  les  marchands  auraient  droit  d'entrer.  » 
Cependant  cette  société  ne  satisfit  pas  tout  le  monde  ;  et  les  Rochel- 
lois  refusèrent  d'y  entrer. 

5.  Champlain  [Voyage  du  sieur  de  Champlain  faict  en  l'année  1615) 
dit,  p.  90  :  «  Il  est  à  propos  de  dire  qu'ayant  recogneu  aux  voyages 
précédents  qu'il  y  avait  en  quelques  endroits  des  peuples  arrestez  et 
amateurs  du  labourage  de  la  terre,  n'ayans  ni  foy  ni  loy,  vivans  sans 
Dieu  et  sans  religion,  comme  bestes  brutes,  lors  je  jugeay  à  partmoy 
que  ce  serait  faire  une  grande  faute  sy  je  ne  m'employais  à  leur  pré- 
parer quelque  moyen  pour  les  faire  venir  à  la  cognoissance  de  Dieu. 
Et  pour  y  parvenir,  je  me  suis  efforcé  de  rechercher  quelques  bons 
religieux,  qui  eussent  le  zèle  et  affection  à  la  gloire  de  Dieu.  » 


—  129  — 

Jésuites  ayant  refusé  de  s'y  rendre  en  1608  ^  Ghamplain 
fait  appel  aux  Récollets  en  16142,  et  ceux-ci  acceptent 
avec  empressement  des  offres  qui  vont  si  bien  à  leur 
dévouement.  La  société  marchande  promet  de  pourvoir  à  la 
nourriture  et  à  l'entretien  de  six  d'entre  eux.  Les  cardinaux 
et  les  évêques  de  l'assemblée  des  Etats-Généraux,  donnent, 
aux  premiers  religieux  désignés  pour  cette  mission,  une 
somme  de  quinze  cents  livres,  destinée  à  l'achat  de  cha- 
pelles portatives  et  d'ornements  sacrés3.  Enfin,  tous  les 
préparatifs  terminés,  quatre  Récollets,  les  Pères  Denis 
Jamay,  Jean  d'Olbeau,  Joseph  Le  Caron  et  le  Frère  Paci- 
fique Duplessis4,  s'embarquent  à  Honfleur  le  24  avril  1615  5. 
Le  25  juin,  un  grand  Te  Deum  était  chanté  à  Québec,  au 

4.  Œuvres  de  Champlain,  pp.  781  et  782. 

2.  Ibid.,  pp.  491  et  492.  —  C'est  le  sieur  Houet,  secrétaire  du  roi 
et  contrôleur  général  des  Salines  de  Brouage,  qui  suggère  à  Cham- 
plain  de  demander  les  Récollets,  ibid.,  p.  491  ;  — Sagard,  Histoire  du 
Canada,  p.  11. 

3.  Champlain,  pp.  493  et  494. 

4.  Sagard,  Hist.  du  Canada,  p.  12;  —  Leclercq,  p.  53  ;  —  Le 
F.  Sagard  écrit  Jamet  dans  son  Histoire  du  Canada  ;  le  P.  Le  Clercq, 
Jamay.  —  Dans  Champlain,  on  lit  Delbeau  ;  dans  Sagard,  Dolbeau  ;  et 
dans  Le  Clercq,  d'Olbeau.  —  Champlain  appelle  à  tort  le  F.  Pacifique 
Duplessis  ou  du  Plessis,  Père  ;  ce  religieux  n'était  que  Frère  lai, 
d'après  G.  Sagard  (Hist.  du  Canada,  pp.  54  et  55),  et  Le  Clercq 
(Prem.  établis,  de  la  Foy,  t.  I,  p.  155).  «  C'est  dans  l'année  1615,  dit 
Le  Clercq,  p.  53,  que  le  Provincial  des  Récollets  de  Paris  fit  le  choix 
du  P.  Denis  Jamay  pour  premier  commissaire  de  la  mission,  le 
P.  Jean  d'Olbeau  pour  successeur  en  cas  de  mort,  le 
P.  Joseph  Le  Caron  et  le  frère  Pacifique  du  Plessis.  » —  OEuvres  de 
Champlain,  p.  495. 

5.  Le  Clercq,  p.  56  :  «  Ce  fut  en  1615,  le  24  avril,  environ  les  cinq 
heures  du  soir,  que  les  quatre  premiers  missionnaires  Récollets 
s'embarquèrent  à  Honfleur.  Après  une  navigation  de  31  jours,  ils 
arrivèrent  heureusement  à  Tadoussacle  25  mai.  » —  Champlain,  p.  497, 
met  le  départ  d'Honfleur  au  24  août  ;  c'est  une  erreur  typographique, 
dit  l'abbé  Laverdière  dans  une  note  p.  497;  et  il  a  raison,  car 
Chrestien  Le  Clercq,  d'Olbeau  et  Sagard  désignent  le  24  avril. 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  13 


—  130  — 

son  de  l'artillerie,  pendant  la  sainte  messe,  célébrée  par  le 
P.  d'Olbeau  :  «  Ce  fut,  dit  Ferland,  un  beau  jour  pour 
Champlain  et  pour  ses  colons  réunis  autour  de  lui,  que 
celui,  où,  dans  la  petite  et  pauvre  chapelle  de  Québec,  ils 
assistèrent  pour  la  première  fois  au  sacrifice  de  la  messe 
sur  les  bords  du  grand  fleuve  Saint-Laurent,  inaugurant 
ainsi  la  Foi  catholique  dans  le  Canada1.  » 

A  peine  installés,  les  trois  Pères  Récollets  se  partagent 
la  besogne  ;  en  vérité,  rude  besogne  !  Les  Pères  Le  Caron  et 
d'Olbeau  se  rendent,  le  premier  chez  les  Hurons,  le  second 
chez  les  Montagnais.  Le  P.  Jamay,  commissaire,  reste  avec 
le  F.  Duplessis  à  Québec,  où  il  consacre  son  dévouement 
aux  colons  et  aux  sauvages2.  Sur  ces  trois  vastes  champs 

1.  Cours  d'histoire,  t.  I,  p.  170.  —  L'abbé  Ferland  se  sert  ici  d'un 
mot  qui  certainement  ne  rend  pas  sa  pensée.  La  foi  catholique,  dit-il, 
a  été  inaugurée  alors  au  Canada.  Quelques  prêtres  et  les  Jésuites 
ne  l'avaient-ils  pas  déjà  inaugurée  en  Acadie?  Ils  venaient  môme 
d'être  chassés  de  Saint-Sauveur  parles  Anglais  l'année  (1614)  où  les 
Récollets  acceptaient  la  mission  de  Québec.  Il  faut  rendre  à  chacun 
ce  qui  lui  appartient.  —  Le  Récollet  chrestien  Le  Clercq  a  commis 
volontairement  la  même  erreur  dans  son  ouvrage  intitulé  :  «  Premier 
établissement  de  la  Foy  dans  la  Nouvelle  France,  contenant  la  publi- 
cation de  l'Evangile...  Paris,  1691.  »  Cette  histoire,  dirigée  contre  les 
Jésuites,  raconte  les  travaux  et  découvertes  des  Pères  Récollets  dans 
la  Nouvelle-France  ;  nous  en  reparlerons  et  assez  longuement.  Pour 
le  moment,  qu'il  nous  suffise  de  dire  que  le  P.  Le  Clercq  n'a  pas  l'air 
de  savoir  que  les  Jésuites  ont  séjourné  à  Port-Royal  et  aux  Monts- 
Déserts  et  qu'ils  y  ont  travaillé  à  la  conversion  des  sauvages  de  1611 
à  1614,  car  il  écrit,  p.  53  :  «C'est  dans  l'année  1615  que  nous  devons 
reconnaître  le  premier  établissement  de  la  Foy  dans  le  Canada.  »  Est-ce 
que  l'Acadie  ne  faisait  pas  partie  de  la  Nouvelle-France?  Ajoutons 
que  dans  le  premier  chapitre,  où  il  parle  de  Champlain,  etc.,  il  a  bien 
soin  de  ne  pas  dire  un  mot  des  Jésuites.  Est-ce  loyal? 

2.  Premier  établissement  de  la  Foy,  p.  69.  —  «  Le  P.  Le  Caron  partit 
pour  les  Hurons  à  l'automne  de  1615  »  (Ibid.,  p.  72).  Champlain  l'y 
suivit  de  près  avec  deux  Français  et  sept  sauvages  (Ibid.,  p.  77).  Le 
P.  Le  Caron  visite  les  Pétuneux  pendant  l'hiver  de  1616  (Ibid.,  p.  87); 
le  15  juin  1616,  il  est  aux  Trois-Rivières. 

Voir  YHistoire  du  Canada,  par  G.  Sagard,  1.  I,  ch.  III. 


—  131  — 

d'apostolat,  leur  zèle  est  bien  celui  qu'on  devait  attendre 
des  fils  de  saint  François1.  Fut-il  vraiment  fructueux?  Il 
faut  bien  avouer  que  non.  Mais  si  le  résultat  ne  répondit  ni 
à  leurs  désirs  ni  à  leurs  laborieux  efforts,  c'est  en  dehors 
d'eux  qu'on  doit  en  chercher  la  cause'2. 

Ces  religieux  étaient  partis  de  France,  dévorés  de  zèle, 
pleins  d'espérances  et   aussi  d'illusions.  Le  voile  ne  tarda 
pas  à  tomber.  Les  Associés  leur  avaient  fait  les  plus  belles 
promesses,     ils    avaient    pris    les    engagements   les   plus 
fermes;   à  la  grande  douleur    de   Ghamplain,    qui   n'était 
qu'un  simple  membre  sans  pouvoirs  dans  la  société,  ils  ne 
tinrent  ni  promesses,  ni  engagements.  Le  trafic  des  pelle- 
teries devint  leur  but  principal,  leur  unique  objectif  :  tout 
fut  sacrifié  au  commerce,  les  intérêts  de  la  religion  et  ceux 
de  la  colonie,  l'honneur  et  l'avenir  de  la  France  au  Canada. 
Les  Récollets  s'aperçurent  vite  de  cette  désolante  et  irré- 
médiable  situation.   Dans    son   Histoire    du    Canada,    le 
F.  Sagard  raconte  avec  une  douloureuse  tristesse  le  spec- 
tacle qui  s'offrit  à  leurs  yeux,  à  leur  arrivée  à  Québec,  un 
an  après  la  fondation  de  la  société  commerciale  :  «  C'était 
un  spectacle  digne  de  compassion,  dit-il,  d'y  voir  tant  de 
désordres   et  point   du  tout  de  conversion  ni   d'envie  de 
convertir3.  »  Plus  loin,  il  ajoute  que  ce  sont  les  Français 
qui  ont  été  le  plus  grand  empêchement  à  la  conversion  des 
sauvages,  d'abord  à  cause  de  la  mauvaise  conduite  de  plu- 
sieurs,    ensuite    parce    qu'ils    ne      désiraient    pas      cette 
conversion4.     Champlain    confirme    ce    sentiment    de     sa 

1.  Sagard,  1.  I,  ch.  III. 

2.  Ibld.,  1.  I,  ch.  V,  pp.  168  et  169. 

3.  Ibid.,  1.  I,  ch.  II,  p.  10. 

4.  Ibid.,  1.  II,  ch.  V,  pp.  168  et  169  :  «  Si  nous  voulons  pénétrer 
plus  avant  et  voir  de  quel  genre  de  dévotion  ils  se  sont  portés  à  la 
conversion  des  sauvages,  nous  trouverons  que  nous  n'avons  eu 
aucun  plus  grand  empêchement  que  de   la  part  des   Français,  car 


—  132  — 

haute  autorité  :  «  Une  partie  des  associés,  dit-il,  n'avait 
rien  de  moins  à  cœur  que  la  religion  catholique  s'établit  au 
Canada1.  » 

Pouvait-il  en  être  autrement  ?  Les  principaux  chefs  de  la 
Société,  surtout  les  plus  agissants,  les  facteurs  ou  commis2 
de  traite,  à  la  solde  des  marchands,  étaient  presque  tous 
calvinistes,  ennemis  jurés  de  la  foi  romaine.  Les  inter- 
prètes à  gages  ou  espèces  de  commis  voyageurs,  envoyés 
par  la  Direction  chez  les  peuplades  indiennes,  soit  chez  les 
Hurons,  soit  chez  les  Montagnais,  y  vivaient  souvent  de  la 
vie  des  sauvages,  dans  la  plus  révoltante  immoralité, 
s'inscrivant  en  faux  contre  l'enseignement  des  mission- 
naires, traitant   de  fables  les  mystères  sacrés  de  l'Eglise3. 

Pour  arriver  à  l'évangélisation  des  sauvages,  il  eût  été 
très  avantageux  de  les  arracher  à  leur  vie  nomade  et  de 
les  réunir  en  bourgades  disciplinées  :  les  missionnaires  le 

outre  la  mauvaise  vie  de  plusieurs,  la  pluspart  ne  désiraient  pas,  en 
effet,  qu'il  s'y  fit  aucune  conversion,  tant  ils  appréhendaient  qu'elle 
ne  diminuât  le  trafique  du  castor,  seul  et  unique  but  de  leur 
voyage.  » 

1.  Champlain,  lre  p.,  p.  221,  édit.  de  1632  :  «  Lorsque  les  Récol- 
lets arrivèrent  au  Canada,  en  1615,  une  partie  des  associés  étant  delà 
religion  prétendue  réformée,  n'ayaient  rien  moins  à  cœur  que  la  nôtre 
s'y  établit,  quoiqu'ils  consentissent  à  y  entretenir  ces  religieux, 
parce  qu'ils  savaient  que  c'estait  la  volonté  du  Roy.  » 

2.  Voir  l'article  très  étudié  de  M.  N.-E.  Dionne  sur  la  Traite  des 
Pelleteries,  inséré  dans  le  Canada  français,  3e  vol.,  5e  liv.,  sep. 
1890,  et  6e  livr.  nov.  1890.  —  On  lit  dans  la  seconde  partie  de  l'ar- 
ticle, nov.  1890  :  «  Les  commis  ou  facteurs  étaient  des  agents  sala- 
riés des  marchands  de  Rouen,  de  Saint-Malo  et  d'autres  villes, 
intéressés  dans  le  commerce  des  pelleteries  au  Canada,  et  dont  le 
comptoir  principal  avait  été  fixé  à  Québec.  Il  y  avait  un  commis 
chef,  des  commis  et  des  sous-commis  ou  aides  des  commis...  Leurs 
fonctions  consistaient  à  recevoir  les  marchandises  à  leur  arrivée  de 
France,  à  les  emmagasiner...,  à  les  échanger  avec  les  sauvages  pour 
des  pelleteries...  Ils  faisaient  eux-mêmes  le  trafic.  » 

3.  Histoire  de  la  Colonie  française,  t.  I,  ch.  IV,  pp.  149-155. 


—  133  — 

désiraient,  les  Associés  s'y  opposèrent  *  :  «  Si  vous  vouliez 
rendre  les  Montagnais  sédentaires,  disait  un  jour  un  asso- 
cié au  P.  Viel,  nous  les  chasserions  à  coups  de  bâtons"2.  » 
Ils  craignaient  que  ce  changement  ne  diminuât  le  trafic  des 
pelleteries. 

Un  autre  moyen  de  conversion,  un  des  plus  efficaces 
sans  nul  doute,  c'était  l'éducation  des  enfants;  et  cette 
éducation  ne  pouvait  se  faire  qu'à  l'école.  Mais  comment 
fonder  des  écoles?  comment  nourrir  des  enfants?  Les 
Récollets  n'avaient  ni  ressources,  ni  revenus,  et  la  Société 
refusait  tout  secours3. 

L'opposition  des  marchands  à  la  conversion  des  sau- 
vages alla  si  loin,  qu'il  fut  défendu,  pour  une  raison  ou 
pour  une  autre,  aux  interprètes  de  donner  aux  religieux 
des  leçons  de  langue  indigène4. 

Malgré  les  observations  de  Ghamplain,  en  dépit  de  ses 
représentations,  Y  habitation  de  Québec,  les  forts,  le  défri- 
chement et  la  culture  des  terres,  tout  était  négligé  :  le 
commerce  absorbait  toutes  les  forces  vives  de  la  Société. 
Elle  semblait  n'avoir  été  fondée  et  ne  jouir  du  monopole  de 
la  traite  que  pour  faire  ses  affaires  et  non  celles  de  l'Eglise 
et  de  la  France. 

1.  Histoire  de  la  Colonie  française,  p.  155. 

2.  Sagard,  Histoire  du  Canada,  p.  169. 

3.  Le  Clercq,  p.  149  :  «  Nos  Pères  auraient  bien  voulu  établir  des 
séminaires  à  Québec,  aux  Trois-rivières  et  à  Tadoussac,  pour  y 
habituer,  entretenir  et  élever  les  enfants  des  barbares...  ;  mais  comme 
c  était  une  entreprise  de  grands  frais  et  que  nos  moyens  estaient 
médiocres,  on  jugea  à  propos  de  donner  ordre  au  P.  Paul  Huet  de 
solliciter  en  France  les  pouvoirs  et  les  aumônes  nécessaires.  »  Les 
Récollets  firent  un  essai  de  séminaire  en  1621  ;  mais,  dit  Le  Clercq, 
p.  223,  «les  garçons  estaient  plus  libertins  que  les  sauvages  adultes; 
la  chasse  et  l'air  des  bois  les  attiraient  et  on  les  retenait  plus 
difficilement.  » 

4.  Relation  de  la  Nouvelle-France  de  1626,  pp.  6  et  7  ;  —  Faillon, 
t.  I,  ch.  IV,  pp.  150  et  151. 


—  134  — 

Cet  état  de  choses  ne  pouvait  durer  sans  compromettre 
d'une  manière  définitive  l'établissement  de  la  religion 
catholique  dans  la  Nouvelle-France.  Les  Récollets  avaient 
reçu  la  mission  de  l'y  fonder  avec  le  concours  des  Associés. 
Ce  concours  leur  manquait,  leur  action  religieuse  était 
même  entravée  ;  leur  devoir  était  de  se  plaindre  et  d'éclai- 
rer le  gouvernement  de  la  Métropole. 

Les  Pères  Jamay,  Le  Garon  et  d'Olbeau  firent,  dans  ce 
but,  plusieurs  voyages  en  France1. 

Malheureusement  on  se  préoccupait  plus  à  la  Cour  de 
la  révolte  des  seigneurs  que  des  agissements  de  la  société 
des  Marchands.  Le  prince  de  Condé  venait  d'être  arrêté  en 
plein  Louvre  et  jeté  à  la  Bastille.  Le  maréchal  de  Thémines, 
qui  le  remplaçait  provisoirement,  s'attachait  avant  tout 
aux  profits  de  la  charge.  Et  lorsque  Condé,  au  sortir  de  la 
Bastille,  en  1619,  reprit  sa  place  à  la  tête  de  l'entreprise 
de  la  Nouvelle-France,  ce  ne  fut  que  pour  vendre,  moyen- 
nant onze  mille  écus,  sa  charge  de  vice-roi,  au  jeune  duc 
Henri  de  Montmorency. 

Le  duc  de  Montmorency,  homme  du  monde,  aimait  les 
plaisirs  à  l'égal  des  honneurs.  Il  eût  bien  préféré  ne  pas 
connaître  les  tristes  choses  qui  se  passaient  au  Canada,  et 
jouir  tranquillement  des  revenus  de  sa  nouvelle  dignité.  Il 
fallut  cependant  ouvrir  les  yeux  et  entendre  les  réclamations 
incessantes  qui  arrivaient  de  tous  côtés  à  la  Cour  contre  la 
société  des  Marchands. 

Voyant  qu'elle  ne  tenait  aucune  de  ses  promesses,  qu'elle 


1.  Sagard,  1. 1,  ch.  IV;  —  Le  Clercq,  p.  101  :  «  Le  20  juillet  1616, 
le  commissaire  (P.  Jamay)  et  le  P.  Le  Caron  partent  de  Québec  avec 
M.  de  Champlain,  afin  d'aller  exposer  en  France  l'état  et  les  besoins 
de  la  mission.  »  P.  112  :  M.  Champlain  (qui  était  revenu  au  Canada) 
repart  de  Québec  pour  la  France  avec  le  P.  d'Olbeau,  en  1617.  »  — 
Faillon,  t.  I,  lre  partie,  1. 1,  ch.  IV,  pp.  157-160. 


—  135  — 

ne  pensait  qu'à  s'enrichir,  qu'elle  ne  faisait  droit  à  aucune 
observation,  il  fonda  une  nouvelle  société  marchande,  à  la 
tête  de  laquelle  il  plaça  deux  calvinistes,  Guillaume  et 
Emery  de  Caen1. 

Les  deux  sociétés,  après  quelques  démêlés,  des  querelles 
et  des  procès,  finirent  par  s'entendre  et  se  réunir  en  une 
seule,  sous  le  nom  de  compagnie  de  Montmorency2.  Cette 
compagnie,  qui  semblait  au  début  ne  pas  vouloir  suivre 
les  errements  volontaires  de  la  société  du  prince  de  Condé, 
se  montra  bientôt,  non  seulement  indifférente,  mais  hostile 
à  la  colonisation  et  à  l'évangélisation  du  pays.  «  De  plus, 
les  intéressés  ou  trafiquants  se  déchiraient  entre  eux,  sous 
prétexte  qu'ils  étaient  ou  catholiques  ou  Huguenots,  autre 
obstacle  à  la  propagation  de  l'Evangile.  Nul,  à  part  Cham- 
plainetles  Récollets,  ne  voyait  ou  ne  voulait  voir  l'état  réel 
de  la  situation.  Les  sauvages  ne  s'en  édifiaient  aucunement 
et  la  Colonie  en  souffrait  plus  qu'on  ne  saurait  le  dire3.  » 

Comment  opérer  le  bien  sur  une  grande  ou  même  sur 
une  petite  échelle,  au  milieu  de  ces  difficultés  et  de  ces 
obstacles?  Les  Récollets  avaient  beau  se  sacrifier,  se 
dévouer,  les  résultats  de  leurs  efforts  demeuraient  inappré- 
ciables, ou  du  moins  ne  satisfaisaient  pas  leurs  saintes  ambi- 
tions. Si  encore  ils  avaient  été  plus  nombreux4,  s'ils  avaient 


1.  Faillon,  lre  partie,  1.  I,  ch.  VI,  p.  194.  —  Guillaume  était  l'oncle 
d'Emery. 

2.  Champlain,  2e  partie,  p.  34,  édit.  de  1632;  —  Cours  d'histoire 
du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I,  p.  200;  —  Faillon,  ibid., 
p.  195. 

3.  Hist.  des  Canadiens  français,  par  B.  Suite,  t.  I,  p.  141.  —  La 
traite  des  Pelleteries,  par  N.-E.  Dionne,  nov.  1890,  p.  678  et  suiv. 

4.  Les  Pères  Jamay,  Le  Caron  et  d'Olbeau  ne  furent  pas  les  seuls 
qui  furent  envoyés  au  Canada.  Le  P.  Paul  Huet  y  vient  en  1617  (Le 
Clereq,  p.  105);  le  F.  Modeste  Guines,  en  1618  (ibid.,  p.  124);  Le 
P.  Guillaume  Poulain,  en  1619,  avec  trois  Donnés  et  deux  ouvriers 


—  136  — 

eu  des  ressources  personnelles  ou  des  aumônes  abondantes, 
ils  auraient  peut-être  lutté  avantageusement  contre  le  mau- 
vais vouloir  des  marchands,  et,  quoique  contrecarrés  à 
chaque  pas  dans  leurs  entreprises,  ils  auraient  pu  créer 
au  Canada  des  missions  prospères.  Mais  tout  moyen 
d'action  leur  manquait  ;  ils  n'avaient  aucun  appui  de 
quelque  autorité  ou  de  quelque  crédit.  C'est  alors  que, 
sous  l'empire  de  considérations  les  plus  élevées,  ils 
prirent  une  résolution,  où  éclate  leur  grand  amour  du  salui 
des  âmes. 

(p.  154);  le  P.  Georges  le  Baillif,  en  1620,  avec  le  F.  Bonaventure 
(p.  161);  le  P.  Irénée  Piat,  en  1622,  avec  le  P.  Guillaume  Galleran 
(p.  205)  ;  le  P.  Nicolas  Viel,  en  1623,  avec  le  F.  Gabriel  Sagard 
(p.  246).  Le  F.  Pacifique  Duplessis  mourut  le  23  août  1619  (p.  155). 


CHAPITRE  SECOND 


Le  duc  de  Ventadour,  vice-roi.  —  Les  Jésuites  à  Québec  :  les  Pères 
Charles  Lalemant,  Ennemond  Massé,  Jean  de  Brébeuf.  —  Résidence 
de  Notre-Dame  des  Anges.  —  Les  Pères  Noyrot  et  de  Noue.  — 
Compagnie  des  Cent-Associés.  —  Les  Pères  Vimont  et  de  Vieuxpont. 
—  Mort  du  P.  Noyrot.  —  Prise  de  Québec  par  les  Anglais.  — 
Retour  des  Jésuites  en  France. 


On  lit  dans  Y  Histoire  de  la  Colonie  française  en  Canada, 
au  chapitre  sept  de  la  première  partie  :  «  Les  Récollets, 
convaincus  de  la  nécessité  d'élever  des  enfants  sauvages, 
pour  les  amener,  par  ce  moyen,  au  christianisme  ;  voyant 
d'ailleurs  le  mauvais  vouloir  de  la  Compagnie  des  mar- 
chands pour  cette  œuvre,  son  opposition  au  catholicisme, 
son  infidélité  aux  engagements  qu'elle  avait  pris  ;  considé- 
rant enfin  l'inutilité  des  voyages  qu'ils  avaient  fait  à  la 
Cour,  pour  trouver  quelque  remède  à  un  état  si  affligeant. . .  ; 
ces  religieux  résolurent  de  vaquer  à  l'oraison,  pour  obte- 
nir de  Dieu  la  lumière  sur  le  parti  qu'ils  avaient  à  prendre. 
Le  résultat  fut  que,  se  sentant  trop  faibles  pour  lutter 
contre  la  Compagnie  et  trop  peu  protégés  de  la  Cour  pour 
être  écoutés  et  soutenus,  ils  devaient  appeler  à  leur  aide 
une  communauté  qui  partageât  avec  eux  les  travaux  des 
missions...  Ils  avaient  appris  par  leur  propre  expérience 
que,  pour  réussir  auprès  des  sauvages,  il  fallait  avoir  de 
quoi  leur  donner  ;  et  ils  conclurent  qu'au  défaut  des  reli- 
gieux de  Saint-François,  à  qui  leur  règle  défend  d'avoir 
des  rentes,  ils  devaient  introduire  dans  leurs  missions  une 
communauté  qui  pût  s'entretenir  par  ses  propres  revenus, 
fournir  à  l'entretien  et  à  la  nourriture  des  enfants  sauvages, 


—  138  — 

qu'on  formerait  dans  des  séminaires  et  assister  aussi  les 
nouveaux  convertis.  Ils  jugèrent  enfin  que,  parmi  tous  les 
religieux  rentes,  ceux  de  la  Compagnie  de  Jésus  seraient 
les  plus  capables  et  les  plus  j>ropres,  par  leur  zèle  et  leur 
crédit,  d'apporter  au  mal  un  remède  efficace  ;  ils  résolurent 
de  s'adresser  à  eux1.  » 

L'abbé  Faillon  rapporte  ici,  sur  le  témoignage  du 
F.  Sagard,  témoin  oculaire  et  auteur  principal,  et  du 
P.  ChrestienLe  Clercq2,  les  motifs  qui  engagèrentles  Récol- 

4.  Histoire  de  la  Colonie  française  en  Canada,  par  l'abbé  Faillon, 
ire  part.,  1.  I,  ch.  VII.  —  Voir  sur  le  même  sujet  le  Cours  cV Histoire 
du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I,  p.  214.  —  Quant  au  Récollet 
Sixte  le  Tac,  il  a  composé,  sur  l'envoi  des  Jésuites  au  Canada  en 
1625,  un  petit  romande  mauvais  goût,  que  liront  avec  plaisir  les 
historiens,  friands  de  ce  genre  de  littérature.  Dans  un  article  inséré 
dans  la  Revue  Canadienne  (juin  1888)  sous  le  titre  d'Une  Histoire  du 
Canada,  M.  A.  Bouchard  fait  suivre  le  récit  de  VHistoire  chronolo- 
gique du  P.  Le  Tac  de  ces  quelques  lignes  :  «  C'est  comme  cela 
qu'on  prétend  qu'un  P.  Récollet  a  écrit  l'histoire  du  Canada  ;  mais 
comme  il  savait  que  s'il  publiait  de  pareilles  abominations,  le  pays 
tout  entier  se  serait  levé  pour  lui  imprimer  un  stigmate  au  front,  il 
prit  grand  soin  de  cacher  son  manuscrit  et  de  se  couvrir  lui-même 
la  figure  d'un  masque.  »  Le  P.  Sixte  Le  Tac  eût  mieux  fait  de  suivre 
le  F.  Sagard,  témoin  oculaire  de  ce  qu'il  raconte  ;  mais,  en  le  suivant, 
il  n'eût  pas  maintenu  dans  son  histoire  le  genre  pamphlétaire  qu'il 
avait  adopté.  —  Sans  se  laisser  aller  à  de  grossières  injures  comme 
son  confrère,  le  P.  Chrestien  Le  Clercq  se  livre  aussi  à  d'injustes  cri- 
tiques et  à  des  insinuations  malveillantes  dans  la  première  partie  de 
YEstablissement  de  la  Foy,  où  il  raconte  l'arrivée  des  Jésuites  au 
Canada  en  1625. 

2.  Voici  ce  que  nous  lisons  sur  le  même  sujet  dans  YEstablissement  de 
la  Foy,  pp.  289  et  290  :  «  Nos  missionnaires  qui  étaient  alors  à  Qué- 
bec..., portant  la  vue  sur  ce  grand  nombre  de  nations  différentes,  et 
voyant  que  la  colonie  commençait  à  se  former,  jugèrent  que  la  mois- 
son était  trop  ample  pour  un  si  petit  nombre  d'ouvriers..,,  et  que, 
si  on  trouvait  quelque  communauté  religieuse  qui  voulût  à  ses  frais 
sacrifier  à  ce  nouveau  monde  un  nombre  de  missionnaires,  l'on 
pourrait  en  espérer  quelque  avantage...  ;  à  cet  effet,  nos  Pères  n'hési- 
tèrent point.  N'ayant  pour  partage  que  la  droiture,  la  simplicité,  la 


—  139  — 

lets  à  faire  appel  aux  Jésuites.  On  supposait  ces  derniers 
très  riches  (sot  préjugé,  cent  fois  réfuté  !)  et,  surtout,  plus 
influents  qu'ils  ne  l'étaient  en  réalité.  Quoi  qu'il  en  soit, 
leur  détermination  une  fois  prise,  les  Récollets  envoyèrent 
en  France,  en  1624,  le  P.  Irénée  Piat  et  le  F.  Sagard,  avec 
mission  de  négocier  cette  importante  affaire. 

Le  P.  Coton  gouvernait  alors  la  province  de  Paris.  11 
avait  été  un  des  promoteurs  de  la  mission  en  Acadie  ;  il 
l'avait  soutenue  à  la  Cour,  et,  quand  elle  fut  détruite,  sa 
pensée  alla  plus  d'une  fois  sur  les  rives  du  Saint-Laurent, 
où  il  eût  voulu  trouver  une  place  de  combat  pour  les  reli- 
gieux de  son  ordre.  Les  Jésuites  de  la  province  de  Paris, 
désiraient  beaucoup,  de  leur  côté,  remettre  le  pied  sur  la 
terre  canadienne,  qu'ils  n'avaient  fait  qu'entrevoir;  ils- 
avaient  lu  les  lettres  du  P.  Biard  et  sa  Relation,  et  cette 

gloire  du  Seigneur  et  un  désir  sincère  sans  émulation  de  la  procu- 
rer dans  la  conversion  de  ces  peuples  (on  n'est  pas  plus  modeste  !), 
convinrent  de  députer  quelqu'un  d'entre  eux  en  France  pour  en 
faire  la  proposition  aux  Pères  Jésuites,  que  les  Récollets  jugèrent  les 
plus  propres  pour  establir  et  amplifier  la  Foi  de  concert  avec  nous 
dans  le  Canada.  »  Le  P.  Le  Glercq  ajoute,  p.  339  :  «  La  vue  de  nos 
Pères  dans  ce  projet  était  de  procurer  au  Canada  l'établissement 
d'une  Compagnie,  non  seulement  sçavante  et  éclairée  pour  la  propa- 
gation de  la  Foy,  mais  encore  puissante  pour  soutenir  l'ouvrage  com- 
mun par  leur  crédit,  pour  y  attirer  grand  nombre  d'habitants,  faire 
défricher  les  terres  et  gagner  la  vie  aux  Français  et  aux  sauvages,, 
secourir  les  uns  et  les  autres  temporellement  et  avancer  la  colonie 
par  des  établissements  considérables  (Inutile  d'attirer  l'attention  du 
lecteur  sur  ces  ridicules  exagérations,  ces  inventions  ineptes)  ;  ce 
que  ne  pouvaient  faire  les  Récollets,  eu  égard  à  leur  estât,  n'ayant 
pour  partage  que  la  parole  apostolique.  » 

Après  ces  considérations  sur  les  motifs  qui  engagèrent  les  Récol- 
lets à  faire  appel  aux  Jésuites,  le  P.  Le  Clercq  se  livre  contre  les 
Jésuites  à  des  réflexions  et  à  des  insinuations,  où  on  a  de  la  peine  à 
trouver  la  droiture,  la  simplicité,  la  gloire  de  Dieu  et  le  désir  sincère- 
de  la  conversion  des  sauvages.  On  n'a  qu'à  lire  YEstablissement  de  la 
Foy  pour  s'en  convaincre. 


—  140  — 

lecture  attachante  avait  rempli  leurs  cœurs  d'apôtres  d'un 
désir  ardent  de  cette  mission1. 

Au  retour  de  l'île  des  Monts-Déserts,  le  P.  Massé  fut 
envoyé,  comme  nous  l'avons  vu2,  au  collège  Henri  IV,  à 
La  Flèche3.  Là,  déjeunes  Jésuites,  en  grand  nombre,  sui- 
vaient les  cours  de  philosophie  et  de  théologie,  et  le 
P.  Massé,  leur  ministre,  se  trouvait,  par  ses  fonctions,  en 
relations  quotidiennes  avec  eux.  Parmi  ces  étudiants,  on 
comptait  Charles  Lalemant,  Nicolas  Adam,  Anne  de  Noue, 
Paul  Le  Jeune,  Barthélemv  Vimont,  Alexandre  de  Vieux- 
pont,  Claude  Quentin,  Charles  du  Marché,  François  Rague- 
neau  et  Jaques  Buteux4. 

Le  P.  Massé  resta  dix  ans  à  La  Flèche.  Il  s'entretenait 
souvent  avec  ces  religieux  de  tout  ce  qu'il  avait  vu  et  fait 
dans  la  péninsule  acadienne  et  à  Saint-Sauveur  ;  il  leur 
parlait  des  grands  fruits  de  salut  que  produirait  une  mis- 
sion dans  la  Nouvelle-France.  Ces  entretiens  enflammaient 
leur  courage  ;  ils  animaient  leur  cœur  au  sacrifice  et  au 
martyre. 

Deux  d'entre  eux,  Paul  Le  Jeune  et  Barthélémy 
Vimont,  furent  envoyés,  quelques  années  après  leur  cours 
de  philosophie,  au  collège  de  Clermont  à  Paris,  pour 
y  suivre  les  enseignements  théologiques  de  Louis  le  Mai- 
rat,   de  François  Gandillon   et  du  célèbre   Denys  Petau5. 

1.  Deus  intereà  sacrum  ignem  fovebat  in  multorum  è  nostrâ  socie- 
tate  pectoribus  eosque  ad  barbarorum  illorum  salutem  procurandam 
potenter  animabat.  {Monum.  Hist.  miss,  novse  Francise,  ms.  cap.  III. 
—  Nous  avons  parlé  de  ce  ms.  dans  le  chapitrée  préliminaire.) 

2.  V.  le  Chapitre  préliminaire. 

3.  Ce  Collège,  fondé  par  Henri  IV  en  1604,  comptait,  en  1614,  de 
douze  à  quatorze  cents  élèves. 

4.  Çatalogi  Provincial  Francise,  status  collegii  Flexiensis. 

5.  Louis  Le  Mairat,  qui  mourut  à  Paris  en  1664,  à  l'âge  de  87  ans, 
a  imprimé  commentarios  in  principuas  partes  summse  Sli  Thomse. 
V.   la  Bibliothèque  des  écrivains  de  la  Compagnie,  art.  Le  Mairat.  — 


—  141  — 

C'était  au  mois  d'octobre  1622.  Le  P.  Jean  de  la  Bretesche 
y  exerçait  la  charge  de  Père  spirituel.  Né  à  Braine,  dio- 
cèse de  Soissons,  en  1570,  il  était  entré  à  Verdun,  le 
12  mai  1592,  dans  la  Compagnie  de  Jésus.  Recteur  du 
noviciat  des  Jésuites  à  Rouen,  puis  maître  des  novices  à 
Paris  et  instructeur  de  la  troisième  année  de  probation1, 
on  l'avait  ensuite  chargé,  à  l'ouverture  du  collège  de  Cler- 
mont,  de  la  direction  spirituelle  des  jeunes  religieux, 
élèves  de  philosophie  et  de  théologie  2. 

Le  P.  de  la  Bretesche  n'était  ni  un  savant,  ni  un  ora- 
teur ;  c'était  un  homme  de  Dieu,  qui  unissait  à  la  science 
des  choses  d'en  haut  le  don  admirable  de  diriger  les  âmes 
vaillantes,  de  les  élever  par  degrés  aux  plus  hautes  vertus 
et  de  les  conduire  aux  actes  les  plus  ardus  du  renoncement 
et  du  sacrifice,  A  son  école,  les  cœurs  généreux  se  formaient 
vite  à  l'apostolat  ;  il  aimait  les  âmes  rachetées  au  prix  du 
sang  de  J.-C.  et  il  les  faisait  aimer. 

Avant  et  depuis  son  entrée  dans  la  société,  le  Seigneur, 
qui  se  communique  à  qui  il  veut,  l'avait  favorisé  de  grâces 

Le  P.  Gandillon,  né  en  1589,  et  mort  en  1631,  professa  longtemps  la 
philosophie  et  la  théologie  à  La  Flèche  et  à  Paris.  V.  la  Bibliothèque..., 
art.  Gandillon.  —  Tout  le  monde  connaît  le  P.  Petau. 

1.  On  appelle  dans  la  Compagnie  troisième  année  de  probation,  une 
troisième  année  de  noviciat  que  le  religieux  fait  après  quinze  à  dix- 
sept  années  d'épreuves  ou  d'études.  Cette  troisième  année  terminée, 
le  Jésuite  est  admis  à  prononcer  ses  derniers  vœux.  Le  directeur 
de  ce  noviciat  s'appelle  instructeur. 

2.  Jean  de  la  Bretesche,  né  en  1570,  fut  reçu  au  noviciat  de  Verdun 
le  12  mai  1592,  et  fit  ses  derniers  vœux  de  profès  le  21  février  1610. 
Après  avoir  étudié  trois  ans  la  philosophie  et  quatre  ans  la  théolo- 
gie, il  enseigna  trois  ans  la  grammaire,  puis  il  dirigea  le  collège  de 
Rouen  en  qualité  de  Vice-Recteur  et  de  Recteur  de  1606  à  1612. 
Maître  des  novices  et  instructeur  des  Pères  du  troisième  an  à  Paris 
(1612-1618),  il  fut  en  1618  nommé  Père  spirituel  au  collège  de  Cler- 
mont,  où  il  mourut  le  20  novembre  1624.  —  Ces  détails  sont  tirés 
des  Catalogi Provinciae  Franciœ  (Arch.  gén.  S.  J.). 


—  142  — 

de  choix;  et  lui,  toujours  docile  sous  la  main  qui  le  con- 
duisait, avait  marché  droit,  attentif  aux  moindres  touches 
secrètes  des  divines  opérations.  Il  semblait  prédestiné  à 
enseigner  à  ses  Frères  les  voies  de  Dieu;  et,  de  fait,  il  fut 
pendant  plus  de  vingt  ans  leur  guide  et  leur  soutien. 

Cet  homme  n'avait  cependant  rien  d'austère.  Distingué, 
d'une  éducation  parfaite,  il  s'étudiait  à  tempérer  sa  fermeté 
naturelle  par  beaucoup  de  douceur  et  d'amabilité.  La  vertu 
chez  lui  ne  se  montrait  que  sous  des  dehors  agréables.  Aussi 
attirait- il  à  lui  sans  effort  les  hommes  du  monde;  et  les 
religieux,  qui  vivaient  sous  son  gouvernement  ou  suivaient 
sa  direction,  lui  livraient  avec  foi  et  confiance  les  plus 
intimes  secrets  de  leur  vie,  toutes  leurs  aspirations1. 

Quand  les  deux  étudiants  en  théologie,  Vimont  et  Le 
Jeune,  arrivèrent  à  Paris,  ils  furent  vite  et  puissamment 
attirés  vers  l'homme  de  Dieu.  Il  y  a  une  attraction  des  âmes, 
comme  il  y  a  une  attraction  des  corps  sous  l'action  invisible 
de  l'aimant.  Le  Jeune  avait,  du  reste,  fait  sous  sa  conduite 
les  premiers  pas  dans  la  vie  religieuse. 

Les  deux  étudiants  redirent  au  P.  de  la  Bretesche  tout 
ce  qu'ils  avaient  appris  du  P.  Massé.  Ils  ne  lui  cachèrent 
pas  leur  grand  désir  d'aller  un  jour  travailler  dans  un  coin 
encore  inexploré  de  la  Nouvelle-France  et  d'y  mourir  pour  la 
cause  de  Dieu.  Le  Jeune  racontait  à  son  guide  spirituel  qu'il 
avait  eu  un  songe,  il  y  avait  de  cela  bien  longtemps,  et  que, 

1.  Monumenta  Historiée  Missionis  novse  Francise,  pars  2a  ,  cap.  III  : 
«  Interillos  quorum  animum  Deusvehementius  ad  illam  expeditionem 
promovendam  incendebat,  unus  eratP.  Joannesde  la  Bretesche, eximia 

vir  virtute  ac  vitse  sanctitate Ejus  viri  virtus  ac  sanctitas  quanta 

esset,  etiam  divina  quœdam,  sive  ante  ejus  in  nostram  societatcm 
ingressum,  sive  ab  ejus  ingressu,  signa  declararunt  (cap.  III).  — 
Nadasi,  Annus  dier.  memorab.,  20a  nov.,  p.  285,  et  Annales  Mariani, 
p.  355;  —  Creuxius,  Historia  canadensis,  1.  I,  p.  4;  —  Patrignani. 
MenoL,  20  nov.  p.  149. 


—  143  — 

dans  ce  songe,  il  s'était  trouvé  au  milieu  des  Iroquois,  dont 
il  avait  entendu  alors  le  nom  pour  la  première  fois.  Ces 
sauvages  se  préparant  à  le  faire  mourir  dans  de  cruels  tour- 
ments, il  appela  à  son  secours  le  P.  Vimont.  Sa  foi  tirait 
de  ce  songe  cette  certitude  que  la  \oix  de  Dieu  l'appelait 
au  Canada.  Il  espérait  fermement  s'y  rendre  un  jour  avec 
le  P.  Vimont1. 

Le  P.  de  la  Bretesche  ne  pouvait  qu'encourager  de  si 
beaux  désirs.  Toutefois,  sa  sagesse  et  sa  grande  délicatesse 
de  sentiments  lui  découvraient  des  difficultés  là  où  la  pieuse 
ardeur  de  ses  fils  spirituels  semblait  ne  pas  en  voir.  La 
principale  était  celle-ci  :  on  ne  pouvait  envoyer  des  Jésuites 
au  Canada  sans  l'autorisation  des  Récollets  ou  sans  une 
demande  formelle  de  leur  part.  Les  Jésuites  pouvaient-ils, 
sans  manquer  à  la  discrétion,  proposer  leur  concours?  Y 
avait-il  apparence,  d'un  autre  côté,  que  les  Récollets  appe- 
lassent jamais  à  leur  secours  un  ordre  religieux? 

Ces  graves  objections  ne  tempéraient  pas  les  chaudes 
ardeurs  et  ne  diminuaient  pas  les  espérances  des  deux  étu- 
diants. Ils  disaient  :  Sans  doute  la  place  est  prise;  les 
Récollets  ont  reçu  en  partage  ce  champ  du  Seigneur  à  défri- 
cher. Mais  le  champ  est  vaste  :  n'y  aurait-il  pas  place  pour 
deux  sociétés  religieuses?  Que  de  tribus  sur  l'immense 
territoire  de  la  Nouvelle-France,  que  le  zèle  des  Récollets 
ne  peut  atteindre  !  Que  peuvent,  parmi  tant  de  peuplades 
distinctes,  une  dizaine  de  missionnaires,  dont  plusieurs  sont 
retenus  à  Québec  pour  les  besoins  de  la  colonie  ? 

Ils  croyaient  fermement  que  Dieu  triompherait  bientôt 
de  tous  les  obstacles,  et,  qu'au  jour  marqué  dans  ses  desseins 
providentiels,  il  ouvrirait  à  la  Compagnie  de  Jésus  la  porte 
de  la  Nouvelle-France  fermée  déjà  depuis  dix  ans. 

1.  Historix  Canadensis  libridecem,  auct.  P.  Fr.  Crcuxio,  lib.  I,  p.  3. 


—  144  — 

Le  P.  de  la  Bretesche  conseilla  de  prier.  Il  se  fit  entre 
ces  trois  religieux  une  sainte  union  de  prières.  Le  Jeune  et 
Vimont  répandirent  autour  d'eux,  parmi  leurs  Frères,  le  feu 
dont  ils  brûlaient  pour  la  conversion  des  Indiens.  Le  P.  de 
la  Bretesche  recommanda  l'œuvre  à  tous  ses  amis  ;  il  y  inté- 
ressa ses  pénitents,  il  fit  prier1. 

Il  dirigeait  alors  la  conscience  d'un  grand  chrétien,  Henri 
de  Lévis,  duc  de  Ventadour,  neveu  du  duc  de  Montmo- 
rency. Le  duc  de  Ventadour,  dégoûté  des  grandeurs  et  des 
vanités  du  monde  et  aspirant  après  une  vie  meilleure  et 
plus  calme,  loin  du  bruit  et  des  agitations  de  la^Cour,  s'était 
retiré  quelque  temps  dans  la  solitude  et  avait  reçu  les  ordres 
sacrés.  Cœur  généreux  et  magnanime,  entièrement  dévoué 
à  toutes  les  saintes  entreprises,  il  était  capable,  disent  les 
Monumenta  historiœ  Canadcnsis,  non  seulement  d'ap- 
prouver, mais  de  faire,  dans  la  mesure  de  ses  forces  et  de 
ses  ressources,  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  à  la  gloire 
de  Dieu  et  à  l'extension  de  son  royaume.  Aussi,  quand  le 
P.  de  la  Bretesche  lui  parla  de  la  mission  du  Canada,  il 
comprit  de  prime  abord  tout  ce  qu'il  y  avait  de  grand  et  de 
beau  dans  cette  entreprise;  il  goûta  l'œuvre,  il  s'y  attacha2. 
Mais,  sur  ces  entrefaites,  il  perdit  son  pieux  directeur. 
Celui-ci  eut-il,  à  son  heure  suprême,  la  révélation  du  retour 
prochain  de  la  Compagnie  de  Jésus  dans  la  Nouvelle- 
France?  Il  serait  peut-être  imprudent  de  l'affirmer.  Ce  qui 

1.  On  lit  dans  les  Monumenta  :  «  P.  de  la  Bretesche  hanc  missionem 
crebris  ad  Deum  precibus  commendabat,  et  quoscumque  poterat  ex 
iis  cum  quibus  tum  domi,  tumforis  agebat,  adeam  vehementer  horta- 
batur...  » 

2.  «  P.  de  la  Bretesche  Ducem  agnoverat  magnâ  voluntatis  propen- 
sione  res  omnes  non  probare  modo  sed  etiam  aggredi  quœ  ad  Dei 
gloriam  cultumque  quam  maximum  tenderent.  Nec  fuit  opus  multis 
sermonibus  ut  rei  magnitudinem  ac  momentum  ad  Dei  gloriam  ani- 
marumque  salutem  pervideret,  et  in  cognitam  deindè  ejus  negotii 
bonitatem  toto  mentis  ardore  raperetur.  »  (IbicL,  cap.  III.) 


—  145  — 

semble  certain,  c'est  qu'à  défaut  de  révélation,  il  y  eut 
intuition.  Etant  sur  son  lit  de  mort,  le  P.  Vimont  et  le 
P.  François  Ragueneau  lui  recommandaient  de  ne  pas 
oublier  au  ciel  sa  chère  mission  dû  Canada.  Le  mourant 
leur  répondit  qu'ils  porteraient  tous  deux  la  lumière  de  la 
foi  aux  tribus  canadiennes1.  Il  dit  encore  au  P.  Vimont  : 
Je  nai  pas  l'habitude  de  faire  des  prédictions  ;  cependant 
je  vous  affirme  que  vous  verrez  une  maison  de  Jésuites  à 
Québec2. 

Le  P.  de  la  Bretesche  mourut  le  20  novembre  1624, 
laissant  après  lui  de  profonds  regrets.  Charles  Lalemant, 
Le  Jeune,  Vimont,  de  Quen,  Le  Moyne,  de  Noue,  Rague- 
neau,  Le  Mercier,  Charles  Garnier,  Jérôme  Lalemant  et 
autres,  tous  membres  actifs,  au  collège  de  Clermont,  de  la 
ligue  de  prières  pour  la  mission  du  Canada,  perdaient  en 
lui  1  âme  de  cette  sainte  ligue. 

Or,  le  jour  des  funérailles,  le  duc  de  Ventadour,  qui  y 
assistait  les  larmes  aux  yeux,  rencontra  le  P.  Philibert 
Noyrot,  procureur  du  collège  de  Bourges3.  Le  P.  Noyrot, 

1.  Monuments,  Historise  missionis  novse  Francise,  pars  2a  ,  cap.  III  : 
«  Cumilli  jamjamque  morituro  P.  Barth.  Vimont  ac  P.  Fr.  Ragueneau 
hanc  missionem  commendarent,  prsedixit  fore  ut  Deus  amborum  opéra 
ad  illius  gentis  salutem  uteretur.  » 

2.  Historise  Canadensis  seu  novse  Francise,  auctore  p.  Francisco 
Creuxio  S.  J.,  1.  I,  p.  4. 

3.  Le  P.  Philibert  Noyrot,  né  au  mois  d'octobre  1592,  dans  le  dio- 
cèse d'Autun,  entra,  après  deux  ans  de  philosophie,  dans  la  compagnie 
de  Jésus,  à  Paris,  le  16  oct.  1617.  Envoyé  au  mois  d'octobre  1619  à 
Bourges,  il  y  suivit  pendant  deux  ans  le  cours  de  théologie,  puis  il 
Fut  ordonné  prêtre,  et  au  mois  d'octobre  1621  il  fut  nommé  procureur 
du  collège,  charge  qu'il  conserva  jusqu'à  sa  mort,  môme  quand  il 
s'occupa  avec  tant  d'activité  du  ravitaillement  de  la  mission  de 
Québec.  (Catalogi  Prov.  Francise,  arch.  gen.  S.  J.)  —  Voir  Creuxius, 
Ilist.  canad.,  1.  I,  pp.  4,  9,  40  et  suiv.  —  Cassani,  Varones  ilust.,  1. 1, 
p.  573  et  suiv.  ;  -  Cordara,  Ilist.  S.  J.,  pars  6«  ,  1.  14,  n08  267  et  suiv., 
pp.  346  et  347. 

Jés.  et  Now.-Fr.  —  T.  I.  I4 


—  146  — 

ne  en  1592,  était  entré  à  l'âge  de  25  ans  dans  la  Compagnie,, 
au  noviciat  de  Paris,  où  il  avait  eu  pour  premier  maître- 
dans  la  carrière  religieuse,  le  P.  de  la  Bretesche.  Le  novice 
pensait  alors  à  devenir  missionnaire  en  Chine,  mais  son 
directeur  le  détourna  de  cette  idée  et  dirigea  ses  aspirations^ 
vers  le  Canada1.  Après  deux  ans  de  noviciat,  on  l'appliqua 
pendant  deux  ans  à  l'étude  de  la  théologie,  puis  on  lui 
confia  la  procure  du  collège  de  Bourges. 

Le  procureur  n'avait  pas  le  don  de  la  parole.  Il  s'expri- 
mait   lentement ,    péniblement  ;    hésitant,    embarrassé ,    il 
semblait  chercher  les  mots  et  les  mots  se  faisaient  attendre  2. 
D'une  intelligence  plus  solide  que  brillante,  plus  nette  que 
cultivée,  c'était  un  homme  de  bon  sens,  entendu  aux  affaires,, 
infatigable  au   travail,  éminemment  pratique.   S'il  n'avait 
pas  l'imagination  vive,  un  peu  colorée,  passablement  mobile 
de  ses  compatriotes,  ni  la  finesse  et  la  pénétration  de  leur 
esprit;  comme  eux  il  était  affable,  actif,  d'un  abord  accueil- 
lant. La  bonté  corrigeait  ce  qu'il  y  avait  en  lui  de  moins 
délicat  dans  les  traits  et  de  moins  distingué  dans  la  per- 
sonne ;  le  cœur  éclatait  partout  et  dissimulait  un  peu  de 
rudesse  native.  On  a  dit  souvent  et  avec  raison  que  le  carac- 
tère vaut  mieux  que  l'intelligence.  On  trouve  des  hommes 
d'esprit;  les  hommes  de  caractère  sont  rares.  Le  P.  Noyrot, 
était    un    caractère,     fait     surtout    de  force    et    de  géné- 
rosité, d'oubli  de  soi  et  d'amour  du  devoir,    de  patience 
persévérante  et  de  courage.  Dans  les  œuvres  entreprises, 
pour  la  gloire  de  Dieu,  rien  ne  faisait  reculer  d'un  pas  cette 
mâle  nature;  souvent  môme  il  ne  prenait  pas  la  peine  de 


1.  «  P.  Phil.  Noyrot  societatem  nostram  ingressus  ut  ad  Sinas 
mitteretur,  ad  Canadenses  potius  adjuvandos  zelum  suum  traducere, 
ejus  (Patris  de  la  Bretesche)  consiliis  ductuque  constituât.  »  (Monu- 
menta...  cap.  III.) 

2.  «  Erat  in  loquendo  impeditior  ac  tardior.  »  (Ibid.,  cap.  IV.) 


—  147  — 

tourner  les  difficultés.  Il  allait  d'ordinaire  droit  son  chemin, 
au  risque  de  heurter  à  de  gros  obstacles1.  A  Bourges,  il 
partageait  sa  journée  entre  les  exigences  de  sa  charge  et  la 
direction  spirituelle  des  âmes  ;  le  soir,  après  le  coucher  de 
la  communauté,  il  passait  de  longues  heures  à  la  chapelle, 
priant  et  méditant.2.  Les  dimanches  et  fêtes,  il  partait  de 
bon  matin  avec  un  jeune  religieux,  chacun  un  morceau  de  pain 
dans  la  poche,  qu'ils  mangeaient  à  midi,  assis  sur  la  margelle 
d'un  puits.  Il  allait  d'un  village  à  l'autre,  enseignant  la 
doctrine  chrétienne  aux  pauvres  et  aux  enfants  3.  Pendant 
six  ans,  avec  une  régularité  admirable,  il  remplit  cet  apos- 
tolat, ne  rentrant  le  soir  que  fort  tard,  épuisé  par  le  jeûne, 
par  les  courses  et  par  une  succession  fatigante  de  catéchismes 
et  de  prédications  :  il  faisait  ainsi,  disait-il,  son  apprentis- 
sage de  missionnaire  chez  les  sauvages4.  On  le  connaissait 
dans  tous  les  environs  de  Bourges,  on  l'appelait  le  Père  des 
Petits,  on  l'aimait  :  ce  qui  permettait  à  son  zèle  de  se  porter 
parfois  à  des  audaces,  où  l'originalité  et  l'industrie  se  prê- 
taient un  égal  appui 5.  Malgré  les  embarras  et  les  hésitations 

1.  Monumenta  historiœ  Missionis...  pars  2a  ,  cap.  IX. 

2.  «  Sub  noctem  ante  somnum,  quiescentibus  aliis,  in  sacellum 
domesticum...  se  conferebat  ;  ibique,  diurnarum  strepitu  silente  cura- 
rum,  cor  suum  coram  Deo  effundebat.  »  Monumenta  hist.  miss., 
cap. IX. 

3.  <c  Cum  alio  religioso,  necdum  etiam  sacerdote,  ad  rudium  insti- 
tutionem,  dominicis  festisque  diebus,  ex  collegio  summo  mane  pro- 
fecti,  pauperes,  puerosque  ac  puellas  catechismum  docebant.  Sub 
meridiem,  ne  cui  essent  oneri,  ad  fontis  alicujus  marginem,  sub 
umbrâ,  panis  frustulum,  domo  secum  allatum,  comedebant.  »  (Ibid.) 

4.  Monumenta...  cap.  IX  :  «  Hoc,  inquiebant,  ut  ei  vitse  praelu- 
derent,  ad  eamque  se  jam  ex  eo  tempore  disponerent,  quam  cum 
barbaris  essent  acturi.  » 

5.  On  lit  dans  les  Monumenta,  cap.  IX  :  «  Iverat  aliquando  concio- 
nandi  catechismique  docendi  causa,  in  parœciam  cujus  tum  festum 
agebatur;  et  ità  agebatur,  ut  saltationibus  potiùs  indulgerent  quam 
vespertinis  precibus,  catechismoque  intenderent.  In  cœmeterio  igitur, 


—  148  — 

de  sa  parole,  on  se  plaisait  à  l'entendre;  et  Ton  raconte  que 
les  bergers,  retenus  aux  champs  pour  la  garde  des  trou- 
peaux, surveillaient  ses  allées  et  venues  et  se  faisaient 
instruire  par  lui,  un  peu  partout,  dans  un  champ,  sur  un 
chemin,  assis  ou  cheminant !. 

Dès  les  premiers  jours  du  noviciat  du  P.  Noyrot,  le  P.  de 
la  Bretesche,  son  maître  spirituel,  conçut  pour  lui  la  plus 
grande  estime.  Elle  fut  réciproque.  Opposés  de  caractère  et 
d'éducation,  le  maître  et  le  disciple  se  rapprochèrent  par 
une  égale  vue  des  choses  de  Dieu,  un  même  ardent  amour 
des  âmes.  L'amitié  vint  après  l'estime2.  Tous  deux,  dans 

ut  fit,  et  in  locis  circumquaque  vicinis  turmatim  saltabant,  et  suus 
erat  cuique  fidicen.  Jussit  ad  catechismum  Pater  signum  œre  campanae 
dari,  et  quidem  solito  vehementius  et  crebrius,  utludibundos  à  ludicris 
ad  séria revocaret.  Nemocommovebatur,  citharœdum  omnes,  campanœ 
pulsum  nemo  audiebat.  Quid  faceret  Paler?  Ingeniosâ,  ut  erat,  ac 
minime  tamen  austerà  sed  inflammatâ  charitate,  prsecipuam  saltantium 
turmam  sic  aggreditur.  Eminebat  inter  omnes  Citharœdus,  locumque 
sibi  cœteris  excelsiorem,  in  colle  modico  delegerat.  Hune  adit  Pater, 
humaniter  rogat  uti  sibi  suum  velit,  ad  exiguum  temporis  spatium, 
locum  citharamque  concedere.  Petitionis  insolentiam  miratus  pri- 
mùm,  vultumque  Patris  deindè  reveritus,  primarius  ille  Citharœdus, 
concessit  quod  petebat.  Tum  Pater  pileum  primo  quadratum  capiti 
imposuit,  post  paulocaput  aperuit,  atque  omnibus  expectatione  reique 
novitate  suspensis,  quorsum  venisset,  exclamavit;  factoque  signo 
crucis,  altâ  voce,  in  nomine  Patris...  pronuntiavit,  tum  illos  de  rébus 
fidei  erudire  cœpit.  Qui  saltabant  subsistere  eumque  audire;  vicini 
eorum  exemplum  sequi,  et  res  sacras  edisserentem  audire,  interro- 
ganti  etîam  de  more  respondere.  Quidmulta?  Eos  in  templum  omnes 
Pater  deducere,  ibique  symbolum  fidei  accuratà  explicatione 
decurrere.  » 

.  1.  Monumenta...  cap.  IX  :  «  Pueri  agrestes,  qui,  quod  grèges  suos 
pascere  deberent,  in  templum  venire  non  poterant,  sic  erant  ad  ejus 
(P.  Noyrot)  ingenium  facti,  ut  discendi  catechismi  studio,  vias  quà 
erat  transiturus,  per  turmas  obsiderent...  » 

«  2.  Ibid.,  cap.  III  :  «  Patreni  Philibertum  Noyrot  virum  maximo 
Missionis  Canadensis  zelo  ac  desiderio  incensum,  patrique  de  la  Bre- 
tesche eo  nomine  conjunctissimum...  » 


—  149  — 

leurs  entretiens  et  leurs  lettres,  aimaient  à  parler  des  tra- 
vaux de  l'apostolat,  des  missions  lointaines,  du  Canada 
surtout. 

Le  duc  de  Ventadour  savait  par  le  P.  de  la  Bretesche 
l'amitié  profonde  qui  liait  intimement  les  deux  religieux; 
aussi,  en  souvenir  de  l'aimé  directeur  qu'il  venait  de  perdre, 
pria-t-il  le  P.  Noyrot  d'être  désormais  son  guide  dans  les 
voies  intérieures.  Le  nouveau  guide  n'avait  pas  l'habitude 
de  prendre  les  chemins  détournés  pour  conduire  les  âmes 
au  bien  ;  il  devina  promptement  tout  ce  qu'il  y  avait  d'élevé 
et  d'apostolique  au  cœur  de  son  pénitent,  et,  du  même 
coup  d'œil,  il  comprit  quelle  vive  impulsion  le  duc  pourrait 
imprimer  à  l'évangélisation  des  sauvages  de  la  Nouvelle- 
France,  si  l'on  parvenait  à  lui  faire  accepter  la  vice-royauté 
du  Canada.  En  conséquence,  ayant  appris  que  le  duc  de 
Montmorency,  fatigué  de  toutes  les  tracasseries  que  lui 
causait  sa  Compagnie  des  marchands,  songeait  à  se  débar- 
rasser de  sa  charge  et  à  la  vendre,  il  conseilla  sans  détour 
au  duc  de  Lévis  de  l'acheter.  «  Il  y  a,  lui  dit-il,  dans  cette 
haute  situation,  une  magnifique  mission  à  soutenir,  des 
peuplades  sauvages  à  convertir  à  la  foi  par  votre  entre- 
mise. »  Le  duc  n'hésita  pas  :  il  acheta  la  charge  de  son 
oncle,  et,  au  commencement  de  janvier  1625,  le  roi  ratifia 
la  cession  par  lettres  patentes  i. 

Le  nouveau  vice-roi  était  à  peine  nommé ,  que  le  P. 
Récollet,    Irénée  Piat,    débarqué   récemment  en    France, 

4.  Monumenta  Historiée  missionis...  pars  2a  ,  c.  III.  «  P.  Noyrot 
cum  ex  ipso  Dni  de  Ventadour  ore  didicisset  quam  incenso  esset  animo 
ad  salutem  barbarorum  illorum  promovendam,  suggessit  ex  tempore 
nullam  ad  eam  efficaciter  procurandam  convenientiorem  viam  iniri 
posse,  quam  si  prorex  esse  vellet  eamque  dignitatem  pretio  obtineret 
à  D.  de  Montmorency,  qui  eam  libens  cognato  homini  deferret...  Nec 
irritum  fuit  consilium.  Petiit,  émit,  Prorex  fuit  anno  eodem  scilicet 
4625.  » 


—  150  — 

vint  le  trouver  dans  son  hôtel,  pour  le  prier,  au  nom  des 
religieux  de  saint  François,  d'envoyer  des  Jésuites  dans  la 
Nouvelle-France1.  Le  P.  Noyrot  arriva  pendant  leur  entre- 
tien, et  le  P.  Récollet  lui  renouvela  la  même  demande. 
Aucune  proposition  ne  pouvait  être  plus  agréable  au  vice- 
roi  et  au  Jésuite;  elle  fut  agréée  par  l'un  et  par  l'autre2. 

Il  serait  puéril  de  voir  toujours  un  miracle  de  la  Provi- 
dence dans  la  rencontre  inespérée  et  imprévue  de  certains 
événements.  Et  toutefois,  il  faut  bien  avouer  que  la  rentrée 
des  Jésuites  au  Canada  fut  entourée  d'un  merveilleux 
concours  de  circonstances. 

D'ordinaire  les  œuvres  de  Dieu  ne  marchent  pas  aussi 
facilement  que  les  hommes  le  voudraient.  Celle-ci,  dès  le 
début,  rencontra  plus  d'un  obstacle.  Les  marchands  associés, 
calvinistes  en  majorité,  virent  d'un  mauvais  œil  le  choix 
qu'on  avait  fait  des  Jésuites.  Toujours  la  vieille  haine  de 
Calvin  contre  les  fils  de  Loyola.  Et  puis  l'amitié,  dont  le 
duc  de  Ventadour  honorait  ces  religieux,  n'était  pas  faite 
pour  plaire  à  la  Compagnie  du  duc  de  Montmorency.  Faut-il 
ajouter  qu'on  redoutait,  bien  à  tort  selon  nous,  ce  qu'on 
appelait  leur  puissance,  leur  influence  à  la  Cour.  Pour  toutes 
ces  raisons  et  d'autres  encore ,  on  fît  opposition  à  leur 
départ,  mais  inutilement  :  le  vice-roi  l'avait  approuvé,  il 
le  maintint;  et,  afin  de  couper  court  à  de  nouvelles  diffi- 
cultés, il  se  chargea  des  frais  de  voyage  des  six  Jésuites3. 

1.  Parti  de  Québec  le  15  août  1624,  avec  Champlain  et  le  F.  Sagard, 
il  était  arrivé  le  1er  octobre  à  Dieppe.  Voir  Champlain,  2e  partie  de 
ses  voyages,  pp.  76  et  77.  —  Le  P.  LeClercqdit,  p.  300  :  «  L'assemblée 
des  Récollets  députa  le  P.  Irénée  (Piat)  pour  en  faire  la  proposition 
au  R.  P.  Provincial  des  Jésuites,  qui  était  alors  le  P.  Noirot.  »  Le  P. 
Le  Clercq  se  trompe  :  c'est  le  P.  Coton,  qui  était  alors  Provincial  ;  le 
P.  Noyrot  était  procureur  au  collège  de  Bourges. 

2.  Histoire  du  Canada,  par  Gabriel  Sagard,  p.  864. 

3.  «  Dominus  de  Ventadour,  cum  esset  prorex,  nihil  habuit  anti- 
quius,  quam  ut  aliquot  è  patribus  societatis,  qui  mare  transmitterent, 


—  151  — 

Battus  de  ce  côté,  les  ennemis  de  la  Compagnie  de  Jésus 
•se  portèrent  sur  un  autre  point.  Ils  cherchèrent  à  circon- 
venir les  Récollets.  «  Le  choix  que  nous  fîmes  des  Jésuites, 
dit  Gabriel  Sagard,  fut  fort  contrarié  par  beaucoup  de  nos 
amis,  qui  taschaient  de  nous  en  dissuader,  nous  asseurant 
qu'à  la  fin  du  compte,  ils  nous  mettraient  hors  de  notre 
maison  et  du  pays;  mais  il  n'y  avait  pas  d'apparence  de. 
croire  cette  mescognoissance  de  ces  bons  Pères  :  ils  sont 
trop  sages  et  vertueux  pour  le  vouloir  faire,  et  quand  bien 
même  un  ou  deux  particuliers  d'entre  eux  en  auraient  eu  la 
volonté,  une  hirondelle  ne  fait  pas  un  printemps,  ny  un  ou 
deux  religieux  la  communauté1.   » 

Les  amis  des  Récollets  eurent  soin  d'exploiter  et  de 
;grossir  un  incident,  assez  insignifiant  en  soi,  mais  qui  ser- 
vit de  base  à  leurs  critiques.  Nous  avons  dit  que  l'asso- 
ciation des  marchands  pourvoyait  à  la  nourriture  et  à 
l'entretien  de  six  Pères  Récollets.  Des  Jésuites,  paraît-il, 
se  firent  attribuer  par  le  conseil  des  associés  deux  de  ces 
pensions.  C'était  une  faute,  pour  ne  rien  dire  de  plus.  Les 
Récollets,  lésés  dans  leurs  droits,  réclamèrent  avec  raison; 
les  Jésuites  cédèrent  sans  observation.  Enfin,  la  charité 
dissipa  tous  les  nuages,  dit  le  P.  Le  Clercq,  d'autant  plus 
que  dans  les  raisons  qu'on  nous  présentait,  les  vues  d'inté- 
rêt et  de  vaine  gloire  jouaient  le  plus  grand  rôle2. 

Le  P.  Coton,  provincial  de  Paris,  désigna  pour  le  pre- 

ibique  socictati s  domicilia  ad  ejus  (Canadensis)  gentis  auxilium  stabi- 
lirent,  à  R.  P.  Provinciali  postularet.  Hoc  ut  facilius  consequeretur, 
■omnem  eis  commeatum,  ad  hœc  saltem  initia,  liberaliter  offerebat.  » 

1.  Histoire  du  Canada,  p.  864.  —  Le  P.  Le  Clercq  dit,  p.  299,  avec 
une  pointe  visible  de  malice  :  «  Les  amis  des  Récollets  en  France 
veulent  les  détourner  de  leur  projet  en  leur  disant  :  Et  erunt  novissimi 
printi,  si  même  on  ne  vous  exclut  dans  la  suite  entièrement  de  ces 
missions.  » 

2.  Premier  establissement  de  la  Foy...,  t.  I,p.  290  et  suiv. 


—  152  — 

mier  départ  les  Pères  Charles  Lalemant,  Ennemond 
Massé,  Jean  de  Brébeuf,  et  deux  coadjuteurs,  François 
Gharton  et  Gilbert  Buret1. 

Le  lecteur  connait  le  P.  Massé.  Pour  la  seconde  fois, 
après  onze  ans  d'absence,  il  revient  dans  ce  beau  pays  de 
la  Nouvelle-France,  d'où  il  a  été  si  violemment  expulsé  et 
où  il  a  laissé  son  cœur  d'apôtre.  Le  P.  de  Brébeuf2  est  le 
plus  jeune  de  tous;  il  deviendra  le  plus  illustre  par  la 
grandeur  de  ses  vertus  et  l'héroïsme  de  sa  mort. 

Charles  Lalemant3  est  leur  supérieur.  Né  à  Paris  en 
1587,  il  s'était  consacré  à  Dieu  à- l'âge  de  vingt  ans.  Appli- 

1 .  Le  P.  Le  Clercq,  qui  se  trompe  assez  souvent  sur  le  compte  des 
Jésuites,  prétend  (p.  304;  que  le  P.  Noyrot  Provincial,  désigna  ces 
Peines.  C'est  le  P.  Coton  qui  fit  ce  choix  :  «  R.  P.  Cotonus,  qui  tum 
Galliœ  Provincise  prseerat,  liberalissime  concessit  Patres  Proregi  de 
Ventadour...  Qui  igitur  in  hune  annum  1625  delecti  sunt  fuerunt 
P.  Carolus  Lalemant,  tùm  collegii  Claramontani  primarius, 
P.  Johannes  de  Brébeuf,  P.  Enemundus  Massé.  »  (Monumenta.r 
cap.  III.) 

2.  Nous  donnerons  plus  loin  une  notice  sur  ce  missionnaire. 

3.  Le  P.  Charles  Lalemant,  né  à  Paris  le  47  nov.  1587,  entra  au 
noviciat  de  la  Compagnie  de  Jésus  à  Rouen  le  29  juillet  1607.  Au 
mois  d'octobre  1609,  il  est  envoyé  à  La  Flèche,  où  il  fait  ses  trois 
années  de  philosophie;  au  mois  d'octobre  1612,  il  est  au  collège  de 
Nevers,  où  il  professe  la  quatrième  (1612-1613)  la  troisième  (1613- 
1614)  et  la  seconde  (1614-1615).  D'octobre  1615  à  octobre  1619,  il  est 
au  collège  de  La  Flèche,  où  il  fait  quatre  années  de  théologie.  Après 
sa  théologie,  il  vient  faire  à  Paris  son  année  de  probation  sous  le 
P.  Antoine  Gaudier.  De  là,  il  va  au  collège  de  Bourges  professer  la 
logique  (1620-1621)  et  la  physique  (1621-1622)  ;  il  dirige  en  même 
temps  la  congrégation  des  Externes.  D'octobre  1622  à  mars  1625,  il 
est  principal  du  pensionnat  de  Clermont  à  Paris.  (Catal.  Prov.  Fran- 
cise, arch.  gêner.) 

.  Quelques  auteurs  écrivent  Lallemant  et  Lalement  ;  le  P.  Charles 
signait  :  Lalemant.  —  Voir  Elogia  defunctorum  Prov.  Francise  in 
Arch.  gen.  ;  — Ms.  du  P.  Rybeyrète,  S.  J.,  script.  Prov.  Fr.,  p.  30; 
—  Bibliothèque  des  écrivains...,  art.  Lalemant  (Charles)  ;  —  Relations 
de  la  Nouvelle-France,  an.  1626,  1632-38,  1640,  1643;  —  Soluellusy 
Bibliotheca...,  p.  130. 


—  153  — 

que  d'abord  à  l'enseignement  de  la  grammaire  et  de  la  lit- 
térature, puis  au  professorat  des  sciences  mathémathiques, 
il  dirigeait,  en  qualité  de  Principal,  le  pensionnat  de  Gler- 
mont,  quand  il  obtint,  à  force  d'instances,  la  mission  de 
Québec. 

Le  24  avril  1625,  les  Jésuites  s'embarquent  à  Dieppe  sur  le 
navire  de  Guillaume  de  Caen,  avec  le  P.  Joseph  de  la  Roche- 
Daillon,  récollet,  de  l'illustre  maison  des  comtes  deLude1. 
Le  15  juin  ils  sont  à  Québec.  C'est  pour  la  seconde  fois 
qu'ils  mettent  le  pied  sur  le  sol  canadien  ;  pour  la  première 
qu'ils  remontent  le  Saint-Laurent,  où  nous  les  verrons 
voguer  si  souvent  sur  le  canot  des  sauvages  convertis. 

Leur  arrivée  se  fait  cependant  sous  les  plus  tristes  aus- 
pices. On  a  fait  circuler  de  main  en  main  les  pamphlets 
publiés  en  France  contre  la  Compagnie  de  Jésus  ;  aussi, 
catholiques  et  protestants,  également  prévenus  et  excités, 
refusent  de  les  recevoir.  En  l'absence  de  Champlain,  retenu 
à  Paris  par  les  affaires  de  la  colonie,  Emery  de  Caen,  son 
remplaçant,  leur  déclare  qu'il  n'y  a  place  pour  eux, 
ni  à  l'habitation,  ni  au  fort,  qu'il  n'a  du  reste  reçu  à  leur 
sujet  aucun  ordre  du  Vice-Roi. 

Que  seraient-ils  devenus  sans  la  charité  exquise  des 
Récollets?  Ceux-ci  avaient  construit,  en  1615,  près  du 
magasin  de  la  Compagnie  des  marchands,  une  petite  cha- 
pelle provisoire,  qui  continua  cependant  à  servir  d'église 
paroissiale.  Cinq  ans  plus  tard,  comprenant  la  nécessité  de 
sortir  du  provisoire  et  de  s'agrandir,  ils  bâtirent  un  cou- 
vent avec  jardin  et  verger  et  une  église,  sur  les  bords  du 
Saint-Charles,  à  une  demi-lieue  environ  du  fort  de  Qué- 
bec, à  l'endroit  où  s'élève  aujourd'hui  l'hôpital  général2. 

1.  Œuvres  de  Champlain...,  pp.  1076  et  1077. 

2.  Les  Récollets  dédièrent  à  St-Charles  leur  chapelle,  en  mémoire 
de  Charles  des  Boues,  bienfaiteur  de  leur  mission.  La  rivière,  auprès 


—  154  — 

C'est  là  qu'ils  habitaient  depuis  quelque  temps.  Prévenus 
de  l'accueil  désagréable  fait  aux  Jésuites,  ils  vont  les  cher- 
cher sur  une  chaloupe  au  milieu  de  la  rade,  les  conduisent 
chez  eux  et  mettent  à  leur  disposition  la  moitié  de  leur 
couvent,  de  leur  jardin  et  de  leur  enclos.  Les  fils  de  saint 
François  et  de  saint  Ignace  vivront  ainsi  de  longs  mois 
sous  le  même  toit1.  Hospitalité  vraiment  fraternelle,  que 
la  Compagnie  de  Jésus  ne  devait  jamais  oublier2!... 

Aussitôt  installés,  les  Jésuites  vont  à  la  recherche  d'un 
endroit  favorable  pour  bâtir  et  cultiver.  Il  y  avait,  non 
loin  du  couvent  des  Récollets,  une  pointe  connue  alors 
sous  le  nom  de  fort  Jacques  Cartier,  et  un  assez  vaste  ter- 
rain s'étendant  de  la  rivière  Saint-Charles  au  petit  ruisseau 
Saint-Michel  situé  à  l'ouest  du  Lairet.  Cette  situation  conve- 
nait fort  bien  à  une  résidence  de  missionnaires.  La  conces- 


de  laquelle  elle  était  bâtie,  prit  le  môme  nom.  Leur  couvent  reçut  le 
nom  de  N.  D.  des  Anges.  —  Le  P.  Jérôme  Lalemant  ayant  conseillé 
à  son  frère  de  mettre  la  Résidence  de  Québec  sous  la  protection  de 
la  Vierge  aux  Anges,  le  P.  Charles  Lalemant  dédia  la  petite  chapelle, 
ménagée  dans  la  résidence  construite  à  l'embouchure  du  Lairet,  à 
N.  D.  des  Anges.  Bientôt  ce  nom  s'étendit  à  tout  le  terrain  concédé 
aux  Jésuites  et  à  la  Résidence  elle-même.  —  {Le  Séminaire  de  N.  D. 
des  Anges,  par  N.-E.  Dionne,  pp.  9  et  10;  —  Ferland,  t.  I,  pp.  192  et 
193. 

1.  Sagard,  Histoire  du  Canada,  pp.  862-866;  —  Le  Clercq,  t.  I, 
pp.  309  et  suiv.  ;  —  Ferland,  t.  I,  pp.  215  et  suiv.  ;  —  Charlevoix, 
t.  I,  p.  159.  —  Le  P.  Le  Clercq  insère  dans  son  récit  (pp.  309  et  suiv.) 
de  la  réception  des  Jésuites  à  Québec  certaines  expressions  et  réflexions 
désobligeantes  pour  ceux-ci,  qu'il  est  inutile  [de  relever.  Il  eût 
mieux  fait  de  s'en  rapporter  au  récit  du  F.  Sagard,  témoin  oculaire  ; 
la  vérité  et  la  charité  y  auraient  gagné. 

2.  Le  P.  Le  Clercq  cite,  p.  314,  deux  lettres  que  le  P.  Lalemant, 
supérieur,  écrivit  de  Québec,  le  28  juillet  1625,  l'une  au  Provincial  des 
Récollets  de  la  Province  de  Saint-Denis,  l'autre  au  Provincial  des 
Récollets  de  Paris,  pour  leur  dire  sa  reconnaissance  et  celle  des 
Pères  Jésuites,  à  cause  de  la  réception  qui  leur  avait  été  faite  par  les 
Récollets  à  Québec. 


—  155  — 

sion  du  terrain  est  aussitôt  demandée  au  duc  de  Ventadour, 
qui  l'accorde  volontiers  1  ;  et  le  premier  septembre  de  cette 
même  année,  en  présence  d'un  public  d'amis,  la  croix  est 
solennellement  plantée  sur  ce  lieu  béni,  où  devait  bientôt 
s'élever  la  modeste  maison  de  Notre-Dame  des  Anges. 

Le  premier  août  1626,  le  supérieur  de  la  mission  écrivait 
à  son  frère  :  «  Les  Pères  Récollets  assistèrent  à  la  cérémo- 
nie avec  les  plus  apparents  des  Français,  qui,  après  le 
disner,  se  mirent  tous  à  travailler.  Nous  avons  depuis  tou- 
jours continué  nous  cinq  (Jésuites)  à  déraciner  les  arbres  et 
à  bescher  la  terre,  tant  que  le  temps  nous  a  permis.  Les 
neiges  venant,  nous  fûmes  contraints  de  surseoir  jusques  au 
printemps 2.  » 

1.  Mr  N.-E.  Dionne  résume  ainsi  cette  concession,  dans  son  bel 
article  sur  Le  Séminaire  de  N.D.  des  Anges  (Montréal  1890)  :  «  Le 
duc  de  Ventadour  fit  aux  Jésuites  une  concession  de  toutes  les  terres 
contenues  entre  la  rivière  de  Beauport  et  le  ruisseau  Saint-Michel, 
formant  une  superficie  d'une  lieue  de  front  sur  quatre  de  profondeur. 
Le  document  vice-royal  avait  été  signé  et  scellé  le  10  mars  (1626). 
Le  don  était  irrévocable,  perpétuel,  et  ne  renfermait  aucune  charge. 
Les  Jésuites  étaient  autorisés  à  bâtir,  si  bon  leur  semblait,  une  habi- 
tation, demeure,  noviciat  ou  séminaire  pour  eux-mêmes  et  pour  y 
élever  et  instruire  les  enfants  des  sauvages.  >>  —  Voir  aussi  le  Cours 
d'histoire  du  Canada,  t.  I,  p,  217;  —  YHistoire  du  Canada,  du 
F.  Sagard,  p.  867  et  suiv.  ;  —  Le  Mercure  français,  t.  XIII,  et  la  Rela- 
tion de  4626,  par  le  P.  Lalemant. 

2.  Lettre  du  P.  Charles  L'Allemant  (sic)  à  son  frère  Jérôme. 
Kébec,  ce  1er  août  1626.  C'est  la  Relation  imprimée  clans  le  t.  XIII  du 
Mercure  et  dans  les  Relations  des  Jésuites  du  Canada,  t.  I,  édit.  de 
Québec,  1858,  p.  5. 

Il  est  bon  de  rappeler  ici  ce  que  dit  le  P.  Le  Clercq  sur 
•cette  lettre,  pp.  442  et  suiv  :  «  Je  n'omettrai  pas  une  observation 
sur  la  lettre  faussement  attribuée  au  R.  P.  Charles  L'Alemant,  écrite 
de  Québec  en  1626,  par  laquelle,  entre  autres  articles  contraires 
a  la  sincérité,  il  témoigne  à  son  provincial  qu'il  entre  dans  ses 
sentiments  de  dédier  leur  église  (des  Jésuites  de  Québec)  à  N.  D. 
des  Anges  et  que  la  nôtre  était  consacrée  au  nom  de  Saint-Charles  ; 
■ce  qui  m'a  fait  juger  que  cette  lettre  ne  pouvait  être  du  P.  L'Aie- 


—  156  — 

La  culture  des  terres  avait  été  grandement  négligée 
jusque-là.  C'est  à  peine  si  l'on  avait  défriché  vingt  arpents, 
et  encore  ce  travail  était  l'œuvre  des  Récollets  et  de  la 
famille  Hébert1.  Là  cependant  était  l'avenir  de  la  Colonie. 

mant,  c'est  qu'il  n'ignorait  pas  que  les  historiens  du  même  temps 
avaient  témoigné  que  la  première  église  du  Canada  appartenait 
aux  Récollets  et  avait  esté  consacrée  sous  le  titre  de  N.  D.  des 
Anges.  »  Le  P.  Le  Clercq  parle  souvent,  dans  VEstablissement  de 
la  Foy,  de  sa  sincérité  et  de  sa  simplicité,  et  aussi  de  la  simplicité 
et  de  la  sincérité  des  Pères  Récollets.  Il  dit,  par  exemple,  de  lui- 
même,  p.  335  :  «  Pour  moy  qui  n'ay  que  la  simplicité  pour  partage, 
la  vérité  d'un  missionnaire  et  d'un  historien...  ».  Après  ce  compliment 
qu'il  s'adresse,  peut-être  avec  plus  de  simplicité  que  de  vérité,  on 
devrait  trouver  dans  son  ouvrage  le  reflet  de  ces  deux  belles  quali- 
tés. Faut-il  dire  qu'elles  ne  brillent  pas  dans  le  passage  que  nous 
venons  de  citer?  Sans  avoir  l'air  d'y  toucher,  il  affirme  faussement 
que  la  lettre  du  P.  Lalemant  lui  est  faussement  attribuée.  Est-il 
croyable  que  le  P.  Lalemant  n'eût  pas  réclamé,  que  les  Jésuites 
n'eussent  pas  protesté,  si  la  lettre  n'eût  pas  été  de  ce  père?  Quel 
écrivain  de  l'époque  a  élevé  le  moindre  doute  sur  l'authenticité  de  ce 
document?  Le  P.  Le  Clercq  ajoute  :  «  le  P.  Lalemant  n'ignorait  pas 
que  les  historiens  du  même  temps...  ».  Quels  historiens^  La  lettre  du 
P.  Lalemant  est  du  1er  août  1626;  il  ne  peut  être  question  ici  des 
ouvrages  du  F.  Gabriel  Sagard,qui  ne  parurent  qu'en  1636.  Quel  his- 
torien a  donc  témoigné,  a  cette  époque,  ou  avant,  que  la  première 
église  du  Canada,  appartenant  aux  Récollets,  a  été  consacrée  sous  le 
titre  de  N.  D.  des  Anges?...  En  supposant  une  erreur  surce  point  de 
la  part  du  P.  Lalemant,  y  aurait-il,  à  cause  de  cette  erreur  de 
détail,  une  raison  suffisante  d'affirmer  que  la  lettre  lui  est  faussement 
attribuée  ?  Si  le  P.  Le  Clercq  avait  été  simple  et  sincère,  n'aurait-il 
pas  franchement  avoué  qu'il  voulait  faire  douter  de  l'authenticité  des 
quarante  Belations  des  Jésuites,  afin  de  les  attaquer  avec  plus  de 
liberté?  que,  pour  atteindre  ce  but,  il  a  émis  plus  qu'un  doute  sur  la 
première  Relation  de  la  Nouvelle-France  ?  —  Cette  observation  est 
de  J.  G.  Shea  (Discovery  and  exploration  of  the  Mississipi  Valley; 
Redfield...  1852,  p.  79).  Nous  nous  en  tiendrons  à  ces  quelques 
observations  ;  il  y  aurait  encore  beaucoup  à  dire  sur  ce  passage, 
plein  de  sous-entendus  et  d'insinuations  perfides.  Le  lecteur  de 
bonne  foi  suppléera  à  notre  silence. 

1.  Hébert  est  cet  apothicaire  que  nous  avons  rencontré  à  Port- 
Royal  et  qui  était  venu  s'établira  Québec  avec  sa  famille.  —  V.  Rela- 
tion de  la  Nouvelle-France,  an.  1626,  p.  2. 


—  1S7  — 

Il  n'y  avait  pas  aussi  de  plus  sûr  moyen  de  prévenir  la 
famine,  à  laquelle  on  était  exposé  chaque  année.  Québec, 
en  effet,  très  éloigné  de  la  mer,  n'était  visité  alors  qu'une 
fois  l'an  par  les  vaisseaux  français  bénéficiant  du  mono- 
pole ;  et,  à  cette  occasion,  les  Associés  envoyaient  de 
France,  pour  l'année  courante  seulement,  les  provisions 
de  bouche  nécessaires  à  la  subsistance  des  gens  de  l'ha- 
bitation et  des  employés  de  la  société  commerciale. 
Qu'un  vaisseau  vînt  à  se  perdre  ou  à  être  capturé  par  les 
pirates,  et  l'on  courait  risque  à  Québec  de  mourir  de  faim, 
ce  qui  arriva  du  reste  plus  d'une  fois.  Champlain  remontra 
souvent  avec  la  plus  grande  énergie  la  gravité  de  cette 
situation,  et  proposa  le  seul  remède  possible,  à  savoir,  le 
défrichement  et  la  culture  du  sol.  Mais  ce  remède  déplai- 
sait aux  Associés  ;  ces  calculateurs  intéressés,  n'y  trouvant 
pas  leur  compte,  refusèrent  de  l'employer. 

Les  Jésuites,  qui  n'avaient  rien  à  attendre  des  Associés, 
mal  disposés  à  leur  égard,  ni  des  sauvages,  réduits  au  strict 
nécessaire,  prirent  dès  leur  arrivée  le  seul  parti  raison- 
nable :  comme  gens  vigilants  et  laborieux,  dit  Champlain, 
ils  se  mirent  à  défricher  les  terres,  pour  se  pouvoir  nourrir 
et  passer  des  commodités  de  France  *.  Vingt  ouvriers,  labou- 
reurs   et  charpentiers,    amenés   de   France  par  les  pères 


1.  Œuvres  de  Champlain,  pp.  1111  et  1112  :  «  Le  P.  Noyrot  amena 
vingt  hommes  de  travail  que  le  R.  P.  Allemand  (Ch.  Lalemant) 
employa  à  se  loger,  et  défricher  les  terres,  où  ils  n'ont  perdu  aucun 
temps,  comme  gens  vigilans  et  laborieux,  qui  marchent  tous  d'une 
même  volonté  sans  discorde,  qui  eust  fait  que  dans  peu  de  temps  ils 
eussent  eu  des  terres  pour  se  pouvoir  nourrir  et  passer  des  commo- 
dités de  France  ;  et  pleust  à  Dieu  que  depuis  23  à  24  ans  les  sociétés 
eussent  esté  aussi  réunies  et  poussées  du  même  désir  que  ces  bons 
Pères  :  il  y  aurait  maintenant  plusieurs  habitations  et  mesnages  ou 
païs,  qui  n'eussent  esté  dans  les  trances  et  appréhensions  qu'ils  se 
sont  veuës.  » 


—  158  — 

Noyrot  et  de  Noue,  vinrent  les  aider  dans  ce  travail  *.  Puisr 
vers  la  jonction  duLairet  avec  le  Saint-Charles,  on  éleva  le 
bâtiment  qui  devait  être  quelques  années  la  principale  rési- 
dence des  Jésuites  de  Québec. 

Le  P.  Massé,  surnommé  le  père  utile,  dressait  les  plans 
et  dirigeait  les  travaux.  Le  P.  de  Brébeuf  se  livrait  surtout 
à  l'étude  des  langues  indigènes;  il  alla  même  passer  sous 
la  tente  des  Algonquins  la  rude  saison  d'hiver,  afin  de  se 
former  plus  vite  et  mieux.  Quant  au  P.  Lalemant,  il  par- 
tageait son  temps  entre  le  travail  des  champs  et  celui  de 
l'apostolat.  Souvent  il  accompagnait  les  Récollets  à  Québec, 
pour  se  mettre  en  relation  avec  les  Français  et  faire  tomber 
les  tristes  préjugés  des  catholiques  contre  les  religieux  de 
la  Compagnie  de  Jésus.  Il  y  réussit  et  assez  promptement. 
On  le  vit  de  près,  on  l'étudia  ;  peu  à  peu  les  sentiments 
d'aversion  firent  place  à  l'estime  et  à  la  confiance;  on  jeta 
les  libelles  au  feu  2  ;  le  capitaine  de  l'habitation  prêta  même 
des    charpentiers    au   Père,    pendant    quelques   jours    du 

4.  Les  PP.  Noyrot  et  de  Noue  et  le  Frère  Gauffette  arrivèrent  à 
Québec  le  14  juillet  1626  avec  les  vingt  hommes  engagés  à  leur 
service. 

Le  P.  Anne  de  Noue,  né  au  diocèse  de  Reims  le  7  août  4587,  entra 
dans  la  Compagnie  de  Jésus  à  Paris  le  20  septembre  4642.  Au  sortir 
du  noviciat,  il  fit  trois  ans  de  philosophie  à  La  Flèche  (4644-4647);  il 
professa  la  cinquième  à  Nevers  (1647-4648),  et  de  là  vint  suivre 
quatre  ans  le  cours  de  théologie  à  Paris  (1648-4622);  l'étudiant  en 
théologie  exerçait  aussi  les  fonctions  de  préfet  ou  surveillant  des  pen- 
sionnaires. Après  sa  théologie,  il  est  deux  ans  ministre  du  collège  de 
Bourges  (4622-4624);  dans  ce  même  collège,  il  fait  sa  troisième  année 
de  probation  ;  puis  il  part  pour  le  Canada.  —  Consulter  sur  ce  Père  : 
Relations  de  1632  et  de  4646  ;  —  Creuxius,  1.  VI,  pp.  440  et  suiv.;  — 
Charlevoix,  t.  I,  1.  VI,  p.  416.  —  Bressani,  Brève  relatione,  parte 
3a  ,  cap.  primo,  p.  72;  —  Patrignani,  Menol.,  p.  27;  —  Cassani,  Glo- 
rias  del  seg.  siglo,  t.  I,  pp.  617  et  620;  —  Nadasi,  An.  dier.  memorab., 
p.  64;  —  Ferland,  t.  I,  pp.  219,  340  et  341. 

2.  Relation  de  1626,  p.  5. 


—  159  — 

carême1;  deux  interprètes  consentirent  sur  sa  demande  — ■ 
ce  qu'ils  avaient  toujours  refusé  aux  Récollets  —  à  lui 
donner  des  leçons  de  langues  huronne  et  algonquine2; 
enfin  les  catholiques  le  prièrent  de  les  préparer  au  devoir 
pascal. 

Le  premier  août  1626,  le  P.  Lalemant  écrivait  au  R.  P. 
Général,  Mutius  Vitelleski  :  «  Nous  n'avons  pas  fait  autre 
chose  cette  année  que  d'acquérir  la  connaissance  des  lieux, 
des  personnes  et  de  l'idiome  de  deux  nations.  Pour  les 
Français  qui  sont  ici  au  nombre  de  quarante-trois,  nous  ne 
nous  sommes  pas  épargnés.  Nous  avons  entendu  leurs 
confessions  générales,  après  avoir  fait  une  exhortation  sur 
la  nécessité  de  la  confession.  Tous  les  mois,  en  outre,  nous 
leur  donnons  deux  sermons...  Les  nôtres,  grâce  à  Dieu,  se 
portent  bien.  Tous,  à  l'exception  peut-être  d'un  seul,  se 
couchent  habillés.  Tout  notre  temps,  en  dehors  des  exercices 
spirituels  et  des  œuvres  apostoliques,  est  employé  à  cultiver 
la  terre  3.  » 

Tous  ces  commencements,  très  modestes  sans  doute, 
étaient  en  somme  fort  consolants.  L'avenir  cependant  restait 
sombre,  et  le  point  noir,  tout  le  monde  le  connaissait, 
c'était  la  Compagnie  des  marchands.  Tant  qu'elle  serait 
administrée  par  des  Calvinistes  et  qu'elle  aurait  au  Canada, 

1.  «  Environ  le  milieu  du  Caresme  je  m'hazarday  de  prier  le  capi- 
taine de  nous  donner  les  charpentiers  de  l'habitation  pour  nous  aydér 
à  dresser  une  petite  cabane  au  lieu  que  nous  avons  commencé  à 
défricher,  ce  qu'il  m'accorda  avec  beaucoup  de  courtoisie  ;  les  char- 
pentiers ne  souhaitaient  rien  tant  que  de  travailler  pour  nous.  » 
(Lettre  du  P.  Lalemant  à  son  frère  Jérôme,  Kébec,  1er  août  1626.) 

2.  Relation  de  1626,  p.  6. 

3.  Epistola  P.  Garoli  Lalemant  admodum  R.  P.  Mutio  Vitelleschi, 
prœposito  Generali  S.  J.  ;  è  nova  Franciâ,  la  die  Augusti  1626  (Ar- 
chives de  la  Province  de  Paris).  Voir  cette  lettre  aux  Pièces  justifi- 
catives, n°  I. 


—  160  — 

avec  le  monopole  du  commerce,  l'autorité  et  l'indépendance 
dont  elle  jouissait,  on  ne  pouvait  compter  ni  sur  l'expansion 
de  la  foi  catholique,  ni  sur  l'établissement  de  postes  for- 
tifiés, ni  sur  le  développement  de  l'agriculture,  cette  force 
et  cette  richesse  des  pays  nouveaux.  Une  mesure  radicale 
devenait  nécessaire,  ou  bien  il  fallait  se  résigner  à  faire  de 
la  colonie  un  simple  entrepôt  de  commerce,  un  marché  de 
pelleteries  et  de  fourrures. 

Aussi,  sans  donner  le  temps  au  P.  Noyrot  de  se  reposer, 
le  P.  Lalemant,  du  consentement  de  tous  les  Pères,  le 
renvoie  en  France  par  le  bateau  qui  l'a  conduit,  avec 
ordre  d'exposer  au  Vice-Roi  le  véritable  état  des  choses. 
Il  lui  recommande  en  outre  de  faire  tous  ses  efforts  pour 
obtenir  l'éloignement  des  Calvinistes  de  la  direction  et  de 
l'administration  de  la  Compagnie1.  «  Je  renvoie  en 
France  le  P.  Philibert  Noyrot,  écrit  le  P.  Lalemant  à  son 
Général,  pour  s'occuper  des  intérêts  de  notre  mission. 
J'espère  que  votre  Paternité  lui  prêtera  son  appui  auprès 
des  personnes  qui  veulent  bien  protéger  nos  travaux.  Il 
sera  nécessaire  même  auprès  de    nos  Pères,  qui  semblent 

1.  Monumenta  missionis  Canadensis,  cap.  IV  :  «  Anno  1626,  P. 
Noyrot  ac  P.  Armas  de  Noue  cum  uno  è  Fratribus  adjutore,  in  novam 
Franciam  pervenerunt.  Sed  et  hoc  anno  intellectum  est,  experien- 
tiâque  comprobatum,  nihil  fieri  omnino  posse,  nisi  haeretici  à  rerum 
temporalium  prsecipuâ  tractatione  omnino  excluderentur.:.  Nihil 
sperari  ab  hœreticis  ducibus  poterat,  qui  nec  essent  ullâ  ratione  de 
Dei  gloriâ  solliciti,  et  prœter  lucrum  suum  aliud  nihil  spectarent, 
prœter  turbas  ac  varia  impedimenta,  quibus  seu  palam  atque  apertè, 
seu  clam  et  quasi  per  cuniculos,  quod  semper  ad  eam  diem  fecerant, 
se  spiritualium  rerum  tractationi,  coloniarumque  atque  urbium  et 
oppidorum  fundationi,  opponerent...  Id  ergo  consilii  unà  omnes 
ceperunt,  ut  Patrem  Noyrot  in  Galliam  festinè  remitterent,  eorum 
omnium  quœ  illic  gererentur  testem  oculatum,  quique  auribus  prœ- 
tereà  quod  scribi  commode  non  poterat,  nec  videri,  ex  communi 
omnium  sensu  accepisset.  Rediit  ergo,  remissus  à  P.  Carolo  Lale- 
mant. » 


—  161  — 
ne  pas  comprendre  les  besoins  et  l'avenir  de  notre  mis- 


sion1.  » 


L'envoyé  ne  pouvait  être  mieux  choisi.  Il  avait  tout  vu 
par  lui-même,  il  s'était  renseigné  sur  place;  et  l'on  devait 
compter  sur  son  zèle  et  sur  sa  prudente  énergie. 

A  Paris,  il  déploie  une  activité  incroyable,  passant  des 
journées  entières  en  courses  et  en  visites,  et,  la  nuit,  rédi- 
geant des  mémoires  ou  faisant  des  lettres.  Il  vpit  le  Roi  et 
ses  conseillers,  le  vice-roi  du  Canada,  les  personnages  les 
plus  considérables  de  la  Cour  ;  il  met  en  mouvement  toutes 
les  influences,  il  fait  jouer  tous  les  ressorts2.  On  l'écoute, 
on  voit  le  mal,  on  comprend  le  remède,  et  à  tout  on 
fait  des  objections,  partout  on  découvre  des  /  impossi- 
bilités ou  des  dangers.  Le  remplacement  dès  Calvinistes, 
directeurs  et  employés  de  la  Société  commerciale,  par  des 
catholiques  décidés,  faisait  surtout  l'objet  des  plus  vives 
résistances.  On  disait  au  P.  Noyrot  avec  quelque  apparence 
de  vérité  :  Où  trouver,  dans  cette  Société,  des  catholiques 
assez  désintéressés  pour  faire  passer  avant  leur  intérêt  la 
gloire  de  Dieu  et  l'honneur  de  la  France  ?  Est-il  prouvé  que 

i.  Epistola  P.  Car.  Lalemant  admodum  R.  P.  Mutio  Vitelleschi... 
1»  die  Augusti  1626  ;  —  Relation  de  1626,  pp.  7  et  8. 

2.  «  Suasit  ergo  omnibus  quoad  potuit  ut  catholici  duces  mitte- 
rentur;  omnibus  non  tam  citô  persuasit.  Quibus  ille  passibus,  quibus 
laboribus  effecit  ut  audiretur!  Incredibile  prorsùs  est  quid  cogitarit, 
quid  dixerit,  quid  molitus  sit,  quid  fecerit,  quos  privatim  adierit, 
quos  publiée  hortatus  sit,  quas  et  à  viris  religiosis  bene  multis,  et  à 
sanctimonialibus,  ad  hoc  negotium  affectis,  preces  ad  Deum  effundi 
curaverit,  quas  ipse  fuderit,  quid  denique  in  eum  finem,  cum  Rege, 
cum  Pro-Rege,  cum  regiis  ministris  et  quam  vigilanter  juxtà  ac 
ardenter  egerit!  Noctes  magnam  partem  orationi ,  officio  Divino, 
legendis  scribendisque  litteris  consumebat;  dies  itineribus  reser- 
vabat...  et  jejunus  ssepè  adnoctemin  collegium(Clermont)redibat,  ubi 
levi  cœna  contentus,  modico  somno  resumptis  viribus,  iterum  ad  no  vos 
sese  labores  accingebat...  »  (Monumenta  historiœ  miss.,  cap.  IV.) 

Jés.  et  Noiw.-Fr.  —  T.  I.  15 


—  162  — 

cette  mesure  produira  les  résultats  désirés?  Au  contraire, 
ne  provoquera-t-elle  pas  les  plus  graves  mécontentements, 
ne  va-t-elle  pas  entraîner  la  dissolution  de  la  Société,  et  du 
même  coup  la  ruine  de  la  Colonie?  Toutes  ces  raisons  et 
bien  d'autres  que  dictaient  la  timidité,  la  crainte,  l'impuis- 
sance et  même  l'intérêt,  ne  découragent  pas  le  P.  Noyrot. 
Il  avait  son  idée,  et,  résolu  d'en  poursuivre  la  réalisation, 
il  essaye  d'une  suprême  démarche. 

Le  cardinal  de  Richelieu  était  alors  à  l'apogée  de  sa  puis- 
sance. Appelé  depuis  deux  ans  au  ministère,  il  y  avait 
conquis  une  place  à  part  par  l'ascendant  de  son  génie.  Rien 
ne  s'entreprenait  sans  lui;  tout  se  faisait  par  lui.  Armée, 
marine,  finances,  affaires  étrangères  et  de  l'intérieur,  il 
dirigeait  tout,  s'occupait  de  tout  :  il  était  le  ministre  uni- 
versel. On  connaît  les  trois  grands  desseins  qui  occupèrent 
son  glorieux  ministère  :  l'humiliation  de  la  maison  d'Au- 
triche, l'abaissement  de  l'aristocratie  française,  la  ruine  du 
parti  calviniste.  En  ce  moment,  il  préparait  à  loisir  les 
moyens  d'écraser  les  protestants,  et  en  attendant  il  laissait 
les  courtisans  le  dénoncer  à  la  France  catholique  comme  le 
pape  des  Huguenots,  parce  qu'il  leur  avait  accordé  la  paix 
et  qu'il  avait  signé  le  traité  de  Monçon  avec  l'Espagne  l. 

Le  P.  Noyrot  se  rendit  chez  le  Cardinal,  en  compagnie 
du  P.  François  Ragueneau,  après  s'être  recommandé  à  tous 
les  saints  du  paradis.  Il  appréhendait  cette  entrevue  et  cette 
appréhension  paralysait  à  l'avance  sa  langue,  d'ordinaire 
très  embarrassée.  Mais,  au  dire  de  son  compagnon,  une  fois 
en  présence  du  ministre,  tout  embarras  disparut;  contrai- 
rement à  son  habitude,  il  parla  avec  entrain,  facilité,  élo- 
quence même;   et  le  ministre  l'écouta  avec  attention. 

Au  sortir  de  cet  entretien,  Richelieu  avait  pris  une  grande 

1.  Histoire  de  France,  par  V.  Duruy,  p.  184. 


—  163  — 

résolution1.  Il  ne  pouvait  permettre,  au  moment  où  il  cher- 
chait à  arrêter  en  France  les  progrès  du  calvinisme,  qu'on 
l'implantât,  au  détriment  du  catholicisme,  dans  une  colonie 
française.  Il  résolut  donc  de  supprimer  la  Compagnie  du 
duc  de  Montmorency  pour  n'avoir  pas  rempli  ses  enga- 
gements, de  composer  la  colonie  de  Québec  et  les  postes 
français  du  Canada  de  sujets  exclusivement  catholiques, 
enfin  de  fonder  une  société  puissante,  capable  de  donner 
de  la  vie  et  de  l'importance  à  la  Colonie  et  de  procurer  en 
même  temps  la  conversion  des  nations  sauvages. 

Prompt  à  concevoir  et  à  résoudre,  le  ministre  ne  l'était 
pas  moins  à  faire. 

Le  29  avril  1627,  il  signe  avec  cinq  auxiliaires  de  bonne 
volonté  l'acte  d'établissement  de  la  Compagnie  des  Cent 
Associés  ou  de  la  Nouvelle-France.  Afin  de  mieux  contraindre 
les  nouveaux  associés  à  remplir  leurs  obligations,  lui-même 
se  met  à  la  tête  de  l'entreprise,  à  la  place  du  duc  de  Ven- 


1.  «  Sub  initium  Quadragesimse  adjunctus  est  hoc  anno  4  627  Patri 
Noyrot,  assignatusque  socius  à  R.  P.  Joanne  Fillœo,  tum  in  Franciâ 
Provinciali,  P.  Franciscus  Ragueneau.  Intérim  P.  Noyrot,  in  omnes 
officii  sui  partes  intentus  distrahebatur  animo,  et  quod  nihil  adhuc  in 
societatem  mercatorum,  quam  animo  destina verat,  omnino  promoverat, 
et  quod  profectionis  tempus  (in  Novam  Franciam)  urgebat  et  quod... 
in  illis  angoribus  ac  maximarum  curarum  fluctibus,  vix  quid  eligeret, 
quidve  alteri  prœponeret,  inveniebat...  ;  ad  extremum,  unà  cum  socio 
è  nostris  Patribus  uno,  Dnum  cardinalem  ducem  de  Richelieu  adit... 
Narravit  e  suis  familiaribus  uni,  Pater  illc  qui  Patris  Noyrot  socius 
tum  fuit,  se  in  illâ  rerum  desperatione,  fidenter  sane  Dei  ac  sancto- 
rum,  prsesertim  angelorum  opem  implorasse...  Nusquam  alias  P. 
Noyrot,  qui  aliundè  erat  in  loquendo  impeditior  ac  tardior,  expeditior 
aut  eloquentior  fuit,  nec  eminentissimus  cardinalis  attentior.  Quid 
multa?  Consilium  eâ  ipsâ  horâ  de  societate  mercatorum  colligendâ 
susceptum  est  ac  sensim  deindè  perfectum.  »  (Monumenta  hist.  miss. 
cap.  IV.) 


—  164  — 

tadour,  démissionnaire  en  sa  faveur  { ;  et  la  marquise  de 
Guercheville,  à  la  demande  du  P.  Novrot,  cède  à  la  Gom- 
pagnie  tous  ses  droits  sur  l'Acadie  et  se  fait  inscrire  comme 
associée  pour  une  somme  de  mille  écus  2. 

On  lira  dans  les  Edits  et  ordonnances  les  considérants 
et  les  divers  articles  de  l'acte  d'établissement 3.  Ils  font 
honneur  au  cardinal  de  Richelieu.  En  résumé,  Y  acte  est 
rédigé  en  vue  d'une  civilisation  chrétienne  et  française.  Le 
roi  donne  en  toute  propriété  à  la  Compagnie  le  Canada  et 
la  Floride,  il  lui  accorde  le  monopole  de  la  traite  des  pelle- 
teries, à  ces  conditions  principales  :  elle  ne  fera  passer  au 
Canada  que  des  français  et  des  catholiques  ;  elle  en  trans- 
portera, en  1628,  de  deux  à  trois  cents,  et,  jusqu'à  quatre 
mille,  pendant  les  quinze  années  suivantes;  elle  logera, 
nourrira  et  entretiendra  les  transportés  pendant  trois  ans, 
puis  elle  leur  distribuera  des  terres  défrichées  et  des 
semences,  ou  elle  leur  procurera  d'autres  moyens  d'exis- 
tence ;  elle  pourvoira  pendant  quinze  ans  aux  frais  du  culte 
et  à.  l'entretien  de  trois  prêtres  dans  les  postes  qu'on  éta- 
blira. Enfin  des  avantages  considérables  sont  faits  aux  sau- 


1.  «  Dnus  de  Ventadour,  Novœ  Francise  Prorex  esse  desiit,  accepto 
quantum  persolverat  à  Rege  pretio  dignitatis  illius,  tertio  circiter 
anno  postquam  hortatu  Patrum  nostrorum  onus  illud  susceperat.  » 
(Monumenta  hist.  miss..,  cap.  IV.) 

2.  DQa  de  Mons,  Marchionissa  de  Guercheville,  Patris  Noyrot  hor- 
tatu ac  rogatu,  dissuadentibus  licet  domesticis  ferô  omnibus,  in 
gratiam  novae  societatis,  quee  formari  cœperat,  non  modo  se  regno 
totius  Acadiœ  sponte  abdicavit,  ac  de  jure  suo  omni  libère  decessit, 
sed  et  una  de  mercatorum  numéro  esse  voluit,  ac  millenos  aureos, 
quse  summa  à  singulis  pendebatur,  ultrô  se  cum  aliis  daturam  esse 
promisit.  »  [Monumenta  hist.  miss.,  cap.  IV.) 

3.  Cet  acte  se  trouve  aussi  dans  le  Mercure  Français,  t.  XIV, 
année  1628,  p.  232.  — Histoire  des  Canadiens-Français,  par  B.  Suite, 
t.  II,  ch.  III.  —  Cours  d'histoire  du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I, 
1.  II,  ch.  VI.  —  Histoire  du  Canada,  par  Garneau,  t.  I,  1.  I,  ch.  II. 


—  165  — 

vages  convertis,  lesquels  seront  censés  et  réputés  naturels 
français. 

Le  P.  Noyrot  avait  réussi  bien  au  delà  de  ses  espérances, 
sinon  de  ses  désirs;  il  avait  obtenu  plus  qu'il  ne  demandait, 
plus  qu'il  n'était  chargé  de  demander1. 

Cependant  cette  importante  affaire ,  d'où  dépendait 
l'avenir  de  la  civilisation  chrétienne  au  Canada,  ne  l'empê- 
chait pas  de  s'occuper  activement  de  l'objet  secondaire  de 
sa  mission,  de  l'approvisionnement  de  Notre-Dame  des 
Anges.  Cette  maison  n'avait  aucun  secours  à  attendre  de 
la  société  dirigée  par  Guillaume  et  Emery  de  Caen  ;  la  terre 
ne  pouvait  encore  fournir  à  la  nourriture  de  plus  de  vingt 
personnes;  il  fallait,  jusqu'à  nouvel  ordre,  tout  faire  venir 
de  France.  Grâce  aux  aumônes  en  argent  et  aux  dons  en 
nature,  le  P.  Noyrot  s'était  procuré  et  avait  expédié  à 
Ronfleur  toutes  les  provisions  nécessaires,  pendant  un  an, 
à  l'entretien  des  missionnaires  et  de  leurs  ouvriers.  L'envoi 
devait  arriver  à  Québec  vers  le  milieu  de  1627.  Mais  Guil- 
laume de  Caen  et  le  capitaine   de  la   Ralde 2,   qui  étaient 

4 .  Les  historiens  du  Canada  attribuent  généralement  au  P.  Lalemant 
et  à  Champlain  l'honneur  d'avoir  éclairé  Richelieu  et  le  Conseil  du 
Roi  sur  le  triste  état  de  la  colonie  de  Québec  et  d'avoir  déterminé  le 
cardinal  à  supprimer  la  compagnie  du  duc  de  Montmorency  pour  la 
remplacer  par  celle  des  Cent-Associés.  Cet  honneur  revient  au  P. 
Noyrot.  Du  reste,  les  dates  viennent  à  l'appui  de  notre  assertion.  L'acte 
d'établissement  de  la  Compagnie  de  la  Nouvelle-France  a  été  signé 
le  29  avril  1627,  et  le  P.  Lalemant  n'est  parti  du  Canada  que  le 
2  octobre  1G27.  Quant  à  Champlain,  il  s'embarqua  à  Dieppe  pour 
Québec  le  15  avril  1626  et  ne  rentra  en  France  qu'en  1629.  Champlain 
et  le  P.  Lalemant  ont  pu  contribuer  à  faire  la  lumière  sur  la  situation 
de  la  colonie  ;  mais  il  est  à  croire  que  leurs  plaintes  et  leurs  réclama- 
tions n'auraient  pas  abouti  sans  le  zèle  et  l'activité  du  P.  Noyrot. 

2.  Raymond  de  la  Ralde  avait  été  nommé  en  1626  par  un  arrêté  du 
conseil  de  Sa  Majesté,  amiral  de  la  flottille  qui  passa  cette  année  au 
Canada,  à  la  place  d'Emery  de  Caen,  calviniste,  dont  les  catholiques 
se  montraient  peu  satisfaits.  De  la  Ralde  était  catholique,  mais  il  n'en 


—  166  — 

venus  en  France  sur  le  même  vaisseau  que  le  P.  Noyrot, 
avaient  surveillé  toutes  ses  démarches  et  fini  par  pénétrer 
ses  desseins.  Des  indiscrétions  malveillantes  leur  apprirent 
les  plaintes  portées  contre  eux  et  contre  la  Compagnie 
dont  ils  dirigeaient  les  opérations  commerciales 1 .  Leur 
irritation  fut  grande  à  cette  nouvelle  ;  et,  comme  première 
marque  de  mécontentement,  ils  arrêtèrent  à  Honfleur  les 
ballots  expédiés  aux  Jésuites  de  Québec2.  L'effet  de  cette 
vengeance  se  fit  rudement  sentir  à  Notre-Dame  des  Anges, 
Les  provisions,  apportées  l'année  précédente,  touchaient  à 
leur  fin,  et  le  mois  d'octobre  arrivait,  puis  le  long  hiver  du 
Canada  avec  le  cortège  menaçant  de  la  faim,  des  souffrances, 
des  récriminations  et  des  responsabilités.  Le  P.  Lalemant, 
ne  voyant  rien  venir,  laissa  chez  les  Hurons  le  P.  de 
Brebeuf,  à  Québec  les  pères  Massé  et  de  Noue  et  trois  coad- 
juteurs,  et  il  partit  avec  ses  vingt  ouvriers  pour  la  France, 
où  il  débarqua  dans  le  courant  de  novembre  (1627)  3. 

Le  gouvernement  était  à  cette  heure  plus  occupé  des 
affaires  intérieures  du  pays  que  de  la  colonie  transatlan- 

resta  pas  moins  dévoué  aux  de  Caen,  dont  il  avait  été  le  lieutenant. 
En  devenant  amiral  il  resta  plus  «  lié  aux  intérêts  de  ses  anciens 
maîtres  qu'à  ceux  des  Jésuites,  et  il  épousa  leurs  animosités  contre 
ces  religieux  ».  (Miscou,  parN.-E.  Dionne,  dans  le  Canad a-Français , 
oct.  4889,  p.  441  et  suiv.). 

1.  Nec  ejus  consilia  hsereticum  adversarium  latuerunt.  Publicis 
etiam  litteris,  Pâtre  non  modo  non  conscio,  sed  et  invito  ac  maxime 
répugnante  vulgata  sunt  à  quibusdam  typographis,  quales  multos 
habet  Lutetia,  qui  Litteras  P.  Caroli  Lalemant,  ab  uno  ex  amicis 
domesticis  cui  communicatœ  fuerant  et  ad  legendum  duntaxat  con- 
cessœ,  avide  arreptas  furtim  prselo  commiserunt  publicèque  vénales 
proposuerunt,  et  à  clamatoribus  circumforaneis,  ut  fit,  totâ  urbe  decan- 
tari,  ad  suum  lucrum  sed  ad  Patris  mœrorem  voluerunt  aut  certè 
passi  sunt.  [Monumenta  hist.  miss.,  cap.  IV.) 

2.  Histoire  du  Canada,  par  G.  Sagard,  t.  I;  —  Cours  d'histoire  du 
Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I,  1.  II,  ch.  VI. 

3.  Ibid. 


—  167  — 

tique.  Richelieu,  depuis  le  traité  de  Monçon,  avait  remis 
de  l'ordre  dans  toutes  les  parties  de  sa  vaste  administra- 
tion, et,  prêt  à  lutter  contre  les  protestants  toujours  rebelles, 
il  venait  d'entraîner  le  Roi  et  la  noblesse  au  siège  de  La 
Rochelle.  Cette  place  était  le  rempart  du  calvinisme.  Soldats, 
généraux,  grands  du  royaume,  tous  avaient  marché  avec 
entrain  à  cette  entreprise  populaire  ;  et  l'armée  royale  eût 
enlevé  rondement  la  position,  si  elle  n'eût  rencontré  devant 
elle  que  les  protestants  de  France.  Mais  Soubise  et  Rohan, 
chefs  du  parti  huguenot,  avaient  fait  appel  au  duc  de 
Buckingham  ;  et  le  beau  et  incapable  favori  du  roi  d'Angle- 
terre détermina  son  souverain  à  porter  secours  àLa  Rochelle. 

Cette  intervention  inattendue  eut  son  contre-coup  dans 
la  Nouvelle-France.  David  Kertk,  né  à  Dieppe,  et  ses  frères 
Louis  et  Thomas,  étaient  passés  au  service  de  l'Angleterre. 
Ces  trois  calvinistes  français  se  font  autoriser  par  Charles  Ier 
à  porter  la  guerre  contre  la  colonie  française  du  Canada, 
et  munis  d'une  commission  royale,  accompagnés  du  capi- 
taine Jacques  Michel  et  d'autres  Français,  protestants 
comme  eux,  ils  partent  de  Londres,  en  1628,  avec  une 
flotte  nombreuse;  ils  s'emparent  de  Port-Royal,  s'éta- 
blissent à  Tadoussac,  brûlent  la  ferme  et  font  prisonniers 
quelques  colons  du  cap  Tourmente  1 . 

Champlain  se  trouvait  à  Québec,  quand  des  courriers  lui 
apprennent  en  même  temps  et  ces  tristes  nouvelles  et 
l'approche  menaçante  de  la  flotte  anglaise. 

Il  n'y  avait  pas  encore  un  an  qu'il  avait  renversé  le  petit 
fort  Saint-Louis,  construit  sur  le  haut  du  rocher,  et  qu'il 
lavait  remplacé,  malgré  les  vives  oppositions  de  la  Com- 
pagnie du  duc  de  Montmorency,  par  un  second  fort  plus 

1.  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de  Charlevoix;  —  His- 
toire du  Canada,  par  Garneau;  —  Cours  d'histoire  du  Canada,  par 
Ferland;  —  Histoire  des  Canadiens-Français,  par  B.  Suite. 


—  168  — 

grand  et  plus  solide.  L'enceinte  était  formée  de  fascines,  de 
terres  et  de  troncs  d'arbres. 

Dans  ce  poste,  tout  manquait,  vivres  et  munitions. 
La  ration  de  chaque  homme  était  réduite  à  sept  onces  de 
pois  par  jour.  Les  de  Caen  n'avaient  pris  aucune  mesure 
pour  approvisionner  l'habitation;  ils  avaient  même  eu  la 
précaution  d'emmener  les  barques,  dont  on  aurait  pu  tirer 
parti  pour  se  ravitailler  au  loin.  La  terre,  restée  inculte, 
n'offrait  aucune  ressource;  on  ne  pouvait  compter  sur  les 
sauvages,  réduits  au  strict  nécessaire.  Les  Jésuites,  les 
Récollets  et  la  famille  Hébert  mirent  bien  à  la  disposition 
du  commandant  toutes  leurs  récoltes;  malheureusement 
c'était  peu  de  chose  pour  quatre-vingt  bouches,  dont  les 
dents,  dit  Sagard,  croissaient  comme  V herbe  en  bonne  terre, 
faute  d'avoir  de  quoi  les  employer  i. 

Pendant  ce  temps,  que  faisait  la  Compagnie  des  Cent- 
Associés?  Pourquoi  n'accourait-elle  pas  au  secours  de 
Québec  menacé? 

Louis  XIII  avait  confirmé  par  un  édit  daté  du  camp 
même  de  La  Rochelle  (1628)  l'acte  de  fondation  de  cette 
société,  et  conformément  aux  dispositions  de  l'édit,  Claude 
de  Roquemont,  commandant  des  vaisseaux  de  la  Compa- 
gnie, avait  organisé  le  premier  transport  des  colons.  Le 
8  mai,  il  part  de  Dieppe.  Le  P.  Charles  Lalemant,  le  P. 
François   Ragueneau 2   et  trois  Récollets  l'accompagnent. 

1.  Sagai*d,  t.  IV,  pp.  940  et  suiv.  ;  — Ferland,  t.  I,  p.  231. 

2.  Le  P.  François  Ragueneau  né  le  14  juin  1597  à  Blois,  entra  au 
noviciat  de  la  Compagnie  de  Jésus  à  Paris  le  16  avril  1614.  De  1616 
à  1619  il  fait  trois  ans  de  philosophie  à  La  Flèche;  en  1619-1620,  il  est 
surveillant  des  pensionnaires  à  Bourges,  puis  de  1620  à  1624,  pro- 
fesseur de  quatrième,  de  troisième  et  d'humanités  à  Nevers.  Il  étudie 
ensuite  la  théologie  à  Paris  (1624-1626);  il  professe  les  humanités  au 
collège  de  Moulins  (1626-1627).  En  1628,  il  est  envoyé  au  Canada. 
(Cat.  Prov.  Franciœ  inArch.  gen.  S.  J.) 


—  169  — 

Deux  mois  après,  il  est  à  l'embouchure  du  Saint-Laurent. 
Attaqué  par  l'amiral  Kertk,  il  est  obligé  d'amener  pavillon, 
et  se  rend  à  ces  trois  conditions  :  vie  sauve  des  religieux, 
respect  des  femmes,  liberté  accordée  à  tous  *:  Kertk  renvoie 
en  France  Roquemont  et  ses  colons;  il  jette  sur  une  mau- 
vaise barque  les  Récollets,  qui  finissent,  après  bien  des 
péripéties,  par  aborder  à  Bayonne;  les  Jésuites,  retenus 
prisonniers,  puis  conduits  en  Angleterre,  sont  de  là  dirigés 
sur  la  Belgique,  à  la  demande  de  Marie  de  Médicis  et  sur 
l'ordre  de   sa  fille,   Henriette,  reine  d'Angleterre2. 

Le  P.  Noyrot,  qui  suivait  de  près  Claude  de  Roquemont 
sur  un  navire,  chargé  de  provisions  pour  Notre-Dame  des 
Anges,  suspend  sa  marche  près  d'Anticosti,  au  bruit  de  la 
canonnade;  le  soir,  à  la  nouvelle  de  la  victoire  des  Anglais, 
il  se  cache  dans  une  anse  solitaire,  guettant  le  moment 
propice  pour  pénétrer  dans  le  Saint-Laurent;  le  lendemain, 
31  juillet,  fête  de  saint  Ignace  de  Loyola,  il  sort  de  sa 
retraite,  et  se  voit  forcé  de  reprendre  le  chemin  de  la 
France,  à  travers  mille  dangers,  poursuivi  à  outrance  par 
les  vaisseaux  ennemis  3. 

Cette  première  tentative  si  désastreuse  ne  décourage  pas 
la  Compagnie  des  Cent-Associés.  L'année  suivante  (16  juin 
1629),  le  capitaine  Daniel,  accompagné  du  P.  Barthélémy 

i.  «  Deditio  facta  est  iis  tribus  conditionibus  ut  religiosis  vita, 
matronis  ac  puellis  pudicitia,  omnibus  libertas  concederetur.  »  [Monu- 
ment a  hist.  mis.,  caput  V-.) 

2.  «  Reginœ  matris  intercessione  ac  Reginse  Anglise  ejus  filiœ 
favore  ac  munere,  Dnus  Marchio  de  Trichasteaux  legatus  ex  aulà 
missus  P.  Carolum  Lalemant  ac  P.  Franciscum  Ragueneau  in  Galliam 
reduxit...  Belgio  primùm  16  oct.  1628,  ac  deindè,  post  aliquot  dies, 
Galliœ  redditi  sunt.  »  (Monumenta  hist.,  cap.  VI.) 

3.  «  Quo  tempore  ad  insulam  Anticosty  sic  pugnabatur,  advenit 
cura  actuariâ  navi  sua  P.  Noyrot,  atque  ex  tormentorum  bellicorum 
fragore  ac  sonitu  quem  exaudiebat,  conjecit,  id  quod  erat,  prœlium 
committi.  Cujus  exitum  dùm   prœstolatur...    dùm  se  angli   victores 


.    —  170  — 

Vimont1,  s'embarque  avec  quatre  vaisseaux  bien  équipés. 
Jeté  par  la  tempête  sur  l'île  du  Cap-Breton,  il  s'empare  du 
fort  construit  par  Jacques  Stuart,  au  port  aux  Baleines,  il 
le  démolit  et  il  en  construit  un  autre  à  l'entrée  de  la  rivière 
du  Grand-Cybou,  où  il  laisse  le  P.  Jésuite  et  quarante 
hommes,  puis  il  rentre  en  France  avec  une  soixantaine  de 
prisonniers  anglais2.  Le  capitaine  Joubert,  qui  est  parti  sur 
un  navire  en  même  temps  que  le  capitaine  Daniel 3,  n'est 
pas  plus  heureux  que  lui  ;  obligé  de  revenir  sur  ses  pas,  il 
va  faire  naufrage  sur  les  côtes  de  Bretagne. 

L'intrépide  P.  Noyrot  faisait  encore  partie  de  cette  expé- 
dition, avec  les  Pères  Lalemant  et  Alexandre  de  Vieuxpont, 
et  le  F.  Malot.  Le  vaisseau  qu'il  monte  avec  ses  confrères 
et  qu'il  a  lui-même  frété,  est  poussé  par  la  tempête  contre 
les  rochers  de  Canseau,  où  il  se  brise  en  deux.  Le  P.  Noyrot 
disparaît  dans  les  flots,  en  prononçant  ces  dernières  paroles 
du  Christ  mourant  :  In  manus  tuas,  Domine,  commendo 


juxtà  insulam  Miscouanam  comparant  ad  alias  expeditiones,  delites- 
cebat  in  vicino  portu  P.  Noyrot...  E  suis  latebris  circà  festum  slî 
Ignatii  prodiit.  »  (Monumenta,  cap.  VI.) 

1.  Le  P.  Barthélémy  Vimont,  né  le  17  janvier  1594,  entra  dans  la 
Compagnie  le  13  ou  22  novembre  1613.  Après  le  noviciat,  il  fait  3  ans 
de  philosophie  à  la  Flèche  (1615-1618),  puis  il  enseigne  un  an  à 
Rennes  (1618-1619),  trois  ans  à  Eu,  d'abord  la  4e,  ensuite  la  3e  (16 19— 
1622),  il  fait  sa  théologie  au  collège  de  Clermont,  à  Paris  (1622-1626), 
enfin  il  est  envoyé  en  qualité  de  procureur  à  Eu  (1626-1629),  et  c'est 
de  là  qu'il  part  pour  le  Canada,  le  16  juin  1629,  avec  le  capitaine 
Daniel,  frère  du  P.  Daniel,  dont  nous  parlerons  bientôt.  (Catal.  Prov. 
Francise  in  Arch.  gen.  S.  J.) 

2.  OEuvres  de  Champlain...  Relation  du  voyage  faict  par  le  capitaine 
Daniel,  pp.  1283-1288;  —  Prise  d'un  seigneur  escossais  et  de  ses  gens 
qui  pillaient  les  navires  pescheurs  de  France,  par  M.  Daniel,  de 
Dieppe,  capitaine  pour  le  roy  en  la  marine,  et  général  de  la  Nouvelle- 
France;  Rouen,  1630;  — Monumenta  missionis  canadensis...,  cap.  VII. 

3.  Omnes  simul  Rupellâ  profecti  sunt  16  Junii  anno  1629....  (Monu- 
menta.., cap.  VII.).  — Voir  Garneau,  Ferland,  Charlevoix,  Faillon,  etc. 


—  171  — 

spiritum  mcum.  Le  F.  Malot  est  entraîné  par  la  vaguer 
après  avoir  accompli  un  grand  acte  de  charité  chrétienne  : 
il  venait  d'achever  la  conversion  du  nautonier,  calviniste 
décidé.  Les  Pères  Lalemant  et  Alexandre  de  Vieuxpont  sont 
jetés  sur  une  île  déserte,  celui-ci  sain  et  sauf,  celui-là  brisé, 
meurtri,  pouvant  à  peine  se  mouvoir.  Quelques  jours  après, 
le  P.  de  Vieuxpont  va  rejoindre  le  P.  Vimont  au  Grand- 
Cybou  et  s'employer  à  la  conversion  des  sauvages1,  tandis 
que  le  P.  Lalemant  est  recueilli  par  des  pêcheurs  basques 
et  conduit  à  Saint-Sébastien,  où  il  aborde  après  un  second 
naufrage  2. 


1.  Le  P.  Alexandre  de  Vieuxpont,  né  à  Auxeville,  en  Normandie,. 
le  25  déc.  1599,  entra  au  noviciat  de  Rouen  le  13  septembre  1620, 
après  avoir  fait  3  ans  de  philosophie.  Envoyé,  après  son  noviciat,  au 
collège  de  Rennes,  il  y  enseigne  la  6e,  la  5e  et  la  4e  (1622-1625),  et  de 
là,  il  va  faire  2  ans  de  théologie  à  La  Flèche  (1625-1627),  d'où  il  est 
envoyé  à  Alençon  (1627-1629).  Au  mois  de  juin  1629,  il  part  pour  le 
Canada  sur  le  vaisseau  frété  par  le  P.  Noyrot.  (Catal.  Prov.  Francise, 
in  Arch.  gen.  S.  J.) 

Voir  sur  ce  Père  les  Œuvres  de  Champlain,  pp.  1287,  1289-1292, 
1294. 

2.  Monumenta  historiœ  missionis...,  cap.  VII  :  «  Subito  coorta  tem- 
pestas  eorum  cymbam  (Jesuitarum)  ad  proximam  littori  rupem  illid.it 
frangitque  in  duas  partes  sequales...  P.  Noyrot  fluctu  abreptus  et  à 
P.  Lalemant  in  altéra  navigii  parte  relicto  divulsus,  datis  in  cœlum 
oculis,  junctis  manibus,  has  è  Psalmis  Davidicis  voces,  quas  etiam 
Christus  in  cruce  moriens  usurpavit,  pronuntians  :  In  manus  tuas, 
Domine,  commendo  spiritum  meum,  ex  oculis  intuentium  ereptus,  ac 
in  mare  depressus,  ab  aquis  est  suffocatus...  F  rater  Ludovicus  in 
cubiculo  vi  aquarum  irrumpente  confestim  est  obrutus...  Placuit  Deo 
in  ipsâ  morte  Fratrem  nostrum  suavissimè  consolari  ex  conversione 
Navarchi,  hœretici,  qui  eâdem  naufragii  ruina  involutus,  in  aquis  cum 
illo  sepultus  est...  P.  Lalemant  duabus  nescio  quomodo  tabulis  inter- 
clusus,  dùm  illse  vi  tempestatis  et  fluctuum  colliderentur,  sic  com- 
pressus  est  atque  illisus,  ut  ex  earum  attritu  pêne  contusus  sit  ac 
complanatus...  P.  Alexander  de  Vieuxpont  ut  in  molli  strato,  sic  in 
nudâ  hurao,  madidis,  ut  ex  mari  exierat,  veslibus,  altissimo  somno 
requievit...Defunctorum  corpora,  in  primis  Patris  Noyrot  acL.  Mallot 


—  172  — 

En  vérité,  Québec  jouait  de  malheur.  De  tous  les  vais- 
seaux envoyés  de  France  à  son  secours,  aucun  ne  peut 
parvenir  à  destination.  Chain plain  est  donc  abandonné  aux 
seules  ressources  de  son  génie,  attendant  à  toute  heure 
l'arrivée  des  ennemis.  Quelles  grandes  luttes  durent  alors 
agiter  son  âme  vaillante?  Que  faire?  Où  était  le  devoir? 
Fallait-il,  en  cas  d'attaque,  se  défendre,  repousser  la  force 
par  la  force?  Mais  comment  résister  avec  une  soixantaine 
de  personnes,  hommes,  femmes  et  enfants,  dans  un  fort 
sans  vivres  et  presque  sans  munitions,  contre  un  ennemi 
supérieur  en  nombre,  pourvu  de  tout?  Avait-il  le  droit  de 
sacrifier  inutilement,  par  une  résistance  insensée,  la  vie  de 
ses  soldats,  des  ouvriers  et  de  leur  famille?  Fallait-il  se 
défaire  des  bouches  inutiles,  puis  lutter  avec  une  poignée 
de  braves?  —  Il  se  demandait  encore,  bien  qu'il  en  coûtât 
beaucoup  à  sa  fierté  et  à  sa  bravoure  de  soldat,  s'il  ne  ferait 
pas  mieux  de  se  rendre  à  des  conditions  favorables.  Toutes 
ces  pensées  allaient  et  venaient  dans  son  esprit  incertain, 
hésitant,  tourmenté,  et,  en  même  temps,  il  se  fortifiait  et 
se  préparait  à  la  résistance,  quand  il  reçut  de  Tadoussac 
une  lettre  de  l'amiral  Kertk,  le  sommant  de  lui  livrer  le 

vi  fluctuum  ad  littus  projecta,  terra?  mandarunt  (Patres  Lalemant  et  de 
Vieuxpont)  ubi  nimc  requiescunt...  »  —  «  Vasco-Cantabrorum  naves 
Patrem  Alexandrum  de  Vieuxpont,  ad  caputquod  vocant  Britannicum 
vel  Britonicum,  quo  suus  eum  Barbaros  adjuvandi  et  cum  iis  hye- 
mandi  zelus  impellebat,  deduxerunt;  quo  jam  advenerat  Pater  Bar- 
tholomœus  Vimont  cum  classis  prsefecto,  Daniele. . . .  Patrem  vero  Caro- 
lum  Lalemant  illi  iidem  Vasco-Cantabri,  liberalissimè  humanissi- 
mèque  suis  navibus  acceptum,  in  Galliam  secum  reducere  voluerunt. 
Sed  in  ipso  portu  Boionœ  Tarbellorum  naufragium  fecit  Pater;  sic  ut 
vix  cum  aliquibus  aliis  in  exiguâ  scaphâ  ad  oras  Hispaniae  maritimas 
appulerit;  undô  postea  rcdiit  in  Galliam.  »  (Ibid.,  cap.  VIII.) 

Voir  sur  ce  naufrage  la  lettre  du  P.  Lalemant  écrite  au  supérieur 
des  Pères  de  la  Compagnie  de  Jésus  à  Paris,  à  la  date  du  22  no- 
vembre 1629,  et  insérée  dans  les  Voyages  de  Champlain,  2°  part., 
p.  1288. 


—  173  — 

fort  et  l'habitation.  L'amiral  menaçait  de  trop  loin  pour 
inspirer  la  terreur.  Ghamplain  répondit  :  «  Les  livrer  en 
Vétat  que  nous  sommes  maintenant,  nous  ne  serions  pas 
dignes  de  paraître  hommes  devant  notre  Roi.  Cette  fière 
réponse  déconcerta  Kertk  ;  il  ne  bougea  pas,  s'imaginant 
que  son  adversaire  disposait  de  ressources  considérables1. 

Mais  une  espèce  de  fatalité  poursuivait  cette  malheureuse 
colonie.  Ghamplain  était  parvenu  à  construire  une  misé- 
rable barque  de  dix  à  onze  tonneaux.  Il  charge  Boullé 
d'aller  à  Gaspé  et  de  là  en  France  pour  renseigner  Riche- 
lieu. Quelques  jours  après,  on  aperçoit  des  vaisseaux 
anglais  derrière  la  pointe  Lé  vis,  et  une  chaloupe  s'avance 
dans  la  rade,  arborant  le  drapeau  blanc.  L'officier,  qui  la 
conduit,  demande  à  parlementer  et  remet  à  Champlain  une 
lettre,  qui  lui  apprend  que  la  barque  de  Boullé  a  été  captu- 
rée et  qu'on  sait  par  ses  compagnons  la  situation  désespé- 
rée du  fort.  On  devine  l'effet  produit  par  cette  nouvelle. 
Champlain  consulte  les  Jésuites,  les  Récollets,  les  princi- 
paux colons  ;  la  résistance  étant  impossible,  tous  sont 
d'avis  d'accepter  les  conditions  suivantes  de  l'ennemi  :  Les 
Français  qui  voudront  s'en  aller,  seront  transportés  en 
France  ;  les  officiers  garderont  leurs  armes  et  bagages  ;  les 
soldats,  leurs  armes,  leurs  habits  et  une  robe  de  castor  ;  les 
religieux,  leurs  livres  et  leurs  robes  2. 

La  capitulation  est  signée  le  19  juillet  1629  ;  et  le  lende- 
main Louis  Kertk  prend  possession  du  fort,  des  magasins, 
du  couvent  des  Récollets  et  de  Notre-Dame  des  Anges. 
Ornements,  vases  sacrés,  linge  et  papiers  des  religieux, 
tout  reste  aux  mains  des  Anglais3. 

1.  Histoire  du  Canada,  par  G.  Sagard,  p.  922  et  suiv. 

2.  Cours  d'histoire  du  Canada,  par  Ferland,  ch.  VII,  pp.  231  et 
suiv.  —  Histoire  du  Canada,  par  Sagard,  1.  IV.  —  Histoire  de  la 
Nouvelle-France,  parle  P.  de  Charlevoix,  1.  I,  ch.  IV. 

3.  Sagard,  t.  IV. 


—  174  — 

Peu  de  jours  après,  Champlain,  les  Récollets,  et  les 
Pères  Massé,  de  Noue  et  de  Brébeuf1  sont  à  Tadoussac. 
L'amiral  Kertk  et  le  vice-amiral  Jacques  Michel  les  y  atten- 
daient. 

Ce  dernier,  calviniste  dieppois,  était  venu  très 
jeune  au  Canada,  où  il  avait  commandé  un  vaisseau  de 
Guillaume  de  Caen.  Plus  tard,  soit  par  mécontentement, 
soit  par  ambition,  il  s'était  vendu  aux  Anglais.  Bon 
marin,  du  reste,  et  soldat  courageux,  il  ne  manquait  ni 
de  coup  d'œil  ni  d'énergie.  Il  conduisit  les  Anglais  à 
Tadoussac,  au  cap  Tourmente,  dans  tous  les  postes  fran- 
çais; il  dirigea  l'attaque  contre  Roquemont  et  décida  la 
victoire.  Kertk  mettait  à  profit  son  expérience,  sa  connais- 
sance du  pays,  ses  qualités  militaires,  il  n'estimait  aucune- 
ment le  transfuge.  Les  Anglais  le  méprisaient,  tout  en  le 
redoutant. 

Ce  traître  calviniste  avait  la  haine  du  Jésuite.  A  l'arrivée 
des  missionnaires  de  la  Compagnie  de  Jésus  à  Tadoussac, 
il  se  permet  de  les  accuser  d'être  venus  convertir  les  castors 
au  Canada.  L'injure  ne  pouvait  passer  sans  réplique.  Le 
P.  de  Brébeuf  lui  inflige  un  démenti  devant  l'amiral,  en 
présence  de  Champlain  et  des  prisonniers  français.  Ce 
démenti  a  le  don  d'exaspérer  le  transfuge  ;  il  se  lève,  hors 
de  lui,  menaçant  :  «  N'était  le  respect  dû  à  l'amiral,  dit-il 
au  Père,  je  vous  appliquerais  un  soufflet  pour  ce  démenti.  » 
Et  sa  fureur  s'exhale  en  de  telles  imprécations  contre 
Dieu  et  Saint-Ignace  que  Champlain  ne  peut  s'empêcher  de 

1 .  «  Les  missionnaires  des  Hurons  avaient  été  avertis  de  revenir, 
afin  qu'ils  ne  fussent  pas  exposés  à  rester  sans  secours  au  milieu 
des  barbares,  si  Québec  était  enlevé  aux  Français.  Le  P.  de  la  Roche- 
Daillon  était  descendu  en  1628,  et  le  P.  de  Brébeuf  le  suivit  en 
1629,  accompagné  de  quelques  Français  et  de  sauvages  qui  venaient 
faire  la  traite.  »  (Cours  d'histoire  du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I, 
p.  233.) 


—  175  — 

lui  dire  :  «  Bon  Dieu!  Comme  vous  jurez  pour  un  réformé!  » 
—  «  Je  le  sais,  lui  répond  Michel,  et  je  veux  être  pendu,  plu- 
tôt que  de  laisser  passer  la  journée  de  demain  sans  donner 
à  ce  Jésuite  la  paire  de  soufflets  qu'il  mérite.  »  Le  lende- 
main, la  journée  se  passe,  en  effet,  mais  pas  au  gré  de  ses 
désirs.  Suivant  ses  habitudes,  il  invite  ses  amis  à  boire  : 
«  Allons,  leur  dit-il,  noyer  dans  le  vin  la  colère  que  ces 
sycophantes  ont  si  justement  excitée.  »  Ils  vont,  ils  boivent, 
et  lui,  avec  tant  d'excès  qu'il  perd  connaissance  et  meurt, 
deux  jours  après,  misérablement. 

On  lui  fit  des  funérailles  dignes  de  son  rang.  Les  gorges 
du  Saguenay  retentirent  des  saluts  funèbres  du  canon  ;  et, 
quand  tout  fut  fini,  on  ensevelit  sous  les  roches  de  Tadous- 
sac  sa  dépouille  mortelle1.  Trois  ans  plus  tard,  le 
P.  Le  Jeune,  venant  de  France,  s'arrêtait  quelques  jours 
près  de  la  tombe  du  renégat,  et  les  sauvages  lui  appre- 
naient ce  qu'ils  avaient  fait  de  son  corps  :  «  Ils  le  déter- 
rèrent,   écrit-il,   ils    le   pendirent   selon    son   imprécation, 


1.  «  P.  de  Brebeuf  expectabat  proficiscendi  tempus  in  portu 
Tadussaco  ;  factumque  est  quâdam  die  in  illâ  morâ  ut  Jacobus 
Michaël  illudens  ei  insultansque  percontaretur,  quo  tandem  fine  in 
Novam-Franciam  venisset.  Respondit  infido  homini  Pater  :  ad  ani- 
marum  salutem  procurandam.  Subjecit  ille  tumens  furensque  iracun- 
diâ  :  Egregios  verô  salutis  animarum  procuratores  qui  ad  exuendos 
potius  suis  castorum  pellibus  Barbaros  venirent,  quam  ad  eorum  ani- 
mos,  ut  prae  se  falsô  ferebant,  adjuvandos.  Multa  deindè  in  eam  sen- 
te ntiam,  ut  erat  naturà  fervidus  et  iracundus  in  Patrem  furiosè  ac 
eontumeliosè  admodùrn  debacchatus,  ad  socios  postea  conversus  : 
Bibamus,  inquit,  socii,  et  quamvis  justos  in  illos  sycophantas,  iracun- 
diae  motus,  vino  tempe remus.  Bibit  tune  quidem  largiter,  ut  solebat; 
sed  sic  bilem  quam  ira  concitaverat,  vino  accendit,  ut  cerebrum,  unà 
cum  vini  vaporibus  penitùs  occupavit...  Nullum  ei  lucidum  interval- 
lum  ante  mortem,  quse  triduo  post  contigit,  omnino  concessumest.  » 
(Monumenta  hist.  miss.  cap.  VIII.)  Consulter  aussi  :  Voyages  de  la 
Nouvelle-France,  par  Champlain,  1.  III,  ch.  VI,  p.  255;  —  Histoire  de 
la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de  Charlevoix,  t.  1,1.  IV. 


—  176  — 

puis  ils  le  jetèrent  aux  chiens.  »  Le  Père  ajoute  à  ce  récit 
ces  graves  réflexions  :  «  Il  ne  fait  pas  bon  blasphémer 
contre  Dieu  ny  contre  ses  saints,  ny  se  bander  contre  son 
roy,  trahissant  sa  patrie1.  » 

Les  prisonniers  français  quittèrent  Tadoussac  au  mois 
de  septembre  1629  et  atteignirent  Plymouth  vers  la  fin 
d'octobre.  Huit  jours  après,  ils  s'embarquaient  à  Douvres 
pour  la  France. 

La  colonie  de  Québec  si  péniblement  fondée  par  Cham- 
plain  n'existait  plus.  Elle  avait  cependant  survécu  à 
beaucoup  d'orages,  pendant  plus  de  vingt  ans,  grâce  aux 
persévérants  efforts  de  son  fondateur.  Il  fallut,  pour  la 
ruiner,  quelques  calvinistes  français,  traîtres  à  leur  pays. 
Des  historiens  ont  vu  là,  et  avec  raison,  ce  que  Bossuet 
appelle  un  coup  vengeur  de  la  Providence.  Louis  XIII 
avait  décrété  le  renvoi  du  Canada  de  tous  les  Huguenots 
français;  et  Dieu  se  servit  de  leurs  propres  coreligion- 
naires pour  les  en  chasser. 

Quant  aux  Jésuites,  renvoyés  pour  la  seconde  fois  de  la 
Nouvelle-France,  on  les  distribua  dans  différentes  maisons 
de  l'Ordre.  Le  P.  Lalemant  fut  nommé  Recteur  du  Collège 
d'Eu  ;  le  P.  Massé  revint  à  la  Flèche,  où  vivait  toujours 
le  souvenir  de  ses  pieux  et  chauds  entretiens;  le  P.  de 
Noue  fut  dirigé  sur  Amiens,  et  le  P.  de  Brébeuf  sur  Rouen, 
L'année  suivante,  on  rappela  du  Cap-Breton  les  Pères  de 
Vieuxpont  et  Barthélémy  Vimont2;  le  premier  devint  mis- 

1.  Relation  de  ce  qui  s'est  passé  en  la  Nouvelle-France  sur  le  grand 
fleuve  du  Saint-Laurent  en  l'année  1634  par  le  P.  Paul  Le  Jeune, 
ch.  I. 

2.  Ces  deux  Pères  appelèrent  Sainte-Anne  la  mission  qu'ils  fon- 
dèrent au  Cap-Breton.  Voir  sur  le  rappel  en  France  de  ces  deux 
Pères  les  Œuvres  de  Champlain,  p.  1303. 


—  177  — 

sionnaire  à  Rouen1,  le  second,  préfet  des  études  à  Vannes2. 
Tous  gardaient  vivant  et  inébranlable  au  plus  profond 
de  leur  cœur  le  généreux  espoir  de  revoir  bientôt  la  terre 
tant  regrettée  de  la  Nouvelle-France  !    * 

1.  Le  P.  de  Vieuxpont  s'adonna  entièrement  à  la  prédication  dans 
les  campagnes,  où  il  fit  du  bien.  Il  ne  revint  pas  au  Canada. 

2.  Le  P.  Vimontexerça  au  collège  de  Vannesles  fonctions,  d'abord  de 
Préfet  des  classes  et  de  ministre  (1630-1 632),  puis  de  Père  spirituel  (1632- 
1635),  enfin  de  Recteur  de  l'établissement  (1635-1638).  En  1638,  il  fut 
nommé  supérieur  de  la  résidence  de  Dieppe,  et  c'est  de  là  qu'il  par- 
tit, en  1640,  comme  nous  le  verrons  dans  la  suite,  pour  se  rendre  de 
nouveau  au  Canada.  (Catal.  Prov.  Francise  in  arch.  gen.  S.  J.) 


Tes.  et  Noiw.-Fr.  —  T.  I. 


16 


/ 


CHAPITRE  TROISIÈME 


Retour  des  Jésuites  au  Canada.  —  État  de  la  résidence  de  Notre- 
Dame  des  Anges  et  de  la  Colonie.  -—  Retour  de  Champlain  à  Québec. 
—  La  chapelle  de  Notre-Dame  de  Recouvrance.  —  Organisation  du 
service  religieux.  —  Missions  du  Cap-Breton  et  de  Miscou.  — 
Établissement  des  Trois-Rivières.  —  Le  P.  Le  Jeune,  supérieur 
de  la  mission  du  Canada.  —  Le  collège  de  Québec.  —  Mort  de 
Champlain. 


Québec  avait  capitulé  le  19  juillet  1629,  trois  mois  après 
la  paix  conclue  à  Suze  (24  avril  1629)  entre  la  France  et 
l'Angleterre.  Champlain  ignorait  alors  la  conclusion  de  la 
paix;  l'amiral  anglais,  au  contraire,  en  avait  été  informé  à 
Tadoussac.  Mais  Kertk  feignit  de  ne  pas  y  croire,  afin  de 
s'emparer  de  la  colonie  française  de  Québec  et  de  se  dédom- 
mager, par  le  pillage,  des  grandes  dépenses  qu'avait  occa- 
sionnées l'armement  de  sa  flotte.  Ses  calculs  réussirent  :  il 
revint  en  Angleterre,  les  vaisseaux  chargés  de  pelleteries 
et  d'autres  marchandises  enlevées  aux  Français. 

Si  la  prise  de  Québec  ne  fut  pas  un  acte  caractérisé  de 
piraterie,  sa  restitution  s'imposait  du  moins  comme  un  acte 
de  justice.  Sur  les  vives  et  légitimes  représentations  de 
Champlain,  Louis  XIII  réclama  la  remise  du  fort  et  de 
Y  habitation  *,  et  Charles  Ier  ordonna  de  les  évacuer  et  de  les 
rendre  au  représentant  de  la  France. 

Cet  ordre  ne  devait  pas  s'exécuter  immédiatement,  pour 
des  motifs  d'opportunité  que  signalent  des  historiens  du 

i.  Champlain  appelle  de  ce  nom  les  constructions  faites  par  lui 
dans  la  Basse-Ville,  à  son  arrivée  à  Québec. 


—  180  — 

Canada.  A  les  en  croire,  il  y  avait  en  ce  temps,  à  la  Cour  et 
même  dans  le  Conseil  de  Louis  XIII,  des  hommes  qui  se 
demandaient  si  ce  pays  valait  la  peine  d'être  réclamé. 
Qua-t-il  produit  jusqu'à  ce  jour,  disaient-ils,  et  que  peut-on 
espérer  d'une  région  glacée,  qui  ne  peut  nourrir  ses  habi- 
tants ?  Ils  trouvaient  qu'on  avait  fait  assez- de  sacrifices  sans 
aucun  profit;  ils  ne  voyaient  que  peu  d'avantages  et 
beaucoup  d'inconvénients  dans  la  politique  coloniale  ;  ils 
prétendaient  que  la  France  ne  pouvait  s'engager  à  peupler 
les  rives  du  Saint-Laurent  sans  s'affaiblir  elle-même;  en 
définitive,  ils  proposaient  non  pas  de  se  retirer,  puisqu'on 
n'était  plus  au  Canada,  mais  de  ne  pas  y  revenir  pour 
entreprendre  de  nouveau  la  colonisation  de  ces  terres  loin- 
taines *. 

Richelieu  ne  partageait  pas  cette  politique  d'abandon, 
aux  vues  étroites  et  utilitaires.  Voyant  les  choses  de  haut, 
il  faisait  passer  avant  toute  considération  la  gloire  du  nom 
français,  le  triomphe  des  armées  du  roi  et  l'expansion  de 
la  religion  catholique  ;  son  patriotisme  et  sa  foi  se  refusaient 
à  laisser  la  protestante  Angleterre  jouir  en  paix  sur  le  Saint- 
Laurent  de  positions  injustement  conquises.  Toutefois, 
retenu  dans  les  Alpes  par  la  guerre  de  la  succession  de 
Mantoue,  il  ne  jugea  pas  à  propos  de  forcer  l'amiral  Kertk 
à  se  retirer  immédiatement;  car  il  n'entrait  pas*  dans  ses 
plans  de  se  mettre  sur  les  bras  deux  grosses  affaires  en 
même  temps.  Mais  la  paix  de  Cherasco  ayant  affermi 
l'influence  française  en  Italie,  il  fit  armer  dix  navires,  et, 


1.  Premier  establissement  de  la  Foy,  par  le  P.  Chresticn  Le  Clercq, 
t.  I,  p.  417  et  suiv.  ;  —  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de 
Charlevoix,  t.  I,  p.  175.  — M.  Faillon,  dans  son  Histoire  de  la  colonie 
française,  t.  I,  p.  255  note,  n'admet  pas  les  motifs  qui,  d'après  Le  Clercq 
et  Charlevoix,  auraient  tenu  la  Cour  de  France  en  suspens,  touchant 
l'opportunité  de  la  restitution  du  Canada. 


—  181  — 

sans  tenir  compte  des  objections  des  esprits  bornés  et 
timides  de  l'entourage  royal,  il  chargea  le  brave  comman- 
deur de  Razilly  de  conduire  la  flotte  à  Québec.  Le  cabinet 
de  Londres  comprit  cette  démonstration,  et,  de  crainte  d'un 
conflit,  il  se  hâta  de  signer  le  traité  de  Saint-Germain-en- 
Laye  (29  mars  1632),  qui  rendait  à  la  France  tous  les  postes 
occupés  par  les  Anglais  en  Acadie  et  au  Canada. 

Au  mois  de  juillet  de  la  même  année,  le  commandant 
provisoire  de  la  colonie,  Emery  de  Caen,  et  son  second,  du 
Plessis-Bochard,  rentrèrent  dans  les  possessions  françaises, 
après  trois  ans  de  la  domination  britannique. 

Trois  religieux  de  la  Compagnie  de  Jésus,  les  Pères  Paul 
Le  Jeune  et  Anne  de  Noue  et  un  F.  coadjuteur,  les  accom- 
pagnaient1. En  même  temps,  le  P.  Antoine  Daniel  s'éta- 
blissait avec  le  P.  Davost  au  Cap-Breton  2,  où  commandait 

1 .  Le  P.  Le  Jeune  au  général  Vitelleschi  :  «  Kebeci,  in  nova  Franciâ, 
sexto  kal.  Augusti  1633.  Unus  abhinc  elapsus  est  annus,  cum  très  è 
societate  provinciae  Francise  in  nova  Franciâ,  vulgô  canadensi  regione, 
versamur.  Solvimus  è  Galliâ  superiori  anno  14  kal.  Maii,  arcemque 
Gallorum  attigimus  3  nonas  Julii  an.  1632.  Ab  eo  tempore  occupati 
sumus  in  administrandis  sacramentis,  concionibus  habendis,  linguâ 
barbarorum  perdiscendâ  reparandisque  ruinis  quas  in  domunculâ 
nostrà  Angli  excitarant.   » 

2.  Comme  nous  l'avons  vu  au  chapitre  précédent,  cette  mission, 
appelée  Sainte-Anne,  avait  été  fondée  dans  la  rivière  du  Grand-Cibou 
ou  Chibou  par  les  Pères  Vimont  et  de  Vieuxpont.  Ils  y  passèrent  un 
peu  plus  d'un  an,  de  1629  au  mois  d'août  1630. 

Voici  ce  que  nous  trouvons  sur  leur  séjour  au  Cap-Breton,  dans  le 
manuscrit,  Monumenta  hist.  missi.  Canad.  :  «  Annus  ille  Patri  B.  Vimont 
amplissimam  patiendicharitatisque  exercendse  materiam  ministravit. 
Cum  enim  morbus  pestilens,  ex  terrœ  recens  exultae  atque  versae 
vitiosis  humoribus  contractus,  quem  idcirco  terras  morbum  seu  scorbut 
vocant,  eos,  qui  illic  hiemabant,  Gallos  invasisset;  omnis  ejus  cura 
in  eo  erat,  ut  œgros  corporis  quidem  molestiis  juvaret,  sed  maxime 
spiritualibus  subsidiis  juvaret...  Médius  erat  nonnunquam  Pater  mor- 
tuum  inter  vivumque,  quorum  alterum  funereo  sudario  involutum,  in 


—  182  — 

son  frère,  le  capitaine  Charles  Daniel,  et  où  Ton  désirait 
vivement  le  retour  des  missionnaires. 

On  sait  que  le  cardinal  de  Richelieu  affectionnait  parti- 
culièrement les  Capucins.  Aussi  leur  proposa-t-il  la  mission 
de  la  Nouvelle-France,  immédiatemeut  après  la  paix  de 
Saint-Germain.  Il  était,  du  reste,  bien  résolu  de  n'envoyer 
au  Canada  qu'un  seul  ordre  religieux  ;  car  «  il  jugeait,  dit 
l'abbé  Faillon,  qu'il  serait  plus  avantageux  aux  nouvelles 
colonies  de  n'avoir  dans  chacune  que  des  religieux  du  même 
Institut,  afin  qu'il  y  eût  plus  d'entente,  d'accord  et  de 
dépendance  entre  les  missionnaires1.  »  Par  un  sentiment 
de  délicatesse  très  élevé,  les  Capucins  refusèrent  d'accepter 
cette  mission,  qui  leur  semblait  revenir  de  droit  aux  deux 
ordres  religieux  expulsés  de  Québec  par  les  Anglais. 
Richelieu  eut  à  choisir  entre  les  Jésuites  et  les  Récollets. 
Son  choix  s'arrêta  de  préférence  sur  les  premiers,  attendu 
que  d'après  leur  institut  ils  pouvaient  posséder  des  biens  et 
des  revenus,  et  qu'ils  seraient  ainsi  moins  à  charge  à  la 
colonie  et  plus  en  mesure  d'attirer  les  Indiens  2.  Jean  de 
Lauson,  intendant  des  affaires  du  Canada  et  président  de 
la  Compagnie  des  Cent-Associés,  partageait  sur  ce  point 
les  vues  du  cardinal. 

L'envoi  des  Jésuites  arrêté,  on  leur  expédia  des  Lettres 

lucem,  terrœ  mandandum,  custodiebat,  alterius  moribundi  observabat 
horam,  ut  statas  Ecclesiae  preces  recitaret,  eumque  sacramentis 
monitisque  adjuvaret.  —  Quod  ad  Barbaros  attinet,  qui  in  illis  locis 
rari  sunt  et  infrequentes,  cum  quibus  P.  de  Vieuxpont  hiemavit,  id 
cum  illis  effectum  est,  ut  Nostros  diligere  inciperent,  vellentque 
moribundos  filios  afferre  baptizandos,  vel  certè  sinerent  in  suis  casis 
baptizari.  »  (Cap.  VIII). 

Cette  mission  dura  jusqu'au  mois  de  septembre  1644,  époque  où 
l'on  fut  obligé  de  l'abandonner  faute  de  missionnaires. 

1.  Histoire  delà  colonie  française,  t.  I,  p.  279. 

2.  Ibid.,  p.  282. 


—  183  — 

patentes  pour  rentrer  dans  le  lieu  où  ils  étaient  placés1.  M.  du 
Pont,  neveu  du  Cardinal,  remit  lui-même  ces  Zèbres  au  P. 
Le  Jeune,  alors  supérieur  de  la  résidence  de  Dieppe  2.  On  y 
disait  :  «  Armand  Cardinal,  duc  de  Richelieu,  pair  de 
France,  Grand  maître,  chef  et  surintendant  général  du 
commerce  de  ce  royaume,  à  tous  ceux  qui  ces  présentes 
verront,  salut  :  ayant  par  contrat  du  vingt  janvier  dernier 
chargé  le  sieur  Guillaume  de  Caen,  cy-devant  général  de 
la  flotte  de  la  Nouvelle-France,  de  faire  passer  à  Québecq, 
pays  de  la  Nouvelle-France,  trois  Capucins  avec  quarante 

hommes ;  et  ayant  su  depuis  par  les  Pères  Capucins,  qui 

nous  l'ont  représenté  de  bonne  foi,  que  les  Pères  Jésuittes 
avaient  desja  esté  employez  aux  lieux  auxquels  on  les  voulait 
envoyer,  et  partant  qu'il  estait  et  plus  à  propos  et  plus  rai- 
sonnable de  les  remettre  en  possession  des  lieux  dont  ils 
avaient  été  expulsez,  que  d'y  envoier  les  Capucins  qui  s'en 
sont  excusez  par  les  mêmes  raisons.  A  ces  causes,  désirant  en 
cela  satisfaire  aux  ungs  et  aux  autres  et  que  ce  qui  appartient 
aux  Pères  Jésuittes  leur  soit  rendu  afin  qu'ils  y  travaillent  à 
la  gloire  de  Dieu;  nous  ordonnons  que  les  Pères  Paul  Le 
Jeune,  Anne  de  Noue  et  Gilbert  Buret,  qui  ont  esté  nommez 
par  le  Père  Barthélémy  Jacquinot,  provincial  de  France  de 
la  Compagnie  de  Jésus,  aillent  reprendre  possession  des 
maisons  et  lieux  qu'ils  ont  desja  possédez  au  dit  Québecq 
pour  y  faire  les  fonctions  conformément  à  leur  institut 3.   » 

i .  Lettre  du  P.  Charles  Lalemant,  recteur  du  collège  de  Rouen,  au 
R.  P.  Charlet,  assistant  de  la  province  de  France  à  Rome  ;  Paris, 
1er  may  1632.  —  Arch.  de  la  maison  professe  de  Paris. 

2.  Il  est  ditdanslai?e/a/*"o/i  de  1632,  p.  1,  du  P.  Le  Jeune  :  «  Estant 
au  Havre,  nous  allasmes  saluer  monsieur  du  Pont,  neveu  de  Mgr  le 
cardinal,  lequel  nous  donna  un  escrit  signé  de  sa  main,  par  lequel  il 
U-smoignait  que  c'estait  la  volonté  de  mon  dit  seigneur  que  nous  pas- 
sassions en  la  Nouvelle-France.  » 

3.  Cette  pièce,  conservée  autographe  dans  les  archives  de  la  pro- 
vince de  Québec,  a  été  trouvée  par  le  P.  Martin  et  insérée  dans 
l'appendice  (p.  295)  de  la  Relation  abrégée  du  P.  Bressani. 


—  184  — 

Les  Jésuites  désiraient  vivement  reprendre  à  Québec  le 
cours  interrompu  de  leurs  travaux  apostoliques.  A  cette 
fin,  ils  mirent  le  ciel  dans  leurs  intérêts.  A  partir  du  jour 
de  leur  expulsion,  la  Province  de  Paris  fit  chaque  jour 
célébrer  une  messe  pour  obtenir  le  retour  de  ses  enfants 
dans  cette  mission.  Dans  le  même  but,  les  Ursulines  et 
les  Carmélites  de  Paris  organisèrent  dans  leurs  chapelles 
un  service,  continué  nuit  et  jour  sans  interruption,  d'ado- 
ration et  de  prières.  Tous  les  jours,  quinze  religieuses 
s'approchaient  de  la  Sainte-Table  à  cette  même  intention  '. 
Ce  fut  la  seule  intrigue  des  Jésuites  ;  c'est  par  ce  moyen 
qu'ils  firent  exclure  les  Récollets  et  qu'ils  s'appelèrent  eux- 
mêmes  à  la  mission  du  Canada.  En  vérité,  ce  procédé  est-il 
si  coupable  2  ? 

1.  L'auteur  du  manuscrit  [Monument a  historise  missionis  Canadensis) 
que  nous  avons  déjà  cité,  dit  au  ch.  X  :  «  E  nostris  Patribus  scptem, 
sic  dies  hebdomadœ  septem  inter  se  diviserant,  ut  cum  suo  quisque, 
diverso  scilicet  ab  aliis  die,  missœ  sacrificium  offerret  ;  nullus  abiret 
vacuus  dies  hebdomadae,  nullus  proindè  totius  anni  (nam  ad  plures 
annos  ea  societas  ac  conspiratio  duravit)  quin  sacrificium  missse  pro 
ejus  negotii  felici  successu  offerretur.  Atque  in  universum  hoc  de  illâ 
missione  verè  mihi  affirmare  posse  videor,  nescio  quo  sacro  instinctu 
impulsuque  divino,  tam  multos  pro  eâ  deprecatores  apud  Deum 
extitisse,  atque  etiamnum  extare...  Ut  alias  ex  Carmelitarum  Ursuli- 
narumque  ordine  taceam,  sanctimoniales  Montis  Martyrum,  id  spontè 
ac  voluntariè  oneris  susceperunt,  ut  unà  semper,  singulis  per  vices 
sibi  succedentibus,  horis  diurnis  nocturnisque,  coram  Smo  Eucha- 
risties sacramento,  id  negotium  communi  Dnô  à  multis  annis  commen- 
dant.  Nec  hâc  perpétua  oratione  contenta?,  singulis  diebus  quindecim 
sanctissimum  Christi  corpus  in  Eucharistiâ  accipiunt.  » 

2.  Histoire  de  la  colonie  française,  par  l'abbé  Faillon.  t.  I,  p.  282.  — 
Cours  d'histoire  du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  t.  I,  pp.  254  et  255. 
—  Comme  on  devait  s'y  attendre,  les  ennemis  des  Jésuites  virent  leur 
ténébreuse  intervention  dans  l'exclusion  des  Récollets  de  la  Nouvelle- 
France  [Morale  pratique  des  Jésuites,  t.  VII,  pp.. 249  et  suiv.).  Le  Tac 
prend  à  partie  le  P.  Ch.  Lalemant,  et  l'accuse,  sans  preuves  bien 
entendu,  d'avoir  travaillé  sous  main  à  faire  écarter  les  Récollets,  tout 
en  leur  écrivant  ses  regrets  de  ne  pas  les  voir  retourner  au  Canada. 


—  185  — 

En  hommes  sages  et  avisés,  ils  prirent  encore  leurs  pré- 
cautions, de  façon  à  se  trouver  prêts  à  partir  si  le  Canada 
venait  à  être  restitué  à  la  France,  et  si  la  Compagnie  des 
Cent-Associés  faisait  appela  leur  dévouement.  Le  6  décembre 


L'abbé  Faillon,  après  avoir  parlé  longuement  (t.  I,  pp.  279  et  suiv.)  du 
retour  des  Jésuites  au  Canada  et  de  l'exclusion  des  Récollets,  répond 
ainsi,  dans  une  note  p.  282  aux  adversaires  de  la  Compagnie  :  «  La 
préférence  donnée  aux  PP.  Jésuites  par  le  cardinal  de  Richelieu  et 
par  la  Compagnie  des  associés  a  servi  de  prétexte  à  quelques-uns 
pour  accuser  ces  religieux  d'avoir  exclu  les  Récollets  des  missions 
du  Canada,  et  nous  ne  sommes  entrés  ici  dans  ces  détails  que  pour 
montrer  combien  cette  accusation  est  peu  fondée  et  gratuite.  Les 
Jésuites,  déjcà  établis  en  Canada  avant  la  prise  du  pays,  avaient  sans 
doute  le  droit  d'y  reprendre  l'exercice  de  leurs  missions,  et  on  ne 
voit  pas  qu'ils  aient  mérité  quelque  blâme  en  usant,  comme  ils  le 
firent  en  1632,  de  l'autorisation  que  leur  donna  le  cardinal  de  Richelieu, 
et  de  l'invitation  que  leur  fit  la  Compagnie  des  associés  de  passer  à 
la  Nouvelle-France.  S'ils  y  allèrent  sans  les  Récollets, c'est  que  ceux-ci 
ne  se  présentèrent  pas  pour  l'embarquement  ;  car,  dans  les  Mémoires 
que  les  Récollets  composèrent  en  leur  faveur,  ils  ne  se  plaignirent 
jamais  qu'on  leur  eût  refusé,  cette  année,  le  passage.  Ils  dirent  seu- 
lement que  l'année  suivante,  1633,  ils  avaient  été  prévenus  trop  tard 
du  départ  des  vaisseaux,  et  avant  qu'ils  eussent  fait  les  préparatifs 
nécessaires.  Les  Récollets  ayant  donc  négligé  de  se  présenter,  les 
Jésuites  devaient-ils  refuser  de  partir  eux-mêmes?  Certainement  ils 
eussent  montré  bien  peu  de  zèle  en  laissant  ainsi  la  nouvelle  colonie 
de  Québec  sans  aucun  secours  religieux.  » 

Cette  note  était  imprimée  en  4865.  Dix-huit  ans  plus  tard,  le 
15  novembre  1883,  M.  l'abbé  Casgrain  publiait,  dans  V Opinion  publique 
de  Montréal,  un  article  sur  Y  Histoire  du  Canada  de  F.-X.  Garneau. 
Evidemment  il  n'avait  pas  encore  lu  à  cette  époque  la  note  de 
M.  l'abbé  Faillon,  sans  quoi  il  ne  se  fût  pas  appuyé  sur  l'autorité  de 
cet  historien  pour  accuser  les  Jésuites  :  1°  d'avoir  fait  exclure  les 
Récollets  du  Canada;  2°  de  s'être  appelés  eux-mêmes.  M.  B.  Suite,  qui 
s'est  fait  une  spécialité  de  dénigrement  à  l'endroit  des  Jésuites,  ne 
va  pas  si  loin  (Histoire  des  Canadiens  français,  t.  II,  p.  44).  Il  est 
vrai  que  M.  l'abbé  Casgrain  cite,  à  l'appui  de  ses  assertions,  une  page 
inédite  de  M.  Faillon,  tirée  d'un  mémoire  intitulé  :  Remarques  sur  la 
huile  de  Mgr  de  Laval  pour  Vèvêché  de  Pétrée.  Mais  cette  page  inédite 
ne  contient  pas  un  mot,   pas  un  seul,  qui  justifie  ces  assertions, 


—  186  — 

1631,  le  P.  Charles  Lalemant,  alors  recteur  du  collège  de 
Rouen,  écrivit  au  P.  Gharlet,  assistant  de  la  province  de 
France  à  Rome  :  «  On  nous  promet  bonne  issue  de  l'affaire 
du  Canada.  Les  Anglais  ont  donné  caution  pour  l'exécution 
de  l'accord  qui  s'est  passé,  par  lequel  ils  s'offrent  de  rendre 
Québec.  Ensuite  de  cela,  M.  de  Lauson  faict  estât  qu'on  y 
retournera  à  ce  printemps  ;  les  sauvages  nous  y  souhaitent 
grandement  et  soupirent  après  le  retour  des  Français, 
desquels  ils  reçoivent  bien  un  autre  traitement  que  des 
Anglais.  Je  crois  pour  le  seur  qu'on  retournera  à  ce  prin- 
temps à  Y  habitation  {  du  capitaine  Daniel,  car  les  Français 
souhaitent  nos  Pères,  et  le  capitaine  Daniel  y  est  plus 
affectionné  que  jamais...  Il  mènera  très  volontiers  le  P. 
Vimont,  qu'il  estime  comme  un  saint,  et  le  P.  Daniel,  son 
frère.  Qu'il  plaise  à  Notre  R.  P.  Général  d'écrire  au  R.  P. 
Provincial  qu'il  ne  manque  pas  d'accorder  quelques-uns 
des  nôtres,  si  on  en  demande-.    » 

Prévenus,  vers  la  fin  de  mars,  par  le  Provincial  de  Paris 
de  leur  prochain  départ  pour  Québec,  les  Pères  Le  Jeune 
et  de  Noue3  purent  s'embarquer  le  18  avril  à  Honfleur  sur 
les  vaisseaux  d'Emery  de  Caen.  Les  Récollets  ne  se  pré- 
dénuées de  tout  fondement.  Les  adversaires  de  l'abbé  et  plus  d'un 
de  ses  amis  ont  attribué  sa  sortie  malencontreuse  contre  les  Jésuites 
à  trop  de  légèreté  et  de  précipitation,  à  un  manque  de  logique,  à  des 
sentiments  peu  louables.  Nous,  nous  n'y  voyons  qu'une  erreur.  Errare 
humanum  est.  M.  l'abbé  Casgrain  a  reconnu  cette  erreur.  Notre 
estime  pour  cet  écrivain  nous  fait  un  devoir  de  lui  rendre  cette 
justice. 

1.  Habitation  du  Cap-Breton. 

2.  Archives  de  la  maison  professe  de  Paris,  rue  de  Sèvres,  35. 

3.  On  lit  dans  la  Relation  de  1632,  adressée  par  le  P.  Le  Jeune  à 
«on  Provincial,  le  P.  Jacquinot  :  «  Estant  adverty  de  votre  part,  le 
dernier  jour  de  mars,  qu'il  fallait  au  plus  tost  m'embarquer  au  Havre 
■de  grâce,  pour  tirer  droict  à  la  Nouvelle-France,  l'aise  et  le  conten- 
tement que  j'en  ressentis  en  mon  âme  fut  si  grand,  que  de  vingt  ans 
je  ne  pense  pas  en  avoir  eu  un  pareil.  » 


—  187  — 

sentèrent  pas  pour  rembarquement,  dit  l'abbé  Faillon  { ;  le 
passage  ne  leur  fut  donc  pas  refusé  cette  année.  Plus  tard, 
on  ne  les  admit  pas  à  reprendre  sur  les  rives  du  Saint- 
Laurent  le  poste  de  combat  où  ils  avaient  si  vaillamment 
lutté  pendant  quinze  ans  pour  la  cause  de  Dieu.  Ce  refus 
leur  fut  très  sensible,  venant  surtout  de  M.  de  Lauson, 
qui  leur  devait  un  peu  sa  nomination  à  la  prési4ence  de  la 
Compagnie  de  Richelieu2.  On  leur  déclara  d'abord  qu'un 
seul  Ordre  religieux  suffisait  pour  le  moment  au  Canada, 
vu  le  petit  nombre  de  fidèles;  on  leur  objecta  ensuite  les 
difficultés  qui  pourraient  s'élever  entre  les  Jésuites  et  les 
Récollets  ;  on  leur  signifia  enfin  que  le  pays  n'était  pas  prêt 
à  soutenir  un  ordre  mendiant. 

Ces  raisons  n'étaient  nullement  convaincantes;  les 
Récollets  ne  les  goûtèrent  pas.  Ils  firent  mémoires  sur 
mémoires  pour  soutenir  leurs  droits,  ils  n'épargnèrent 
aucunes  démarches;  tout  fut  inutile  auprès  des  Cent- 
Associés.  Et  cependant,  à  Rome,  la  Propagande  renouvela 
leurs  pouvoirs,  et  les  Jésuites  de  Québec  leur  mandèrent  le 
désir  qu'ils  avaient  de  les  revoir  3. 

1.  Les  Monumenta  historiœ  Canadensis  constatent  ce  fait:  «  Cum 
classem  in  hune  annum  centum  viri  pararent,  sacerdotes  sibi  aliquos 
necessarios  indicarunt,  qui  in  nova  Franciâ  Gallis  sacramenta  minis- 
trarent,  resque  ecclesise  promoverent.  Ac  soli,  tum  ex  religiosis  ordi- 
nibus,  qui  ad  illas  jam  provincias  missi  fuissent,  Patres  Nostri  inventi 
sunt,  qui  essent  ad  illam  expeditionem  comparati.   » 

2.  Il  est  dit  dans  le  Mémoire  des  Récollets  (1637)  :  «  Les  Récollets 
depuis  ce  jour  (mars  1631)  se  sont  toujours  présentez  à  retourner 
audit  pays  (Québec)  occuper  leur  maison,  mais  M.  de  Loson,  sur 
lequel  ils  se  reposaient,  les  a  toujours  remis  d'an  en  an,  sans  effect, 
excepté  l'an  1633,  qu'il  leur  a  offert,  mais  trop  tard,  les  vaisseaux 
estantz  pretz  à  desanchrer.  »  —  On  lit  dans  le  même  Mémoire  que 
les  Récollets  avaient  contribué  vers  Sa  Majesté  à  ce  que  M.  de  Lozon 
euit  soing  de  Quanada,  ne  le  croyant  pas  leur  adversaire  formel.  (V. 
P.  Margry,  Découvertes...,  t.  I,  pp.  11  et  14.) 

3.  Le  Tac  dit  dans  son  Histoire  chronologique,  p.  165  :  «  A  peine 
les  Pères  Jésuites  eurent-ils  quelque  liberté  de  retourner  en  Canada, 


—  188  — 

Les  Jésuites  partirent  donc  seuls.  Le  6  décembre  1631, 
le  P.  Charles  Lalemant  écrivait  au  P.  Charlet,  assistant  de 
la  Province  de  France  à  Rome  :  «  Me  voicy  aussy  prest 
que  jamais  et  pleust  à  Dieu  que  je  me  deusse  embarquer 
dès  demain  !  Aussy  bien  ne  vois-je  pas  à  quoi  on  me  puisse 
employer  en  France.  Ce  n'est  pas  mon  fait  d'être  Recteur. 

que,  se  souvenant  de  leur  ancienne  amitié  avec  les  PP.  Récollets,  ils 
leur  mandèrent  le  désordre  du  pays  et  le  désir  qu'ils  avaient  de  les 
revoir  »...  De  son  côté,  le  P.  Le  Clercq  écrit  dans  V Estahlissement  de 
la  Foy  :  «  Le  P.  Lalemant  non  seulement  se  justifie  (dans  une  lettre 
du  19  août  1636)  de  ce  qu'on  impute  aux  Jésuites  le  retardement 
des  Récollets,  mais  il  proteste  encore  que  lui  et  ses  religieux  ne 
désirent  rien  tant  que  le  retour  (des  Récollets  au  Canada,  p.  457)... 
Les  RR.  PP.  JJ.  se  virent  soupçonnés  de  traverser  le  retour  des 
Récollets.  Ils  voulurent  bien  s'en  disculper  (cet  ils  voulurent  bien  a 
son  prix)  par  un  certificat,  par  des  protestations,  par  des  lettres 
authentiques  que  j'ai  lues:  l'une  du  R.  P.  Le  Jeune,  supérieur  de  la 
mission,  au  P.  Gardien  de  Paris,  en  date  du  16  août  1632;  une  autre 
du  R.  P.  Lalemant  au  P.  Baudron,  secrétaire  du  R.  P.  Provincial  des 
Récollets  de  Saint-Denis  en  France,  en  date  du  7  septembre  1637;  et 
une  troisième  du  même  Père  Lalemant  au  F.  Gervais  Mohier,  dans 
laquelle  il  se  plaint  fort  de  ce  qu'on  soupçonnait  en  France  et  en 
Canada  les  Pères  de  la  Compagnie  d'être  contraires  à  notre  retour. 
C'étaient  là  des  preuves  authentiques  de  leur  sincérité,  qui  ne  lais- 
sèrent plus  aucun  doute  de  la  vérité.  »  (p.  464).  Et  cependant  le  P.  Le 
Clercq  s'ingénie  en  plusieurs  endroits  à  faire  croire  que  les  Jésuites 
s'opposèrent  au  départ  des  Récollets  et  qu'ils  ne  les  désiraient  pas 
au  Canada  (chap.  XIV,  pp.  432  et  suiv.)  ;  quant  au  P.  Le  Tac,  il  accuse 
tout  bonnement  le  P.  Lalemant  de  mauvaise  foi  (p.  170)  :  Les  Pères 
Récollets  ne  purent  passer  en  Canada,  «  et  les  PP.  Jésuites,  surtout 
le  P.  Charles  Lalemant,  pour  cacher  mieux  son  jeu,  dit  le  P.  Récollet, 
en  témoigna  son  déplaisir  par  une  lettre  du  7  septembre  1637.  » 
Ce  jugement  injurieux  ne  paraîtra-t-il  pas  étrange  de  la  part  de  ce 
religieux  ? 

N'ajoutons  plus  qu'un  mot  :  Quoique  le  P.  Le  Clercq  affirme  (ch. 
XIV)  que  c'est  M.  de  Lauson  qui  s'opposa  au  départ  des  Récollets,  il 
insinue  cependant,  d'après  ce  que  nous  venons  de  dire,  que  les  JJ. 
s'y  opposèrent  également;  d'autres  Récollets  attribuèrent  aussi  à  la 
Compagnie,  bien  que  sans  preuves  et  à  tort,  leur  exclusion  du 
Canada  en  1632. 


—  189  — 

Et  pour  toute  autre  occupation,  je  laisse  penser  à  votre 
Révérence  ce  que  peut  faire  une  personne  qui  a  perdu  tous 
ses  écrits,  tant  à  la  prise  des  Anglais  qu'aux  deux  nau- 
frages1. »  Il  écrivait  encore  de  Rouen  au  P.  Charlet,  le 
1er  mai  1632  :  «  Ne  pourrais-je  pas  accompagner  l'an  pro- 
chain le  P.  Massé  et  le  P.  de  Brébeuf?  Aussy  bien,  ne 
fais-je  icy  que  languir,  et  il  y  aura  trois  ans  que  je  suis  en 
charge,  tant  à  Eu2  qu'ici3.  » 

Le  P.  Lalemant  ne  se  rendait  pas  justice  ;  on  garda 
longtemps  dans  ces  deux  collèges  le  souvenir  de  son  aimable 
administration  et  de  son  action  féconde.  Ses  supérieurs 
accédèrent  néanmoins  à  son  désir;  et,  au  mois  d'avril  1634, 
il  partit  avec  le  P.  Jacques  Buteux.  Les  Pères  André 
Richard  et  Julien  Perrault  s'étaient  embarqués  au  mois  de 
février 4,  et  les  Pères  Massé  et  de  Brébeuf  l'année  précé- 
dente. Charles  Turgis,  Claude  Quentin,  François  Le  Mercier, 
Jean  de  Quen,  Pierre  Pijart,  Charles  du  Marché,  Nicolas 
Adam,  Pierre  Chastellain,  Charles  Garnier,  Paul  Rague- 
neau,  Isaac  Jogues,  Georges  d'Eudemare,  Jacques  de  la 
Place  et  Nicolas  Gondoin  allèrent  bientôt  les  rejoindre. 
En  1637,  la  mission  comptait  vingt-trois  prêtres  et  six 
coadjuteurs 5.  En  1638  arrivent  encore  Charles  Raymbault, 

1.  Cette  lettre  est  datée  du  collège  de  Rouen,  où  le  P.  Charles  Lale- 
mant exerçait  les  fonctions  de  Recteur.  Elle  se  trouve  aux  archives 
de  la  Province  de  Paris. 

2.  Le  collège  d'Eu  avait  été  fondé  le  10  janvier  1582  par  le  duc  de 
Guise  le  Balafré. 

3.  Archives  de  la  Province  de  Paris. 

4.  Les  Pères  Richard  et  Perrault  arrivèrent  au  Canada,  le  premier 
le  17  mai  et  le  second  le  30  avril  1634.  Ils  furent  envoyés  au  Cap- 
Breton,  où  ils  remplacèrent  les  Pères  Daniel  et  Davost,  que  nous 
trouvons  en  1635  chez  les  Hurons. 

5.  Voici  les  noms  des  coadjuteurs  :  Jacques  Ratel,  Jean  Liégeois, 
Pierre  Le  Tellier,  Pierre  Feauté,  Louis  Gaubert  et  Ambroise  Cauvet. 


—  190  — 

Jérôme  Lalemant,  Simon  Le  Moyne  et  François  du  Peron. 
Nicolas  Gondoin,  vraie  non-valeur,  ne  fit  pas  long-  feu  au 
Canada  :  il  en  revint  par  le  premier  vaisseau. 

Ils  avaient  pour  supérieur  général  le  P.  Paul  Le  Jeune1, 
dont  nous  avons  déjà  parlé.  Le  Jeune  était  né  à  Châlons- 
sur-Marne  de  parents  calvinistes.  Encore  enfant,  il  sentit 
au  fond  de  lui-même  une  grâce  puissante  d'illumination, 
qui  lui  montrait  la  vérité  au  sein  de  l'Eglise  romaine.  Il 
grandit  sous  le  rayon  de  ce  divin  attrait,  et,  devenu  jeune 
homme,  il  abjura  malgré  ses  parents,  puis  il  vint  s'enrôler 
à  Rouen  parmi  les  disciples  de  saint  Ignace.  Ardent  jusqu'à 
la  passion,  dune  fermeté  d'âme  confinant  à  la  ténacité,  il 
portait  une  volonté  d'acier  dans  un  cœur  de  feu.  Mais  la 
vertu  aidée  de  la  grâce  avait  si  bien  dompté  les  impétuo- 
sités exubérantes  de  sa  nature,  qu'il  ne  montrait,  à  travers 

1 .  Paul  Le  Jeune,  né  au  mois  de  juillet  1591,  entra  chez  les  Jésuites 
à  Rouen,  le  22  septembre  1613.  De  1615  à  1618,  il  fait  trois  années  de 
philosophie  à  la  Flèche.  Puis  il  devient  professeur  de  cinquième  à 
Rennes  (1618-1619),  et  à  Bourges  de  troisième  (1619-1620),  de  seconde 
(1620-1622);  de  1622  à  1626,  il  étudie  quatre  ans  la  théologie  au 
collège  de  Glermont  à  Paris;  il  professe  la  rhétorique  à  Nevers  de 
1626  à  1628;  en  1628-1629,  il  fait  sa  troisième  année  de  probation  à 
Rouen  sous  le  P.  Louis  Lalemant.  En  1629-1630,  il  est  professeur  de 
rhétorique  à  Caen  et  directeur  de  la  Congrégation  des  Messieurs  ; 
1630-1631,  prédicateur  à  Dieppe  ;  1631-1632,  supérieur  de  la  Résidence 
de  Dieppe;  1632-1633,  supérieur  général  de  la  mission  du  Canada.  — 
Profès  des  quatre  vœux  le  15  août  1631  (Catal.  Prov.  Francise  in  arch. 
gen.).  —  Consulter  sur  ce  Père  :  Elogia  defunct.  Prov.  Francise;  — 
Creuxius,  1.  II,  p.  104  et  suiv.  ;  —  Rybeyrète,  ms.,  scriptores  Prov. 
Francise,  p.  213;  —  Lettre  du  P.  E.  Dechamps,  datée  de  Paris,  7  août 
1664,  sur  le  P.  Paul  Le  Jeune  (arch.  de  l'école  Sainte-Geneviève, 
Paris)  ;  —  Charlevoix,  t.  II,  p.  88  ;  —  Lettres  de  Maine  de  l'Incar- 
nation, pp.  63,  176,  323,  342,  347,  657;  —  enfin  les  Relations  de  la 
Nouvelle-France,  années  1632-1643,  1653,  1657,  1661,  1666;  et  la 
«  Notice  sur  la  vie  du  P.  Paul  Le  Jeune  »  par  le  P.  Fressencourt, 
introduction  aux  Lettres  spirituelles  du  R.  P.  Paul  Le  Jeune;  Paris, 
V.  Palmé,  1875. 


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—  191  — 

un  grand  calme  apparent,  que  les  amabilités  d'une  bonté 
affectueuse  ;  tout  en  lui  était  dirigé  par  une  force  latente  et 
continue,  qui  ne  déviait  jamais  ni  à  gauche,  ni  à  droite.  Par 
un  singulier  contraste,  cet  apôtre  aux  vues  larges  était  doué 
d'un  esprit  géométrique,  toujours  précis  et  méthodique, 
d'un  don  d'observation  vraiment  remarquable.  Aucun 
détail  ne  lui  échappe,  son  coup  d'œil  descend  jusqu'aux 
minuties;  et,  dans  son  désir  parfois  exagéré  de  renseigner 
le  mieux  possible  ses  supérieurs  sur  les  personnes  et  sur 
les  choses,  il  ne  leur  fait  grâce  d'aucune  particularité,  il  se 
livre  dans  sa  correspondance  à  des  descriptions  qui  semblent 
puériles,  il  relate  les  faits  les  plus  insignifiants.  Les  neuf 
volumes  de  ses  Relations  sont  le  reflet  de  cette  nature  com- 
plexe, tout  à  la  fois  grande  et  petite,  hardie  et  méthodique, 
enthousiaste  et  modérée.  «  La  science  égalait  en  lui,  dit 
M.  Casgrain,  les  vertus  et  le  zèle  apostolique...  ;  et  il  a  laissé 
dans  ses  relations  des  traces  lumineuses  de  sa  belle  intelli- 
gence1. »  Le  docteur  O'Callaghan  ajoute  :  «  Il  peut  être 
regardé  comme  le  Père  des  missions  des  Jésuites  dans  le 
Canada.  La  solidité  de  son  savoir  et  l'intégrité  de  son 
caractère  lui  avaient  acquis  une  telle  considération  aux 
veux  du  gouvernement,  que  la  reine-mère,  Anne  d'Au- 
triche, exprima  son  vif  désir  de  le  voir  choisir  pour  le 
premier  évêque  du  pays,  où  il  avait  été  missionnaire  pen- 
dant dix-sept  ans.  Mais  les  règles  de  son  Ordre  ne  le  per- 
mirent pas2.   »  Benjamin   Suite,  qui  ne  prodigue  pas   ses 

1.  Histoire  de  V Hôtel-Dieu  de  Québec,  par  l'abbé  H.  R.  Casgrain, 
docteur  ès-lettres,  membre  correspondant  de  la  Société  historique 
de  Boston,  etc..  Québec,  Léger  Rousseau,  1878.  Première  époque, 
p.  82. 

2.  Relations  des  Jésuites...,  par  le  Dr  E.  B.  O'Callaghan,  membre 
correspondant  de  la  Société  historique  de  New-York.  Montréal,  1850. 
—  Traduction  de  l'anglais,  pp.  18  et  suiv.  —  Nous  lisons  dans  la  vie 
de  Mgr  de  Laval,  premier  évoque   de  Québec,  par  l'abbé  Auguste 


—  192  — 

éloges  aux  Jésuites,  reconnaît  également  dans  celui-ci  un 
homme  du  plus  grand  mérite,  un  écrivain  facile,  un  obser- 
vateur, un  religieux  rempli  d'un  excellent  esprit  d'initia- 
tive { . 

A  son  arrivée  à  Québec,  le  P.  Le  Jeune  trouve  Notre- 
Dame  des  Anges2  dans  un  état  complet  de  délabrement. 
Des  deux  bâtiments  de  l'enclos,  construits  par  le  P.  Laie- 
niant,  l'un,  qui  servait  de  magasin,  d'écurie  et  de  boulan- 
gerie, a  été  brûlé  en  partie  par  les  Anglais;  l'autre,  où 
habitait  la  communauté  avant  la  prise  du  fort,  tombe  en 
ruine.  Il  fait  eau  de  toutes  parts;  les  portes,  les  fenêtres  et 
les  châssis  n'existent  plus.  La  toiture  a  à  peu  près  disparu. 
Pour  tous  meubles,  à  l'intérieur,  deux  mauvaises  tables  de 
bois3.  La  maison,  à  deux  cents  pas  du  rivage,  n'est  pas 
grande.  «  Elle  a,  dit  le  P.  Le  Jeune,  quatre  chambres 
basses.  La  première  sert  de  chapelle,  la  seconde  de  réfec- 
toire, et  dans  ce  réfectoire  sont  nos  chambres.  Il  y  a  deux 
petites  chambres  passables,  de  la  grandeur  d'un  homme  en 
carré;  il  y  en  a  deux  autres  qui  ont  chacune  huict  pieds, 
mais  il  y  a  deux  lits  en  chaque   chambre.    La  troisième 

Gosselin,  docteur  es  lettres  de  l'Université-Laval,  t.  I,  p.  99  :  «  La 
reine-mère  voulut,  tout  d'abord,  que  l'épiscopatfut  offert  à  un  Jésuite; 
et  le  nom  du  P.  Paul  Le  Jeune...  fut  suggéré.  Mais  les  Jésuites  ayant 
représenté  que  leurs  règles  ne  leur  permettaient  pas  d'accepter 
l'épiscopat,  le  P.  Le  Jeune  lui-même  proposa  à  la  Reine  régente  le 
nom  de  François  de  Laval  de  Montigny.  » 

1.  Histoire  des  Canadiens  français,  t.  II,  p.  44. 

2.  On  lit  dans  une  Note,  p.  267,  du  Cours  d'Histoire  du  Canada  : 
«  Suivant  un  mémoire  dressé  en  1637  par  les  Récollets,  ils  avaient 
béni,  en  1620,  leur  chapelle  du  couvent  de  Saint-Charles,  sous  le  nom 
de  Notre-Dame  des  Anges.  Les  Jésuites  adoptèrent  le  même  nom 
pour  leur  résidence,  établie  sur  la  pointe  que  forme  la  rivière  Lairet 
en  se  jetant  dans  la  rivière  Saint-Charles.  » 

3.  Relation  de  1632  par  le  P.  Le  Jeune,  p.  8.  —  Lettre  du  P.  Le 
Jeune  au  R.  P.  Provincial  à  Paris,  Québec,  1634,  dans  les  Documents 
inédits  du  P.  Carayon,  XII,  pp.  143  et  144. 


193  — 


grande  chambre   sert  de  cuisine;    la    quatrième,    c'est  la 


chambre  de  nos  gens1. 


5' 


» 


Telle  était  la  résidence  de  Notre-Dame  des  Anges,  humble 
berceau  des  importantes  missions  de  la  Nouvelle-France, 
où  devait  éclore  le  germe  d'une  grande  entreprise  2. 

Le  supérieur  charge  son  compagnon,  le  P.  de  Noue,  de 
la  direction  des  ouvriers.  Le  passé  du  P.  de  Noue  ne  l'avait 
préparé  ni  aux  fonctions  de  conducteur  de  travaux  ni  au 
métier  de  manœuvre.   Les   circonstances  rendent  souvent 
industrieux;  puis,  à  l'œuvre,  même  à  tout  âge,  on  se  fait 
ouvrier.  Ce  religieux,  fils  d'un  gentilhomme,  seigneur  de 
Villers  et  autres  lieux  aux  environs  de  Reims,  avait  habité 
la   cour  du  roi  de  France,   d'abord   en   qualité   de    page, 
ensuite  comme  officier  de  la  chambre  du  roi.  Témoin  de 
toutes  les  licences,  il  sut   rester  toujours  indépendant,  le 
cœur  libre  et  l'âme  pure  ;  et  cependant  le  sang  était  chaud 
dans  ce  tempérament,  le  caractère  aimable  et  enjoué3.  A 
vingt-cinq  ans  il  se  fait  Jésuite,  et,  à  partir  de  ce  jour,  il  ne 
laisse  voir  de  sa  première  éducation  que  son  exquise  urba- 
nité. Dans  la  vie  religieuse,  il  se  fait  comme  un  lot  à  part, 
composé   de  tout  ce  qu'il  y   a   de  plus   humble   dans  les 
situations  et  de  plus  pénible  dans  les  emplois4.  Benjamin 
Suite  l'a  dépeint  en  deux  lignes  :  «  C'est  un  type  de  mis- 


i.  Documents  inédits,  XII,  p.  144. 

2.  Parkman  (Francis).  The  Jesuits  in  North  America.  Boston. 
Little,  Brown  and  Co.,  1880.  Ch.  I. 

3.  Le  P.  Le  Jeune  écrivait  de  lui  :  «  Satis  calidus  est,  licet  alioquin 
optimus.  »  (Documents  inédits,  XII,  p.  129.) 

4.  «  Fuit  eximiae  humilitatis  ;  nam  cum  esset  illustri  loco  natus, 
professus  quatuor  votorum,  cum  non  posset  barbaram  linguam 
addiscere,  setotum  devovit  ministerio  nostrorum,  qui  in  missionibus 
versabantur,  et  vilissima  quœque  ministeria  incredibili  alacritatc  et 
constantià  obiit.  »  (Necrologium  in  Arch.  gen.  S.  J.) 

Je»,  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  17 


—  194  — 

sionnaire  fervent,  dévoué,  ne  demandant  qu'à  être  dirigé 
vers  le  sacrifice1.  »  Il  eût  voulu,  à  l'exemple  de  Claver  à 
Carthagène,  se  faire  au  Canada  l'esclave  des  Indiens  pour 
les  gagner  à  J.-G.  Jamais  il  ne  put  apprendre  leur  langue, 
et  cependant  il  apporta  à  cette  étude  une  grande  applica- 
tion. Il  alla  même  jusqu'à  se  joindre  à  des  bandes  de  Mon- 
tagnais,  allant  à  la  chasse  de  l'élan  par  un  froid  glacial, 
au  plus  fort  de  l'hiver.  Cette  tentative  ne  réussit  pas  mieux 
que  les  autres  :  après  quelques  semaines,  on  le  ramena  à 
Notre-Dame  des  Anges,  malade,  affamé,  à  moitié  mort 
d'épuisement.  Désespérant  de  pouvoir  jamais  entendre  et 
parler  le  sauvage,  il  prit  une  résolution  qui  convenait  bien 
à  sa  nature  généreuse  :  il  devint,  dans  la  mission,  le  servi- 
teur de  tous. 

C'est  lui  qui  eut  la  charge  de  réparer  à  Notre-Dame  des 
Anges,  de  construire,  de  défricher,  d'ensemencer.  A  la 
tête  d'ouvriers  de  tous  les  métiers,  venus  de  France  avec 
les  Jésuites,  payés,  logés  et  nourris  par  eux,  il  donnait  à 
tous  l'exemple  du  travail,  la  hache,  le  marteau  ou  la  bêche 
à  la  main.  Les  colons  français  l'admiraient  et  l'imitaient. 
Bientôt  la  résidence  sortit  de  ses  ruines  et  la  terre  se 
couvrit  d'espérances  2. 

De  son  côté,  le  P.  Le  Jeune  se  livrait  avec  ardeur  à 
l'étude  de  la  langue  ;  il  enseignait  le  catéchisme  à  de  petits 
sauvages  qu'il  avait  recueillis,  d'abord  à  deux,  puis  à  dix, 
quinze  et  vingt3;  il  prodiguait  les  secours  religieux  à  la 
colonie  de  Québec.  Là  aussi  les  Anglais  avaient  incendié 
Y  habitation  et  la  chapelle  construite  dans  la  ville  basse  ; 

ï.  Histoire  des  Canadiens  français,  t.  II,  p.  44. 

2.  Relation  de  1633,  par  le  P.  Le  Jeune;  —  Lettre  du  même  au 
R.  P.  Provincial  à  Paris  ;  Québec,  1634.  (Documents  inédits,  XII,  p.  122.) 

3.  En  avril  1632,  le  P.  Le  Jeune  disait  :  «Je  suis  devenurégent  au 
Canada...  » 


—  195  — 

le  fort  avait  beaucoup  souffert.  Mais  peu  à  peu  tout  se 
relevait,  les  colons  s'installaient,  Québec  reprenait  sa 
physionomie  de  1629.  En  1633,  Champlain  rentrait  de 
France  sur  trois  vaisseaux  armés  de  canons  et  pourvus 
pour  longtemps  de  munitions  ;  de  Gaen  lui  remettait  le 
commandement  de  la  Colonie  et  s'éloignait  définitivement 
du  Canada,  les  mains  liées  avec  des  chaînes  d'or{.  Avec  lui 
disparaissait  l'élément  calviniste. 

La  Compagnie  des  Cent-Associés  se  félicitait  de  ce 
départ  et  écrivait  :  «  Personne  ne  peut  plus  prétendre  aucun 
droit  sur  la  Nouvelle-France  et  nous  pouvons  la  consacrer 
tout  entière  à  Dieu2.  »  Elle  se  faisait  une  idée  juste  de  la 
nécessité  de  la  religion  dans  un  Etat  et  de  son  influence. 
Elle  disait  au  P.  Le  Jeune  :  »  Pour  former  le  corps  d'une 
colonie,  il  faut  commencer  parla  religion.  Elle  est  dans  un 
Etat  ce  qu'est  le  cœur  dans  la  composition  du  corps  humain, 
la  partie  première  et  vivifiante3.  »  Les  membres  de  cette 
Compagnie  témoignaient  du  reste  un  grand  zèle  pour  la 
conversion  des  sauvages  ;  et  le  P.  Le  Jeune,  dans  sa 
reconnaissance,  ne  leur  ménage  ni  ses  remerciements  ni  ses 
éloges4. 

L'intendant  des  affaires  du  Canada,  Jean  de  Lauson,  favo- 
risait de  tout  son  pouvoir  les  entreprises  des  missionnaires5. 

1.  Histoire  de  la  Colonie  Française,  t.  I,  p.  263. 

2.  Ibid.  ;  —  et  Relation  de  1633,  pp.  1  et  2. 

3.  Relation  de  1637,  par  le  P.  Le  Jeune,  p.  3. 

4.  Voir  le  commencement  des  Relations  de  1633,  1634,  1635,  etc. 

5.  Le  1er  mai  1633,  le  P.  Lalemant  écrivait  de  Rouen  au  R.  P.  Char- 
iot, assistant,  à  Rome  :  «  Je  ne  sçay  si  on  a  donné  des  lettres  de 
participations  de  mérites  à  M.  de  Lauson,  mais  il  les  mérite  au  double 
de  plusieurs  autres  qui  les  ont  ;  il  se  porte  pour  toutes  nos  affaires 
avec  toute  l'affection  possible.  »  (Arch.  de  la  Comp.,  à  Rome.)  Il 
écrivait  encore  :  «  Si  jamais  Dieu  est  honoré  au  Canada,  M.  de  Lau- 
son y  aura  bien  contribué  ;  c'estait  fait  de  tout  ce  pays  sans  luy.  Il  a 
quitté  ses  propres  affaires   domestiques  pour  celle-là,    et  par   une 


—  196  — 

Les  colons  étaient  tous  catholiques,  sinon  tous  fervents1. 
Champlain  et  son  lieutenant  du  Plessis  prêchaient  d'exemple, 
fidèles  tous  deux  au  devoir  chrétien.  Enfin  un  grand  mou- 
vement vers  le  Canada  se  produisait  dans  les  provinces 
maritimes  de  l'Ouest  de  la  France  et  particulièrement  dans 
la  Normandie.  Des  familles  chrétiennes  du  Perche,  de  la 
Beauce  et  de  l'Ile-de-France  se  disposaient  à  aller  chercher 
la  paix  dans  les  solitudes  du  nouveau  monde2.  Ajoutons 
que  Louis  XIII  suivait  d'un  regard  attentif  les  progrès  de 
la  mission  ;  et  le  cardinal  de  Richelieu,  dit  le  P.  Le  Jeune, 
soutenait  et  animait  cette  grande  entreprise,  quon  ne  pou- 
vait  choquer  à  moins  que  de  toucher  à  la  prunelle  de  ses 
yeux*. 

Evidemment  l'horizon  de  la  Colonie  se  dessinait  sous  un 
ciel  pur  et  l'avenir  s'annonçait  sous  les  plus  heureux 
auspices.  Il  importait  de  s'emparer  sans  retard  de  tous  ces 
éléments  de  bien,  de  toutes  ces  bonnes  volontés,  et  de  jeter 
dans  la  Nouvelle-France  les  fondements  durables  d'une 
œuvre  chrétienne.  Cette  tâche  était  réservée  au  fondateur 
de  Québec  et  au  P.  Le  Jeune.  L'un  et  l'autre  avaient  les 
mêmes  saintes  ambitions  ;  ils  s'entendirent  pour  l'organisa- 
tion du  service  divin  dans  les  postes  français  les  plus 
importants,  à  Québec,   à  Miscou  et  aux  Trois-Rivières.  Il 

patience  invincible,  par  des  soins  et  des  veilles  qu'on  ne  saurait 
expliquer,  il  a  tellemant  ménagé  cette  affaire  qu'il  l'a  conduite  où 
elle  est.  Cet  homme  mérite  toute  gratification  de  notre  Compagnie 
et  qu'on  luy  octroyé  tout  ce  qu'il  demandera  pour  la  mission  ;  on  ne 
saurait  l'obliger  plus  sensiblement  que  de  luy  témoigner  de  l'affec- 
tion pour  icelle,  et  lui  accord  >r  tout  ce  qu'il  souhaitera  pour  son 
advencement.  »  (Arch.  gén.  S.  J.) 

1.  Relations  de  1634,  par  le  P.  Le  Jeune;  —  Cours  d'Histoire  du 
Canada,  t.  I,  p.  284. 

2.  Relations  de   1634  à   1638;  —   Cours  d'histoire,   t.  I,  pp.   266, 
274,  etc.. 

3.  Relation  de  1636,  p.  3. 


—  197  — 

fonctionnait  déjà  au  Cap-Breton,  poste  occupé  par  un  petit 
nombre  de  Français  comme  celui  de  Miscou.  S'il  y  avait 
peu  d'espérance  de  faire  de  nombreux  chrétiens  des  tribus 
nomades  de  ces  deux  îles,  il  fallait  du  moins  ne  pas  laisser 
les  colons  sans  les  secours  de  la  foi1. 

Miscou,  plus  tard  Saint-Louis2,  était  une  île  située  à 
l'entrée  de  la  baie  des  Chaleurs,  assez  fréquentée  comme 
lieu  de  pêche,  au  commencement  du  dix-septième  siècle. 
Après  le  départ  des  Anglais  de  la  Nouvelle-France, 
quelques  Français  y  élevèrent  de  modestes  cabanes  de 
pêcheurs,  et  le  P.  Le  Jeune  leur  envoya,  pour  le  service 
religieux,  les  Pères  Turgis3  et  du  Marché.  Ils  étaient  à  peine 
arrivés  que  le  mal  de  terre  ou  scorbut  se  déclara  parmi  les 
colons.  Le  P.  du  Marché,  atteint  un  des  premiers,  fut 
contraint  par  la  violence  de  la  maladie  de  repasser  en 
France  ;  le  P.  Turgis  resta  seul,  consolant  son  petit  bercail, 
escoutant  les  uns  de  confession,  fortifiant  les  autres  par  les 
sacrements  de  V Eucharistie  et  de  l  extrême-onction,  enter- 


\.  Duœ  residentiœ  minus  prœcipuœ  sitse  sunt  in  sinu  Sli  Laurentii, 
altéra  ad  caput  Britannicum,  et  hœc  vocatur  Strc  Annœ;  altéra  Sancti 
Caroli  in  insulâ  Miscouanâ.  H  se  duœ  Residentiœ  Gallis  potius  adju- 
vandis  quam  Barbaris  sunt  institutœ.  Nec  enim  in  tantâ  barbarorum 
infrequentiâ  atque  inconstantiâ,  spes  magna  conversionis  affulget. 
Nostri  tamen,  cum  possunt,  instruunt  illos  obiter,  quantum  sinit 
vaga  illorum  vita,  eorumque  parvulos  moribundos,  quin  et  adultos 
satis  instructos  baptizant.  (Monumenta  Hist.  miss,  ab  anno  1607  ad 
an.  1637.) 

2.  La  mission  de  Miscou  reçut  d'abord  le  nom  de  Saint-Charles. 

3.  Le  P.  Charles  Turgis,  né  à  Rouen  le  14  octobre  1606,  entra  au 
noviciat  de  Paris  le  16  octobre  1627.  Il  avait  fait  deux  ans  de  philoso- 
phie avant  son  entrée.  Après  le  noviciat,  il  fit  une  3°  année  de  philo- 
sophie à  La  Flèche,  et  enseigna  ensuite  dans  ce  collège  la  cinquième 
et  la  quatrième.  De  1632  à  1635,  il  étudia  la  théologie,  deux  ans  à 
La  Flèche  et  un  an  à  Paris  au  collège  de  Clermont  ;  et  en  même 
temps  il  faisait  les  fonctions  de  surveillant  au  pensionnat.  En  1636> 
il  partit  pour  le  Canada.  Il  est  mort  le  4  mai  1637. 


—  198  — 

rant  ceux  que  la  mort  égorgeait  K  Il  enterra  le  capitaine, 
le  commis,  le  chirurgien,  tous  les  officiers  et  quelques 
employés,  plus  de  la  moitié  de  la  colonie.  Saisi  lui-même  par 
le  terrible  fléau  et  ne  pouvant  plus  se  soutenir,  il  se  fai- 
sait porter  de  l'un  à  l'autre  malade  pour  les  consoler  et 
fortifier  ;  et  il  mourut,  ne  laissant  plus  qu'un  malade  à  la 
mort,  qu'il  disposa  saintement  à  ce  passage  devant  que  de 
rendre  l'esprit2. 

D'autres  apôtres  remplacèrent  ces  deux  premiers 
missionnaires  sur  cette  terre  de  mort.  Parmi  eux  nous 
voyons  successivement  paraître  de  la  Place,  Gondoin, 
Claude  Quentin,  Richard,  d'Olbeau,  d'Eudemare,  Martin 
de  Lyonnë  et  Jacques  Frémin.  Les  deux  plus  illustres  sont 
Richard  et  Lyonne  ;  le  premier  travaille  dans  cette 
mission  pendant  vingt-quatre  ans,  et  le  second,  plus  de 
quinze  ans.  De  Miscou,  leur  zèle  s'étend  au  continent,  à 
Richibouctou,  à  Miramichi,  à  Nipisiguit,  au  sud  de  la  baie 
des  Chaleurs,  à  Chedabouctou,  en  Acadie  ;  et,  sur  toute  la 
côte,  du  Cap-Breton  à  la  baie  de  Gaspé,  ils  marquent  leur 
passage  par  le  baptême  d'un  bon  nombre  d'enfants  en 
danger  de  mort   et    la   conversion   de  quelques   adultes3. 

1.  Relation  de  1647,  p.  76. 

2.  Ibid. 

3.  Voir  sur  la  mission  de  Miscou,  dans  le  Canada-Français, 
2e  vol.  p.  433,  le  beau  travail  du  docteur  Dionne.  Nous  ferons  seule- 
ment remarquer  qu'il  y  a  eu  deux  Pères  d'Olbeau  au  Canada  ;  le 
P.  Jean  d'Olbeau,  récollet,  ne  revint  pas  dans  la  Nouvelle-France 
après  le  renvoi  en  France  des  Récollets,  en  1629,  par  les  Anglais;  le 
P.  Jean  d'Olbeau,  Jésuite,  fut  envoyé  à  Miscou  en  1640,  et  mourut, 
pendant  la  traversée,  en  retournant  en  France.  Quelqu'un  ayant 
laissé  tomber  une  étincelle  dans  la  soute  aux  poudres,  le  navire 
sauta  et  le  Père  se  noya.  (Miscou,  par  le  Dr  Dionne,  p.  525).  —  Le 
P.  d'Olbeau,  né  à  Langres  en  1608,  entra  dans  la  Compagnie  de  Jésus 
à  Paris  le  16  octobre  1628,  après  trois  ans  de  philosophie  au  collège 
de  la  Société  dans  sa  ville  natale.  Professeur  de  quatrième  et  de  troi- 
sième à  Vannes  (1630-1632),  de  troisième  à  Caen  (1632-1634),  étudiant 


—  199  — 

Enfin  le  P.  de  Lvonne  meurt  victime  de  son  dévouement, 
en  soignant  les  malades  atteints  du  scorbut1  ;  et,  quand  les 
Récollets  prirent  en  1664  la  direction  des  missions  de  la 
Gaspésie  et  de  l'Acadie 2,  le  P.  Richard,  quoique  brisé  par  près 
de  trente  ans  de  pénibles  voyages  et  de  travaux  apostoliques, 
voulut  encore  donner  aux  sauvages  ce  qui  lui  restait  de 
vie,  à  Sillery,  aux  Trois-Rivières  et  au  Cap  de  la  Made- 
leine3. 


de  théologie  à  La  Flèche  (1634-1638),  professeur  d'humanités  à 
Moulins  (1638-1639),  il  fit  sa  troisième  année  de  probation  à  Rouen 
(1639-1640)  et,  la  probation  terminée,  il  partit  pour  le  Canada  (1640). 
(Catal.  Prov.  Francise  in  Arch.  gen.  S.  J.). 

1.  Le  P.  Martin  de  Lyonne,  né  à  Paris  le  13  mai  1614,  entra  au 
noviciat  de  Nancy  le  8  décembre  1629  et  fit  ses  vœux  de  profès  le 
2  février  1649.  Après  le  noviciat,  il  va  étudier  trois  ans  la  philosophie 
à  l'université  de  Pont-à-Mousson  (1631-1634),  puis  il  enseigne  la  5e 
à. Sens  (1634-1635),  la  4e,  la  3e  et  les  humanités  à  Charleville  (1635- 
1638);  de  là  ses  supérieurs  l'envoient  à  Rome  suivre  les  cours 
de  théologie  (1638-1642);  en  1642-1643,  il  fait  à  Rouen  sa  troisième 
année  de  probation,  puis  il  s'embarque  pour  le  Canada.  (Catal.  Prov. 
Francise  in  Arch.  gen.  S.  J.). 

Voir  :  Lettres  de  la  Mère  Marie  de  l  Incarnation,  p.  448  ;  —  Rela- 
tions de  la  Nouvelle-France,  ann.  1643,  p.  36  ;  1646,  pp.  86-88;  1647, 
p.  76;  1648,  p.  40;  1651,  p.  29;  1659,  p.  7;  1661,  p.  30. 

Ce  Père  mourut  le  16  janvier  1661. 

2.  Dans  la  Nouvelle  Relation  de  la  Gaspésie,  par  C.  Le  Clercq, 
on  lit,  p.  277  :  «  Quoique  plusieurs  missionnaires  aient  beaucoup 
travaillé  pour  la  conversion  de  ces  infidèles,  on  n'y  remarque  cepen- 
dant, non  plus  que  chez  les  nations  sauvages  de  la  Nouvelle-France, 
de  christianisme  solidement  établi  (cette  affirmation  est  plus  que 
discutable);  et  voilà  peut-être  le  sujet  pour  lequel  les  RR.  PP.  Jésuites 
qui  ont  cultivé  avec  tant  de  ferveur  et  de  charité  les  missions  qu'ils 
avaient  autrefois  au  cap  Breton,  Miscou  et  Nipisiguit,  ont  trouvé 
à  propos  de  les  abandonner,  pour  en  établir  d'autres  aux  nations 
éloignées  et  situées  au  haut  du  fleuve  Saint-Laurent,  dans  l'espé- 
rance d'y  faire  des  progrès  plus  considérables.  » 

3.  Le  P.  André  Richard,  né  le  23  nov.  1600  (alias  1599)  entra  au 
noviciat  des  Jésuites  à  Paris  le  26  sept.  1621,  après  avoir  étudié  deux 
ans  la  philosophie.  Au  sortir  du  noviciat,  il  fit  encore  un  an  de  phi- 


—  200  — 

La  colonie  de  Québec  était  la  plus  importante  de  toutes. 
Le  service  religieux  y  fut  organisé  avec  plus  de  soin.  Le 
gouverneur  avait  fait  vœu,  après  la  capitulation  du  fort, 
d'élever  une  chapelle  sous  le  vocable  de  Notre-Dame  de 
recouvrance,  si  les  Français  recouvraient  la  Nouvelle-France. 
Aussi,  l'année  même  de  son  retour,  il  la  construit  près  du 
fort  Saint-Louis,  et,  au-dessus  du  maître-autel,  il  place 
une  image  en  relief  de  la  Vierge,  qui  avait  appartenu  au 
P.  Noyrot  et  qu'on  avait  retrouvée  intacte  parmi  les  nom- 
breux débris  de  son  naufrage  * . 

A  quelques  pas  de  la  chapelle,  le  P.  Le  Jeune  fait  bâtir 
une  petite  résidence  pour  le  service  de  la  paroisse,  dont  il 
confie  l'administration  aux  Pères  Charles  Lalemant, 
Massé  et  de  Noue.  Les  détails  abondent  dans  les  corres- 
pondances du  temps  sur  les  débuts  et  l'organisation  du 
culte  public,  sur  la  ferveur  des  colons.  Il  y  a  tous  les  jours 
plusieurs  messes  basses.  On  chante  la  grand'messe  et  les 
vêpres  le  dimanche  et  les  jours  de  fête.  Chacun  présente 
le  pain  bénit  à  son  tour.  Le  prône  se  fait  à  la  grand'messe 
et  le  catéchisme  après  vêpres.  Les  principaux  colons 
font  partie  de  la  congrégation  de  l' Immaculée-Conception 
et  fréquentent  souvent  les  sacrements.  La  prière  se  récite 
en  commun  dans  les  familles.  L'observation  du  dimanche 
et  des   fêtes    ne    laisse   rien    à  désirer.   On  jeûne   fîdèle- 

losophie  (1623-1624),  puis  il  professa  la  5e  et  la  4e  à  Amiens  (1624- 
1626),  la  4e  et  la  3e  à  Orléans  (1626-1628)  ;  après  une  année  de  théo- 
logie au  collège  de  Clermont  (1628-1629),  une  année  de  professorat 
à  Caen  (1629-1630),  une  année  de  théologie  morale  à  La  Flèche 
(1630-1631),  il  enseigna  deux  ans  les  humanités  à  Nevers  (1631- 
1633),  fit  sa  3e  année  de  probation  à  Rouen  et  partit  ensuite  pour  le 
Canada  (1633-1634).  (Catal.  Prov.  Francise  in  Arch.  gen.  S.  J.). 

1.  «Cette  image,  dit  l'abbé  Faillon  (Hist.  de  la  Col.  franc. ,  t.  I, 
p.  273),  fut  appelée  N.  D.  de  recouvrance,  tant  à  cause  du  nom  de  la 
chapelle  que  parce  qu'elle  avait  été  heureusement  recouvrée  du  nau- 
frage. »  —  Ferland,  t.  I,  p.  265. 


-  201  — 

ment  pendant  le  Carême  et  les  Quatre-Temps.  Tout  le 
monde  communie  aux  grandes  fêtes,  beaucoup  le  font  tous 
les  mois.  Quelques-uns  pratiquent  des  pénitences  d'ana- 
chorètes. Les  aumônes  pour  la  mission  et  pour  les  pauvres 
sont  abondantes.  Tous  ne  sont  pas  venus  au  Canada  la 
conscience  en  paix,  ni  même  animés  de  bonnes  disposi- 
tions :  mais  ils  changent  de  vie,  en  changeant  de  climat. 
La  Colonie  augmentant  chaque  année  et  se  recrutant 
dans  plusieurs  provinces  de  France,  différentes  de  mœurs, 
d'habitudes  et  de  caractères,  il  y  avait  tout  à  craindre  de 
cette  augmentation  et  de  ce  mélange  :  il  n'en  est  rien,  c'est 
même  le  contraire  qui  arrive;  Y  accroissement  des  paroissiens, 
dit  la  Relation  de  1636,  est  V augmentation  des  louanges  de 
Dieu.  Les  historiens  confirment  ce  témoignage  du  P. 
Le  Jeune.  Le  P.  de  Charlevoix  écrit  dans  son  histoire  de  la 
Nouvelle-France  :  «  On  vit  commencer  dans  cette  partie 
de  l'Amérique  une  génération  de  véritables  chrétiens  parmi 
lesquels  régnait  la  simplicité  des  premiers  siècles  et  dont 
la  postérité  n'a  point  encore  perdu  de  vue  les  grands 
exemples  que  leurs  ancêtres  leur  avaient  donnés.  »  —  «  La 
Nouvelle-France,  ajoute  l'auteur  de  la  vie  secrète  de 
Louis  XV,  dut  sa  vigueur  à  ses  premiers  colons  ;  leurs 
familles  se  multiplièrent  et  formèrent  un  peuple  sain,  fort, 
plein  d'honneur  et  attaché  à  leurs  principes.  »  Les  pro- 
testants joignent  leur  tribut  d'éloges  aux  témoignages  sin- 
cères des  écrivains  catholiques,  et,  dans  les  Canadiens  issus 
de  cette  première  source,  ils  retrouvent  les  fils  à  la  foi 
robuste,  aux  mœurs  simples  et  pures  de  leurs  ancêtres. 
Sur  six  cent  soixante-quatorze  enfants,  baptisés  jusqu'en 
1660  inclusivement,  les  registres  de  Québec  ne  citent 
qu'une  naissance  illégitime;  et  cependant  ces  enfants 
naissent  au  sein  d'une  population  composée  de  militaires, 
de  marins,  de  voyageurs   et   de   colons. 


—  202  — 

Il  est  vrai  que  l'exemple  descendait  de  haut  et  excitait 
dans  les  âmes,  avec  le  sentiment  de  l'émulation,  l'honneur 
et  la  fierté  dans  la  pratique  de  la  foi.  Le  fort,  où  résidait 
le  Gouverneur,  était  une  école  de  religion  et  de  vertu.  A 
midi,  pendant  le  repas,  on  lisait  un  livre  d'histoire;  et  le 
soir,  à  souper,  la  vie  des  saints.  Trois  fois  le  jour,  on 
sonnait  la  salutation  angélique.  Les  prières  se  disaient  en 
commun  et  à  genoux.  Chacun  faisait  dans  sa  chambre 
l'examen  de  conscience.  L'amiral  de  la  flotte,  du  Plessis- 
Brochard,  et  le  commandant  du  Saint-Jacques,  la  Roche- 
jacquelein,  étaient  des  modèles  de  foi.  A  bord,  la  procession 
de  la  Fête-Dieu  se  célébrait  avec  toute  la  solennité  possible. 
On  eût  trouvé  peu  de  paroisses  en  France  où  la  vie  chré- 
tienne  coulât,  comme  à  Québec,  à  pleins  bords1. 

Cependant  une  colonie  nouvelle  venait  de  s'établir,  le 
trois  septembre  1634,  sur  un  plateau  élevé,  au  confluent 
des  trois  branches  du  Saint-Maurice,  au  lieu  même  où  les 
Français  avaient  bâti  un  petit  poste  seize  ans  auparavant. 
Cet  endroit,  appelé  Trois-Rivières,  était  le  rendez-vous  des 
sauvages  du  Nord,  une  position  avantageuse  au  point  de 
vue  du  commerce  des  fourrures;  mais  il  était  exposé  aux 
fréquentes  incursions  des  implacables  ennemis  des  Hurons 
et  des  Algonquins.  Les  Iroquois  pénétraient  par  la  rivière 
Richelieu  dans  le  Saint-Laurent  pour  les  y  surprendre,  et, 
enveloppant  tous  les  Français  dans  la  haine  qu'ils  portaient 
à  ces  deux  tribus,  ils  rôdaient  souvent  autour  de  Québec, 

1.  Consulter  sur  l'état  de  la  colonie,  les  premières  années  :  Cours 
d'Histoire  du  Canada,  par  l'abbé  Ferland,  1.  II,  ch.  IX;  —  Notes  sur 
les  Registres  de  N.-D.  de  Québec,  par  A.  Ferland,  prêtre;  —  Histoire 
de  la  Nouvelle-France ,  par  le  P.  de  Chirlevoix,  1.  V;  —  surtout  les 
Relations  de  1633,  1634,  1637,  1640;  —  le  vol.  III,  p.  53,  de  l'auteur 
de  la  Vie  secrète  de  Louis  XV;  —  rapport  du  général  Murray  au  gou- 
vernement britannique  en  1762. 


—  203  — 

guettant  le  moment  propice  de  s'emparer  de  quelques 
Peaux  blanches  et  des  Robes  noires1.  Il  importait  de  pro- 
téger la  traite  des  pelleteries,  et,  en  même  temps,  de  mettre 
Québec  à  l'abri  d'un  coup  de  main  par  le  moyen  d'un  fort 
avancé,  qui  servît  d'avant-poste.  Ghamplain  chargea 
Laviolette  de  le  construire.  Il  consistait  en  une  enceinte  de 
pieux  de  cèdre  enfoncés  dans  le  sable,  au  centre  desquels 
se  trouvait  l'habitation  2. 

Le  8  septembre,  le  P.  Le  Jeune  s'y  fixa  avec  le  P.  Jacques 
Buteux.  Il  écrivait  en  1634  :  «  Nous  irons  demeurer  aux 
Trois-Rivières,  pour  assister  nos  Français.  Les  nouvelles 
habitations  estant  ordinairement  dangereuses,  je  n'ay  pas 
vu  qu'il  fust  à  propos  d'y  exposer  le  P.  Lalemant,  ny 
autres  3.  »  Il  disait  dans  une  autre  lettre  :  «  Il  meurt  ordinai- 
rement quelques  personnes  au  début  des  nouvelles  fonda- 
tions; mais  la  mort  n'est  pas  un  mal...  Puis,  s'il  y  a  du 
danger,  je  le  dois  prendre  pour  moi.  Enfin,  il  ne  faut  pas 
fuir  la  croix,  quand  elle  se  présente...  et  on  souffre  dans 
une  nouvelle  habitation,  notamment  précipitée  comme 
celle-là...  surtout  quand  il  faut  estre  pêle-mêle  avec  les 
artisans,  boire,   manger,   dormir  avec   eux4.   » 

Les  souffrances,  en  effet,  ne  lui. manquèrent  pas,  ni  à  son 
compagnon  :  c'est  ce  que  désiraient  ces  hommes  de  sacri- 
fice, car  ils  savaient  que,  depuis  le  Calvaire,  la  croix  est  la 
grande  loi  de  la  conversion  et  de  la  sanctification  des  âmes. 
Dès  les  premiers  jours,  le  mal  de  terre  tomba  sur  les  colons 
et  dura  trois  mois.  Presque  tous  les  Français  furent  atteints, 
et  ils  répandaient  une  telle  infection  que  personne  n  osait 

1.  C'est  ainsi  que  les  Iroquois  appelaient  les  Français  et  les  mis- 
sionnaires. 

2.  Fei-land,  t.  I,  chap.  IX,  pp.  257  et  suiv.  ;  —  Falllon,  t.  I,  pp.  265 
et  suiv. 

3.  Relation  de  1634,  p.  91. 

4.  Lettre  du  P.  Le  Jeune  au  R.  P.  Provincial  à  Paris.  Québec,  1634. 


—  204  — 

les  approcher  l .  Nuit  et  jour,  les  deux  missionnaires  furent 
au  chevet  de  leur  lit,  les  consolant,  les  confessant  et  les 
administrant.  Parmi  ces  hommes,  tous  repentants  de  leurs 
fautes  et  résignés  dans  la  douleur,  ils  trouvèrent  des  cœurs 
d'une  beauté  merveilleuse  de  sentiments.  «  Mon  Père, 
disait  celui-ci,  je  ne  veux  pas  demander  la  santé.  Dieu  est 
notre  père,  il  sait  mieux  que  nous  ce  qui  nous  est  bon; 
laissons  le  faire,  que  sa  sainte  volonté  soit  faite.  »  Un 
autre  répondait  au  prêtre,  qui  lui  conseillait  de  demander 
sa  guérison  à  saint  Joseph  :  «  Si  vous  me  laissez  en  ma 
liberté,  je  prierai  seulement  ce  bienheureux  de  m'obtenir 
de  Notre-Seigneur  la  grâce  d'accomplir  sa  sainte  volonté.  » 
Un  troisième,  dont  la  vie  s'était  en  partie  écoulée  dans  les 
plus  grands  désordres,  se  convertit  et  dit  à  voix  haute, 
avant  de  mourir,  à  ses  camarades  :  «  Adieu,  mes  amis,  il 
faut  partir;  je  vous  demande  pardon,  je  suis  bien  marry 
d'avoir  si  mal  vécu;  mais  j'espère  que  Dieu  me  fera  misé- 
ricorde. Mon  Dieu,  avez  pitié  de  moi  !  2  »  Voilà  les  plus 
riches  récompenses  et  les  plus  douces  consolations  du 
ministère  sacerdotal! 

Le  vicomte  de  Meaux  raconte  que,  se  promenant  par  une 
belle  matinée  de  décembre,  à  travers  la  petite  ville  bâtie 
tout  au  bord  du  Niagara,  il  rencontra  une  humble  église 
en  bois  où  venait  de  s'achever  une  messe  basse.  Quelques 
bonnes  femmes  en  sortaient,  se  hâtant  vers  leur  logis  par 
les  chemins  remplis  de  neige;  et,  devant  deux  ou  trois  reli- 
gieuses, une  troupe  d'enfants,  livres  et  cahiers  sous  le  bras, 
couraient  vers  la  maison  voisine,  sur  la  porte  de  laquelle  on 
pouvait  lire  autour  d'une  croix  cette  inscription  :  Spes 
messis  in  géminé.  C'était  l'école  paroissiale.  «  L'espoir  de 

1.  Relation  de  1635,  p.  4. 

2.  Ibicl. 


—  205  — 

la  moisson  est  dans  la  semence.  »  Voila  pourquoi,  d'un 
bout  du  monde  à  l'autre,  chrétiens  et  patriotes  attachent 
tant  d'importance  aux  écoles;  pourquoi  les  partis  rivaux 
s'en  disputent  partout  avec  acharnement  la  direction. 

Rien  de  plus  vrai  que  ces  paroles  Spes  messis  in  seminei> 
principalement  sur  une  terre  encore  inculte  et  nue. 

L'éducation  est  le  principe  de  vie  de  toute  colonie  qui  se 
fonde  et  qui  veut  grandir  et  se  perpétuer.  Le  collège  est  à 
la  colonie  ce  que  les  sources  sont  aux  rivières.  C'est  du 
collège  que  sort  le  fleuve  des  générations  humaines,  c'est  là 
qu'il  s'alimente,  et  ce  fleuve  porte  dans  son  cours  la  gran- 
deur des  pays  nouveaux  ou  leur  décadence.  Il  faut  remonter 
jusqu'au  collège,  si  l'on  veut  s'expliquer  l'état  d'une  société, 
la  société  se  recrutant  chaque  jour  et  se  renouvelant  sans 
Cesse  des  générations  qui  lui  viennent  des  écoles. 

Aussi,  partout  où  la  Compagnie  de  Jésus  pose  le  pied  sur 
la  terre  étrangère,  elle  élève  le  Collège  à  côté  de  la  Rési- 
dence :  le  professeur  apprend  aux  enfants  les  con  naissances 
qui  font  les  hommes  et  la  science  qui  fait  les  chrétiens  ;  le 
missionnaire,  continuant  l'œuvre  du  maître,  prend  le  jeune 
homme  au  sortir  de  l'école,  le  dirige  dans  la  vie,  l'instruit 
du  haut  de  la  chaire,  l'absout  au  confessionnal,  le  fortifie  à 
la  sainte  table.  Il  porte  aux  malades  et  aux  pauvres  les 
divines  et  salutaires  consolations  de  la  foi. 

En  1626,  Québec  ne  comptait  qu'une  soixantaine  de 
Français,  et  déjà  les  Jésuites  avaient  arrêté  le  projet  d'un 
établissement  scolaire.  Un  jeune  gentilhomme  picard , 
René  Rohault-,  avait  offert  à  cet  effet  la  somme  nécessaire. 

i.  L'Église  catholique  et  la  liberté  aux  États-Unis,  chap.  :  IV,  Les 
Ecoles,  pp.  169  et  170. 

•2.  René  Rohault,  né  le  25  mai  1609  dans  le  diocèse  d'Amiens, 
entra  au  noviciat  des  Jésuites,  à  Paris,  le  9  mars  1626,  pendant  son 
cours  de  rhétorique.  En  1628-1629,  il  revient  à  Amiens  étudier   la 


—  206  — 

René  Rohault,  fils  aîné  du  marquis  de  Gamaches,  avait  fait 
ses  études  littéraires  au  collège  dirigé  par  les  Pères  à 
Amiens.  Pendant  son  cours  d'humanités  en  1625,  il  sollicita 
avec  les  plus  vives  instances  son  admission  dans  la  Com- 
pagnie de  Jésus.  C'était  à  l'époque  où  le  P.  Coton  faisait  la 
visite  du  collège  d'Amiens  en  qualité  de  Provincial  de  la 
Province  de  France.  Ce  religieux,  qui  touchait  à  la  fin  de  sa 
longue  carrière,  vit  le  jeune  postulant,  il  causa  longuement 
avec  le  marquis  de  Gamaches,  et  il  fut  décidé  que  René  entre- 
rait, dans  le  courant  de  mars  1626,  au  noviciat  fondé  depuis 
bientôt  quinze  ans  par  Madame  de  Sainte-Beuve,  à  l'hôtel 
de  Mézières,  à  Paris.  Les  Monumenta  de  la  mission  du 
Canada  font  remarquer  que  ce  fut  là  un  des  derniers 
actes  importants  de  la  vie  de  ce  vieillard  ;  il  mourait  huit 
jours  après,  le  19  mars  1626.  Avant  de  s'aliter,  il  avait 
dirigé  une  dernière  fois  ses  pas  vers  le  noviciat,  pour  y 
embrasser  son  jeune  novice  '. 

Il  n'y  avait  pas  encore  un  an  que  le  Canada  s'était 
ouvert  aux  entreprises  de  l'esprit  apostolique  des  fils  de 
saint  Ignace.  Au  moment  de  dire  adieu  à  sa  famille,  René 

philosophie;  en  1629-1630,  il  est  à  Eu,  malade;  en  1630-1632,  il  est  à 
La  Flèche,  élève  de  philosophie  ;  et  en  1632-1636,  élève  de  théologie 
au  collège  de  Clermont  à  Paris.  Enfin  de  1636  à  1639,  il  exerce  les 
fonctions  de  ministre  à  Eu.  Il  mourut  dans  ce  collège  le  29  juin  1639. 
Il  avait  fait  ses  vœux  de  profès  l'année  même  de  sa  prêtrise,  le 
15  août  1634.  Le  R.  P.  Général  avait  écrit  au  P.  Jacquinot,  Provincial 
de  Paris  :  «  Permitto  in  nomine  Domini  ut  P.  Renatus  de  Gamache 
ad  professionem  4  votorum  admittatur,  cum  sit  benefactor.  » 

1.  «  Hoc  fuit  ultimum  alicujus  momenti  negotium,  quod  R.  P. 
Cotonus,  felicis  mémorise,  in  vitâ  confecit  :  ac  si  Deus,  ut  ejus  prœte- 
ritos  pro  illâ  missione  labores  compensaret,  vitam  illi  ad  hsec  usque 
tempora  prorogasset.  Ultimus  etiam  quem  honoris  amorisque  causa 
inviserit,  fuit  ille  nobilis  adolescens,  jam  in  domum  probationis 
admissus.  Nam  die  Lunae  insequenti  in  morbum  incidit,  ex  quo,  die 
Jovis  proximè  item  sequenti,  suavissime  obdormivit  in  Domino,  qui 
dies  D.  Josepho  sacer  erat.  »  [Monumenta  hist.  miss.,  cap.  III.) 


—  207  — 

pensa  à  cette  belle  mission  de  l'Amérique,  si  chère  au 
cœur  de  son  Provincial  et  riche  de  tant  d'espérances.  Il 
pria  son  père  de  consacrer  une  partie  du  patrimoine  qu'il 
lui  destinait,  à  la  fondation  d'un  collège  à  Québec.  Le  mar- 
quis était  un  homme  de  bien  et  de  foi  ;  il  entra  volontiers 
dans  les  pieuses  intentions  de  son  fils,  en  donnant  au 
P.  Coton  la  somme  de  seize  mille  écus  d'or1,  à  laquelle  il 
ajouta  personnellement,  de  son  vivant,  une  rente  annuelle 
de  trois  mille  livres2. 

Les  démêlés  de  la  France  et  de  l'Angleterre  et  la  prise  de 
Québec  ne  permirent  pas  de  réaliser  immédiatement  les 
désirs  des  fondateurs3;  mais,  à  son  arrivée  sur  les  rives  du 
Saint-Laurent,  le  P.  Le  Jeune  reprit  le  projet  et  posa  les 
fondements  du  collège,  près  du  fort  Saint-Louis,  sur  un  ter- 
rain concédé  dans  ce  but  aux  Jésuites  par  la  Compagnie 
des  Cent-Associés4. 

i .  Nous  lisons  dans  les  Catalogi  triennales  S.  J.,  TertiusCatal.  anni 
1655  (Arch.  gén.  S.  J.)  :  «  Fundatio  Collegii  Quebecensis  facta  à 
Dnis  comitibus  de  Gamaches  est  sexdecim  aureorum  millia  seu 
librarum  48000  1.,  qua3  nunc  redduntferè2000  annui  reditùs.  »  —  Voir 
aux  Pièces  justificatives,  n°  II,  une  lettre  du  R.  P.  Général  Mutius 
Vitelleschi,  au  sujet  de  la  fondation  du  collège  de  Québec. 

2.  «  Cujus  (Renati  Rohault)  nobilissimi  parentes,  ne  se  honestate 
vinci  paterentur,  annuum  mille  aureorum  censum,  ad  primi  in  illis 
oris  Collegii  fundationem  donaverunt.  »  (Monumenta  hist.  miss., 
cap.  III.) 

3.  Le  P.  Jérôme  Lalemant  donne  une  autre  raison  de  ce  retard 
dans  sa  lettre  du  14  septembre  1670  au  R.  P.  Général  P.  Oliva.  Voir 
à  la  page  suivante,  note  4 . 

4.  Ce  terrain  comprenait  douze  arpents,  dont  six  furent  plus  tard 
pris  aux  Jésuites,  qui  reçurent  en  compensation  une  augmentation  à 
la  Vacherie.  La  concession  fut  faite  aux  RR.  PP.  de  la  Compagnie  de 
Jésus  et  leurs  successeurs  à  perpétuité,  pour  en  jouir  en  pleine  pro- 
priété, pour  bâtir  leur  Collège,  Séminaire,  Eglise,  logements  et 
appartements,  sans  autres  charges  que  de  tenir  ledit  terrain  de  la 
Compagnie  de  la  Nouvelle-France...  M.  de  Lauzon,  gouverneur  du 
pays,  donna  ce  lot  aux  Pères,  pour  le  posséder  en   mainmorte,  sans 


—  208  — 

Les  commencements  du  nouvel  établissement  furent 
modestes  :  quelques  écoliers  et  un  professeur.  Le  profes- 
seur enseignait  la  doctrine  chrétienne.  C'était  ce  qu'exi- 
geait la  fondation  de  René  de  Gamaches  ;  elle  n'exigeait 
pas  autre  chose.  Le  P.  Jérôme  Lalemant  le  disait  au 
R .  P .  Paul  Oli va ,  dans  une  lettre  conservée  aux  Archives  géné- 
rales de  la  Compagnie  :  <c  La  pensée  des  fondateurs  est  tout 
entière  dans  ces  mots  :  pour  le  secours  et  V institution  spi- 
rituelle des  Canadiens...  Voilà  à  quoi  nous  sommes  tenus 
en  justice1.  »  Cependant  on  ajouta  insensiblement  à  l'en- 
seignement du  catéchisme  des  leçons  de  lecture  et  d'écri- 
ture aux  petits  Français,  puis,  à  la  demande  des  parents, 

aucune  charge  ni  condition,  désirant  par  là  reconnaître  «  le  service 
que  les  dits  Pères  rendent  en  ce  pays  soit  aux  Français  ou  aux  sau- 
vages, s'étant  jusqu'à  présent  employés,  au  péril  de  leur  vie,  à  la 
conversion  des  sauvages,  même  contribué  puissamment  à  l'établisse- 
ment de  la  Colonie...  »  (Rapport  officiel  de  1824).  —  V.  une 
brochure  imprimée  à  Montréal  et  intitulée  :  «  Démolition  de  l'ancien 
collège  de  Québec  en  4877.  » 

1.  «  Quod  si  libellus  fundationis  spectetur,  ad  nihil  aliud  ex  tali  fun- 
datione  tenemur,  nisi  ad  excolendos  in  fide  barbaros,  sub  quo  titulo 
cum  superiores  societatis,  qui  tune  erant,  fundationem  acceptare 
refugerent,  per  novem  circiter  annos  res  infecta  permansit,  et  tamen 
confecta  est  ut  acceptaretur  sub  titulo  Gollegii,  sed  juxtâ  mentem 
fundatorum  ibi  expressam  his  verbis  :  pro  spirituali  Canadensium 
auxilio  et  institut  ione...  Patet  manifesté  ex  his  verbis  :  pro  spirituali... 
quod  ad  solum  catechismum  seu  doctrinam  christianam  docendam 
nos  libellus  obligare  videtur.  »  (Epist.  P.  Hieronimi  Lalemant  ad 
R.  P.  Oliva,  prœp.  gen.  S.  J.  Quebeci,  14  sept.  1670.) 

Dans  VEtat  officiel  de  la  mission  du  Canada,  envoyé  à  Paris  en 
1723,  à  l'occasion  de  la  Congrégation  provinciale,  et  conservé  aux 
Archives  de  la  maison  professe,  rue  de  Sèvres,  35,  Paris,  il  est  dit  : 
«  Missio  Canadensis  alit  in  Collegio  Quebecensi  professores  quatuor  : 
nempe,  philosophiae  unum  ;  rhetorices,  humanitatis  et  grammaticae  , 
duos.  Quartus  docet  pueros  légère  et  scribere.  Ad  quas  prœlec- 
tiones  (philosophise  et  humaniorum  litterarum)  nullo  tenetur  funda- 
tionis contractu.  »  (Catal.  trien.,  cat.  tertius  Provinciœ  Francise, 
an.  1723.) 


—  209  — 

les  premiers  éléments  du  latin.  Une  fois  les  principes  de  la 
grammaire  latine  enseignés,  il  fallut,  parla  force  même  des 
choses,  aller  plus  loin  et  parcourir  le  cercle  complet  des 
études  classiques,  la  grammaire,  les  humanités  et  la  rhéto- 
rique. Les  colons  dirent  d'abord  aux  missionnaires  :  «  Il 
n'y  a  pas  d'instituteurs  à  Québec  ;  vous  seuls  pouvez 
apprendre  à  nos  enfants  à  lire  et  à  écrire  ;  vous  pouvez 
seuls  les  initier  au  latin.  »  Les  Jésuites  acceptèrent  par 
charité  ;  il  y  avait  un  service  à  rendre,  ils  le  rendirent. 
L'initiation  faite,  les  parents  ajoutèrent  :  «  A  quoi  servira 
ce  peu  de  latin?  N'en  voit-on  pas  davantage  dans  vos  collèges 
de  France?  »  Les  Jésuites  cédèrent  encore1,   et  plusieurs 

1.  «  Factura  est  autem  ut  sensim  sine  sensu  ad  erudiendos  pueros 
Gallos  induceremur,  cum  nulli  essent  in  his  partibus,  qui  hoc  prœ- 
starentautprœstare  possent,  sicut  qui  parochiasadministrârunt,  qua- 
rura  circiter  per  30  annos  curam  soli  habuimus.  Primùm  itaque  per 
nos  ipsos  aut  domesticos  légère  et  scribere  docuimus  ;  tum  aliquid 
latinitatis  postulantibus  parentibus  et  reprœsentantibus  collegium 
aliud  nullum  esse,  in  quo  pueri  istis  vacarent.  A  primis  itaque  latini- 
tatis démentis  exorsi,  sensim  ad  superiores  gradus  ascendere  opor- 
tuit  :  ad  quid  enim,  inquiebant,  prima  illa  elementa,  an  hsec  sola  in 
collegiis  docentur?  »  (Ibid). 

La  mère  Marie  de  l'Incarnation  écrivait  de  Québec,  le  4  sept.  1640, 
à  la  mère  Marie  Gillette  Rolland,  religieuse  de  la  Visitation  :  «  Il  faut 
que  je  lise  et  médite  toutes  sortes  de  choses  en  sauvage.  Nous  fai- 
sons nos  études  en  cette  langue  barbare  comme  font  ces  jeunes 
enfants  qui  vont  au  collège  pour  apprendre  le  latin.  Nos  RR.  Pères, 
quoique  grands  docteurs,  en  viennent  là  aussi  bien  que  nous.  » 

La  correspondance  du  P.  Le  Jeune  avec  le  Général  de  la  Com- 
pagnie indique  clairement  que  les  Pères  commencèrent,  dès  1635,  à 
enseigner  le  catéchisme  et  les  premiers  éléments  des  lettres.  Il  écrit 
au  mois  d'août  1635  :  «  Cum  crescant  Gallorum  f amilise  Kebeci  potis- 
simùm,  urgent  nos  ut  pueros  suos  docere  incipiamus  ;  atque  in  eum 
finem  domum  excitaruntjuxtà  arcem,  in  quam  propediem  migrabimus 
pueros  Gallorum  et  Sylvestrium,  si  quos  habere  possumus,  pietate 
et  primis  litterarum  démentis  informaturi.  Hinc  nempe  ducendum 
est  initium.  »  Il  écrit  en  1637  :  «  Non  veniebat  in  mentem  de  collegio 
hic  excitato  dicere  :  Unica  classis,  pauci  adhuc  alumni  ;  crescunt  in 
Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  18 


—  210  — 

de  leurs  élèves  avaient  terminé  leurs  classes  de  lettres  avant 
l'arrivée  à  Québec  de  Mgr  de  Laval  aumois  dejuin  de  l'année 
1659.  Comme  il  cherchait  des  prêtres  pour  l'administration 
des  paroisses,  il  songea  à  former  un  clergé  indigène  ;  et, 
jetant  les  veux  sur  les  jeunes  rhétoriciens  du  collège,  dési- 

dies,  crescentibus  Gallisnavium  appulsu.Triplici  linguâ  nonnunquam 
dicitur,  imo  quadruplici  :  Latinâ,  Gallicâ,  Montanicâ  et  Huronicâ.  En 
oct.  4651,  le  P.  Ragueneau  écrit  au  Gén.  Piccolomini  :  «  Anno  prœce- 
denti,  prœtereum  coadjutorem,  qui  docet  légère  et  scribere,  duo  scho- 
larum  professores  fuere,  alter  grammatices,  altcr  matheseos  ;  in  his 
duabus  scholis,  fréquentes  fuere  pueri  sexdecim.  »  En  1653, 16  oct.,  le 
P.  Le  Mercier  écrit  au  Général  Goswin  Nickel  :  «HicQuebeci,  propter 
majorerai  Gallorum  frequentiam,  Collegiorum  Europœ  non  infimorum 
species  qua3dam  minime  rudis,  prœsertim  qiiod  spectat  ad  religiosam 
disciplinam.  Quod  enim  attinet  ad  litterarum  exercitationem,  duas 
tantùm  scholas  hactenùs  habuimus,  grammatices  unam,  alteram 
mathematices,  quamquam  et  tertiam  possim  adjungere  pueris  tam 
ad  legendum  quant  ad  formandos  rite  caractères  erudiendis.  »  (Arch. 
gen.  S.  J.).  —  En  1655,  il  y  a  4  professeurs  :  «.  Habet  collegium  prae- 
ceptores  quatuor.  Qui  docet  pueros  légère  et  scribere  est  coadjutor. 
Praetereà  sunt  unus  sacerdotes  et  duo  magistri  :  ille  [docet  philoso- 
phiam  ;  horum  alter  grammaticam,  alter  humanitatemetrhetoricam... 
Prseter  fundationem  comitum  de  Gamaches,  Ludovicus  Magnus  fun- 
davittertium  professorem,  concesso  4001.  (Catalogi  triennales,  cat.  3>us 
in  Arch.  gen.  S.  J.) 

D'après    ce   qui    précède,   on    ne    s'explique    pas    une     note    de 
Mr  B.  Suite,  dans  son  Histoire  des  Canadiens  français,  p.  71  du  troi- 
sième volume.  Cet  auteur  cite  dans  le  texte  ce  passage  de  M.  Pierre 
Boucher  sur  le  collège  des  Jésuites  de  Québec,  à  la  date  de  1663  : 
«  Il    y    a    un    collège    de  Jésuites,    un   monastère   d'Ursulines    qui 
instruisent  toutes  les  petites  fdles,  ce  qui  fait  beaucoup  de  bien  au 
pays,  aussi  bien  que  le  collège  des  Jésuites  pour  l'instruction  de  toute  la 
jeunesse  dans  ce  pays  naissant.  »  M.  Suite  ajoute  en  note  :  Instruc- 
tion religieuse;  car  les   Jésuites  avaient  a  peine  songé  a  ouvrir  des 
classes  pour  les  fils  dliabilants.  Evidemment  il  ignore  l'histoire  de  son 
propre  pays,   si  toutefois  il  n'est  pas    aveuglé  par  la   passion  qu'il 
manifeste  à    chaque  instant   contre  les  Jésuites.  Il  était  plus  juste 
envers  eux  quand  il  écrivait  à  la  page  86  du  second  volume  :  «  Les 
enfants  des  familles  françaises  trouvèrent  dans  le  collège  des  Jésuites 
l'éducation  qui  a  fait,  d'une  notable  partie  des  anciens  Canadiens,  des 


—  211  — 

reux  d'entrer  dans  la  cléricature,  il  pria  les  Pères  de  leur 
enseigner  la  philosophie  et  la  théologie,  vu  l'impossibilité 
où  il  se  trouvait  de  faire  venir  de  France  des  professeurs 1 . 
Pour  se  conformer  aux  désirs  de  Sa  Grandeur,  les  Pères 
ouvrirent  un  cours  de  philosophie,  puis  celui  de  théologie 
scholastique  et  de  morale. 

En  1665,  le  corps  enseignant  se  compose  d'un  professeur 
pour  la  petite  école,  qui  enseigne  aux  enfants  le  catéchisme 
et  leur  apprend  à  lire  et  à  écrire  ;  d'un  professeur  des 
classes  de  grammaire,  d'un  professeur  de  rhétorique  et 
d'humanités,  d'un  professeur  de  mathématiques,  enfin  d'un 
professeur  de  philosophie  et  de  théologie.  Ce  dernier  pro- 
fesse  alternativement    ces   deux   facultés2.    Plus   tard,  le 

hommes  aptes  à  remplir  tant  et  de  si  belles  carrières  qu'on  s'en 
étonne  aujourd'hui.  »  Evidemmeni  il  ne  s'agit  pas  là  seulement  de 
Y  éducation  religieuse. 

Quand  Mr  Suite  parle  des  Jésuites,  il  oublie  souvent  le  rôle  de 
l'historien  pour  devenir  pamphlétaire.  Cet  oubli  est  particulièrement 
manifeste  dans  le  chap.  X  du  3e  volume,  intitulé  :  On  demande  un 
clergé  national.  Mr  J.  C.  Taché  a  répondu,  le  21  mars  1883,  à  toutes 
les  fausses  assertions  de  ce  chapitre  et  à  d'autres  encore,  dans  sa 
Protestation  datée  d'Ottaoua. 

1 .  «  Jam  vero  adveniente  episcopo,  qui  clericos  undique  conquire- 
bat,  ut  clerum  formaret  et  parochos  haberet,  ut  videt  frustra  illos 
sperandos  ex  Galliâ,  in  indigenas  gallos  scholasticos  nostros  oculos 
injecit,  qui  humaniores  litteras  emensi,  ad  philosophiam  aspirabant; 
quam  qui  docerent  cum  nulli  alii  similiter  essent,  oportuit  et  nos  hoc 
opus  suscipere,  consequenter  mathematicam,  theologiam  scholasti- 
cam  et  moralem,  satagente  vehementer  Episcopo,  ut  taies  essent 
quos  statim  clericos  faceret.  Quo  factum  est  ut  ex  iis  5  aut  6  jam  sint 
ad  majores  ordines  ab  eo  promoti.  Istis  nunc  alii  subindè  succédant 
et  succèdent;  in  quam  spem  et  expectationem  seminarium  ipse 
Illustmu*  Episcopus  intrà  septa  palatii  episcopalis  instituit,  ubi  12  aut 
13  aluntur  clerici  designati,  qui  scholas  nostras  fréquentant,  prœter 
alios  convictores  nostros,  qui  ad  studia  illa  omnia  aspirant.  »  (Epist. 
eadem  P.  Lalemant  ad  R.  P.  Oliva.) 

2.  Comme  nous  l'avons  vu,  il  y  avait,  dès  1655,  quatre  professeurs, 
un  pour  la  petite  école,  un   pour  les  classes  de  grammaire,  un  pour 


—  212  — 

gouverneur  général  du  Canada,  M.  de  Beauharnais,  et  l'in- 
tendant, M.  Hocquart,  verront  un  grave  inconvénient  à 
cette  disposition  et  le  signaleront  au  ministre  de  la  marine, 
le  comte  de  Maurepas  4  :  «  Si  les  jeunes  gens,  disent-ils, 
qui  sortent  des  humanités  trouvent  le  cours  de  théologie 
ouvert,  il  faut  qu'ils  attendent  deux  ans  pour  la  philoso- 
phie, ce  qui  les  dégoûte,  et  ils  quittent  les  études.  »  Le 
gouverneur  et  l'intendant  disaient  encore  dans  la  même 
dépêche  :  «  Les  deux  régents  des  basses  classes  2  ne  peuvent 
suffire  à  cause  de  la  différence  de  force  de  leurs  élèves.  Ils 
devraient  être  séparés.  Donnez  un  professeur  de  philosophie 
avec  300  l.3,   et  les  Jésuites  mettront  trois  professeurs  de 

les  humanités  et  la  rhétorique  et  un  autre  pour  la  philosophie. 
Ensuite,  d'après  ce  que  nous  apprend  le  P.  Le  Mercier,  il  y  avait, 
outre  l'enseignement  du  catéchisme  en  classe,  un  cours  public  de 
doctrine  chrétienne  à  l'église  :  «  docendae  publiée  in  templo  doctrines 
et  concionibus  habendis  patres  nostri  operam  navant  »  (Lettre  au 
Général  G.  Nickel,  7  novembre  1652).  A  partir  de  1665,  un  Donné 
fit  le  cours  de  mathématiques  :  «  Professor  matheseos  est  sœcularis, 
sed  unus  ex  domesticis  nostris  perpetuis  »  (Catalogi  triennales,  cat. 
3su,  an.  1669). 

En  1665,  le  Catalogus  Provincial  Francise  indique  comme  profes- 
seur de  rhétorique  et  d'humanités,  le  P.  Claude  d'Ablon  ;  de  philo- 
sophie, le  P.  Claude  Pijart  ;  de  grammaire,  Amador  Martin  et  Charles 
Pouspot,  qui  sont  Candidati  societatis  adolescentes.  Un  frère  coadju- 
teur  était  chargé  de  la  petite  école.  Parmi  ces  Frères,  les  Catalogi 
Prov.  Francise  nomment  :  Germain  Pierrard,  Jean  Marc,  Pierre  Le 
Tellier. 

1.  Archives  colo niales,  à  Paris.  Canada,  correspondance  générale  — 
Vol.  59.  M.  de  Beauharnais,  gouverneur,  et  M.  Hocquart,  intendant, 
au  ministre  de  la  marine. 

2.  Toutes  les  classes  de  lettres,  de  la  6e  à  la  rhétorique  inclusive- 
ment. Les  deux  régents  de  ces  classes  étaient  :  Pierre  d'Incarville, 
professeur  de  rhétorique  et  de  seconde,  et  Jean-Baptiste  Maurice, 
professeur  de  3e,  4e  et  5e,  tous  deux  scholastiques. 

3.  Le  professeur  de  philosophie  et  de  théologie  était  alors  le 
P.  François  Bertin  Guesnier.  Ce  Père,  né  à  Rouen  le  24  janvier  1694, 
entra   dans  la  Compagnie  [le  17  oct.  1711  et  fit  sa  profession   des 


—  213  — 

basses  classes  à  leurs  frais.  Ils  méritent  cela  pour  le  soin 
qu'ils  donnent  à  l'éducation  de  la  jeunesse.  Ils  entretiennent 
un  Frère  qui  enseigne  gratuitement  à  lire,  à  écrire  et 
l'arithmétique  aux  enfants  de  Québec,  sans  qu'il  y  ait  de 
fondation  pour  cela  ' .  » 

Cette  lettre  ne  parle  pas  du  cours  de  mathématiques  et 
d'hydrographie,  enseigné  avec  éclat,  depuis  1695,  par  les 
Pères  Antoine  Silvi,  François  Le  Brun,  Pierre  de  Lauzon, 
Michel  Guignas,  Joseph  Deslandes  et  Charles  Mésaiger. 

Ce  cours  avait  été  inauguré,  en  1671,  à  la  prière  de 
l'intendant,  M.  Talon,  par  un  certain  de  Saint-Martin, 
engagé  au  service  des  Jésuites,  en  qualité  de  Donné.  Il  était 
assez  savant  en  mathématiques,  dit  l'intendant,  et  voilà 
pourquoi  on  lui  demanda  de  les  enseigner  à  la  jeunesse 
française  du  Canada2.  Cette  jeunesse  se  montrait  alors  avide 

quatre  vœux  le  2  février  1729.  Il  professa  à  Caen  sept  ans  les  huma- 
nités et  trois  ans  la  philosophie.  Envoyé  au  Canada  en  1731,  il  fut 
chargé  au  collège  de  Québec  des  cours  de  théologie  et  de  philoso- 
phie. Il  mourut  à  Québec  le  18  décembre  1734.  Dans  la  lettre  obituaire 
de  ce  religieux  envoyée  par  le  P.  de  Lauzon  en  1635  au  R.  P.  Géné- 
ral, il  est  dit  :  «  Il  se  chargea  de  catéchiser  ce  qu'on  appelle  ici  la 
petite  école,  qui  sont  plus  de  cenlz  petits  enfants,  qui  apprennent  à 
lire  et  à  écrire.  »  (Lettre  conservée  aux  Archives  générales  S'  J.) 

1.  Il  s'agit  du  F.  coadjuteur  Pierre  Le  Tellier,  chargé  de  la  petite 
école.  —  L'arithmétique  fut  toujours  enseignée,  comme  nous  l'avons 
vu,  même  dès  les  premières  années  de  la  fondation  du  collège. 

2.  Ministère  de  la  marine.  —  Archives  coloniales,  Canada. 
Correspondance  générale.  M.  Talon  intendant,  1668-1672.  Vol.  III. 
Mémoire  adressé  au  roi  par  Talon.  2  novembre  1671. 

«  Les  jeunes  gens  du  Canada  se  desnouent  et  se  jettent  dans  les 
escholes  pour  les  sciences,  dans  les  arts,  les  métiers  et  surtout  dans 
la  marine,  de  sorte  que  si  cette  inclination  se  nourrit  un  peu,  il  y  a 
lieu  d'espérer  que  ce  pays  deviendra  une  pépinière  de  navigateurs, 
de  pescheurs,  de  matelots  et  d'ouvriers,  tous  ayant  naturellement 
de  la  disposition  à  ces  emplois:  Le  sieur  de  Saint-Martin  (qui  est  aux 
Pères  Jésuites  en  qualité  de  Frère  Donné),  assez  savant  en  mathéma- 
tiques, a  bien  voulu  à  ma  prière  se  donner  le  soing  d'enseigner  la  jeu- 
nesse. » 


—  214  — 

de  savoir;  elle  se  portait  avec  goût  vers  les  sciences  posi- 
tives, la  géographie,  la  physique,  l'astronomie,  l'art  de  \a. 
navigation.  On  étudiait  surtout  l'hydrographie,  qui  faisait 
en  ce  temps-là  partie  de  la  géographie  :  et  au  Canada,  pays 
des  lacs  et  des  rivières,  cette  étude  avait  un  intérêt  spécial, 
une  application  immédiate.  On  espérait  avec  raison  que  ce 
cours,  plus  pratique  que  scientifique,  que  M.  Talon  appelle 
pompeusement  cours  de  sciences,  serait  une  pépinière  de 
navigateurs  et  de  découvreurs.  Le  vent  était,  du  reste,  à 
cette  époque,  à  la  marine  et  aux  découvertes,  et  quelques- 
uns  parlaient  déjà  de  l'utilité  d'une  Académie  de  marine  *; 
ils  faisaient  même  bon  marché  de  l'étude  du  latin,  sans 
songer  qu'elle  était  du  moins  indispensable  au  recrutement 
du  clergé  et  de  la  plupart  des  carrières  civiles.  Quoi  qu'il 
en  soit,  le  Frère  Donné  commença  le  cours;  à  Paris,  on  s'y 
intéressa,  et  le  Roi  voulut  fournir  le  collège  de  Québec  des 
instruments  de  mathématiques  les  plus  utiles  '2.  Cet  ensei- 
gnement ne  tarda  pas  à  prendre  un  développement  si  consi- 
dérable, qu'on  dut  le  confier  à  un  Jésuite,  et  c'est  le  P. 
Silvy  qui  en  fut  le  premier  officiellement  chargé  3. 

1.  Dans  ce  même  vol.  III,  fol.  192,  année  1671,  Description  du 
Canada,  on  trouve  ce  qui  suit  à  la  p.  204  : 

«  Un  accadémie  de  marine  semblerait  fort  utile  à  Québec  afin 
d'instruire  les  enfants  du  pays,  qui  ne  sont  pas  de  condition  à  se 
mettre  en  autre  mestier  ;  après  quoi  on  les  mettrait  sur  des  barques, 
pour  qu'ils  s'accoutumassent  à  la  mer,  et  on  leur  ferait  faire  en  suitte 
quelque  chose  de  plus  pour  les  rendre  peu  à  peu  tous  pilotes  et 
propres  à  faire  des  descouvertes.  Cela  vaudrait  bien  mieux  pour  eux 
et  pour  le  pays  que  le  latin  qu'on  leur  faict  apprendre.  » 

2.  Le  marquis  de  Beauharnais  au  ministre  de  la  marine.  Québec, 
30  avril  1727. 

3.  On  appelle  dans  les  catalogues  ce  professeur,  tantôt  professeur 
de  mathématiques,  tantôt  professeur  d'hydrographie.  Dans  les  lettres 
des  gouverneurs  et  des  intendants  du  Canada,  on  voit  le  plus  souvent 
hydrographie.  "Ce  professeur  était  entretenu  par  le  roi  et  avait  des 
appointements  fixes. 


—  215  — 

Quant  à  la  demande,  faite  par  le  gouverneur  et  l'inten- 
dant, d'un  second  professeur  de  philosophie  et  de  théologie, 
le  ministre  de  la  marine  ne  la  prit  pas  en  considération. 
Le  gouvernement  de  la  métropole  portait  grand  intérêt  à 
tout  ce  qui  se  faisait  dans  la  colonie;  mais  il  tenait  à  ne 
pas  se  départir  de  la  ligne  de  conduite  suivie  jusqu'à  ce 
jour.  Il  avait  fait  le  moins  possible  de  sacrifices  pour  le 
développement,  la  prospérité  et  la  défense  de  la  France 
d'outre-mer;  les  malheurs  mêmes  et  les  revers  de  ce  pays, 
toujours  en  lutte  contre  les  sauvages  et  les  Anglais,  ne  le 
rendirent  pas  mieux  avisé.  Il  marchanda  toujours,  beaucoup 
trop,  son  argent  et  ses  hommes,  abandonnant  les  Canadiens 
français  et  les  missionnaires  à  leurs  propres  forces  et  à 
leur  propre  génie.  Le  courage  des  uns  et  le  dévouement 
des  autres  méritaient  le  succès;  longtemps  ils  l'obtinrent, 
mais  cela  ne  suffisait  pas  pour  l'assurer  à  tout  jamais. 
Cependant  les  Jésuites,  dans  l'intérêt  du  collège  de  Québec, 
dont  tout  le  pays  tirait  un  véritable  profit,  nommèrent  à 
leurs  frais  un  troisième  professeur  des  classes  de  lettres 1  p 
le  service  des  missions  les  empêcha  de  faire  davantage. 

Ces  classes  de  lettres,  qui  n'étaient  à  l'origine  qu'une 
lointaine  imitation  de  l'enseignement  classique  de  l'Europe, 
étaient  florissantes  en  1661,  au  témoignage  de  l'évêque  de 
Pétrée-.  L'éducation  et  la  pension,  dit  Monseigneur,  sont 

1 .  Les  Frères  scholastiques  cTIncarville  et  Maurice  restèrent  chargés 
en  1633,  le  premier  de  la  rhétorique  et  de  la  seconde;  le  second,  de 
la  troisième  et  de  la  quatrième;  Barthélémy  Galpin  professa  la  cin- 
quième. A  partir  de  cette  époque,  il  y  a  chaque  année  trois  profes- 
seurs de  lettres. 

2.  Informatio  de  statu  ecclesiœ  novœ  Franciae  ad  Sanctam  Sedem 
missa.  21  oct.  1661.  «  Ibi  (Quebeci)  RR.  PP.  è  societate  Jesu  colle- 
gium  habent,  in  quo  et  humaniorum  litterarum  florent  scholae,  et 
pueri  non  alio  quàm  in  Galliâ  modo  pcnsione  vivunt,  educanturque.  » 


—  216  — 

sur  le  même  pied  qu'en  France.  On  y  cultive  la  musique; 
elle  figure  clans  toutes  les  solennités  religieuses  et  profanes. 
On  forme  les  enfants  à  la  déclamation;  on  leur  fait  jouer 
des  pièces;  ils  donnent  en  public  des  séances  littéraires1. 
Le  28  juillet  1658,  Pierre  de  Voyer,  vicomte  d'Argenson, 
gouverneur  de  la  Nouvelle-France,  assiste  à  la  représen- 
tation d\m  drame  intitulé  :  La  réception  de  Mgr  le  vicomte 
d Argenson  à  son  entrée  au  gouvernement  de  la  Nouvelle- 
France.  Enfin,  les  académies  et  la  congrégation  sont 
établies;  la  congrégation  est  fondée  par  le  P.  Pijart2.  Le 
collège  de  Québec  est  donc,  au  commencement  de  la  seconde 
moitié  du  xvnc  siècle,  une  reproduction,  en  petit  sans 
doute,  mais  complète,  des  collèges  de  France  :  classes  de 
lettres ,  académies ,  représentations  dramatiques  et  litté- 
raires, congrégation,  tout  s'y  trouve.  Cinquante  ans  plus 
tard,  en  1712,  le  P.  Germain,  supérieur  de  Québec,  écrira 
à  son  Provincial  de  Paris,  le  P.  Dauchez  :  «  Toutes  choses 
sont  et  se  font  dans  ce  collège  comme  dans  nos  collèges 
d'Europe,  et  peut-être  avec  plus  de  régularité,  d'exactitude 
et  de  soin  que  dans  plusieurs  de  nos  collèges  de  France. 

1.  Journal  des  Jésuites,  passim,  années  1659,  1660  et  suiv.  ;  — 
Histoire  de  la  colonie  française  en  Canada,  par  l'abbé  Faillon,  t.  III, 
p.  260. 

2.  Journal  des  Jésuites,  5  oct.  1664.  Elle  est  appelée  la  petite  con- 
grégation. La  grande  congrégation  se  réunit  quelque  temps  chez  les 
Ursulines  ;  elle  comprenait  les  personnes  étrangères  au  collège.  Le 
P.  d'Ablon  en  fut  longtemps  directeur  ;  après  lui  les  catalogues 
indiquent  les  pères  Bruyas,  Bigot,  du  Parc,  etc.  Nous  lisons  à  ce 
sujet  dans  une  lettre  du  P.  Joseph  Germain,  datée  de  Québec,  4  nov. 
1712,  et  conservée  aux  archives  de  l'école  Sainte-Geneviève,  18,  rue 
Lhomond,  à  Paris  :  «  Nous  avons  dans  ce  collège  deux  congrégations  : 
la  grande  pour  les  Messieurs  et  la  petite  pour  les  écoliers.  Tous  les 
congréganistes  ont  une  véritable  dévotion  à  la  Sainte-Vierge,  et  sont 
si  affectionnez  à  l'honorer  dans  ses  chapelles  qu'ils  regardent  comme 
un  grand  opprobre  d'en  être  exclus.  »  Le  P.  Germain  était  supérieur 
de  Québec  depuis  le  10  sept.  1710. 


—  217  — 

On  y  enseigne  les  classes  de  grammaire,  d'humanités,  de 
rhétorique  et  de  mathématiques.  Les  écoliers,  en  plus  petit 
nombre  que  dans  les  grandes  villes  d'Europe,  sont  bien 
faits  de  corps  et  d'esprit,  tout  à  fait  industrieux,  fort  dociles 
et  capables  de  faire  de  grands  progrès  dans  l'étude  des 
lettres  et  de  la  vertu.  Je  parle  des  enfants  des  Français 
qui  sont  nés  en  Canada  *.    » 

L'enseignement  de  la  philosophie  et  de  la  théologie  s'y 
donnait  avec  le  même  soin  que  celui  des  lettres  2.  Il  durait 
quatre  ans,  deux  ans  de  philosophie  et  deux  ans  de  théo- 
logie; on  suivait  la  méthode  scholastique  et  on  expliquait 
le  docteur  angélique,  saint  Thomas.  D'après  les  corres- 
pondances des  supérieurs,  conservées  aux  archives  géné- 
rales de  l'ordre,  les  principaux  exercices,  en  dehors  de  la 
leçon  du  professeur,  étaient  les  Répétitions ,  la  Sabbatine 
et  les  Menstruales.  Tous  les  jours  il  y  a  répétition.  Le 
samedi  de  chaque  semaine  et  à  la  fin  du  mois,  les  étudiants 
argumentent  de  vive  voix,  en  présence  du  professeur,  sur 
une  matière  déterminée  à  l'avance.  Le  défendant  expose  la 
thèse  et  la  défend;  Y  argumentant  fait  les  objections.  L'argu- 
mentation est  en  latin  et  ne  s'éloigne  jamais  des  formes 
rigoureusement  syllogistiques.  On  l'appelle  dispute  (dispu- 
tatio)  ;  c'est  une  espèce  de  tournoi  dialectique,  qui  a  tout 
l'intérêt  dramatique  d'une  lutte.  Les  disputes  du  samedi  et 
de  la  fin  du  mois  sont  privées;  avant  la  fin  de  l'année 
scolaire,  on  donne  un  grand  exercice  public  d'argumen- 
tation; c'est  la  menstruale. 

La  première  dispute  solennelle  de  philosophie  eut  lieu 
à  Québec,  le  2  juillet  1666,  dans  la  congrégation 3.  Toutes 

1.  Archives  de  l'école  Sainte-Geneviève,  18,  rue  Lhomond,  Paris. 
La  lettre  est  datée  de  Québec.  Québec,  4  novembre  1712. 

2.  Ibid. 

3.  Journal  des  Jésuites,  p.  345. 


—  218  — 

les  autorités  de  la  ville  y  assistaient  :  le  gouverneur, 
l'intendant,  les  officiers  et  les  autres  fonctionnaires  de  la 
colonie.  La  logique  constituait  la  matière  du  débat.  Louis 
Jolliet,  qui  accompagnera  bientôt  le  P.  Marquette  à  la 
découverte  du  Mississipi,  et  Pierre  de  Francheville,  qui 
aspirait  alors  au  ministère  sacerdotal,  étaient  chargés  de  la 
soutenance.  Pour  exciter  l'émulation  des  jeunes  répondants 
«t  donner  à  cet  exercice  plus  de  relief  et  plus  d'intérêt, 
l'intendant,  M.  Talon,  prit  la  parole  et  argumenta  en  latin  ; 
fort  bien,  dit  le  Journal  des  Jésuites.  L'éducation  de  ce 
temps,  toute  en  latin,  et  les  études  sérieuses  de  philosophie 
préparaient  les  magistrats  aux  subtiles  difficultés  de  l'argu*- 
mentation  et  leur  permettaient  de  s'expliquer  avec  sou- 
plesse et  précision  dans  la  langue  austère  de  l'école,  intelli- 
gible aux  seuls  initiés. 

Les  élèves  du  petit  séminaire  fondé  par  Mgr  de  Laval 
suivaient  les  leçons  du  collège  *.  Dans  le  principe,  ils 
vivaient  au  pensionnat  des  Jésuites,  où  Mgr  payait  leur 
pension  en  tout  ou  en  partie2;  mais,  leur  mélange  avec  les 

1 .  Voir  plus  haut  la  lettre  du  P.  Jérôme  Lalemant  du  14  sept.  1670. 
En  1651,  les  Jésuites  avaient  aussi  fondé  une  espèce  de  maîtrise 

que  le  P.  Ragueneaù  appelle  séminaire,  et  dont  les  enfants  suivaient 
les  cours  du  collège.  Voici,  en  effet,  ce  que  nous  lisons  dans  la  Relation 
de  1651,  p.  4  :  «  On  a  commencé  cette  année  un  séminaire,  où  les 
enfants  sont  en  pension  chez  un  honneste  homme  qui  en  a  pris  le  soin, 
où  ils  apprennent  à  lire  et  à  écrire,  et  où  on  leur  enseigne  le  plain- 
chant,  avec  la  crainte  de  Dieu.  Ce  séminaire  est  proche  de  l'église 
•et  du  collège  où  ils  viennent  en  classe  et  où  ils  se  forment  au  bien.  » 

2.  Mgr  de  Laval  écrivait  en  1666  à  Sa  Sainteté  le  pape  Alexandre 
VII  :  «  Quotannis  operarii  ex  Galliâ  arcessendi  sunt  et  erunt,  donec 
adolescant  et  formentur  ex  indigenis  Gallis,  qui  idonei  reperti  fuerint, 
«t  provideatur  de  ipsis,  parochiis  quœ  circumquaque  exsurgunt  :  hoc 
necesse  habeo  meis  sumptibus  alere  et  sustentare  in  collegio  Patrum 
societatis,  ubi  convictores  et  externi  habentur,  qui  litteris  humanio- 
ribus  et  philosophise  dant  operam  ;  undè  paratos  habebimus  qui  func- 
tionibus  ecclesiasticis  vacare  possint  in  futurum.  »  Quebeci,  in  nova 


—  219  — 

autres  élèves  nuisant  à  leur  vocation,  on  les  retira  bientôt 
pour  les  réunir  dans  la  maison  de  V enfant  Jésus1.  Là,  il  n'y 
avait  ni  classes  de  lettres,  ni  cours  de  philosophie  et  de 
théologie.  Les  prêtres  des  Missions-Etrangères  se  conten- 
taient de  les  former  à  la  piété  et  à  la  vertu;  ils  les  prépa- 
raient peu  à  peu  aux  saintes  fonctions  du  sacerdoce,  en  leur 
apprenant  les  cérémonies  du  culte  et  le  chant  sacré.  L'ins- 
truction était  confiée  aux  Jésuites  ~,  gens  choisis,  si  nous  en 
croyons  Mgr  de  Saint-Vallier,  pleins  de  capacité  et  de  zèle, 
qui  remplissaient  leurs  devoirs  par  esprit  de  grâce. 

Ce  témoignage  est  tiré  de  la  lettre  de  1688,  adressée  par 
Sa  Grandeur  à  un  de  ses  amis,  après  son  premier  voyage 
au  Canada.  Elle  ajoute  dans  cette  même  lettre  :  «  Les 
classes  ne  sont  pas  aussi  fortes  en  écoliers  qu'elles  le  seront 
un  jour.  »  Quel  était  leur  nombre  à  cette  époque?  Aucun 
document  n'a  pu  nous  l'apprendre.  Mais,  vingt  ans  aupa- 
ravant,  il  s'élevait  à  plus  de  cent.  Dans  YEtat  général  du 
Canada  (1669),  l'intendant  écrivait  à  son  gouvernement  : 
«  Les  Jésuites  instruisent  ici  environ  cinquante  à  soixante 
enfants  pensionnaires  et  autant  d'externes  et  les  Hurons3.  » 


Franciâ,  pridiè  idus  octobris  anno  1666.  (Manuscrit  conservé  à  la  Pro- 
pagande, à  Rome.) 
—  Vie  de  Mgr  de  Laval  par  l'abbé  A.  Gosselin,  t.  I,  chap.  XXV. 

1.  C'est  le  9  octobre  1668,  fête  de  saint  Denis,  qu'eut  lieu  l'inaugu- 
ration solennelle  du  petit  séminaire. 

2.  Il  est  dit  dans  le  Mémoire  de  M.  de  Bougainville  sur  l'état  de  la 
Nouvelle-France  à  l'époque  de  la  guerre  de  Sept  ans, 1757  :  «  Messieurs 
du  séminaire  de  Québec,  tenu  par  des  prêtres  des  Missions  étran- 
gères, ont  un  pensionnat  avec  des  répétiteurs,  et  les  jeunes  gens  vont 
au  collège  des  Jésuites.  » 

3.  Dans  la  Vie  de  Mgr  de  Laval,  M.  l'abbé  A.  Gosselin  dit,  1. 1,  p.  564  : 
«  Le  pensionnat  des  RR.  PP.  Jésuites,  qui  n'était  pas  bien  nombreux, 
tomba,  par  suite  du  départ  des  séminaristes  de  Mgr  de  Laval.  Mais 
les  classes  du  collège  restèrent  ouvertes  pour  les  externes  et  pour 
les  élèves  du  petit  séminaire.  »  M.  l'abbé  Gosselin  se  trompe  évi- 


—  220  — 

C'était  peu  en  soi;  c'était  beaucoup,  si  l'on  songe  qu'il  y 
avait  seulement,  en  1664,  cinq  cents  âmes  à  Québec,  et 
environ  deux  mille  cinq  cents  Français  dans  tout  le  Canada, 
sur  une  étendue  de  plus  de  quatre-vingts  lieues.  En  1670, 
on  avait  déjà  conféré  la  prêtrise  à  cinq  ou  six  Canadiens 
français. 

Mgr  de  Saint-Vallier  écrivait  encore  dans  sa  lettre  :  «  La 
maison  des  Jésuites  est  bien  bâtie;  leur  église  est  belle.   » 

La  maison,  dont  il  est  ici  question,  n'est  pas  ce  collège 
en  bois  construit  par  le  P.  Le  Jeune,  où  s'abritèrent  près 
du  fort  Saint-Louis  les  premiers  régens  de  la  Nouvelle- 
France.  Incendiée  avec  l'église  au  printemps  de  1640,  cette 
construction  lit  place  à  un  établissement  plus  vaste,  appro- 
prié tout  à  la  fois  à  une  école  et  à  une  résidence.  En  l'éle- 
vant, dit  M.  Faucher  de  Saint-Maurice,  «  les  Frères 
Liégeois,  le  Faulconnier,  Pierre  Feauté,  Ambroise  Cauvet, 
Louis  Le  Boësme,  avaient  appris,  à  l'exemple  du  Christ, 
à  manier  la  hache,  la  scie,  le  rabot,  et  avaient  donné  les 
premières  leçons  de  menuiserie  et  de  construction  à  ceux 
qui,   plus   tard,    devaient  devenir   la   souche   de   tous   ces 


demment  :  les  classes  restèrent  également  ouvertes  pour  les  pen- 
sionnaires ;  le  pensionnat  ne  tomba  pas.  L'intendant,  M.  Talon,  porte 
le  chiffre  des  pensionnaires  à  50  ou  60  dans  Y  Etat  général  du  Canada, 
en  1669  (Minist.  de  la  marine.  —  Canada,  correspondance  générale, 
M.  Talon,  intendant,  1668-1672,  3e  vol.).  L'abbé  Ferland,  t.  II,  p.  63, 
Cours  d'histoire,  écrit  :  «  Le  collège  des  Jésuites  se  maintenait  depuis 
trente  ans;  en  1668,  lorsqu'on  y  admit  les  jeunes  Hurons,  on  y  ins- 
truisait de 50  à 60  élèves  pensionnaires,  et  autant  d'externes;  le  cours 
d'études  s'y  faisait  régulièrement  et  en  entier.  »  Si  on  instruisait 
en  1668  de  50  à  60  pensionnaires,  si  ce  même  nombre  se  maintenait 
en  1669,  comment  a-t-on  pu  faire  tomber  le  pensionnat  en  1668,  en 
retirant  les  douze  ou  treize  internes  que  Mgr  de  Laval  y  entretenait? 
De  plus,  le  P.  J.  Lalemant  dit  dans  sa  lettre  de  1670  que  les  sémina- 
ristes de  Mgr  de  Laval  venaient  suivre  les  cours  du  collège  avec  les 
pensionnaires  :  convictores  nostros,  qui  ad  studia  illa  omnia  aspirant. 


—  221  — 

habiles  ouvriers  que  ne  cesse  de  former,  depuis,  la  province 
de  Québec  4.    » 

Les  missionnaires,  fatigués  par  les  labeurs  de  l'apostolat, 
venaient  de  temps  à  autre  goûter  à  la  résidence  un  repos 
bien  mérité  ;  d'autres ,  brisés  par  l'âge ,  venaient  s'y 
recueillir,  avant  de  paraître  devant  Dieu,  dans  la  douceur 
de  la  prière  et  dans  le  calme  de  la  vie  de  communauté  ;  là, 
ils  se  rendaient  encore  utiles,  quelques-uns  par  l'enseigne- 
ment, tous  par  la  direction  des  consciences. 

Quant  au  collège,  il  était,  pour  les  jeunes  religieux  de  la 
compagnie  nouvellement  arrivés  de  France,  une  école  et 
une  préparation  aux  missions  sauvages  :  ils  apprenaient  la 
langue  du  pays,  ils  s'instruisaient,  auprès  des  vieux  apôtres 
de  la  Nouvelle-France,  des  mœurs  et  des  habitudes  des 
Indiens,  de  toutes  les  industrieuses  inventions  de  la  charité 
pour  les  convertir  et  les  attacher  à  Dieu;  ils  faisaient  ou  ter- 
minaient leurs  études  théologiques,  et,  pendant  ce  temps, 
ils  professaient  ou  ils  surveillaient. 

Ce  collège,  le  premier  fondé  en  Amérique,  même  avant 
celui  d'Harvard,  dans  le  Massachusetts  2,  fut  pour  le  Canada 


1 .  Relation  de  ce  qui  s'est  passé  lors  des  fouilles  faites  par  ordre 
du  gouvernement  dans  une  partie  des  fondations  du  collège  des 
Jésuites  de  Québec,  précédée  de  certaines  observations  par  Faucher 
de  Saint-Maurice.  Québec,  1879.  p.  21. 

2.  M.  de  Meaux  dit,  p.  172,  dans  Y  Église  catholique  aux  Étals-Unis  : 
«  Dès  Tannée  1647,  l'assemblée  coloniale  du  Massachusetts  imposait 
aux  villes  et  aux  communes  de  la  colonie  l'obligation  d'entretenir  à 
leurs  frais  des  écoles  de  lecture,  d'écriture  et  de  grammaire  (Boone, 
Education  in  the  United  States,  p.  44).  Déjà  six  années  auparavant,  un 
ministre  protestant,  John  Harvard,  avait  assuré,  par  le  legs  de  sa 
bibliothèque,  d'environ  trois  cents  volumes,  et  de  la  moitié  de  son 
modeste  patrimoine,  la  fondation  d'un  collège  voué  à  la  théologie  et 
aux  arts  libéraux  (Boone,  ibid.,  p.  22;  —  The  Harvard  University 
Catalogue,  1888-89). 


—  222  — 

le  berceau  de  la  religion,  des  sciences  et  des  arts  K  Les  plus 
chers  souvenirs  se  pressent  dans  son  sein  depuis  son 
origine  jusqu'au  jour  où  les  Anglais  le  convertirent  en 
caserne.  M.  Faucher  de  Saint-Maurice  les  a  retracés  dans 
une  page  vibrante  d'émotion,  qu'on  nous  permettra  de 
reproduire. 

«  C'est  là  que  ce  sont  formés  des  interprètes,  des  diplo- 
mates, mieux  que  cela,  des  otages,  qui  plus  d'une  fois  ont 
préservé  la  Nouvelle-France  des  plus  affreux  dangers;  le 
P.  Bigot,  qui  réussit  à  retenir  les  Acadiens  irrités;  le  P. 
Bruyas,  qui  avait  tant  d'empire  sur  les  Iroquois  ;  le  P.  Gra- 
vier, qui  dominait  les  Hurons  par  son  éloquence;  le  P. 
Enjalran,  qui  en  faisait  autant  des  Outaouais  et  des  Algon- 
quins; le  P.  de  Lamberville,  que  le  gouverneur  de  Callières 
reconnaît  dans  une  de  ses  dépêches  comme  étant  le  sauveur 
du  Canada.  Sous  ce  toit,  les  PP.  Le  Jeune,  Jérôme  Lale- 
mant,  Enemond  Massé,  Ghaumonot,  Labrosse,  de  Brébœuf, 
Vincent  Bigot,  de  Crépieul,  de  Garheil,  ont  su  devenir  des 
linguistes  distingués.  Après  leurs  périlleux  voyages, 
venaient  prier  et  méditer  ici  le  P.  Allouez,  qui  avait  fait 
plus  de  deux  mille  lieues  dans  une  de  ses  courses  évangéliques 
et  poussé  fort  loin  dans  le  nord;  le  P.  Albanel,  le  décou- 
vreur de  la  baie  d'Hudson.  Dans  le  silence  de  ces  cellules, 
le  P.  de  Bonécamp  préparait  ses  travaux  d'hydrographie  et 
ses  études  sur  les  voyages  scientifiques;  le  P.  Bressani 
faisait  d'importantes  observations  astronomiques;  le  P. 
Laure  levait  sa  carte  depuis  le  Saguenay  jusqu'au  lac  des 
Mistassins  ;  le  P.  Aubery  esquissait  celle  du  pays  situé  au 

1.  Mémorial  de  l'éducation  du  bas  Canada,  par  J.-B.  Meilleur, 
ancien  membre  du  Parlement  et  ex-surintendant  de  l'instruction 
publique  pour  le  bas  Canada.  Montréal,  1860.  p.  16.  «  Le  collège  des 
Jésuites  de  Québec,  dit  M.  Meilleur,  a  été  pendant  33  ans  le  seul  en 
Canada  et  a  eu  une  existence  de  133  années.  » 


—  223  — 

midi  du  Saint-Laurent;  le  P.  Lafitau  mettait  ses  herbiers 
en  ordre  et  découvrait  le  gin-seng  ;  les  Pères  Charles  Lale- 
mant,  Le  Jeune,  Barthélémy  Vimont,  Jérôme  Lalemant, 
Ragueneau,  d'Ablon,  Brébœuf  et  de  Quen  rédigeaient  les 
Relations  des  Jésuites,  ce  monument  impérissable  de  leurs 
travaux  et  de  leur  dévouement;  le  P.  Charlevoix  com- 
mençait à  accumuler  les  travaux  de  sa  magnifique  Histoire 
et  description  générale  de  la  Nouvelle-France.  Ici,  les  Pères 
Ménard  et  de  Noue  sont  venus  demander  à  Dieu  la  force  de 
mourir  isolés,  pour  la  plus  grande  gloire  de  son  nom,  l'un 
au  fond  des  bois  —  martyrem  in  umbra  —  l'autre  sur  les 
glaces  du  lac  Saint-Pierre.  »  Là  aussi  ont  vécu,  travaillé 
et  prié  Jogues,  Gabriel  Lalemant,  Garnier,  Daniel,  René 
Goupil,  Garreau,  Buteux,  Rasle,  Ghabanel,  Auneau,  tous 
ces  généreux  apôtres  qui  ont  souffert  pour  la  foi  et  confessé 
le  Christ  dans  leur  sang. 

«  A  côté  de  ces  noms  que  nous  a  transmis  l'histoire, 
continue  M.  Faucher  de  Saint-Maurice,  d'autres  personnes 
ont  vécu  sous  ce  toit  béni,  dans  les  joies  et  les  tristesses  de 
l'apostolat,  dans  l'oubli  des  honneurs,  dans  la  paix  de 
Dieu.  Les  unes  sont  mortes  de  maladies  pestilentielles, 
contractées  au  service  des  soldats  et  de  la  population  ; 
d'autres  ont  mené  une  vie  de  retraite  et  d'abnégation; 
d'autres  en  sont  partis  et  ont  disparu  dans  leurs  missions, 
sans  qu'on  ait  jamais  entendu  parler  d'eux.  Chaque  membre 
de  la  compagnie  de  Jésus  qui  venait  au  Canada,  prenait  sa 
croix  à  Québec,  et,  quelque  lourde  qu'elle  pût  être,  il  la 
portait  sans  sourciller  —  comme  le  Maître  —  se  faisant 
barbare  pour  ainsi  dire  avec  les  barbares  pour  les  rendre 
tous  enfants  de  Dieu  '.   » 

On  connaît  les  supérieurs  qui  gouvernèrent  cette  maison 

1.  Relation...,  p.  21. 


—  221  — 

de  souvenirs  et  de  bénédictions  :  Charles  Lalemant  et 
Jérôme,  son  frère,  Vimont,  Paul  Ragueneau,  Lemercier, 
d'Ablon,  Beschefer,  Bruyas,  Bouvart,  Bigot,  Joseph  Ger- 
main, Julien  Garnier,  de  la  Chasse,  du  Parc,  de  Lauzon, 
Marcol  et  de  Vitry,  presque  tous  illustres  par  leur  mérite 
personnel  et  par  leurs  travaux.  Le  P.  de  Saint-Pé  fut  le 
dernier  des  recteurs;  il  n'en  fut  ni  le  moins  aimable,  ni  le 
moins  dévoué.  La  suite  de  cette  histoire  fera  revenir  tous 
ces  noms  sous  notre  plume;  mais  ils  devaient  être  inscrits 
sur  ces  pages  consacrées  à  l'établissement  scolaire  de 
Québec,  le  plus  important  de  la  Nouvelle-France  jusqu'à 
la  conquête  définitive  de  ce  pays  par  les  Anglais. 

Toutefois,  ce  collège,  qui  avait  abrité  au  xvnc  siècle  tant 
de  nobles  et  fiers  souvenirs,  fut  reconstruit  vers  l'an  1725 
sur  un  plan  plus  vaste  et  même  grandiose  1.  La  population, 
qui  n'était  en  1721  que  de  25.000  habitants,  augmenta  du 
double  en  deux  ou  trois  ans,  et,  le  nombre  des  élèves  aug- 
mentant en  proportion,  l'ancien  collège  devint  insuffisant. 
Le  nouvel  édifice  est  celui  qu'on  voyait  encore,  il  y  aura 
bientôt  vingt  ans,  en  face  de  la  cathédrale,  immense  carré 
avec  cour  intérieure,  aux  murs  larges  et  solides,  à  l'aspect 
massif,  destiné,  dans  la  pensée  des  fondateurs,  à  durer  des 
siècles  2. 

\ .  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  par  le  P.  de  Charlevoix,  t.  III, 
pp.  75  et  76. 

2.  D'après  une  description  du  collège,  insérée  dans  la  brochure  : 
Démolition  de  l'ancien  collège  de  Québec  en  1877,  le  «  terrain  sur 
lequel  il  était  bâti,  déclinait  rapidement  vers  la  droite  de  la  façade 
donnant  sur  la  place  du  Marché;  aussi  l'édifice,  qui,  au  haut  de  la 
côte,  n'avait  qu'un  étage,  en  comptait  quatre  dans  l'aile  longeant 
la  rue  de  la  Fabrique.  »  La  brochure  de  M.  Faucher  de  Saint- 
Maurice  renferme  une  gravure  représentant  l'église  et  le  collège  tels 
qu'ils  étaient  en  1761.  L'église,  qui  s'élevait  jadis  sur  l'emplacement 
du  vieux  marché,  avait  été  commencée  en  1666  et  fut  démolie  par  les 
Anglais  en  1807. 


—  225  — 

Hélas!  sa  vie  devait  être  courte.  Québec  passait  aux 
Anglais  le  18  septembre  1759,  et  le  collège,  après  avoir 
traversé  des  fortunes  diverses  sous  la  domination  britan- 
nique, finit  par  être  transformé  en  caserne,  puis  en  dépôt 
de  mendicité  i . 

En  1877,  quand  le  premier  ministre  d'alors,  M.  de  Bou- 
cherville,  le  fît  démolir  avec  l'approbation  de  l'autorité 
ecclésiastique,  on  put  constater  avec  quelle  solidité  l'archi- 
tecte avait  construit  ses  murailles.  «  Le  bélier,  la  poudre  à 
canon,  mordirent  à  peine  dans  ces  assises,  où  le  mortier 
avait  la  consistance  du  granit.  On  employa  les  plus  forts 
explosibles  connus  pour  avoir  raison  de  ces  murs,  et  encore 
la  maçonnerie  ne  sembla  s'écrouler  qu'à  regret,  mettant  à 
découvert  des  ossements  que  des  rapprochements  de  faits 
et  des  coïncidences  historiques  semblent  identifier  avec  ceux 
du  F.  Jean  Liégeois,  l'architecte  de  l'ancien  collège,  à  qui, 
pendant  214  ans,  son  œuvre  aurait  ainsi  servi  de  tombeau  *.  » 

Sous  les  dalles  de  la  chapelle,  les  ouvriers  trouvèrent 
encore  les  restes  des  Pères  Jean  de  Quen  et  François  du 

1.  Démolition  de  V ancien  collège  de  Québec  en  1877;  —  Une  page 
de  noire  histoire.  Les  Jésuites  sous  la  domination  anglaise  [Revue 
canadienne,  janvier  et  février  1888);  —  Mémoire  sur  les  biens  des 
Jésuites  en  Canada...  Montréal,  1874;  — Lettre  du  P.  de  Launay,  pro- 
cureur de  la  mission  du  Canada,  au  R.  P.  Général,  M.  Ricci;  Paris, 
16  février  1762  (Archiv.  gén.  S.  J.). 

2.  Relation  de  M.  Faucher  de  Saint-Maurice,  p.  23.  —  On  lit  dans 
le  Journal  des  Jésuites,  sur  la  mort  du  F.  Liégeois  :  «  Le  29  may  1655, 
sept  ou  huit  Agniez  ayant  apperçu  notre  F.  Liégeois  dans  les  champs, 
voisins  de  Sillery,  où  il  s'occupait  utilement  et  courageusement  au 
service  des  missionnaires  et  de  leurs  néophytes,  dans  des  temps  fort 
dangereux,  ils  l'investirent  tout  à  coup,  le  prirent  sans  résistance,  lui 
percèrent  le  cœur  d'un  coup  de  fusil  et  retendirent  mort  à.  leurs 
pieds;  l'un  d'eux  lui  enleva  la  chevelure,  et  l'autre  lui  couppa  la  teste 
qu'il  laissa  sur  la  place.  Le  lendemain  les  Algonquins  trouvèrent  son 
corps  et  l'apportèrent  à  Sillery,  d'où  il  fut  transporté  en  chaloupe  à 
Québec.  » 

Jcs.  et  Noiw.-Fr.  —  T.  I.  «■  *9 


—  220  — 

Peron  l  ;  le  premier,  après  avoir  découvert  les  régions  du 
lac  Saint- Jean,  était  venu  mourir  à  Québec  de  fièvres  conta- 
gieuses, victime  de  sa  charité;  le  second,  aumônier  du  fort 
Saint-Louis,  avait  rendu  le  dernier  soupir  entre  les  bras  de 
ses  soldats,  qui  veillèrent  toute  la  nuit  près  de  sa  dépouille 
mortelle  et  le  transportèrent  de  Richelieu  à  Québec,  où  ils 
l'ensevelirent  eux-mêmes  près  de  la  tombe  de  son  frère  et 
ami,  Jean  de  Quen. 

Le  P.  Sache,  supérieur  de  la  Résidence  des  Jésuites, 
réclama  en  1878  les  ossements  de  ces  trois  anciens  religieux 
de  la  Compagnie;  le  gouvernement  les  promit.  Faut-il  le 
dire?  Au  moment  de  remettre,  de  la  part  du  président  du 
Conseil  législatif,  ces  précieuses  reliques  aux  mains  du 
représentant  de  la   Compagnie  de  Jésus,  on  constata  que 


1 .  Relation  de  Mr  F.  de  Saint-Maurice,  p.  24.  —  Le  P.  Jean  de  Quen, 
né  à  Amiens  en  mai  1603,  entra  dans  la  Compagnie  le  13  sept.  1620 
à  Rouen,  fit  ses  trois  années  de  philosophie  à  Paris  (1622-1623),  deux 
années  de  professorat  au  collège  de  Clermont  (1625-1627),  trois  années 
de  théologie  dans  ce  collège  (1627-1630),  une  année  de  régence  à 
Amiens  (1630-1631),  sa  troisième  année  de  probation  en  Belgique 
(1631-1632).  Enfin,  après  avoir  enseigné  un  an  la  troisième  et  deux 
ans  les  humanités  au  collège  d'Eu,  il  partit  pour  le  Canada  le  17  août 
1635.  Au  Canada,  il  fut  successivement  employé,  à  la  résidence  de 
Sillery,  qu'il  gouverna  de  1641  à  1649,  aux  Trois-Rivières,  à  Montréal 
et  enfin  à  Québec,  où  il  mourut  le  8  oct.  1659. 

Le  P.  François  du  Peron,  né  à  Lyon  le  26  janvier  1610,  entré  dans 
la  Compagnie  à  Avignon  le  23  février  1627,  fit  trois  ans  de  philosophie 
à  Dole  (1629-1632),  professa  la  sixième  à  Dôle  (1632-1633),  la  qua- 
trième et  la  troisième  à  Vesoul  (1633-1635),  enfin  la  troisième  à  Lyon 
(1635-1636).  De  1636  à  1638  il  fait  sa  théologie  à  Lyon,  tout  en  exer- 
çant les  fonctions  de  surveillant  au  pensionnat  de  la  Trinité.  Le 
1er  mai  1638  il  part  pour  le  Canada,  où  il  est  envoyé  chez  les  Hurons 
peu  dp  temps  après  son  arrivée.  Nommé  aumônier  au  fort  Saint-Louis, 
après  la  destruction  des  Hurons  par  les  Iroquois,  il  mourut  dans  son 
nouveau  poste  le  10  novembre  1665. 

La  suite  de  cette  histoire  fera  mieux  connaître  ces  deux  mission- 
naires. 


—  227  — 

«  le  plancher  du  Regimcntal  Magazine,  où  avaient  été 
déposés  les  ossements,  était  presque  totalement  arraché,  et 
que  les  boîtes  qui  renfermaient  ces  ossements  avaient 
disparu  avec  le  contenu  '.   » 

Les  mouvements  d'un  collège  sont  monotones  et  remplis 
d'une  infinité  de  petits  détails  insignifiants,  toujours  les 
mêmes.  Aussi,  pour  ne  pas  fatiguer  et  troubler  l'esprit  du 
lecteur,  nous  avons  mis  en  lumière,  sous  un  seul  coup  d'œil, 
le  dessein  général  et  les  faits  principaux  de  celui  de. 
Québec. 

Le  P.  Le  Jeune  en  avait  jeté  les  fondements  en  1635.  Le 
grand  fondateur  de  la  colonie  française,  Samuel  Champlain, 
vivait  encore  ;  mais  l'établissement  d'un  foyer  d'instruction 
au  lieu  même  où  il  avait  si  vaillamment  lutté  pour  l'honneur 
et  la  fortune   de  la  France,  fut  la  dernière  joie  de  sa  vie 


1.  Cette  constatation  fut  faite  le  10  mai  1879  par  MM.  Auguste  La- 
berge,  fils,  contracteur  de  la  cité  de  Montréal,  Hubert  La  Rue,  docteur 
en  médecine,  professeur  à  l'Université-Laval,  et  H.  A.  A.  Brault, 
notaire. 

V.  pour  tous  les  renseignements  ci-dessus  la  Relation  de  M.  Faucher 
de  Saint-Maurice,  pp.  27  et  suiv. 

Onze  ans  après  la  disparition  des  boîtes  renfermant  les  ossements 
des  trois  Jésuites,  au  mois  de  juin  1889,  le  gardien  du  cimetière 
Belmont  découvrait,  dans  un  des  charniers,  des  boîtes  qui  n'avaient  pas 
été  réclamées.  Une  enquête  montra  qu'elles  contenaient  les  restes  des 
Pères  de  Quen  et  du  Peron  et  du  F.  Liégeois.  Le  P.  Désy,  supérieur 
de  la  Résidence  de  Québec,  réclama  ces  restes  précieux;  et  le  gou- 
vernement a  fait  élever  un  monument  où  il  a  déposé,  le  12  mai  1891, 
les  dépouilles  mortelles  des  trois  apôtres  de  la  Nouvelle-France.  Sur 
le  chapiteau  en  marbre  blanc  du  mausolée,  on  a  gravé  la  devise  :  Ad 
majorent  Dei  gloriam;  et  sur  le  socle,  on  voit  les  armes  de  la  Pro- 
vince de  Québec,  avec  cette  inscription  :  Je  me  souviens. 

Voir  à  ce  sujet,  aux  Pièces  justificatives,  n°  III,  1°  un  article  de 
M.  Dionne,  du  22  juin  1889,  inséré  dans  le  Courrier  du  Canada,  2°  une 
lettre  de  Mr  P.  Garneau  à  Mr  de  Boucherville  et  'la  réponse  de  ce 
dernier. 


—  228  — 

errante  et  tourmentée.  Tout  le  monde  connaît  ChamplainT 
une  des  figures  les  plus  sympathiques  et  les  plus  respectées 
de  l'histoire,  mélange  admirable  de  grandeur  et  de  simpli- 
cité, de  force  et  de  bonté,  d'audace  entreprenante  et  d'habi- 
leté mesurée,  de  religion  à  la  fois  naïve  et  éclairée.  Le 
premier,  au  commencement  du  xvne  siècle,  il  arbora  le 
drapeau  de  la  France  sur  le  rocher  désert  de  Québec  et 
entreprit  de  coloniser  et  d'évangéliser  les  vastes  régions  du 
Saint-Laurent.  Toutes  ses  entreprises  portent  l'empreinte 
de  cette  double  pensée.  Dans  ce  but,  il  organisa  des  sociétés 
commerciales,  il  fit  appel  au  zèle  et  au  dévouement  des 
Récollets  et  des  Jésuites,  il  s'allia  aux  Hurons  et  aux  Algon- 
quins, et,  avec  ces  alliés,  il  s'engagea  contre  les  Iroquois  dans 
une  guerre  dont  il  n'avait  prévu  ni  la  longue  durée  ni  les 
sanglantes  horreurs1.    Ce    colonisateur   désintéressé   avait 

4.  Champlain  eut-il  tort  ou  raison  de  s'allier  aux  Hurons,  aux 
Algonquins  et  aux  Montagnais  contre  les  Iroquois  et  de  faire  la  guerre 
à  ces  derniers?  Mr  N.-E.  Dionne  discute  sérieusement  cette  question 
dans  le  chapitre  XI  (Alliance  franco-canadienne)  de  son  histoire  : 
Samuel  Champlain.  Là,  pp.  242-244,  il  cite  l'opinion  de  Ferland  et  de 
Garneau,  et  il  explique  avec  une  sage  impartialité  la  conduite  de 
Champlain.  Les  circonstances,  d'après  ces  trois  historiens,  dictèrent 
cette  conduite.  Champlain  pouvait-il  connaître  alors  la  puissance  et 
la  force  de  résistance  des  Iroquois?  pouvait-il  rester  neutre  sans 
s'aliéner  les  Hurons,  les  Algonquins  et  les  Montagnais?  pouvait-il 
prévoir,  en  1603,  quand  il  conclut  solennellement  une  alliance  avec 
ces  peuplades,  que  les  Hollandais  et  les  Anglais  viendraient  un  jour 
s'implanter  sur  le  sol  américain  près  des  Iroquois,  que  les  Français 
seraient  obligés  d'entrer  en  lutte  avec  les  Anglais,  que  les  Iroquois 
trouveraient  un  appui  dans  la  nation  britannique?  M.  l'abbé  Faillony 
qui  cherche  toujours  dans  son  histoire  à  rabaisser  Champlain  pour 
exalter  M.  de  Maisonneuve,  blâme  nettement  le  fondateur  de  Québec 
de  n'avoir  pas  emb?^assé  la  neutralité  ;  il  prétend  qu'il  eût  fait  ainsi 
plus  d'honneur  au  nom  français;  il  va  jusqu'à  affirmer  que  «  par  les 
cruautés  exercées  dans  ces  guerres,  il  rendit  odieux  aux  Iroquois  cl 
la  France  et  la  religion  catholique  tout  ensemble  »  (t.  I,  p.  142). 
L'histoire    impartiale    condamnera    cette    appréciation   absolument 


—  229  — 

compris  son  rôle,  et  il  le  joua  jusqu'au  bout  de  sa  carrière, 
en  dépit  de  toutes  les  contrariétés,  de  toutes  les  traverses 
et  de  tous  les  revers.  Que  n'eut-il  pas  à  souffrir  de  la  part 
des  compagnies  marchandes  !  Après  la  prise  de  Québec  par 
les  Anglais,  il  ne  désespéra  pas  de  l'œuvre,  à  laquelle  il 
avait  tout  sacrifié,  repos,  santé,  fortune,  joies  domestiques. 
L'on  sait  avec  quelle  indomptable  énergie  il  poursuivit  à 
Londres  et  à  Paris  la  restitution  du  Canada  à  la  France. 
Rentré  à  Québec  en  1633,  il  s'occupa  sans  relâche  des 
pénibles  devoirs  de  sa  charge  de  gouverneur  :  il  favorisa 
le  travail  des  champs,  il  fit  régner  parmi  les  Français 
l'ordre  et  la  paix,  il  établit  un  poste  sur  Filet  de  Richelieu 
pour  empêcher  les  sauvages  d'en  haut  de  trafiquer  avec  les 
Anglais,  il  construisit  un  fort  aux  Trois-Rivières  pour  sur- 
veiller et  réprimer  les  incursions  des  Iroquois,  il  mit  à  l'abri 
d'un  coup  de  main  par  de  nouvelles  constructions  le  fort 
Saint-Louis;  et,  comme  toute  colonie  nouvelle  ne  peut  se 
fonder  et  prospérer,  si  elle  n'a  pour  base  l'Evangile,  il  con- 
sacra toutes  les  ardeurs  de  son  zèle  à  l'établissement  du 
culte  et  au  progrès  des  missions.  Les  missionnaires  n'eurent 
jamais  un  plus  dévoué  protecteur,  ni  un  chrétien  plus 
édifiant. 

Frappé  de  paralysie  au  mois  d'octobre  1635,  il  sentit  que 
sa  dernière  heure  approchait  et  il  s'y  prépara  en  homme  de 
foi.  Le  P.  Charles  Lalemant  était  son  directeur  et  son  ami. 
Il  le  fit  appeler  dès  le  début  de  sa  maladie,  pour  descendre 
avec  lui  dans  les  profondeurs  de  sa  conscience  et  suivre  pas 
à  pas,  sous  le  regard  de  Dieu,  les  moindres  traces  de  péché 

injuste,  que  rien  ne  justifie,  excepté  peut-être  l'idée  préconçue 
de  cet  historien,  de  prouver  que  la  colonie  de  Montréal  fut  de  tout 
point  supérieure  à  celle  de  Québec,  qu'un  bien  réel  ne  commença 
à  se  produire  en  Canada  qu'à  l'arrivée  de  M.  de  Maisonncuve  et  de  ses 
colons. 


—  230  — 
i 

imprimées  sur  son  âme  dans  le  cours  de  plus  de  soixante  ans. 
Ce  cœur  droit  voyait  des  iniquités  là  où  tant  d'autres  en 
découvrent  à  peine  l'ombre  ;  et,  avant  de  paraître  devant  le 
juge  suprême,  il  tenait  à  replacer  tout  son  être  dans  la  sain- 
teté et  la  justice  de  la  vérité.  Le  P.  Lalemant  ne  le  quitta 
plus  jusqu'à  son  dernier  soupir,  qui  arriva  le  saint  jour  de 
Noël.  Sa  mort  fut  pour  tous  un  grand  deuil.  Missionnaires, 
officiers,  soldats,  colons,  tous  accompagnèrent,  attristés  et 
recueillis,  sa  dépouille  mortelle  à  N.-Dame  de  Recouvrance. 
Le  P.  Lalemant  officia,  le  P.  Le  Jeune  prononça  l'oraison 
funèbre;  et  le  corps  du  fondateur  de  Québec  fut  enseveli 
dans  ce  majestueux  promontoire,  où  devait  s'élever  plus  tard 
la  capitale  et  le  boulevard  de  la  Nouvelle-France  *.    • 

f.  Consulter  pour  tout  ce  qui  précède  sur  Champlain  :  Relation 
de  1636,  p.  56;  —  Abbé  Ferland,  Notes  sur  les  registres  de  Québec, 
p.  37,  et  Cours  d'histoire,  1. 1, 1.  II,  chap.  IX  ;  —  Notice  biographique  de 
Champlain,  par  l'abbé  Laverdière;  — Histoire  de  la  Nouvelle-France, 
par  le  P.  de  Charlevoix,  t.  I,  p.  197;  —  Parkman,  Les  Pionniers 
français,  p.  389;  —  Découverte  du  tombeau  de  Champlain,  par  les 
abbés  Laverdière  et  Casgrain,  et  Observations  sur  leur  brochure  par 
St-Drapeau;  enfin  le  4e  vol.  de  V Histoire  des  États-Unis  de  Bancroft, 
p.  113,  et  le  premier  volume  de  M1'  N.-E.  Dionne  :  Samuel  Champlain, 


CHAPITRE  QUATRIÈME 

Le  P.  Le  Jeune  passe  l'hiver  avec  les  Montagnais.  —  Missions 
stables  en  faveur  des  Algonquins,  des  Montagnais  et  autres  tribus 
nomades,  à  Sillery  et  aux  Trois-Rivières.  —  Mission  de  Tadoussac. 
—  Le  P.  Buteux  chez  les  Attikamègues;  sa  mort.  —  Le  P.  Druil- 
lettes  chez  les  Abénakis.  —  Mort  des  Pères  de  Noue  et  Massé. 


Nous  avons  vu,  dans  le  chapitre  précédent,  que  le 
P.  Le  Jeune  organisa,  de  concert  avec  le  gouverneur,  le 
service  religieux  dans  les  différents  postes  occupés  au 
Canada  par  les  catholiques  français.  Cependant,  au  milieu 
des  soins  de  toutes  sortes  prodigués  aux  colons  de  Québec, 
de  Miscou  et  des  Trois-Rivières,  il  n'oubliait  pas  l'œuvre 
capitale  de  la  régénération  morale  des  sauvages,  et  de  leur 
conversion  au  christianisme.  C'est  dans  ce  but  principale- 
ment qu'il  avait  quitté  avec  ses  Frères  l'ancien  monde 
pour  venir  travailler  dans  le  nouveau.  La  Compagnie  de 
Jésus,  née  et  approuvée  depuis  près  d'un  siècle,  avait  déjà 
couvert  d'églises  florissantes  les  Indes,  le  Japon  et  la 
Chine;  elle  avait  des  missions  dans  l'Abyssinie,  au  Congo, 
à  Angola,  au  Mozambique,  dans  les  sables  brûlants  de 
l'Afrique  ;  elle  avait  planté  la  croix  au  Mexique,  au  Chili, 
au  Paraguay,  au  Brésil,  dans  les  Archipels  du  Nouveau- 
Monde.  Les  réductions  se  multipliaient  partout  où  pénétrait 
le  commerce  européen.  Et,  sur  les  terres  lointaines,  l'hé- 
roïsme du  Jésuite  cherchait  de  préférence  les  âmes  aban- 
données  des  sauvages  pour  les  conquérir  à  Jésus-Christ. 

La  conquête  des  sauvages  du  Canada  fut  donc,  dès  la 
première  heure,  la  préoccupation  la  plus  chère,  la  sainte 
ambition  du  P.  Le  Jeune.  L'unique  difficulté  pour  l'entre- 


—  232  — 

prendre  venait  de  l'ignorance  de  la  langue  des  Indiens.  Il 
écrivait  en  1633  :  «  Fides  ex  auditu,  la  foi  entre  par 
l'oreille  ;  comment  peut  un  muet  prêcher  l'Evangile  1  ?  » 
Il  avait  dit  dans  sa  précédente  Relation  :  «  Qui  saurait  par- 
faitement la  langue,  serait  puissant  parmi  les  sauvages2.  » 
Mais  comment  l'apprendre,  la  langue  des  tribus  cana- 
diennes n'ayant  pas  de  livres,  son  mécanisme  étant  inconnu, 
aucune  grammaire  n'existant  encore  ? 

Avant  son  départ  de  France,  les  Récollets  lui  avaient 
remis  quelques  notes  manuscrites  ;  il  les  avait  feuilletées 
sans  profit,  ces  notes  étant  très  incomplètes  et  remplies  de 
fautes3. 

A  Notre-Dame-des- Anges,  il  chercha  un  maître  parmi 
les  interprètes  de  la  Compagnie  des  marchands.  Tout  le 
monde  connaît  cette  classe  d'hommes,  que  les  trafiquants 
chargeaient  de  la  traite  avec  les  sauvages.  Aventuriers  har- 
dis et  intelligents  pour  la  plupart,  affolés  d'indépendance 
et  de  liberté,  amoureux  de  pays  nouveaux,  ils  ne  craignaient 
pas  de  pénétrer  dans  l'intérieur  des  terres  ni  de  vivre 
au  milieu  de  peuplades  indigènes,  apprenant  leurs 
langues,  se  formant  à  leurs  coutumes,  et  prenant  quelque- 
fois la  rudesse  de  leurs  mœurs11.  Ramenés  ensuite  par  les 
circonstances  dans  les  colonies  françaises,  ils  devenaient 
des  interprètes  utiles,  par  la  connaissance  des  langues  et  par 
les  liaisons  qu'ils  conservaient  avec  leurs  amis  de  la 
forêt*. 


1.  Relation  de  1633,  p.  24. 

2.  Relation  de  1632,  p.  12. 

3.  Relation  de  1633,  p.  2. 

4.  Notes  sur  les  Registres  de  Notre-Dame  de  Québec,  par 
J.-B.  Ferland,  prêtre.  2e  édit.  Québec,  1863,  p.  29.  —  Cours  d'His- 
toire du  Canada,  t.  I,  p.  275. 

5.  Ibid. 


—  233  — 

Nicolas  Marsolet  était  alors  l'un  des  plus  renommés 
d'entre  eux.  Le  P.  Le  Jeune  eût  bien  voulu  l'avoir  pour 
maître.  Ses  instances  furent  inutiles.  «  Il  avait  juré,  disait-il, 
de  ne  rien  donner  du  langage  des  sauvages  à  qui  que  ce 
fût1.  »  Les  Jésuites  ne  furent  pas  plus  heureux  auprès  des 
autres  interprètes. 

Un  Indien,  nommé  Pierre,  avait  été  conduit  en  France 
par  les  Récollets,  et  là,  on  l'avait  instruit,  converti  et  bap- 
tisé. Revenu  ensuite  au  Canada,  il  avait  repris  ses  pre- 
mières habitudes,  ne  retenant  guère  de  la  civilisation  euro- 
péenne que  ses  vices  et  l'amour  du  confortable.  La  misère 
ie  conduisit  un  jour  à  Notre-Dame  des  Anges.  Le  chari- 
table supérieur  eut  pitié  de  lui  ;  il  le  vêtit,  le  nourrit  et 
l'installa  maître  d'école  à  la  Résidence.  C'était  vers  la  fin 
de  1632.  L'école  était  fréquentée  par  quelques  petits  sau- 
vages, qu'on  réunissait  au  son  de  la  clochette  et  qu'on 
régalait  après  la  leçon  d'une  poignée  de  pois.  Pierre  servit 
d'interprète  au  P.  Le  Jeune,  et  l'aida  à  apprendre  les  prières 
et  le  catéchisme  aux  enfants2.  Il  devait  aussi  enseigner  au 
Père  la  langue  sauvage  ;  mais  sa  déloyauté  en  vint  à  ce  point 
de  lui  donner  exprez  un  mot  d'une  signification  pour  un 
autre3. 

Un  beau  jour,  à  l'entrée  du  carême,  il  disparut  pour  se 
soustraire  aux  rigueurs  du  jeûne  quadragésimal4.  En  dépit 
du  mauvais  vouloir  du  maître,  le  disciple  avait  fait  des 
progrès  :  il  avait  composé  des  conjugaisons,  des  déclinai- 
sons, une  petite  syntaxe,  un  dictionnaire;  il  pouvait, 
après    avoir    écrit,     se   faire    comprendre    des   sauvages5. 

1.  Relation  de  1633,  p.  7. 

2.  Relation  de  1633,  passim. 

3.  Relation  de  1634,  p.  51. 

4.  Relation  de  1633,  p.  20. 

5.  Relation  de  1633,  p.  7. 


—  234  — 

C'était  un  début  ;  cela  ne  suffisait  pas.  «  Le  tout  gist  mainte- 
nant, disait-il,  a  composer  souvent,  à  apprendre  quantité  de 
mots,  à  me  faire  à  leur  accent;  je  pense  donc  à  m'en  aller 
cet  hiver  prochain  avec  les  sauvages1.  »  Il  ajoutait  dans  la 
même  Relation  :  «  Si  je  veux  savoir  la  langue,  il  faut,  de 
nécessité,  suivre  les  sauvages...  Qui  saurait  parfaitement 
leur  langue  serait  tout  puissant  parmy  eux,  ayant  tant  soit 
peu  d'éloquence.  Il  n'y  a  lieu  au  monde  où  la  rhétorique 
soit  plus  puissante  qu'au  Canada2.  » 

Cette  langue  était  fort  riche  et  fort  pauvre /  pauvre  pour 
autant  que  les  sauvages  riayans  point  de  coignoissance  de 
mille  et  mille  choses  qui  sont  en  Europe,  n'ont  point  de 
noms  pour  les  signifier  ;  riche,  pour  ce  qu'es  choses  dont  ils 
ont  cognoissancc,  elle  est  féconde  et  grandement  nom- 
breuse3. 

La  langue,  dont  parle  ici  le  P.  Le  Jeune,  est  celle  des 
Montagnais,  la  seule  qu'il  eût  encore  étudiée,  la  seule  aussi 
qu'il  voulût  connaître,  ayant  le  désir  de  consacrer  à  cette 
peuplade  les  labeurs  de  son  apostolat4. 

Les  Montagnais  parlaient  l'Algonquin,  langue  moins 
énergique  que  celle  des  Hurons,  mais  plus  claire  et  plus 
élégante  ;  elle  passait  pour  la  langue  polie  ou  classique  du 
désert5.  Le  voyageur  qui  la  possédait  aurait  pu  parcourir 
sans  interprète,  à  l'exception  du  territoire  des  Iroquois  et 
des  Hurons,  tous  les  pays  situés  entre  les  grands  lacs,  la 
baie  d'Hudson,  le  golfe  Saint-Laurent  et  l'Acadie,  jusqu'à 
la  côte  de  la  Caroline. 

1.  Relation  de  1633,  p.  7. 

2.  Relation  de  1633,  p.  24. 

3.  Relation  de  1633,  p.  8. 

4.  Relation  de  1633,  p.  24. 

5.  Voyage  en  Amérique,  par  M.  de  Chateaubriand.  Langues 
indiennes. 


—  235  — 

Les  Montagnais,  dispersés  sur  le  Saguenay  et  le  lac 
Saint- Jean,  s'étaient  réfugiés,  a  l'arrivée  de  Ghamplain  au 
Canada,  sous  la  protection  du  canon  français  contre  les 
Iroquois,  leurs  redoutables  ennemis.  Aussi  les  voyait-on 
souvent  mêlés  aux  Algonquins  dans  les  environs  de  Qué- 
bec. De  là,  ils  se  rendaient  souvent  à  Notre-Dame  des 
Anges,  attirés  soit  par  la  curiosité,  soit  par  l'intérêt;  men- 
diants et  importuns,  ils  ne  se  retiraient  jamais  sans  avoir 
obtenu  du  missionnaire  un  couteau,  une  alêne,  quelques 
aiguilles,  des  fers  de  flèches  ou  une  poignée  de  pois. 

C'est  dans  l'une  de  ces  visites  à  la  Résidence  que  le 
P.  Le  Jeune  fit  la  connaissance  des  deux  frères  de  Pierre. 
L'un  s'appelait  Mestigoït,  chasseur  habile,  infatigable,  d'un 
bon  naturel^  ;  l'autre,  nommé  Carigonan,  était  le  plus 
fameux  sorcier2  de  la  tribu,  vicieux,  rusé,  violent  et 
emporté.  L'immoralité  avait  ruiné  son  robuste  tempéra- 
ment; aussi  se  servait-il  de  son  puissant  crédit  comme 
magicien,  pour  vivre  sans  se  donner  de  peine  et  se  faire 
attribuer  aux  repas  les  meilleurs  morceaux3. 

Mestigoït  ayant  appris  que  le  P.  Le  Jeune  voulait  hiver- 
ner avec  les  sauvages,  l'invita  à  se  joindre  à  leur  groupe, 
composé  d'une  vingtaine  de  personnes,  hommes,  femmes  et 
enfants.  Le  missionnaire  accepta  volontiers,  à  la  condition 
toutefois  que  le  sorcier  ne  ferait  point  partie  de  la  bande4. 
A  cette  condition,  il  espérait  que  cette  longue  et  pénible 
excursion  à  travers  les  bois,  en  plein  hiver,  lui  permettrait 
de  répandre  dans  l'âme  de  ses  hôtes  les  semences  de  la 
parole  évangélique  ;  il  pensait  aussi  pouvoir  étudier  plus  à 

4.  Relation  de  1634,  p.  58. 

2.  Les  Montagnais  l'appelaient  Manitousiou. 

3.  Relation  de  1634,  p.  56. 

4.  Relation  de  1634,  pp.  55  et  56. 


—  236  — 

loisir  la  langue  algonquine  et  devenir  par  là  un  instrument 
plus  utile  entre  les  mains  de  Dieu  pour  la  conversion  des 
Montagnais  au  catholicisme. 

Avant  de  partir,  il  écrivit  à  son  Provincial  à  Paris  :  «  La 
vie  dans  les  bois  avec  les  sauvages  a  quelque  chose  de  plus 
pénible  encore  que  le  froid  de  l'hiver...  Mais  il  faut  aller; 
j'y  voudrais  déjà  être,  tant  j'ai  de  mal  au  cœur  de  voir  ces 
pauvres  âmes  errantes  sans  aucun  secours,  faute  de  les 
entendre.  On  ne  peut  mourir  qu'une  fois,  le  plustost  n'est 
pas  toujours  le  pire  '.  » 

Vers  la  fin  d'octobre  (1633),  par  une  belle  matinée  d'au- 
tomne, il  monte  en  canot  sur  le  Saint-Laurent  avec  Mesti- 
goït  et  Pierre,  qu'il  appelle  l'apostat.  Seize  Montagnais  les 
accompagnent.  Ghamplain  et  les  Français  assistent  au 
départ,  attristés  et  inquiets  :  ils  se  demandent  si  le  Jésuite 
reviendra  de  cette  aventureuse  expédition.  Bientôt  les 
canots  des  sauvages,  après  avoir  glissé  le  long  des  rives 
pittoresques  du  Saint-Laurent,  disparaissent  derrière  la 
pointe  de  l'île  d'Orléans  et  se  réunissent  en  route  à  deux 
bandes  de  Montagnais,  se  dirigeant  vers  le  lac  Saint- 
Jean2.  L'Indien  est  perfide,  menteur  et  rusé.  Mestigdït 
avait  affirmé  au  P.  Le  Jeune  que  son  frère,  Garigonan,  ne 
serait  pas  de  la  partie  de  chasse  :  mais  comment  résister  à 
la  volonté  du  plus  renommé  des  sorciers?  Carigonan 
rejoint  ses  frères  sur  le  petit  îlot  situé  au  dessous  de  l'île 
d'Orléans,  et,  le  douze  novembre,  les  trois  bandes  débouchent 
dans  les  régions  boisées  d'où  s'échappent  les  sources  du 
Saguenay.  Plusieurs  pieds  de  neige  recouvraient  la  terre, 
les  lacs  étaient  gelés,  les  fleuves  coulaient  entre  les  stalac- 
tites de  glace,  les  arbres  de  la  forêt  pliaient  sous  de  lourds 


1.  Relation  de  1633,  p.  19. 

2.  Relation  de  1634,  pp.  58  et  suiv. 


—  237  — 

fardeaux  de  neige  et  craquaient  à  se  fendre  avec  un  bruit 
de  mousquet1. 

A  travers  cette  nature  blanche,  froide  et  désolée,  nos 
Indiens  s'acheminent,  cherchant  \euv  nourriture  de  chaque 
jour  et  portant  sur  leur  dos  ou  sur  de  longs  et  étroits  traî- 
neaux leur  misérable  bagage,  marmites,  hachettes,  peaux 
de  castors  et  d'ours,  rouleaux  d'écorce.  Le  P.  Le  Jeune  les 
suit,  les  raquettes  aux  pieds  comme  les  sauvages,  le  sac  sur 
les  épaules.  Lui-même  nous  a  décrit  ces  pénibles  voyages  : 
«  Nous  ne  faisions  que  monter  et  descendre,  dit-il;  il  nous 
fallait  souvent  baisser  à  demy-corps  pour  passer  sous  des 
arbres  quasi  tombez,  et  monter  sur  d'autres  couchés  par 
terre.  S'il  arrivait  quelque  dégel,  Dieu!  quelle  peine!  Il 
me  semblait  que  je  marchais  sur  un  chemin  de  verre,  qui 
se  cassait  à  tous  coups  sous  mes  pieds  :  la  neige  congelée 
venant  à  s'amollir,  tombait  et  s'enfonçait  par  esquarres  ou 
grandes  pièces,  et  nous  en  avions  bien  souvent  jusques  aux 
genoux,  quelquefois  jusqu'à  la  ceinture.  Que  s'il  y  avait  de 
la  peine  à  tomber,  il  y  en  avait  encore  plus  à  se  retirer; 
car  nos  raquettes  se  chargeaient  de  neige  et  se  rendaient  si 
pesantes  que,  quand  vous  veniez  à  les  retirer,  il  vous  sem- 
blait qu'on  vous  tirait  les  jambes  pour  vous  démancher... 
Figurez-vous  maintenant  une  personne  chargée  comme  un 
mulet,  et  jugez  si  la  vie  des  sauvages  est  douce.   » 

Le  même  écrivain  ajoute  :  «  Les  hostelleries  que  nous 
rencontrions  et  où  nous  beuvions,  n'estaient  que  des  ruis- 
seaux, encore  fallait-il  rompre  la  glace  pour  en  tirer  de 
l'eau...  Dans  nos  courses  çà  et  là  pour  y  chercher  la  vie, 
tantôt  dans  des  vallées  fort  profondes,  puis  sur  des  mon- 
tagnes fort  relevées,  quelquefois  en  plat  pays  et  toujours 


J.   Relation  de    1G34,  pp.  59  et  suiv.  —  Parkman  (Francis),  The 
Jésuits  in  North  amcrica.  Boston,  1880,  ch.  III, 


—  238  — 

dans  la  neige...,  nous  avons  traversé  quantité  de  torrents 
d'eau,  quelques  fleuves,  plusieurs  beaux  lacs  et  étangs, 
marchans  sur  la  glace1.   » 

Le  soir  venu,  on  dresse  le  campement.  Les  Squaws 
coupent  dans  la  forêt  de  longues  perches  de  bouleau  ou  de 
pin,  pendant  que  les  hommes,  à  l'aide  de  leurs  raquettes, 
déblaient  un  espace  de  terrain  rond  ou  carré,  autour  duquel 
la  neige  forme  une  muraille  de  plusieurs  pieds  de  haut-. 
D'un  côté  on  laisse  un  passage  pour  l'entrée.  Autour  de  la 
muraille,  on  plante  dans  la  neige  les  perches  qui  viennent, 
en  se  courbant,  se  rapprocher  au  sommet.  Sur  ces  perches 
on  étend  des  rouleaux  d'écorce  cousus  ensemble.  Une  peau 
d'ours  sert  de  portière  ;  et,  à  l'intérieur,  on  recouvre  de 
branches  de  pin  le  sol  du  Wigwam  et  la  muraille  de  neige. 
La  maison  est  faite  3. 

«  Alors,  dit  le  narrateur,  on  parle  de  disner  et  de  souper 
tout  ensemble;  car  sortant  le  matin,  après  avoir  mangé  un 
petit  morceau,  il  fallait  avoir  patience  qu'on  fût  arrivé  et 
que  l'hostellerie  fût  faite  pour  y  loger  et  pour  y  manger; 
mais  le  pis  estait  que  ce  jour  là,  nos  gens  n'allans  pas 
ordinairement  à  la  chasse,  c'estait  pour  nous  un  jour  de 
jeûne,  aussy  bien  qu'un  jour  de  travail4.   » 

Pour  comble  d'infortune,  impossible  de  se  tenir  debout 
dans  la  cabane  improvisée.  Il  faut  rester  assis  ou  couché 
par  terre,  la  tête  appuyée  sur  le  mur  de  neige.  Les  vents 
ont  liberté  d'entrer  par  mille  endroits^.  Chacun  se  place  où 
il  veut  et  comme  il  veut,  en  rond,  autour  de  la  hutte.  Les 
chiens  affamés  vont  et  viennent,  sautant  sans  égards  sur 

1.  Relation  de  1634,  pp.  66,  67. 

2.  Ibid.,  p.  51. 

3.  Ibid. 

4.  Ibid.,  p.  68. 

5.  Ibid.,  p.  52. 


l'un  et  sur  l'autre,   puis,   se  couchant,  quand  ils  ont  bien 
mangé,  sur  le  premier  venu. 

Au  centre  du  Wigwam  on  allume  le  feu,  et  la  fumée 
s'échappe  comme  elle  peut  par  l'ouverture  du  haut.  Elle  est 
souvent  si  épaisse  qu'on  est  obligé  de  se  coucher  des  heures 
à  plat  ventre  et  de  respirer  bouche  contre  terre.  Souvent, 
le  brasier,  alimenté  par  d'énormes  pommes  de  pin,  devient 
si  ardent  qu'il  vous  rôtit  et  vous  grille  de  tous  côtés,  sans 
qu'il  soit  possible  de  se  deffendre  de  son  ardeur  l. 

Une  fois  campé,  le  sauvage  ne  bouge  plus  jusqu'à  ce  que 
le  gibier  soit  épuisé  dans  un  rayon  de  trois  à  quatre  lieues. 
Aussi,  après  quelques  jours,  la  hutte  perd  son  nom,  tant 
la  malpropreté  est  grande.  La  chasse  commence  le  lendemain 
du  campement.  Si  le  chasseur  revient  chargé  de  butin,  il 
y  a  fête  au  Wigwam.  Des  mains  qui  n'ont  jamais  été  lavées 
jettent  le  gibier  dans  une  énorme  chaudière  dont  le  cuivre 
n'est  pas  aussi  épais  que  la  saleté  ^.  Le  repas  commence. 

«  Le  sauvage,  dit  le  P.  Le  Jeune,  n'a  pas  la  prévoyance 
du  lendemain.  Il  mange  gloutonnement  et  sans  ménagement, 
tant  qu'il  lui  reste  un  morceau.  »  Il  ne  faut  rien  laisser  de 
l'animal;  il  faut  boire  jusqu'à  la  dernière  goutte  de  l'eau  où 
il  a  bouilli,  et  cette  eau  est  le  plus  souvent  de  la  neige 
fondue  dans  la  marmite.  Quand  l'estomac  repousse  l'ali- 
ment, on  appelle  à  son  secours  les  compagnons.  «  Aussy, 
ajoute  le  missionnaire,  pour  un  bon  disner,  il  faut  se  passer 
deux  et  trois  jours  de  manger,  ce  qui  arrive  souvent,  chaque 
fois  que  le  temps  ne  permet  pas  de  sortir  ou  que  la  chasse 
n'est  pas  heureuse3...  Quand  je  pouvais  avoir  une  peau 
d'anguille  pour  ma  journée,  sur  la  fin  de  nos  vivres,  je 
me  tenais  pour  bien  déjeûné,  bien  disné  et  bien  soupe.  Au 

1.  Relation  de  1634,  p.  52. 

2.  IbUL,  p.  54. 

3.  Ibid.,  p.  54  et  suiv. 


—  240  — 

commencement,  je  m'étais  servi  d'une  de  ces  peaux  pour 
refaire  une  soutane  de  toille  que  j'avais  sur  moi;  mais  voyant 
cpie  la  faim  me  prenait  si  fort,  je  mangeai  mes  pièces  ;  et,  si 
ma  soutane  eût  esté  de  mesme  estoffe,  je  l'eusse  rapportée 
bien  courte  à  la  maison  ;  je  mangeais  les  vieilles  peaux 
d'Orignac;  j'allais  dans  les  bois  brouter  le  bout  des  arbres 
et  ronger  les  écorces  plus  tendres1.    » 

Le  P.  Le  Jeune  dit  dans  une  autre  lettre  :  «  La  faim  m'a 

pensé  tuer ;  et  souvent  ces  paroles  me  venaient  sur  les 

lèvres  :  Panem  nostrum  quotidianum  da  nobis  hodie.  Jamais 
cependant  je  ne  les  ai  prononcées  sans  ajouter  :  Si  ità 
placitum  ante  te 2.  »  Et  dans  la  Relation  de  1634,  il 
ajoute  :  «  Je  me  disais  :  Dieu  m'a  condamné  à  mourir  de 
faim  pour  mes  péchés  ;  et  baisant  mille  fois  la  main  qui  avait 
minuté  ma  sentence,  j'en  attendais  l'exécution  avec  une 
paix  et  une  joie  qu'on  peut  bien  sentir,  mais  qu'on  ne 
peut  décrire;  on  souffre,  mais  Dieu  fait  gloire  d'aider  une 
âme,  quand  elle  n'est  plus  secourue  des  créatures3.   » 

Voilà  les  sentiments  d'un  cœur  d'apôtre  !  Il  fallait  gran- 
dement aimer  les  âmes  rachetées  au  prix  du  sang  de 
Jésus-Christ,  pour  se  soumettre,  dans  l'espérance  de 
pouvoir  les  instruire  un  jour  et  les  convertir,  à  une  vie 
de  mortelles  privations  et  d'intolérables  souffrances  phy- 
siques et  morales. 

«  Il  n'y  a  pas  dix  prêtres  sur  cent,  écrivait  encore  cet 
apôtre,  qui  pourraient  supporter  un  pareil  hiver  parmi  les 
sauvages4.  »  Rien  de  plus  vrai.  Les  saintes  délicatesses  de 
l'éducation  sacerdotale  et  les  divines  fonctions  du  ministère 


4.  Relation  de  1634,  p.  54. 

2.  Lettre  au  R.P.  Provincial  a  Paris.  Québec,  1634.  (V.  P.  Carayonr 
Doc.  inéd.,  XII.) 

3.  Relation  de  1634,  p.  54. 

4.  Relation  de  1633. 


—  241  — 

n'ont  pas  préparé  le  ministre  de  J.-G.  à  la  vie  sous  la  tente 
avec  le  sauvage.  Aussi  que  de  souffrances  pour  lui,  inconnues 
à  d'autres,  dans  ce  pèle-méle   d'hommes,    de   femmes  et 
d'enfants  d'une  grossièreté  et  d'une  immoralité  révoltantes  ! 
Propos  écœurants ,  plaisanteries  indécentes ,   tracasseries , 
moqueries,   importunités ,   persécutions    de  toutes   sortes, 
rien  ne   fut  épargné  au  P.  Le  Jeune.   Sa   Relation   donne 
une  idée  affaiblie  de  tout  ce  qu'il  vit,  entendit  et  souffrit; 
et  ce    récit   se  termine   par    ces   quelques    lignes  :    «  Nv 
le  froid,  ny  le   chaud,  nv  l'incommodité   des  chiens,  ny 
coucher  à  l'air,  ny  dormir  sur  un  lit  de  terre,  ny  la  posture 
qu'il  faut  toujours  tenir  en  leur  cabane,  se  ramassans  en 
peloton,   ou  se  couchans,  ou  s'asseans  sans  siège  et   sans 
mattelas,  ny  la  faim,  ny  la  soif,  ny  la  pauvreté  et  saleté  de 
leur  boucan,  ny  la  maladie;  tout  cela  ne  m'a  semblé  que 
jeu  en  comparaison  de  la  fumée  et  de  la  malice  du  sorcier  *.  » 
Ce  sorcier,  le  personnage  le  plus  immoral  de  la  troupe, 
haïssait  le  Jésuite  d'une  haine  féroce,  et  ne  manquait  aucune 
occasion  de  provoquer  contre  lui  les  éclats  de  rire,  les  plai- 
santeries les  plus  déplacées.  Il  chantait,  hurlait,  battait  du 
tambour  à  tout  instant  pour  l'étourdir,  le  fatiguer  ou  l'empê- 
cher de  parler.  En  sa  présence,  il  se  livrait  à  dessein  à  des 
incantations  diaboliques,  à  des  provocations  indécentes,  à  des 
parodies  sacrilèges  ;  il  entrait  dans  des  transports  d'épilep- 
tique,  et,  comme  une  furie,  il  se  précipitait  sur  le  mission- 
naire, le  menaçant  de  ses  gestes  et  de  ses  cris.  Le  mission- 
naire,   toujours    calme    et    impassible,    ne    se    laissait    ni 
démonter,  ni  effrayer,  ni  décourager.  «   Les  bons  soldats, 
écrivait-il  à  son  supérieur,  s'animent  à  la  vue  de  leur  sang 
et  de  leurs  plaies2.   »  Sans  la  moindre  émotion,  il  prenait 


i.  Bêla/ ion  de  1633. 
2.  Relation  de  1634,  p.  57. 
Je»,  et  Nouv-Fr.  —  T.  I.  20 


—  242  — 

son  bréviaire  et  le  récitait,  même  au  milieu  de  la  plus 
insupportable  cacophonie,  tous  les  gosiers  s'évertuant  à  qui 
mieux  mieux  à  la  suite  du  sorcier,  les  pieds  battant  le  sol 
en  cadence,  les  bâtons  frappant  contre  les  perches  de  la 
cabane.  Un  jour  que  le  sorcier  était  dans  un  état  de  furie 
particulièrement  inquiétant,  immobile,  silencieux,  le  regard 
ûxe  et  menaçant,  le  P.  Le  Jeune  se  lève,  s'approche  avec 
sang-froid  de  l'énergumène,  lui  tâte  le  pouls,  qu'il  trouve, 
dit-il,  aussi  calme  que  celui  d'un  poisson,  et  revient  s'asseoir 
au  grand  étonnement  de  tous1. 

Cependant,  si  tolérant  qu'il  fût  et  si  patient  en  ce  qui  le 
concernait  personnellement,  il  ne  savait  ni  transiger  ni  se 
taire  quand  il  s'agissait  de  la  vérité,  du  salut  des  âmes  et 
de  l'honneur  de  Dieu.  Aussi  chercha-t-il  à  ébranler,  par 
tous  les  moyens,  le  crédit  du  sorcier,  dénonçant  la.  puérilité 
de  ses  enchantements  et  l'impertinence  de  ses  superstitions. 
C'était  le  toucher  à  la  prunelle  de  Vœil  et  lui  arracher  Vâme 
du  corps2.  Le  magicien  n'aimait  pas  les  vives  et  spirituelles 
sorties  du  missionnaire,  et  il  y  répondait  par  un  redouble- 
ment de  colère  et  de  persécutions. 

Le  martyre  du  religieux  dans  la  compagnie  des  sauvages 
dura  près  de  six  mois,  et,  pendant  ce  temps,  l'on  campa 
en  vingt-trois  endroits  différents.  Dans  les  premiers  jours 
d'avril,  la  troupe  caban  a  sur  les  bords  du  Saint-Laurent. 
Le  P.  Le  Jeune  était  épuisé,  malade,  incapable  de  se  tenir 
debout.  Mestigoït,  très  inquiet,  lui  offre  de  le  ramener  à 
Québec  en  canot;  le  Père  accepte.  Le  dégel  avait  com- 
mencé, le  fleuve  charriait  d'énormes  glaçons  détachés  de  la 
rive.  Le  sauvage  et  le  Jésuite  s'embarquent  néanmoins  sur 
une  frêle  barque,  et,  après  une  navigation  des  plus  péril- 


1.  Relation  de  1G34,  p.  69. 

2.  Ibid.,  ch.  XII  et  XIII,  passim. 


—  243  — 

leuses,  ils  arrivent  à  Notre-Dame  des  Anges,  sur  les  trois 
heures  de  l'après-minuit,  le  9  avril,  dimanche  des  Pâques 
fleuries. 

Le  pénible  hiver  que  le  P.  Le  Jeune  venait  de  passer 
avec  les  Montagnais  dans  les  régions  boisées  du  Saguenay 
et  du  lac  Saint-Jean,  ne  fut  pas  pour  lui  dénué  de  profit  et 
d'enseignement.  «  Si  nous  pouvions,  disait-il,  savoir  la 
langue  et  la  réduire  en  préceptes,  il  ne  serait  plus  besoin 
de  suivre  les  barbares1.  »  Ce  désir  se  réalisa,  en  effet.  Il 
se  rendit  assez  habile  dans  la  langue  algonquine,  au  point 
de  pouvoir  l'enseigner  à  ses  religieux  ;  et  ceux-ci  d'abord, 
puis  les  sauvages  convertis  l'apprirent  aux  missionnaires 
envoyés  plus  tard  de  France  ;  de  sorte  que  la  rude,  mais 
très  utile  école  du  P.  Le  Jeune  servit  beaucoup,  dans  la 
suite,  à  ses  confrères. 

Sa  vie  errante  de  six  mois  lui  permit  encore  d'étudier 
par  lui-même  et  de  saisir  sur  le  fait  les  mœurs  et  les  lois 
des  sauvages,  leurs  coutumes  bizarres  et  leurs  habitudes 
dans  la  cabane  enfumée  et  malpropre,  leur  religion,  leurs 
cérémonies  superstitieuses  et  leur  gouvernement.  Toutes 
ces  observations  du  plus  grand  intérêt,  il  les  consigna  dans 
de  longues  Relations,  où  les  historiens  de  la  Nouvelle- 
France  sont  venus  puiser  à  pleines  mains,  sans  se  donner 
toujours  la  peine  d'indiquer  la  source2.  Ils  se  figuraient 
probablement  que  le  lecteur  intelligent  la  devinerait. 

Enfin,  et  ceci  est  important  à  savoir,  le  P.  Le  Jeune,  esprit 
pratique  et  fin  observateur,  revint  de  son  expédition  avec 
un  programme  d'évangélisation  des  sauvages  nettement 
déterminé  et  définitivement  arrêté. 

4.  Relation  de  1634,  p.  57. 

2.  Relation  de  1634  surtout,  du  ch.  III  au  ch.  XI  inclusivement,  et 
dans  les  autres  relations  passim. 


—  244  — 

Ce  programme  portait  en  premier  lieu  que  l'établisse- 
ment d'une  mission  chez  les  populations  stables  serait  de  la 
plus  haute  utilité  à  la  propagation  de  l'Evangile,  et  parmi 
ces  populations  il  plaçait  la  tribu  huronne  :  «  La  Mission 
des  Hurons  et  d'autres  peuples  stables,  disait-il,  est  de 
très  grande  importance  pour  le  service  de  Notre-Seigneur. . . 
C'est  de  ces  peuples  que  nous  attendons  de  plus  grandes 
conversions  ;  c'est  là  où  il  faudra  envoyer  grand  nombre 
d'ouvriers...1  »  Nous  verrons  plus  tard  que  le  missionnaire 
avait  une  vue  claire  des  choses  :  cette  première  partie  de 
son  programme  s'accomplit  de  point  en  point. 

Quant  aux  tribus  errantes,  comme  celles  des  Algonquins 
et  des  Montagnais,  le  plan  d'évangélisation  ne  pouvait  être 
le  même.  L'établissement  d'une  mission  au  cœur  même  des 
pays  habités  par  ces  peuplades,  lui  semblait  à  tout  le 
moins  inutile,  le  bien  à  y  opérer  ne  pouvant  être  qu'illu- 
soire. «  On  ne  doit  pas  espérer  grande  chose  des  sauvages, 
écrivait-il  à  son  Provincial,  tant  qu'ils  seront  errans  :  vous 
les  instruisez  aujourd'hui,  demain  la  faim  vous  enlèvera 
vos  auditeurs,  les  contraignant  d'aller  chercher  leur  vie 
dans  les  fleuves  et  dans  les  bois...  De  les  vouloir  suivre,  il 
faudrait  autant  de  religieux  qu'ils  sont  de  cabanes  ;  encore 
n'en  viendrait-on  pas  à  bout,  car  ils  sont  tellement  occupés 
à  quester  leur  vie  parmy  ces  bois,  qu'ils  n'ont  pas  le  loisir 
de  se  sauver,  pour  ainsy  dire.  De  plus,  je  ne  crois  pas  que 
de  cent  religieux,  il  y  en  ait  dix  qui  puissent  résister  aux 
travaux  qu'il  faudrait  endurer  à  leur  suitte  2.  » 

Et  cependant,  son  cœur  d'apôtre  se  refusait  à  laisser  ces 
tribus  en  dehors  de  tout  enseignement  religieux,  loin  de  la 
divine  lumière  qui   est   venue  éclairer  tout  homme  en   ce 


1.  Relation  de  1635,  p.  3. 

2.  Relation  de  1634,  p.  11. 


—  245  — 

monde  1 .  Pour  les  illuminer  des  purs  rayons  de  la  vérité 
révélée,  il  veut  qu'on  les  arrête,  sans  quoi  on  travaillera 
beaucoup  et  on  avancera  fort  peu2.  Puis,  selon  son  habi- 
tude, descendant  dans  les  détails,  il  précise  sa  pensée.  Il 
propose  de  réduire  les  Algonquins  et  les  Montagnais  en 
corps  de  village,  auprès  des  établissements  français,  à 
l'abri  des  incursions  des  Iroquois  3.  Là,  au  centre  de  terres 
cultivables,  on  élèverait  l'église  et  le  presbytère  et  on  bâti- 
rait des  maisons  pour  loger  les  sauvages  et  conserver  leurs 
récoltes.  Les  habitations  construites,  on  y  établirait  une 
ou  deux  familles  de  choix,  et  même  davantage,  toutes  dis- 
posées à  embrasser  le  christianisme.  Le  prêtre  les  instrui- 
rait des  vérités  de  la  Foi,  et  quelques  ouvriers  d'Europe, 
habiles  et  laborieux,  les  formeraient  au  travail  des  champs. 
Le  P.  Le  Jeune  espérait  que  ces  premiers  colons  en  attire- 
raient bientôt  d'autres,  et  qu'ainsi  on  arriverait,  avec  le 
temps,  à  créer  des  paroisses  florissantes. 

Ce  plan  était  marqué  au  coin  de  l'expérience  et  du  bon 
sens  ;  tous  ceux  qui  s'intéressaient  à  la  colonisation  chré- 
tienne du  Canada  l'approuvèrent.  Une  seule  difficulté  se 
présentait,  si  grave,  toutefois,  qu'elle  fit  planer  des  doutes 
sur  la  possibilité  de  l'exécution.  Les  constructions  et  le 
défrichement  ne  pouvaient  se  faire  sans  de  grandes 
dépenses,  et  les  ressources  manquaient,  la  compagnie  de 
Richelieu  voulant  bien  céder  le  terrain,  mais  refusant  de 
fournir  de  l'argent  et  de  payer  les  ouvriers.  De  sorte  que, 
pendant  plusieurs  années,  il  fut  impossible  de  réaliser  la 
pensée  généreuse  du  supérieur  des  Jésuites  de  Québec. 

Mais  quand  Dieu  veut  une  œuvre,  il  suscite,  à  l'heure 

1.  Saint  Jean,  ch.  I. 

2.  Relation  de  1634,  p.  il. 

3.  Relation  de  1634,  ch.  III. 


—  2i6  — 

marquée  par  ses  décrets  providentiels,  l'homme  qui  la  fera 
germer  et  grandir.  Tandis  que  le  P.  Le  Jeune  cherchait  des 
secours  pour  faille  son  entreprise1,  le  Maître  suprême  des 
cœurs  parlait  à  son  serviteur,  Noël  Brûlard  de  Sillery, 
commandeur  de  Tordre  de  Malte.  Le  commandeur  de  Sil- 
lery s'était  fait  remarquer  à  la  cour  du  roi  Henri  IV  par  les 
belles  qualités  de  son  esprit  et  le  charme  de  sa  vertu. 
Ambassadeur  de  Marie  de  Médicis  en  Espagne  et  en  Italie, 
il  reçut  à  Rome  le  surnom  d'ambassadeur  magnifique  et 
dévot.  Il  aimait  la  représentation  et  la  pompe,  mais  le 
grand  seigneur  n'oubliait  pas,  au  milieu  de  ses  splendeurs, 
ce  qu'il  devait  à  Dieu.  De  retour  à  Paris  et  nommé  ministre 
d'Etat,  il  ne  changea  rien  à  ses  habitudes  princières  : 
l'hôtel  de  Sillery,  dit  son  historien,  était  meublé  comme 
un  Louvre,  sa  table  splendide  et  ouverte  à  tous;  il  ne  sor- 
tait jamais  qu'entouré  de  gentilshommes,* de  pages  et  d'offi- 


ciers 2. 


La  comtesse  de  Trélon,  sa  sœur,  ne  voyait  pas  sans 
un  vif  chagrin  ses  dépenses  exagérées,  la  magnificence 
qu'il  déployait  en  tout  ;  elle  crut  devoir  lui  en  faire  l'obser- 
vation. «  Ma  sœur,  lui  répondit  son  frère,  les  vanités 
passent  par  mon  cœur;  elles  n'y  demeurent  pas.  Il  est 
vrai  que  je  suis  tout  au  monde;  mais  j'espère  être  un  jour 
tout  à  Dieu.3.  »  Ce  jour  arriva  au  Jubilé  de  1625  *.  Il  enten- 
dit alors  une  voix  intérieure  qui  le  pressait  de  s'éloigner 
du  monde  et  de  se  rapprocher  de  Dieu  ;  il  l'écouta,  et,  à 
partir  de  cette  époque,  un  changement  radical  s'opéra  dans 
son  existence  :  la  vie  frivole  fît  place  à  la  vie  sérieuse  ;  la 

1.  Relation  de  1638,  ch.  VII. 

2.  Vie  de  l'illustre  serviteur  de  Dieu,  Noël  Brûlard  de  Sillery, 
Paris,  1843,  p.  17. 

3.  Ibid.,  p.  16. 

4.  Ibid.,  chap.  IV. 


—  247  — 

vie  de  mouvement,  de  distractions  et  de  luxe,  à  la  vie  de 
retraite,  de  prière  et  de  simplicité  monastique.  Bientôt, 
sous  la  direction  ferme  et  douce  de  Vincent  de  Paul,  ses 
progrès  dans  les  voies  surnaturelles  s'accentuèrent  :  il  aban- 
donna le  magnifique  hôtel  de  Sillery  pour  aller  s'établir 
dans  une  modeste  maison  située  près  du  monastère  de  la 
Visitation  de  Paris  ;  là,  comme  il  l'avait  dit  à  la  comtesse 
de  Trélon,  il  fut  tout  à  Dieu  et  aux  œuvres  de  Dieu.  Une 
dernière  grâce,  grâce  sublime,  fut  accordée  à  ce  grand 
cœur  :  le  commandeur  de  l'ordre  de  Malte  reçut,  par  une 
licence  expresse  du  siège  apostolique,  le  divin  sacerdoce. 
A  la  fondation  de  la  Compagnie  de  la  Nouvelle-France, 
Brûlard  de  Sillery  s'était  un  des  premiers  associé  à  cette 
entreprise  coloniale.  Toutefois,  dans  sa  pensée,  le  but  prin- 
cipal de  cette  Compagnie  devait  être  l'évangélisation  des 
sauvages,  et,  pour  son  compte,  il  consacra  à  cette  œuvre 
une  partie  de  son  immense  fortune.  Ayant  appris  par  les 
Jésuites  et  par  leurs  Relations,  les  projets  du  P.  Le  Jeune 
sur  la  conversion  des  Algonquins  et  des  Montagnais,  il 
voulut  y  contribuer,  et  il  le  fît,  comme  il  faisait  toutes 
choses,  en  grand  seigneur.  «  Voyant,  est-il  dit  dans  l'acte 
de  fondation  de  la  Résidence  de  Saint- Joseph,  le  profit  et 
utilité  qui  provient  journellement  des  bonnes  et  louables 
fonctions  des  Pères  de  la  Compagnie  de  Jésus  en  la  Nou- 
velle-France, spécialement  à  la  conversion  des  sauvages 
qui  va  croissant  tous  les  jours  et  s'augmentant  de  plus  en 
plus,  et  la  grande  nécessité  que  les  dits  Pères  ont  d'être 
aydés  et  secourus  en  ce  pays  destitué  des  choses  nécessaires 
à  la  vie  humaine;  poussé  d'un  saint  désir  de  contribuer  à 
cette  œuvre  de  Dieu  et  nommément  d'arrester  et  assembler 
en  lieu  commode  les  sauvages  errans  et  vagabonds,  qui  est 

le  plus  puissant  moyen  de  leur  conversion J'ai  déclaré 

ma  volonté  ainsi  qu'il  en  suit.   »  Voici  sa  volonté  :  il  donne, 


—  248  — 

pour  l'établissement  de  la  mission,  une  somme  considé- 
rable; il  charge  le  P.  Le  Jeune  de  choisir,  près  de  Québec, 
l'endroit  le  plus  favorable  à  l'œuvre  projetée,  il  met  à  sa 
disposition  une  vingtaine  d'ouvriers  pour  la  construction 
des  bâtiments  et  de  la  chapelle  et  le  défrichement  des  terres  ; 
enfin  il  le  prie  de  diriger  et  de  surveiller  les  travaux.  L'acte 
de  donation  est  de  1639.  Mais  le  commandeur  de  Sillerv 
avait  donné  ses  ordres  deux  ans  auparavant. 

Or,  il  y  avait  à  quatre  mille  de  Québec,  vers  le  milieu 
de  l'anse  appelée  alors  Kamiskoua  Ouangachit,  un  site 
délicieux  et  des  plus  commodes  pour  une  réduction.  On  le 
nomma  depuis,  en  souvenir  du  fondateur,  Saint-Joseph-de- 
Sillery.  C'est  là  qu'en  1637,  le  P.  Le  Jeune  jeta  les  fon- 
dements de  la  Résidence  des  Pères;  puis  on  y  bâtit  des 
maisons  pour  les  néophytes,  un  hôpital,  un  fort  destiné  à 
protéger  le  village,  et  une  chapelle  sous  le  vocable  de  Saint- 
Michel,  patron  du  commandeur.  L'inspirateur  de  cette 
mission  avait  bien  auguré  de  l'avenir.  Deux  familles  algon- 
quines,  de  près  de  vingt  personnes,  y  furent  d'abord  admises 
et  instruites  par  le  Père  de  Quen.  Bientôt  d'autres  sauvages 
vinrent  se  joindre  à  ce  premier  noyau,  et  la  réduction  de 
Sillery  forma  en  peu  de  temps  une  chrétienté  si  édifiante 
qu'elle  rappelait  la  ferveur  des  premiers  âges  de  l'Eglise. 
D'après  les  registres  de  la  paroisse,  elle  comptait  trente 
familles  algonquines  en  1641,  cent  soixante-sept  sauvages 
chrétiens  en  1645  '. 


1.  Registre  des  Jésuites  à  Sillery.  —  Voir  aux  Pièces  justificatives, 
n°  IV,  1)  la  concession  de  la  seigneurie  de  Sillery  faite  aux  sauvages, 
2)  les  lettres  patentes  de  Louis  XIV  (juillet  1651)  en  faveur  des  Jésuites 
pour  leurs  établissements  dans  l'Amérique. 

On  a  imprimé  à  Québec,  en  1852,  sur  la  demande  de  l'Assemblée 
législative  du  Canada,  un  certain  nombre  de  titres  des  concessions  de 
fiefs  ou  de  terrains  faites  aux  Jésuites  de  la  Nouvelle-France.  Parmi 


—  249  — 

Elle  commençait  à  peine,  et  déjà  la  mère  Marie  de  l'Incar- 
nation, première  supérieure  des  Ursulines  de  la  Nouvelle- 
France,  écrivait  à  une  dame  de  ses  amies  :  «  Nos  pauvres 
sauvages,  non  contents  de  se  faire  baptiser,  commencent  à 
se  rendre  sédentaires  et  à  défricher  la  terre.  Il  semble  que 
la  ferveur  de  la  primitive  Eglise  soit  passée  dans  la  Nou- 
velle-France et  qu'elle  embrase  les  cœurs  de  nos  bons 
néophytes  ;  de  sorte  que  si  la  France  leur  donne  un  peu  de 
secours  pour  se  bâtir  de  petites  loges  dans  la  bourgade 
qu'on  a  commencée  à  Sillery,  Ton  verra  en  peu  de  temps 
un  bien  autre  progrès.  C'est  une  chose  admirable  de  voir  la 
ferveur  et  le  zèle  des  Révérends  Pères  de  la  Compagnie  de 
Jésus.  Le  P.  Yimont,  supérieur  de  la  mission,  pour  donner 
courage  à  ses  pauvres  sauvages,  les  mène  lui-même  au 
travail,  et  travaille  à  la  terre  aved  eux.  Il  fait  ensuite  prier 
Dieu  aux  enfants  et  leur  apprend  à  lire,  ne  trouvant  rien 
de  bas  en  ce  qui  concerne  la  gloire  de  Dieu  et  le  bien  de  ce 
peuple.  Le  R.  Père  Le  Jeune,  qui  est  le  principal  ouvrier 
qui  a  cultivé  cette  vigne,  continue  à  y  faire  des  merveilles. 
Il  prêche  le  peuple  tous  les  jours  et  lui  fait  faire  ce  qu'il 
veut;  car  il  est  connu  de  toutes  ces  nations,  et  il  passe  en 
leur  esprit  pour  un  homme  miraculeux.  Et,  en  effet,  il  est 
infatigable  au  delà  de  ce  qui  se  peut  dire  dans  l'exercice  de 
son  ministère ,  dans  lequel  il  est  secondé  par  les  autres 
Révérends  Pères,  qui  n'épargnent  ni  vie  ni  santé  pour 
chercher  ces  pauvres  âmes  rachetées  du  sang  de  Jésus- 
Christ1. 


les  concessions  que  cite  cet  ouvrage,  signalons  celles  de  la  seigneurie 
de  N.-D.  des  Anges,  d'un  Jerrain  à  Québec  pour  y  bâtir  un  collège,  du 
fief  de  la  prairie  de  la  Madeleine,  de  la  terre  du  Sault-Saint-Louis,  etc. 
1.  Lettres  de  la  vénérable  mère  Marie  de  V Incarnation.  Paris,  L. 
Billaine,  1681,  p.  322  :  A  une  dame  de  qualité,  lettre  i>.  Québec, 
3  sept.  1640. 


—  250  — 

Huit  jours  après,  la  vénérable  mère  écrivait  à  la  supé- 
rieure des  Ursulines  de  Tours  :  «  Quant  aux  sauvages 
sédentaires,. il  ne  se  peut  voir  des  âmes  plus  pures  et  plus 
zélées  pour  observer  la  loi  de  Dieu.  Je  les  admire  quand  je 
les  vois  soumis  comme  des  enfants  à  ceux  qui  les  ins- 
truisent ! .   » 

Cette  première  ferveur  ne  se  démentit  pas.  «  Je  ne  vous 
sçaurais  dire,  écrivait  quatre  ans  plus  tard  la  même  supé- 
rieure, tout  ce  que  je  sçay  de  la  ferveur  de  ces  nouvelles 
plantes.  Quoique  nous  en  soions  sensiblement  touchées, 
nous  commençons  à  ne  nous  en  plus  étonner,  parce  que 
nous  sommes  déjà  accoutumées  à  les  voir;  mais  les  Français 
qui  arrivent  icy  et  qui  n'ont  rien  veu  de  semblable  en 
France,  pleurent  de  joie,  voiant  les  loups  devenus  agneaux, 
et  des  bètes  changées  en  enfants  de  Dieu  2.   » 

Le  10  septembre  1646,  elle  revient  sur  ce  même  sujet, 
et  avec  plus  de  détails.  «  C'est  une  chose  ravissante, 
dit-elle,  de  voir  nos  bons  sauvages  de  Sillery,  et  le  grand 
soin  qu'ils  apportent  à  ce  que  Dieu  soit  servi  comme  il  faut 
dans  leur  bourgade,  que  les  lois  de  l'Eglise  soient  gardées 
inviolablement,  et  que  les  fautes  y  soient  châtiées  pour 
apaiser  Dieu.  L'une  des  principales  attentions  des  capitaines 
est  à  éloigner  tout  ce  qui  peut  être  occasion  de  péché  ou  en 
général,  ou  en  particulier.  L'on  ne  va  pas  à  la  chapelle  que 
l'on  n'y  trouve  quelque  sauvage  en  prière,  avec  tant  de 
dévotion  que  c'est  une  chose  ravissante.  S'il  s'en  trouve 
quelqu'un  qui  se  démente  de  la  Foy  ou  des  mœurs  du  chré- 
tien, il  s'éloigne  et  se  banit  de  lui-même,  sçachant  bien  que 
bon  gré  mal  gré  il  lui  faudrait  faire  pénitence  ou  être  hon- 
teusement chassé  de  la  bourgade3.   » 

1.  Lettres',  Québec,  13  sept.  1640. 

2.  Ibid.  A  son  fils;  Québec,  26  août  1644. 

3.  Ibid.  Lettre  de  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  à  son  fils. 


—  251  — 

Le  mouvement  était  imprimé,  il  fut  suivi.  En  1640,  le 
P.  Buteux  fonde  aux  Trois-Rivières  une  réduction  sur  le 
modèle  de  celle  de  Sillery,  et  en  moins  d'un  an  elle  compte 
quatre-vingts  néophytes.  Ceux  qui  sont  en  âge  d'être  instruits 
se  rendent  au  point  du  jour  à  la  chapelle  de  l'Immaculée- 
Conception.  Là,  ils  prient  à  haute  voix,  puis  ils  entendent 
une  instruction,  ils  assistent  à  la  messe,  ils  chantent  des 
cantiques,  enfin  ils  vont  au  travail1.  C'est  une  première 
semence.  Elle  ne  tardera  pas  à  grandir  et  à  produire  une 
brillante  moisson.  Dix  ans  plus  tard,  le  P.  Ragueneau 
écrivait  à  son  Provincial,  le  P.  Claude  de  Lingendes  :  «  La 
résidence  de  la  Conception  aux  Trois-Rivières  est  plus 
exposée  aux  incursions  des  Iroquois  ;  mais  je  puis  dire  avec 
vérité  que  jamais  on  n'y  remarqua  plus  de  paix,  plus  de 
repos  et  de  piété  parmi  le  bruit  des  armes  et  dans  les 
frayeurs  de  la  guerre.  La  pluspart  des  néophytes,  qui  y  sont 
en  bon  nombre,  y  ont  fait  leur  demeure  par  un  motif  qu'on 
n'attendrait  pas  des  barbares  convertis  à  la  foi  depuis  peu 
de  temps.  C'est,  disaient-ils,  pour  combattre  les  ennemis 
de  la  prière  que  volontiers  nous  exposons  notre  vie  ;  si  nous 
mourons  en  combattant,  nous  croirons  mourir  pour  la 
delfense  de  la  Foi3.   » 

Ces  deux  réductions  de  Sillery  et  des  Trois-Rivières 
devinrent  des  foyers,  d'où  la  flamme  apostolique  se  répandit 
dans  toutes  les  peuplades  du  Nord-Est  du  Saint-Laurent; 
les  sauvages  convertis  portèrent  la  bonne  nouvelle  dans  les 
forêts  depuis  l'embouchure  du  fleuve  jusqu'aux  grands  lacs. 
«  C'est  une  merveille  de  voir  la  ferveur  de  nos  bons 
néophytes,  écrivait  en  1643  Marie  de  l'Incarnation.  Ils  ne 
se  contentent  pas  de  croire  en  Jésus-Christ,  mais  le  zèle  les 


i.  Relation  de  1641,  ch.  VII. 
2.  Relation  de  1651,  ch.  III. 


—  252  — 

emporte  d'une  telle  manière  qu'ils  ne  sont  pas  contents  et 
pensent  ne  croire  qu'à  demi,  si  tous  ne  croient  comme  eux... 
Le  capitaine  des  Abnakiouois  me  disait  après  son  baptême  : 
Je  ne  me  contenterai  pas  de  porter  mes  gens  et  ma  jeunesse 
à  la  fov  et  à  la  prière;  mais  comme  j'ay  été  dans  plusieurs 
nations  dont  je  sçay  la  langue,  je  me  servirai  de  cet  avan- 
tage pour  les  aller  visiter  et  les  porter  à  croire  en  Dieu  *.  » 
La  Mère  Marie  de  l'Incarnation  ajoute  dans  la  même  lettre  : 
«  Les  hommes  ne  sont  pas  seuls  embrasés  de  ce  zèle  :  Une 
femme  chrétienne  a  passé  exprès  dans  une  nation  fort 
éloignée  pour  y  catéchiser  ceux  qui  y  habitent,  en  quoi  elle 
a  si  bien  réussi,  quelle  les  a  tous  amenés  ici  où  ils  ont  été 
baptisés.  Il  lui  a  fallu  un  courage  apostolique  pour  courir 
tous  les  dangers  où  elle  s'est  exposée  afin  de  rendre  ce  ser- 
vice à  Notre-Seigneur.  Nous  voyons  souvent  de  semblables 
ferveurs  dans  nos  bons  néophytes,  qui  sans  mentir  font 
honte  à  ceux  qui  sont  nés  de  parents  chrétiens  2.   » 

Ces  néophytes  firent  entendre  la  parole  de  l'Evangile  aux 
Betsamites,  aux  Papinachois,  aux  Attikamègues,  aux  Iro- 
quets,  aux  Outaouais  et  à  la  nation  de  l'île  ;  et,  dans  chacune 
de  ces  peuplades,  grand  nombre  d'Indiens  conçurent  le  désir 
du  saint  baptême.  Tous  cependant  ne  pouvaient  aller  à 
Sillery  et  aux  Trois-Rivières  se  faire  instruire  et  éprouver 
avant  d'être  admis  au  sacrement. 

Les  Montagnais  du  Saguenay,   entre  autres,  envoyèrent 

1.  Lettres  de  la  vén.  mère  Marie  de  l'Incarnation.  Québec,  30  sept. 
1643,  p.  377. 

Le  4  sept.  1640,  la  vén.  mère  écrivait  à  un  de  ses  frères  :  «  Les 
néophytes  poussés  du  zèle  de  communiquer  la  grâce  que  Dieu  leur  a 
faite  vont  dans  les  autres  nations  porter  des  présents  pour  les  attirer 
ici,  afin  qu'elles  entendent  la  loi  de  Dieu  et  qu'elles  s'y  soumettent. 
On  a  baptisé  plus  de  1.200  personnes  »  (p.  330). 

2.  Lettres  de  la  M.  Marie  de  l'Incarnation.  Québec,  30  sept.  1643, 
p.  377. 


—  253  — 

à  Sillery  une  députation  pour  prier  le  missionnaire  de  se 
rendre  chez  eux.  «  Nous  ne  sommes  pas  éloignés  de  la  foi, 
dirent  les  députés,  mais  nous  désirons  qu'on  vienne  nous 
instruire  dans  notre  pays.  Nous  sommes  dans  la  résolution 
de  prier,  mais  non  pas  de  quitter  notre  pays  pour  monter 
là  haut1.  »  Les  députés  ajoutaient  :  «  Il  est  à  propos  que 
la  robe  noire  descende  à  Tadoussac...  ;  les  nations  voisines 
y  viendront  demeurer,  elles  embrasseront  la  Foi  sans 
contredit 2.   » 

Tadoussac,  baie  charmante,  située  au  confluent  du 
Saeruenav  et  du  Saint-Laurent,  était  le  rendez-vous  des 
vaisseaux  européens,  qui  venaient  y  faire  la  traite  avec  les 
sauvages.  «  Son  histoire,  pendant  plus  de  deux  siècles,  dit 
Arthur  Buies,  n'est  guère  autre  chose  que  celle  des  missions 
qui  y  furent  exercées,  en  premier  lieu  par  les  Jésuites  de 
1640  à  1782,  puis  par  les  prêtres  séculiers  qui  leur  succé- 
dèrent à  partir  de  cette  dernière  époque3.  »  En  1640,  il  n'y 
avait  dans  cette  rade  gracieusement  découpée  en  opale 4, 
qu'une  maison  française  qui  servait  de  décharge  aux  navires. 
Au  printemps,  les  sauvages  y  accouraient  de  toutes  parts, 
chargés  de  pelleteries  et  installaient  autour  du  poste  leurs 
tentes  ou  leurs  cabanes  :  on  voyait  parmi  eux  des  Monta- 
gnais,  des  Algonquins,  des  Betsamites,  des  Papinachois. 
Ils  restaient  là  aussi  longtemps  que  durait  la  traite,  et  la 
traite  finie,  les  marchands  retournaient  chez  eux  et  les  sau- 
vages  reprenaient  le  chemin  de  leurs  villages  ou  de  leurs 
forets  5. 

1.  Relation  de  1641,  ch.  XII. 

1.  Ibid. 

:*.  Le  Saqucnaij  cl  la  vallée  du  lac  Saint-Jean,  par  Arthur  Buios. 
Québec,  1880,  p.  56. 

i.    Vie  de  Mgr  de  Laval,  par  l'abbé  Gosscliu,  p.  525. 

5.  Le  Sacjuenay  et  la  vallée  du  lac  Saint-Jean,  p.  62,  citation  d'une 
lettre  d'un  missionnaire,  1720. 


—  254  — 

Le  P.  de  Quen  descendit  à  Tadoussac  au  mois  de  mai  1640. 
La  semence  évangélique  avait  grandi  ;  elle  était  mûre  pour 
la  moisson.  Les  sauvages  reçoivent  le  Père  avec  joie,  ils  lui 
dressent  à  la  hâte  une  cabane  décorées  jetées  sur  cinq  ou 
six  perches,  et,  dans  cette  cabane,  presbytère  et  chapelle 
en  même  temps,  iKenseigne,  il  baptise  et  il  sacrifie.  La 
mission  dure  un  mois  et  le  baptême  est  conféré  à  une 
quinzaine  de  sauvages.  Trois  ans  après,  la  mère  Marie  de 
l'Incarnation  écrit  à  son  fils,  en  France  :  «  A  Tadoussac, 
on  a  veu  cette  année  des  merveilles,  un  grand  nombre  de 
sauvages  avancés  de  plus  de  vingt  journées  dans  les  terres, 
y  étant  venus  pour  se  faire  instruire,  et  ensuite  pour  se 
faire  baptiser.  Ils  ont  des  sentiments  si  religieux  et  font 
des  actions  si  chrétiennes,  qu'ils  nous  font  honte  et  nous 
surpassent  en  piété.  Ce  sont  les  fruits  du  zèle  de  nos  bons 
chrétiens  sédentaires,  car  ils  vont  exprès  de  côté  et  d'autre 
pour  gagner  des  âmes  à  Jésus-Christ.  Toutes  ces  nations-là 
sont  du  côté  du  Nord  j .    » 

Les  néophytes  récitent  le  chapelet  et  chantent  des  can- 
tiques dans  la  tente  agrandie  du  missionnaire;  plusieurs 
cabanes  font,  soir  et  matin,  la  prière  en  commun.  La  croix 
avait  été  plantée  au  fond  de  la  baie,  auprès  des  cabanes  des 
sauvages;  le  P.  Buteux,  qui  a  remplacé  le  P.  de  Quen,  veut 
qu'elle  s'élève  sur  la  colline,  exposée  à  tous  les  regards, 
en  signe  de  conquête  et  de  domination.  Un  capitaine  la 
charge  sur  ses  fortes  épaules  et  la  porte  au  lieu  désigné, 
suivi  d'une  foule  de  sauvages,  dont  les  manifestations 
bruyantes  et  respectueuses  marquent  la  joie  et  l'ardente 
foi.  Désormais  la  mission  s'appellera  Sainte-Ci^oix,  et  le 
missionnaire  passera  toute  la  belle  saison  avec  ses  néo- 
phytes.  Les  capitaines  sont  les   premiers   à  demander  le 

1.  Lettres  de  la  vén.  M.  Marie  de  l'Incarnation.  Québec,  30  sept. 
K>i3,  p.  376. 


9».  ». 
_00    — 

baptême;  et  plusieurs  sont  de  vrais  apôtres.  «  Depuis  six 
mois,  écrit  Marie  de  l'Incarnation,  Charles  (un  capitaine 
montagnais)  a  plus  fait  par  ses  sermons  que  cent  prédica- 
teurs n'auraient  fait  en  plusieurs  années.  Il  gardait  le  mis- 
sionnaire de  crainte  que  quelque  ennemi  de  la  Foy  ne 
l'abordât  :  Mon  Père,  lui  disait-il,  -je  porte  mon  pistolet 
pour  te  garder,  et  je  ferai  autant  de  pas  que  toi,  car  il  y  a 
des  méchants  qui  ne  te  veulent  pas  de  bien  * .  »  ' 

En  1648,  on  élève  une  chapelle  assez  vaste  et  on  dresse 
une  chambre  en  bois  de  charpente.  Quatre  fois  le  jour,  la 
chapelle  se  remplit  de  catéchumènes  et  de  néophytes;  et 
les  louanges  de  Dieu  s'y  chantent  en  français,  en  huron, 
en  algonquin,  en  montagnais  et  en  langue  miscouienne. 
Un  été,  on  vit  près  de  neuf  cents  sauvages  à  Tadoussac. 
Quand  Mgr  de  Laval  y  fît  sa  visite  pastorale,  en  1668, 
il  fut  reçu  par  des  centaines  de  chrétiens,  de  tribus  diffé- 
rentes, aux  costumes  les  plus  variés,  et  il  administra  le 
sacrement  de  confirmation  à  149  personnes.  A  son  retour  à 
Québec,  il  ne  cache  pas  «  la  satisfaction  qu'il  a  éprouvée 
de  voir  de  ses  propres  yeux  le  christianisme  en  vigueur  et  la 
piété  régner  parmi  ces  pauvres  sauvages  2  ». 

Le  mouvement  de  conversion  déterminé  à  Sillery  et 
continué  aux  Trois-Rivières  et  à  Tadoussac  se  fait  égale- 

1.  Lettres  de  la  vén.  M.  Marie  de  l'Incarnation.  Québec,  24  août 

1641,  p.  344. 

2.  Vie  de  Mgr  de  Laval,  p.  528;  —  Le  Saguenay  et  la  vallée  du  lac 
Saint-Jean,  pp.  63,  64  et  67  ;  —  Relations  des  Jésuites  :  1641,  ch.  XII; 

1642,  ch.  X;  1643,  ch.  VIII;  1644,  ch.  XII;  1646,  ch.  VII;  1647,  ch. 
XII;  1648,  ch.  IX;  1650,  ch.  XII;  1652,  ch.  IV;  1668,  ch.  VII;  1669, 
ch.  VII;  1670,  ch.  III;  1672,  VII,  §  I. 

Le  21  oct.  1661,  Mgr  de  Laval  écrivait  en  parlant  de  Tadoussac  : 
«  Plurimi  illuc  homines  prascrtim  ex  septentrionali  parte  silvestres, 
uhi  castellum  Galli  necnon  et  ecclesiam  habent,  aut  edocendi  in  fide, 
aut  exercendi  in  commercium  descendunt.  »  (Informatio  de  statu 
ecclesise  nova-;  Francia?  ad  Sanctam  Sedem  missa.) 


—  256  — 

ment  sentir  à  Québec.  Dès  1641,  la  Mère  Marie  de  l'Incar- 
nation écrit  à  la  supérieure  des  Ursulines  de  Tours  :  «  Nous 
habitons  un  quartier  où  les  Montagnez,  les  Algonquins, 
les  Abnaquiouois  et  ceux  du  Saguenay  se  vont  arrêter,  parce 
que  tous  veulent  croire  et  obéir  à  Dieu  '.  »  L'année  sui- 
vante, elle  dit  à  la  même  supérieure,  que  ses  religieuses 
ont  eu  cette  année  au  dessus  de  leurs  forces,  tant  elles  ont 
reçu  de  visites  de  sauvages,  venant  continuellement 
demander  à  la  grille  du  couvent  la  nourriture  spirituelle  et 
celle  du  corps  2.  Le  chiffre  des  visiteurs  s'élève  à  plus  de 
huit  cents  par  an  5.  On  leur  apprend  les  vérités  de  la  foi  et 
les  prières,  et,  après  la  messe,  on  leur  fait  un  festin  de  pois 
ou  de  sagamite  de  bled  d'Inde  avec  des  pruneaux11.  Le  sacre- 
ment de  baptême  s'administre  à  la  chapelle  des  Jésuites  ou 
dans  celle  des  communautés  de  femmes.  Une  des  tribus  les 
j)lus  intéressantes,  qui  donne  aux  religieuses  le  plus  de  con- 
solation, est  celle  des  Attikamègues  ou  Poissons-blancs. 

Simples,  bons,  candides,  pacifiques'0,  les  Attikamègues 
n'aiment  pas  la  guerre  et  ne  la  font  qu  aux  animaux^.  Au 
reste,  fort  superstitieux,  ils  obéissent  aveuglément  à  leurs 
sorciers.  En  1642,  quelques-uns  d'entre  eux  se  rendirent 
aux  Trois-Rivières  et  à  Québec  :  un  aimant  secret  semblait 
les  attirer  à  Dieu.  Les  uns  se  firent  instruire  et  baptiser  aux 
Trois-Rivières  par  le  P.  Buteux;  d'autres  assiégèrent  des 
journées  entières  la  grille  des  Ursulines  de  Québec,  et,  après 
une  longue  préparation,   ils  mêlèrent  leurs  larmes  à  l'eau 

d.  Québec,  21  août  1641,  p.  344. 

2.  Québec,  29  sept.  1642,  p.  354. 

3.  A  la  même.  Québec,  16  sept.  1642,  p.  349. 

4.  A  son  fils,  Québec,  30  sept.  1643,  p.  376. 

I).  Relation  de   1647,  p.  57;  —  Marie  de  l  Incarnation  à  son  fils. 
Québec,  1647,  p.  434. 

6.  Marie  de  l'Incarnation,  Ibid. 


—  257  — 

sainte  qui  coula  sur  leur  front.  Leur  capitaine,  Paul  Oueta- 
mourat,  brave  chasseur  et  homme  droit,  suivit  l'exemple 
de  ses  compatriotes1.  La  conversion  dé  ces  sauvages  fut 
sincère  :  jamais  néophytes  ne  portèrent  avec  plus  de  sim- 
plicité et  de  piété  l'étendard  det  la  foi. 

Rentrés  chez  eux,  ils  se  livrèrent  à  une  propagande 
active,  dune  fécondité  admirable  :  beaucoup  d'Attika- 
mègues,  poussés  par  un  attrait  irrésistible,  tombèrent  aux 
pieds  de  la  Croix  ;  les  uns  vinrent  aux  Trois-Rivières,  rece- 
voir l'eau  sainte  qui  régénère;  les  autres,  incapables  d'en- 
treprendre ce  long  et  pénible  voyage,  attendirent  la  visite 
du  missionnaire2. 

Ces  sauvages  habitaient  au  milieu  des  bois,  sur  les  hau- 
teurs où  le  Saint-Maurice  prend  sa  source.  Là,  ils  vivaient 
retirés  et  tranquilles,  dans  la  plus  extrême  pauvreté,  en 
paix  avec  leurs  voisins,  s'adonnant  à  la  pêche  et  à  la  chasse. 

La  vie  chrétienne  des  nouveaux  convertis  est  à  connaître. 
On  ne  peut  la  lire  dans  les  Relations,  sans  penser  à  la  parole 
de  l'évêque  de  Buenos-Ayres  à  Philippe  V  :  «  Sire,  dans 
ces  peuplades  nombreuses,  composées  d'Indiens  naturelle- 
ment portés  à  toutes  sortes  de  vices,  il  règne  une  si  grande 
innocence,  que  je  ne  crois  pas  qu'il  s'y  commette  un  seul 
péché  mortel3.  »  Il  serait  imprudent  de  porter  le  même 
jugement  sur  les  Attikamègues  ;  mais  avec  eux  une  nouvelle 
République  évangélique  était  sortie  à  la  parole  de  Dieu  du 
plus  profond  des  forêts 4.  N'ayant  pas  de  prêtre,  ils  se 
firent  un  règlement  de  vie,  qu'ils  observèrent  avec  une 
ponctualité  et  un  scrupule  vraiment  étonnant.  Au  lever  du 
soleil  et  au   coucher   du  jour,   ils   s'assemblaient   pour  la 

1.  Relation  de  1647,  p.  57. 

2.  Relations  de  1650  et  1651. 

3.  Génie  du  christianisme,  1.  IV,  ch.  4  et  5. 

4.  Ibid. 

Jés.  et  Nour.-Fr.  —  T.  I.  21 


—  258  — 

prière.  Il  y  avait  deux  assemblées  principales,  à  plusieurs 
lieues  l'une  de  l'autre.  La  prière  durait  un  gros  quart 
d'heure.  Un  sauvage,  au  milieu  de  la  cabane,  servant  de 
chapelle,  la  récitait  à  haute  voix,  le  crucifix  à  la  main,  et 
tous  les  autres  suivaient  attentifs,  à  genoux,  les  mains 
jointes,  le  chapelet  enlacé  dans  les  doigts.  Après  la  prière, 
le  chant  des  cantiques.  «  Cela  se  faisait  posément,  dit  le 
missionnaire,  sans  affetterie,  d'un  accent  tout  simple,  tout 
naïf  et  tout  remjDli  de  dévotion  *.  » 

Le  dimanche  et  les  fêtes  chômées,  le  capitaine  ou  le  plus 
ancien  de  la  tribu  rappelait  à  tous,  dès  la  première  lueur 
du  jour,  les  prescriptions  suivantes  :  le  travail  est  interdit  ; 
la  prière  et  les  bonnes  œuvres  sont  d'obligation  ;  défense  de 
manger,  de  boire  et  de  pétuner  avant  les  prières  du  matin. 
Toutefois  il  est  permis  de  voir  s'il  y  a  du  poisson  dans  les 
filets  tendus  la  veille.  Les  recommandations  terminées,  on 
orne  la  chapelle,  on  la  tapisse  débranches  de  sapin;  les  sau- 
vages font  ensuite  leur  toilette.  Ils  se  bariolent  le  visage  de 
diverses  couleurs,  de  blanc,  de  noir,  de  rouge  ;  ils  jettent 
sur  leurs  épaules  leurs  plus  belles  robes,  robes  de  castor,  de 
loutre,  de  loup  cervier  ou  d'écureuil  noir;  ils  attachent 
quelques  plumes  à  leur  touffe  de  cheveux.  Tout  est  mis  à 
contribution,  brins  de  porc-épic  teints  en  rouge,  grands 
bracelets,  colliers  et  couronnes  de  porcelaine,  les  ornements 
sauvages  et  les  ornements  européens. 

La  cloche  sonne.  On  entre  en  silence  dans  la  chapelle. 
C'est  une  cabane  d'écorce  de  pins  odoriférants,  en  forme  de 
berceau,  au  fond  de  laquelle  se  trouve  une  grossière  imita- 
tion d'autel.  Le  tout  est  garni  de  couvertures  bleues,  sur 
lesquelles  sont  attachés  des  crucifix  et  des  images  en 
papier.   Les   chrétiens,  à  genoux,   commencent  par  réciter 

t.  Relation  de  1650,  ch.  XI. 


—  259  — 

la  prière  de  tous  les  jours;  les  païens  peuvent  y  assister.  A 
la  fin   de    la  prière,    le    capitaine"  renvoie   ces  derniers  : 
«  Vous  qui  n'êtes  pas  baptisés,  dit-il,  sortez  ;  les  prières 
que  nous   allons  faire  ne  sont  que  pour  les    chrétiens.   » 
Ceux-ci  chantent  des  cantiques,  l'hymne  du  Saint-  Sacre- 
ment, Y  Ave  maris  stella  ;  ils  récitent  le  chapelet,  chantent 
le  dernier  Ave  Maria  de  chaque  dizaine,  et  prolongent  ainsi 
la  réunion  pendant  près  de  deux  heures.  Dans  la  soirée, 
même  répétition.  Chaque  réunion  se  termine  par  les  avis 
du  capitaine,  qui  recommande  toujours  la  bonne  tenue,  la 
réserve,  la  fuite  du  mal  et  la  pratique  du  bien.  En  vérité, 
c'est  par  la  religion  seule  qu'on  civilise  les  barbares,  et  non 
par  des  théories  scientifiques  ou  par  les  principes  abstraits 
de  la  philosophie.   Les  capitaines  veillaient  sur  les  jeunes 
gens    :   «  Songez,   leur  répétaient-ils    souvent,    qu'il   faut 
mourir,   et   qu'il  faut   vous  tenir   prêts  pour  un    moment 
duquel  dépend  une  éternité  tout  entière  ou  de  biens  ou  de 
maux,    selon   que   vous  aurez  ou   servy   Dieu  ou  obéy  au 
diable1.  »  Les  femmes,  les  maris,  les  enfants,  tous  s'impro- 
visaient catéchistes  ou  prédicateurs 2  ;  et  autour  de  ces  mis- 
sionnaires d'un  nouveau  genre,  on  voyait  des  capitaines  et 
des  vieillards  de   quatre-vingt  et  cent  ans,   qui  n'avaient 
jamais  vu  d'Européens,  qui  n'avaient  jamais  conversé  avec 
la  robe  noire  ;  ils  écoutaient  avec  émotion  la  nouvelle  doc- 
trine, et  l'acceptaient  avec  une  soumission  d'enfants.  «  On 
eût  dit,  écrit  le  P.  Buteux,  que  Dieu  les  réservait  comme 
un  saint  Siméon  ou  une  sainte  Anne  la  prophétesse,  pour 
avoir  connaissance  de  Jésus-Cbrist3.  » 

Quand    les    chrétiens    eurent    préparé    les    païens     au 
±>aptême,  ils  dépêchèrent  aux  trois  Trois-Rivières  un  bon 

1.  Relation  de  1651 ,  p.  22. 

2.  Ibid.t  p.  25. 
-3.  Ibicl.,  p.  20. 


—  260  — 

israélite,  nommé  Antoine,  pour  supplier  la  robe  noire  de 
monter  chez  eux.  C'était  en  1650.  Il  s'adressa  au  P.  Buteux, 
leur  meilleur  ami  et  leur  Père,  celui  qui  avait  déposé  dans 
l'âme  des  premiers  néophytes  les  divines  semences  de  la 
foi.  Le  Père  ne  put  se  rendre  cette  année  à  leur  désir,  à 
cause  de  ses  nombreuses  occupations.  Grande  fut  la  déso- 
lation du  messager  ;  à  travers  ses  larmes  il  laissa  échapper 
ces  tendres  reproches  :  «  Que  diront  ceux  qui  te  souhaitent 
avec  impatience,  et  qui  ont  un  si  grand  désir  de  se  confesser? 
Que  feront  mes  enfants  qui  n'ont  pas  encore  reçu  le 
baptême?...  Faut-il  donc  que  nous  soyons  séparés  après 
notre  mort?  que  les  uns  soient  bienheureux  et  les  autres 
malheureux?  Si  j'eusse  pu  apporter  toute  ma  famille  sur 
mes  épaules,  je  l'aurais  fait;  mais  les  chemins  sont  épou- 
vantables. Si  les  autres  qui  ne  peuvent  surmonter  ces  dif- 
ficultés, viennent  à  mourir  sans  baptême,  à  qui  en  sera  la 
faute1?  »  L'année  suivante,  mêmes  supplications  et  mêmes 
larmes.  Le  P.  Buteux  n'y  résista  pas. 

Ce  religieux  portait  dans  un  corps  débile  et  maladif 
une  âme  aussi  ardente  que  forte.  Lors  de  son  départ  de 
France,  en  1634,  sa  santé  était  si  profondément  altérée, 
qu'on  se  demandait  s'il  supporterait  la  traversée.  Au 
Canada,  il  ne  se  ménagea  pas  :  il  couchait  par  terre, 
passait  en  prière  la  majeure  partie  de  la  nuit,  jeûnait  fré- 
quemment. L'âge  et  les  fatigues  de  l'apostolat  contribuaient 
encore  à  briser  le  peu  de  forces  physiques  qui  lui  restaient. 
Dans  ces  conditions,  un  voyage  au  pays  des  Attikamègues, 
sur  les  neiges,  à  la  naissance  du  printemps,  paraissait  à 
tous  imprudent  et  impossible.  Mais  l'apôtre  ne  voit  que  des 
difficultés  et,  par  conséquent,  d'heureuses  occasions  de 
souffrances  et  de  mérites,  là  où  d'autres  découvrent  des 

1.  Relation  de  16o0,  p.  39. 


—  261  — 

impossibilités  ;  quant  à  l'esprit  de  prudence,  c'est  une  quan- 
tité négligeable  dans  sa  vie  à  la  recherche  des  âmes. 

Le  P.  Buteux  part  le  vingt-sept  mars  avec  M.  de  Nor-  v 
manville,  deux  Français,  une  bande  de  sauvages  et  quelques 
soldats.  Le  temps  était  beau,  le  soleil  ardent,  les  neiges 
fondues,  les  routes  impraticables.  Les  voyageurs  n'ar- 
rivent que  le  jour  de  l' Ascension  à  la  première  assemblée 
des  Attikamègues.  Les  Relations  nous  représentent  le  mis- 
sionnaire, monté  sur  des  raquettes  et  tirant  son  traîneau, 
se  faisant  jour  à  travers  les  fleuves  et  les  forêts,  gravissant 
péniblement  des  montagnes,  descendant  dans  les  précipices, 
fatigué,  brisé,  et  allant  toujours,  sans  autre  provision  que 
sa  confiance  en  Dieu.  «  J'avais  assez  de  mon  petit  meuble, 
dit-il;  le  chemin,  la  lassitude  et  le  jeusne,  que  je  ne  désirais 
pas  rompre  au  temps  de  la  passion,  ne  me  permettaient 
pas  de  me  charger  de  vivres  *.  » 

La  naïve  ferveur  des  Attikamègues  lui  fait  vite  oublier  les 
fatigues  et  les  privations.  Les  deux  assemblées  le  reçoivent 
comme  le  Messie,  et  lui,  il  passe  en  faisant  le  bien,  bapti- 
sant, confessant,  prêchant  le  royaume  de  Dieu.  Après  sa 
tournée  apostolique,  il  écrivait  :  «  Quelle  confusion  pour 
moi  de  voir  comme  ces  pauvres  barbares,  sans  prêtre,  sans 
messe,  nv  autres  secours  se  maintiennent  dans  une  telle 
pureté  et  ferveur  2  !  »  Il  écrivait  encore  :  «  Ce  pays  est  un 
bon  terroir,  où  la  semence  de  la  foy  rend  son  fruit  au 
centuple...  J'espère  au  printemps  prochain  faire  le  même 
voyage,  et  pousser  encore  plus  loin  jusqu'à  la  mer  du 
Nord,  pour  y  trouver  de  nouveaux  peuples  et  des  nations 
entières,  où  la  lumière  de  la  foy  n'a  jamais  encore  pénétré3..  » 

L'année    suivante,    il    entreprend,   en    eftet,   le    même 

1.  Relation  de  1651,  p.  17. 

2.  Ibid.,  p.  24. 

3.  Ibid.,  p.  26. 


—  262  — 

voyage  ;  et  le  3  avril,  veille  de  son  départ,  il  écrit  à  son 
supérieur,  le  P.  Ragueneau  :  «  Dieu  veuille  que  nous  par- 
tions une  bonne  fois  et  que  le  ciel  soit  le  terme  de  notre 
voyage!  Hsec  spes  reposita  est  in  sinu  meo...  Le  cœur  me 
dit  que  le  temps  de  mon  bonheur  s'approche1.  » 

Ces  paroles  renfermaient  un  désir  et  un  pressentiment  ; 
le  désir  du  martyre,  le  pressentiment  de  sa  mort  prochaine. 
Le  martyre  avait  toujours  été  l'objet  de  ses  vœux2,  et, 
depuis  son  entrée  dans  la  Compagnie  de  Jésus,  sa  vie  de 
souffrance  et  d'héroïsme  n'avait  été  qu'une  préparation  à 
cette  grâce  suprême.  Sa  dernière  lettre  semblait  un  avant- 
goût  de  ce  bonheur  tant  désiré. 

Parti  avec  une  bande  nombreuse  d'Attikamègues,  la  faim 
le  force  de  se  séparer  d'eux  après  un  mois  de  marche.  Il 
continue  sa  route,  accompagné  d'un  Français  et  d'un 
Huron3.  Le  voyage  est  des  plus  pénibles.  La  neige  était 
fondue,  les  rivières  coulaient  librement  dans  leur  lit.  Les 
trois  voyageurs,  empêchés  par  le  dégel  d'aller  en  raquettes r 
construisent  un  canot  d'écorce  et  remontent  le  Saint-Mau- 
rice. Le  fleuve  était  semé  de  cataractes  et  de  rapides;  à 
chaque  instant  il  fallait  interrompre  la  navigation  et  faire 
portage11.  Le  dix  mai,  ils  avaient  déjà  porté  deux  fois  sur 

1.  Relation  de  1652,  p.  2. 

2.  Le  P.  Buteux  disait  un  jour  à  son  directeur  au  Canada  :  «  Je 
m'estimerais  trop  heureux,  si  Dieu  avait  permis  que  je  tombasse 
entre  les  mains  des  Iroquois.  Leur  cruauté  est  grande,  et  de  mourir 
à  petit  feu,  c'est  un  tourment  horrible  ;  mais  la  grâce  surmonte  tout,, 
et  un  acte  d'amour  de  Dieu  est  plus  pur  au  milieu  des  flammes  que 
ne  le  sont  toutes  nos  dévotions  séparées  des  souffrances.  »  (Ibid.) 

3.  Le  Français  s'appelait  Fontarabie  et  le  Huron  Tsondoutannen 
(Journal  des  Jésuites,  p.  167).- 

4.  «  Les  voyageurs  canadiens  nomment  portages  les  parties  d'une 
rivière,  où  la  rapidité  du  courant,  un  rocher,  quelque  cascade,, 
empêcha  que  les  canots  et  les  embarcations  légères  ne  puissent 
remonter.  L'embarcation  est  alors  transportée  à  dos  d'hommes,  au 


—  263  — 

les  épaules  les  canots  et  les  bagages  ;  ils  commençaient  un 
troisième  portage,  à  travers  la  forêt  par  des  lieux  escarpés, 
quand  ils  sont  assaillis  par  quatorze  Iroquois.  Ces  sauvages 
avaient  franchi  sur  leurs  raquettes  la  distance  immense  qui 
les  sépare  des  Poissons-blancs,  et  postés  sur  le  passage 
des  voyageurs,  ils  les  attendaient  cachés  derrière  les 
arbres.  Le  Huron  est  saisi  et  garotté,  le  Français  tué,  et  le 
P.  Buteux,  atteint  de  deux  balles,  est  ensuite  assommé  à 
coups  de  hache,  dépouillé  et  jeté  à  la  rivière.  Le  dernier 
mot  sorti  de  ses  lèvres,  avant  d'expirer,  est  le  nom  sacré  de 
Jésus.  Le  Huron,  étant  parvenu  à  briser  ses  liens  et  à 
s'échapper,  apporte  cette  nouvelle  aux  Trois-Rivières  le 
huit  juin  *. 

Le  regret  fut  général  dans  la  Colonie.  C'est  une  perte 
incroyable  pour  la  mission,  écrit  Mère  Marie  de  l'Incarna- 
tion2. Elle  était  l'écho  de  la  pensée  de  tous. 

Né  à  Abbeville  le  onze  avril  1600,  entré  au  noviciat  des 
Jésuites  à  Rouen  le  deux  octobre  1620,  le  P.  Buteux  tra- 
vaillait depuis  dix-huit  ans  au  salut  des  Montagnais,  des 
Algonquins  et  des  Attikamègues.  Le  P.  Ragueneau  termine 
son  éloge  par  ce  dernier  trait  :  «  Il  convertit  à  la  Foy  quan- 
tité de  nations  sauvages,  pour  lesquelles  il  avait  des  ten- 
dresses de  Père,  et  qui  avaient  toutes  pour  lui  des  amours 
de  véritables  enfants3. 

delà  des  obstacles  qui  obstruent  la  navigation.  »  (Observations  sur 
VHistoire  du  Canada,  de  l'abbé  Brasseur  de  Bourbourg,  par  l'abbé 
Ferland,  p.  44.) 

1.  Relation  de  1652,' ch.  I.  — Dans  cette  Relation,  il  est  dit  que  le 
Huron  arriva  le  huit  juin  aux  Trois-Rivières;  le  Journal  des  Jésuites, 
p.  168,  dit  le  vingt-huit  mai. 

2.  A  son  fils.  1er  septembre  1652. 

3.  Relation  de  1652,  ch.  I.  Le  P.  Ragueneau  dit  encore  du  P. 
Buteux  :  «  Dieu  lui  avait  donné  une  grâce  toute  particulière  de  tou- 
cher les  cœurs  des  sauvages  et  de  leur  instiller  les  sentiments  de 
piété  :  de  sorte  qu'on  reconnaissait  entre   nos  néophytes,  ceux  qui 


—  264  — 

Nous  avons  vu  jusqu'ici  que  les  fondations  de  Sillery, 
des   Trois-Rivières  et  de   Tadoussac  en  faveur  des  tribus 

L 

nomades,  avaient  réalisé  les  désirs  du  P.  Le  Jeune,  au  delà 
même  de  ses  espérances.  Le  P.  Bressani,  dans  sa  Relation 
abrégée  de  1653,  résume  en  quelques  lignes  ce  magnifique 
résultat  :  «  Là  où  on  ne  trouvait  pas  à  notre  arrivée 
une  seule  âme  qui  connût  le  vrai  Dieu,  on  ne  rencontre  pas 
aujourd'hui,  malgré  les  persécutions,  les  disettes,  la  faim, 
la  guerre  et  la  peste,  une  seule  famille  où  il  n'y  ait  des 
chrétiens,  quoique  tous  les  membres  ne  le  soient  pas  encore. 
Voilà  l'œuvre  de  moins  de  vingt  années1  !  » 

Cet  ébranlement  général  des  tribus  errantes  vers  le 
christianisme  ne  s'était  pas  produit  sans  un  déploiement 
d'efforts  extraordinaires  de  la  part  des  missionnaires.  «  Ils 
sont  infatigables  à  cultiver  nos  bons  chrétiens2,  »  disait  la 

estaient  sortis  de  sa  main,  par  une  tendresse  de  dévotion  et  un 
esprit  de  foy  solide,  et  tout  à  fait  extraordinaire.  »  (Ibid.) 

Le  P.  Buteux  était  entré  dans  la  Compagnie  après  avoir  fait  trois 
ans  de  rhétorique.  Ses  lettres  sont  écrites  avec  goût  et  simplicité. 
Dans  la  Société,  il  étudia  trois  ans  (1622-1625)  la  philosophie  à  la 
Flèche,  puis  il  professa  quatre  ans  (1625-1629)  la  grammaire  à  Caen  ; 
enfin  il  fut  appliqué  quatre  ans  (1629-16-33)  à  l'étude  de  la  théologie 
à  la  Flèche.  De  4633  à  1634,  il  est  surveillant  au  pensionnat  de  Cler- 
mont  à  Paris,  et,  en  1634,  il  part  pour  le  Canada.  Envoyé  à  la  rési- 
dence de  rimmaculée-Conception  aux  Trois-Rivières,  il  y  devint 
supérieur  de  1639  à  1642;  remplacé  en  1642  par  le  P.  Le  Jeune,  il 
resta  dans  cette  résidence  comme  missionnaire,  travaillant  avec  un 
zèle  extraordinaire  à  la  conversion  des  sauvages.  En  1647,  nommé 
de  nouveau  supérieur,  il  occupa  cette  charge  jusqu'à  sa  mort.  (Catal. 
Prov.  Francise  in  arch.  gen.) 

1.  Brève  relatione...  in   Macerata,  1653.  Parte  seconda,  p.  29. 

Le  30  août  1650,  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  écrivait  à  son  fils  : 
«  Il  y  a  eu  procession  à  Québec  le  jour  de  l'Assomption.  Outre  le 
gros  des  Français,  il  y  avait  environ  600  sauvages  qui  marchaient  en 
ordre.  La  dévotion  de  ces  bons  néophytes  était  si  grande  qu'elle 
tirait  les  larmes  des  yeux  de  ceux  qui  les  regardaient.  » 

2.  A  un  de  ses  frères.  Québec,  4  sep.  1640,  p.  331. 


—  265  — 

Mère  Marie  de  l'Incarnation.  Elle  écrivait  ailleurs  :  «  Je 
ne  crois  pas  que  la  terre  porte  des  hommes  plus  dégagés 
de  la  créature  que  les  Pères  de  cette  mission.  On  n'y 
remarque  aucun  sentiment  de  la  nature  ;  ils  ne  cherchent 
qu'à  souffrir  pour  Jésus-Christ  et  à  lui  gagner  des  âmes... 
Nous  voyons  tous  les  jours  en  eux  des  actions  de  vertu,  qui 
montrent  combien  ces  hommes  apostoliques  sont  ennemis 
d'eux-mêmes  et  de  leur  repos  pour  le  service  de  leur 
Maître1.  »  Elle  écrit  encore  à  son  fils  :  «  Je  suis  ravie  de 
voir  ici  des  saints  dans  un  dénuement  épouvantable...  Je 
n'ai  point  de  termes  pour  dire  ce  que  j'en  connais...  Ils  se 
rendent  inexorables  et  sans  pitié  à  eux-mêmes  pour  se  faire 
mourir  tout  vifs,  c'est-à-dire  pour  faire  mourir  en  eux 
toutes  les  inclinations  de  la  nature,  qui  sont  préjudiciables 
aux  imitateurs  de  J.-C.2...  Ils  nous  font  de  grandes  assis- 
tances ;  tous  ceux  qui  sont  dans  la  nécessité  en  reçoivent 
de  même  :  petits  et  grands,  et  tous  généralement  ont 
recours  à  eux  dans  les  accidents  de  misère  qui  leur 
arrivent3.  »  Enfin  elle  termine  le  portrait  de  ces  religieux 
par  ce  dernier  trait  :  «  Si  vous  saviez  la  vie  qu'il  leur  faut 
mener  avec  les  sauvages,  vous  diriez  que  cela  est  impossible 
et  qu'ils  n'y  pourraient  vivre...  Les  travaux  des  ouvriers 
de  l'Évangile  sont  si  grands  que  je  n'ai  point  de  terme  pour 
vous  les  faire  connaître4.  » 

Ce  portrait  est  de  la  main  d'une  des  femmes  les  plus 
distinguées  dont  s'honore  l'Église  du  Canada,  d'une  de 
ses  chrétiennes  les  plus  fermes,  d'un  de  ses  caractères  les 
plus  beaux  et  les  plus  purs.  Cette  église  compte  cependant 

1.  A  la  supérieure  des  Ursulines  de  Tours.  Québec,  14  sep.  1640, 
p.  342. 

2.  La  vie  de  la  vén.  Mère  Marie  de  l'Incarnation,  p.  539. 

3.  A  son  fils.  Québec,   1651,  p.  142. 

4.  Vie  de  la  Mère  M.  de  l'Incarnation,  p.  539. 


—  266  — 

dans  son  ménologe  beaucoup  de  femmes  de  tête,  de  cœur 
et  de  vertu.  Et,  dans  cette  première  moitié  du  dix-sep- 
tième siècle,  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation,  ses  filles 
spirituelles  et  les  religieuses  des  différentes  communautés 
voyaient  les  missionnaires  de  près,  les  Jésuites  étant  alors 
les  seuls  prêtres  du  Canada,  aumôniers  de  couvents,  curés 
de  paroisses,  desservants  et  prédicateurs.  Le  supérieur  de 
la  mission  avait  le  titre  de  grand  vicaire  et  il  en  exerçait 
les  fonctions1. 

Les  missionnaires  et  les  religieuses  s'occupaient  des 
mêmes  œuvres  et  poursuivaient  le  même  but  ;  et,  dans 
cette  action  commune  et  persévérante,  il  était  bien  impos- 
sible que  la  vie  des  religieux  de  la  Compagnie  de  Jésus  ne 
fût  percée  à  jour.  Elle  le  fut,  en  effet,  malgré  le  soin  qu'ils 
prenaient  de  n'être  connus  que  de  Dieu.  «  Ce  qui  me 
ravit  davantage  dans  ces  apôtres,  écrivait  la  première  supé- 
rieure des  Ursulines,  c'est  qu'ils  tâchent  de  cacher  leurs 
travaux  avec  une  modestie  ravissante2.  » 

Ces  apôtres,  qui  travaillèrent  d'une  façon  suivie,  de 
1633  à  1652,  à  l'évangélisation  des  populations  errantes, 
s'appelaient  le   Jeune,   de  Quen,  du    Peron,    Buteux,    de 


1.  La  Mère  Marie  de  l'Incarnation  à  son  fils.  Québec,  1652,  p.  157. 
M.  Antoine  Faulx,  prêtre,  arriva  à  Québec  au  mois  d'août  1641  et 

devint  chapelain  des  Ursulines.  Il  rentra  en  France  en  1643  et  fut 
remplacé  par  l'abbé  René  Chartier,  qui  quitta  le  Canada  en  1648  et 
eut  pour  successeur  M.  l'abbé  Vignal,  qui  resta  attaché  dix  ans  à  la 
Communauté.  En  1660,  M.  Pèlerin  fut  pendant  dix  mois  chapelain  et 
confesseur  des  Ursulines,  et  M.  Dubord,  en  1698,  pendant  trois  mois. 
«  A  l'exception  de  ces  années,  la  Communauté  fut  dirigée  par  les 
PP.  Jésuites  jusqu'en  1700.  »  (Les  Ursulines  de  Québec,  t.  I,  p.  92-94.) 
Voir  dans  Y  Histoire  de  V  Hôtel-Dieu  de  Québec,  par  l'abbé  Casgrain, 
p.  572  et  suiv.,  le  nom  des  supérieurs  et  des  confesseurs  des  reli- 
gieuses de  l'IIôtel-Dieu. 

2.  Vie  de  la  Mère  Marie  de  l 'Incarnation,  p.  539. 


—  267  — 

Lyonne,  Druillettes1,  Vimont,  Jérôme  Lalemant,  Massé  et 
de  Noue.  Le  lecteur  en  a  vu  plusieurs  à  l'œuvre  et  il  les 
rencontrera  encore  sur  d'autres  champs  de  bataille. 

Gabriel  Druillettes,  un  des  plus  entreprenants  de  tous 
ces  hommes  d'action,  est  le  dernier  venu  au  Canada.  Mais, 
à  peine  entré  dans  la  carrière  apostolique,  il  la  parcourt  à 
pas  de  géant.  Admis  dans  la  Compagnie  de  Jésus  à  Tou- 
louse, le  28  juillet  1629,  il  fut  appliqué,  au  sortir  du  novi- 
ciat, à  l'étude  de  la  philosophie  et  des  sciences  au  Puy-en- 
Velay,  où  il  professa  plus  tard  les  humanités  et  la  rhéto- 
rique. De  là,  renvoyé  à  Toulouse,  il  y  suivit  le  grand  cours 
de  théologie,  et  passa  ensuite  par  cette  dernière  année 
d'épreuve  et  de  formation,  que  saint  Ignace  appelle 
Yécole  du  cœur,  et  qui  est  pour  le  Jésuite  le  foyer  mysté- 
rieux où  son  cœur  s'échauffe  et  se  fortifie  avant  d'affronter 
les  rudes  combats  de  l'apostolat  catholique. 

Le  P.  Druillettes  a  traversé,  comme  ses  frères,  la  longue 
série  des  préparations;  il  sort  du  silence  de  sa  soli- 
tude, le  cœur  retrempé  aux  sources  vives  de  la  foi  et 
prêt  à  toutes  les  immolations  pour  le  service  du  prochain, 
partout  où  l'obéissance  fixera  sa  destinée.  Intelligence 
ouverte  et  cultivée,  nature  aimante  et  dévouée,  caractère 
plein  d'énergie  et  de  décision,  il  joignait  à  ces  belles  qua- 
lités les  vertus  qui  font  les  apôtres  et  la  foi  qui  transporte 
les  montagnes.   Il  demande  la  mission  du   Canada,  et  le 

1.  Le  P.  Gabriel  Druillettes,  né  le  29  septembre  1610,  entra  au 
noviciat  des  Jésuites  à  Toulouse  le  28  juillet  1629,  et  fit  ses  derniers, 
vœux  de  profès  le  8  octobre  1645.  Après  le  noviciat,  il  étudie  trois 
ans  la  philosophie  au  Puy  (1631-1634),  puis  il  professe  la  troisième  à 
Mauriac  (1634-1633),  les  humanités  à  Béziers  (1635-1636)  et  au  Puy 
1636-1637),  et  la  rhétorique  au  Puy  (1637-1638);  du  Puy,  il  va  à  Tou- 
louse faire  quatre  ans  de  théologie  (1638-1642)  et  sa  troisième  année 
de  probation  (1642-1643);  enfin,  en  1643,  il  part  pour  le  Canada. 
(Catal.  Prov.  Franciai,  in  Arch.  gen.). 


—  268  — 

quinze  août  1643,  il  arrive  à  Québec  avec  les  Pères  Noël 
Chabanel  et  Léonard  Garreau,  deux  victimes  de  choix  des- 
tinées au  sacrifice.  En  peu  de  temps,  il  se  rend  maître  de 
la  langue  algonquine.  Français  et  sauvages  admirent  avec 
quelle  facilité  il  la  parle.  L'heure  de  l'action  a  sonné  pour 
lui. 

On  touchait  au  mois  d'octobre  1644.  Les  Iroquois  avaient 
recommencé  la  guerre  contre  les  Hurons  et  leurs  alliés  :  la 
terreur  régnait  partout.  Une  forte  escouade  d'Algonquins 
convertis  vont  trouver  le  P.  Vimont  et  le  prient  de  les  faire 
accompagner  par  un  missionnaire.  Ils  partaient  pour  la 
longue  chasse  d'hiver.  «  Les  Iroquois,  disent-ils,  nous 
poursuivans  partout,  nous  sommes  contraints  de  nous 
éloigner  de  plusieurs  journées  de  la  maison  de  prières,  et 
dans  notre  séjour  de  plusieurs  mois,  nous  souhaitons  ardem- 
ment d'avoir  quelqu'un  avec  nous  qui  nous  administre  les 
sacrements  et  nous  enseigne  le  chemin  du  ciel1.  »  On  leur 
accorde  le  P.  Druillettes.  Il  met  dans  un  coffret  tous  les 
ornements  nécessaires  au  sacrifice  de  la  messe  —  c'est  tout 
son  bagage  —  et  il  part. 

Nous  avons  raconté  la  campagne  d'hiver  du  P.  Le 
Jeune,  en  compagnie  des  Montagnais.  Celle-ci  est  la 
même  :  mêmes  voyages  pendant  six  mois  par  monts  et 
par  vaux,  sur  les  rivières  et  les  lacs  glacés,  à  travers  les 
bois  couverts  de  neige  ;  mêmes  campements  sous  la  hutte 
enfumée;  mêmes  souffrances  de  la  faim,  de  la  soif  et  du 
froid.  Mais  que  les  sauvages  d'aujourd'hui  diffèrent  de 
ceux  d'hier  !  Partout  où  ils  s'arrêtent,  ils  dressent  la  cabane 
du  Père  ;  et  là,  on  entend  la  messe,  on  assiste  au  caté- 
chisme, on  récite  en  commun  la  prière  matin  et  soir.  Avant 
d'aller,  les  hommes  à  la  chasse  et  les  femmes  au  travail, 

1.  Relation  de  1645,  p.  14. 


—  269  — 

tous,  à  genoux,  demandent  la  bénédiction  du  prêtre. 
Les  dimanches  et  les  fêtes  sont  exactement  observés.  La 
nuit  de  Noël,  le  jour  des  Gendres,  les  Rameaux,  les  feux 
de  joie  de  la  Saint-Joseph,  rien  n'est  oublié.  Tout  se 
passe  le  mieux  possible,  selon  le  rite  de  l'Église,  dans 
ce  petit  pavillon  d'écorce,  au  milieu  de  ces  grands  bois  de  la 
Nouvelle-France,  où  pour  la  première  fois  descend  et  s'im- 
mole la  divine  Hostie.  Le  Vendredi-Saint,  les  sauvages 
agenouillés  aux  pieds  du  Crucifix,  près  de  l'autel  rustique, 
prient  d'une  voix  fervente  pour  les  Iroquois,  leurs  enne- 
mis :  «  Seigneur,  disent-ils,  pardonnez  à  ceux  qui  nous 
poursuivent  avec  tant  de  fureur,  qui  nous  font  mourir  avec 
tant  de  rage  ;  ouvrez  leurs  yeux  ^  »  Le  protestant  Parkman 
ne  peut  s'empêcher  d'admirer  cette  sublime  manifestation 
de  la  charité  chrétienne  ;  il  ne  trouve  même  rien  de 
plus  beau  dans  les  Relations  des  Jésuites  :  «  Pour  qui  con- 
naît, ajoute-t-il,  la  tenace  intensité  de  haine  d'un  Indien, 
on  doit  voir  dans  un  pareil  effort  autre  chose  que  la  trace 
d'une  vaine  superstition  :  par  la  foi  on  avait  réussi  à  faire 
adopter  à  ces  natures  sauvages  une  idée  qui  leur  avait 
toujours  été  absolument  étrangère...  Preuve  évidente  qu'en 
enseignant  les  dogmes  et  les  préceptes  de  l'Eglise  romaine, 
les  missionnaires  initiaient  aussi  les  sauvages  à  toutes  les 
lois  morales  du  christianisme.  »  Et  plus  loin,  il  conclut  : 
«  Les  protestants  auront  beau  vouloir  ridiculiser  la  forme 
de  religion  que  les  Jésuites  enseignaient  aux  sauvages, 
l'expérience  est  là  pour  démontrer  qu'elle  était  la  seule 
accessible  à  leur  nature  inculte  et  barbare  2.  » 

La  force  d'âme  et  le  dévouement  ne  mettent  pas  à  l'abri 
des   dures    atteintes    de  la   souffrance.    Les  privations,  la 

1.  Relation  de  1645,  p.  16. 

2.  Parkman  (Francis).  The  Jesuits  in  North  America,  Boston,  1880, 
ch.  XX. 


—  270  — 

fumée  des  wigwams,  toutes  les  misères  inséparables  de  la 
vie  sauvage  et  vagabonde  altérèrent  profondément  la  forte 
santé  du  P.  Druillettes  ;  il  perdit  môme  la  vue.  Que  faire 
et  comment  suivre  ses  compagnons?  Il  leur  dit  :  «  Donnez- 
moi  un  guide,  j'ai  encore  assez  de  vigueur  pour  vous 
suivre.  »  On  le  confia  à  un  enfant.  «  Si  tu  veux  t'assujettir 
à  nos  remèdes,  lui  dirent  ses  néophytes  désolés,  tu  guéri- 
ras. »  Il  accepte,  et  une  femme,  armée  d'un  bout  de  fer 
rouillé,  lui  racle  les  yeux.  Jamais  le  patient  n'avait  tant 
souffert  de  sa  vie.  Il  comprend  qu'il  vaut  mieux  s'adresser 
à  Dieu,  le  grand  médecin.  Il  offre  le  sacrifice  de  la  messe, 
il  prie  et  fait  prier  les  sauvages,  et  il  recouvre  subitement 
la  vue  *. 

Cependant  une    mission    importante    l'attendait   à    son 
retour  à  Québec. 

Sur  la  rivière  Kénebec  vivaient  les  Abénakis,  peuplade 
algonquine ,  limitrophe  de  l'Acadie  et  de  la  Nouvelle- 
Angleterre.  Cette  nation  belliqueuse,  qui  fut  longtemps 
pour  les  Français  une  puissante  barrière  contre  les  Anglais, 
avait  été  fort  touchée  de  l'accueil  fait,  à  Sillery,  à  quelques- 
uns  de  ses  guerriers.  Ceux-ci  avaient  assisté  à  la  prière 
des  néophytes,  ils  avaient  été  témoins  de  la  ferveur  de  leur 
vie  chrétienne  et  du  dévouement  des  missionnaires,  et  ren- 
trés dans  leur  pays,  chrétiens  et  apôtres,  ils  avaient  engagé 
leurs  compatriotes  à  demander  la  robe  noire,  ce  qu'ils  firent 
avec  instance. 

Le   29   août  1646,  le   P.    Druillettes   se    met    donc    en 
route,  accompagné  de  quelques  Indiens.  C'est  le   premier 

1.  Relation  de  1645,  ch.  VI,  pp.  14  et  suiv.  ;  —  Circulaire  touchant 
la  mort  du  P.  Druillettes  aux  archives  du  Ministère  des  Affaires  étran- 
gères, Mémoires   et  documents,    1661-1688,   vol.  V,  fol.  357,  358  et 
359. 


—  271  — 

Européen  qui  entreprend  le  long  et  pénible  voyage  du  Saint- 
Laurent  aux  sources  de  la  rivière  Kénebec  *,  en  remontant 
la  rivière  Chaudière.  Il  descend  la  rivière  Kénebec  sur  un 
canot  d'écorce,  continue  sa  course  jusqu'à  la  mer,  se  rend 
à  Pentagouet2  chez  les  Capucins,  et,  après  avoir  visité  sur 
sa'  route  plusieurs  postes  anglais,  où  il  est  admirablement 
reçu,  il  vient  se  fixer  à  Koussinok3,  aujourd'hui  la  ville 
d'Augusta. 

Là,  les  Indiens  lui  bâtissent  à  la  hâte  une  chapelle 
en  planches,  et  autour  de  la  chapelle,  ils  dressent 
quinze  grandes  cabanes.  Le  missionnaire  apprend  vite  la 
langue,  et  aussitôt  il  se  met  à  catéchiser  et  à  baptiser,  puis 
à  visiter  les  malades.  Les  sauvages,  sur  sa  recommanda- 
tion, renoncent  aux  boissons  enivrantes;  les  jeunes  gens 
jettent  leurs  manitous  ;  les  charmes  et  les  incantations 
disparaissent,  pour  faire  place  à  la  prière.  En  quelques 
mois,  c'est  un  changement  radical.  Au  milieu  de  janvier, 
toute  la  troupe  part  pour  la  chasse  ;  le  P.  Druillettesla  suit. 
En  dépit  des  prédictions  et  des  menaces  des  sorciers,  les 
chasseurs  convertis  sont  heureux  à  la  chasse,  plus  heureux 
que  les  autres.  Quelques  jongleurs,  frappés  de  la  puissance 
du  Dieu  des  chrétiens,  reçoivent  le  baptême  et  brûlent 
leurs  tambours.  «  Qui  pourrait  raconter,  dit  le  protestant 
Bancroft,  tous  les  dangers  auxquels  le  missionnaire  fut 
exposé  ?  Les  rochers  aigus  du  lit  du  fleuve  menaçaient  con- 
stamment de  briser  sa  frêle  embarcation;  l'hiver  transfor- 
mait les  solitudes  du  Maine  en  un  désert  de  neige  ;  et  le 

1.  Ou  Kénebec,  Kiniheki  et  Kinihequi. 

2.  Samuel  Champlain,  par  N.-E.  Dionne,  p.  104,  note  \  :  «  Cham- 
plain  l'appelle  Peimtegoiiet.  D'après  l'abbé  Maurault,  Pentagouet  n'est 
autre  chose  que  Pentagouit,  qui  signifie  endroit  d'une  rivière  où  il  y  a 
des  rapides  (Histoire  des  Abénaquis,  p.  5).  Les  Anglais  ont  donné  la 
préférence  au  mot  Penobscot.  » 

3.  Histoire  des  Abénakis,  p.  119,  note  2. 


—  272  — 

voyageur,  chrétien  ou  païen,  devait  emporter  avec  lui 
habitation,  mobilier  et  nourriture.  Pourtant,  le  Jésuite 
parvint  à  se  concilier  l'affection  des  sauvages,  et,  après 
avoir  passé  dix  mois  au  milieu  deux,  il  revint  (1647)  à 
Québec,  plein  de  joie  et  de  santé,  escorté  par  une  trentaine 
d'Indiens1.    »    . 

Le  même  historien  ajoute  :  «  Ainsi,  au  mois  de  septembre 
1646,  quatorze  ans  après  le  rétablissement  de  Québec,  la 
France   marchait    rapidement  vers   une  vaste  domination 

1.  Bancroft  (George),  History  of  the  United  States,  t.  IV,  ch.  XX. 

Quelques  historiens  se  sont  demandés  pourquoi  le  P.  Druillettes 
n'était  pas  retourné  l'année  suivante  chez  les  Abénakis.  La  réponse 
se  trouve  dans  le  Journal  des  Jésuites,  juillet  1647,  p.  91  :  «  Le  3  ou 
4  juillet,  les  Abnaquiois  demandent  à  me  parler  pour  me  remercier 
du  voyage  du  P.  Druilletes,  et  me  prier  de  le  laisser  retourner  ;  mais 
les  derniers  venus  des  Abnaquiois  ayant  aporté  des  lettres  des  Pères 
Capucins  qui  nous  priaient  de  n'y  plus  retourner,  je  leur  refusé, 
et  fis  la  réponse  qui  se  trouvera  dans  une  lettre  que  j'escrivis  sur  ce 
sujet  aux  Capucins.  »  En  1647  et  en  1648,  les  Abénakis  supplièrent 
le  P.  Druillettes  de  revenir  au  milieu  d'eux  (l'abbé  Maurault,  p.  130)  ; 
mais  le  Père  ne  crut  pas  devoir  céder  à  leurs  prières  de  crainte  de  se 
rendre  désagréable  aux  PP.  Capucins  de  l'Acadie.  En  1650,  le 
P.  Corne  de  Mante,  supérieur  des  Capucins,  invita  lui-même  les 
Jésuites  à  venir  évangéliser  les  Abénakis  parla  lettre  suivante  (Rela- 
tion de  1651,  pp.  14  et  15)  :  «  Nous  conjurons  vos  Révérences  par  la 
sacrée  dilection  de  Jésus  et  de  Marie  pour  le  salut  de  ces  pauvres 
âmes  qui  vous  demandent  vers  le  Sud,  de  leur  donner  toutes  les 
assistances  que  votre  charité  courageuse  et  infatigable  leur  pourra 
donner  ;  et  même  si  en  passant  à  la  rivière  Kinibequi  vous  y  ren- 
contriez des  nôtres,  vous  nous  feriez  plaisir  de  leur  manifester  vos 
besoins  ;  que  si  vous  n'en  rencontrez  point,  vous  continuerez,  s'il  vous 
plaît,  vos  saintes  instructions  envers  ces  pauvres  barbares  et  aban- 
donnés, autant  que  votre  charité  le  pourra  permettre.  »  Les  Abéna- 
kis remirent  eux-mêmes  cette  lettre  au  P.  Ragueneau,  recteur  du 
Collège,  qui  permit  au  P.  Druillettes  de  partir  le  1er  septembre  1650. 
Nous  parlerons  dans  la  suite  de  ce  second  voyage. 

Voir,  sur  la  visite  du  P.  Druillettes  aux  Abénakis  :  Relation  de  1646, 
p.  19; — Relation  de  1647,  ch.  X,  pp.  51  et  suiv.  ;  — Histoire  des 
Abénakis,  par  l'abbé  Maurault,  ch.  X. 


—  273  — 

dans  l'Amérique  septentrionale,  avait  ses  avant-postes 
sur  la  rivière  Kénebec  et  sur  les  bords  du  lac  Huron  ;  elle 
s'était  même  avancée  jusqu'aux  établissements  situés 
autour  d'Albany.  Les  missionnaires,  enflammés  de  zèle, 
profitaient  intrépidement  de  la  tranquillité  et  se  dévouaient 
à  l'obéissance  jusqu'à  la  mort.  La  force  entière  de  la  colo- 
nie reposait  clans  les  missions1.  » 

Tandis  que  le  P.  Druillettes  visitait  au  Sud  du  Saint- 
Laurent  la  vaillante  tribu  des  Abénakis,  le  P.  de  Quen 
partait  de  Tadoussac,  remontait  le  Saguenay  sur  un  canot 
conduit  par  deux  sauvages,  et,  après  avoir  traversé  une 
série  de  rivières,  de  lacs  et  de  rapides,  il  arrivait  chez  la 
nation  du  Porc-Epic.  Il  avait  appris  que  des  chrétiens  de 
cette  tribu,  baptisés  à  Tadoussac,  étaient  gravement 
malades,  et  il  venait  les  consoler  et  les  fortifier  à  l'heure 
suprême.  Il  espérait  par  la  même  occasion  répandre  dans 
l'âme  de  quelques  infidèles  les  saintes  clartés  de  l'Evangile. 
«  Aussitôt  que  les  sauvages  m'aperçurent,  écrit  le  Jésuite, 
ils  sortirent  de  leur  cabane  pour  voir  le  premier  Français 
qui  ait  jamais  mis  le  pied  dessus  leurs  terres.  Ils  s'éton- 
naient de  mon  entreprise,  ne  croyant  pas  que  jamais  j'aurais 
eu  le  courage  de  franchir  tant  de  difficultés  pour  leur  amour. 
Ils  me  reçurent  dans  leurs  cabanes  comme  un  homme  venu 
du  ciel...  Le  capitaine  me  dit  :  Nous  te  sçaurions  exprimer 
la  joie  que  nous  avons  de  ta  venue  ;  une  chose  nous  attriste, 
tu  vie  ns  en  une  mauvaise  saison  ;  nous  n'avons  point  de  rets 
pour  pescher  du  poisson,  et  les  eaux  sont  trop  grandes 
pour  prendre  le  castor 2.  »  Le  P.  de  Quen  confesse  les 
chrétiens,  console  les   malades,   dispose   les  vieillards   au 


1.  Bancroft,  t.  IV,  ch.  XX. 

2.  Relation  de  1647,  p.  65. 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  22 


—  274  — 

baptême   pour    l'été    prochain,    et   reprend   le   chemin   de 
Tadoussac1. 

Cependant  la  mort  commençait  à  moissonner  ces  vaillants 
ouvriers  de  la  première  heure,  qui  s'employaient  avec  tant 
de  courage,  avec  un  si  réel  mépris  des  fatigues,  des  souf- 
frances et  de  la  mort,  au  salut  et  à  la  civilisation  des  popu- 
lations errantes.  Nous  avons  parlé  du  P.  de  Noue,  vrai  type 
du  missionnaire  dévoué,  charitable,  prêt  à  tout.  Ce  reli- 
gieux de  noble  race,  instruit,  profès  des  quatre  vœux, 
versé  dans  toutes  les  questions  de  théologie  et  de  morale, 
s'était  fait  volontairement,  comme  nous  l'avons  dit,  par  un 
sentiment  d'humilité  que  les  grands  cœurs  peuvent  seuls 
comprendre,  le  serviteur  de  tous  dans  la  Nouvelle-France2, 
Uu  jour  qu'on  le  pressait  fortement  de  revenir  à  Paris,  où 
avec  son  nom  et  la  nature  de  son  talent  il  ferait  certaine- 
ment plus  de  bien  qu'au  Canada  :  «  Je  veux  mourir  ici, 
répondit-il,  occupé  jusqu'à  la  fin  à  servir  les  sauvages  et 
ceux  qui  en  ont  soin3.  »  Ne  pouvant  les  instruire,  parce 
qu'il  ne  savait  pas  leur  langue,  il  les  servit,  en  effet,  à 
Québec,  à  Sillery  et  aux  Trois-Rivières,  mais  avec  tant 
d'amabilité  et  de  joyeux  entrain  qu'il  semblait  prendre 
plaisir  aux  besognes  les  plus  pénibles  et  les  plus  rebu- 
tantes 4.  Français  et  sauvages  le  regardaient  comme  un  saint  ; 
il  en  accomplissait  tous  les  actes,  il  en  avait  tous  les  dehors  ; 
et  l'opinion  publique,  généralement  bon  juge,  sait  bien 
qu'il  ne  peut  y  avoir  de  rayonnement  constant  de  la  vertu 
sans  le  foyer  intérieur  qui  en   est  l'aliment  et  la  source. 

i.  Relation  de  1647  sur  la  mission  du  P.  de  Quen  à  Sainte-Croix 
de  Tadoussac,  pp.  61  et  suiv.,  et  sur  son  voyage  à  la  nation  du  Porc- 
Épic,  pp.  64-66. 

2.  Relation  de  1646,  pp.  10  et  11. 

3.  Ihid.,  p.  11. 

4.  Ihid.,  p.  11. 


—  275  — 

Le  P.  de  Noue,  en  dehors  du  temps  qu'il  consacrait  à 
l'instruction  et  à  la  sanctification  religieuse  des  Français, 
passait  ses  journées  à  l'hôpital  des  sauvages  ou  dans  la 
cabane  des  malades  et  des  mourants,  les  soignant  tous 
comme  un  simple  infirmier1.  Si  les  vivres  manquaient,  il 
allait  déterrer  les  racines  dans  les  bois  ou  pêcher  du  poisson 
dans  la  rivière.  Il  faisait  au  besoin  le  métier  de  manœuvre2. 
Tout  coûtait  à  sa  fière  nature,  destinée  à  mieux  par  nais- 
sance et  par  éducation  ;  rien  ne  décourageait  son  âme 
généreuse,  fortement  trempée,  dépouillée  par  libre  choix 
du  vain  honneur  et  des  fausses  jouissances. 

Il  était  réservé  à  cet  apôtre,  qui  ne  vivait  que  de  Dieu  et 
pour  Dieu,  de  mourir  loin  de  tout  secours  humain,  assisté 
et  consolé  par  Dieu  seul.  Le  30  janvier  1646,  il  quitte  les 
Trois-Rivières,  accompagné  de  deux  soldats  et  d'un  Huron, 
et  se  dirige  vers  le  fort  Richelieu,  où  il  doit  administrer 
aux  Français  de  la  garnison  les  sacrements  de  Pénitence 
et  d'Eucharistie.  Le  Saint-Laurent  coulait  sous  une  forte 
couche  de  glace,  la  terre  était  couverte  de  neige.  Les  voya- 
geurs allaient  en  raquettes,  leurs  bagages  sur  de  petits 
traîneaux.  Le  soir  venu,  ils  s'étendent  dans  un  grand 
trou,  creusé  dans  la  neige,  avec  le  ciel  pour  abri  et  pour 
toit.  Les  deux  soldats,  nouvellement  arrivés  au  Canada  et 
peu  habitués  à  se  servir  de  raquettes,  étaient  très  fatigués  ; 
le  P.  de  Noue  s'en  aperçut,  et,  n'écoutant  que  sa  charité, 
il  se  lève  à  deux  heures  du  matin,  met  dans  sa  poche  un 
morceau  de  pain  et  quelques  pruneaux,  et  part  sans  briquet 
ni  couverture,  pour  aller  au  fort  chercher  du  secours.  Cet 
acte  de  charité  lui  coûta  la  vie.  Il  s'égara  au  milieu  des 
ténèbres  et  des  tourbillons  déneige. 


1.  Relation  de  1646,  p.  11, 

2.  Ibid. 


—  276  — 

Trois  jours  après,  le  deux  février,  un  soldat  et  deux 
hurons  envoyés  à  sa  recherche,  trouvèrent  le  corps  gelé  du 
missionnaire  à  quatre  lieues  au  dessus  du  fort.  Il  était  à 
genoux,  la  tête  découverte,  les  bras  croisés  sur  la  poitrine 
et  les  yeux  ouverts  regardant  le  ciel. 

On  le  transporta  aux  Trois-Rivières,  «  où  tout  le  monde, 
dit  Marie  de  l'Incarnation,  fut  comblé  de  tristesse  et  de 
consolation  tout  ensemble  ;  de  tristesse,  voyant  ce  bon 
Père,  qui  n'avait  point  de  plus  grand  soin  jour  et  nuit  que 
d'obliger  tout  le  monde,  être  ainsi  mort,  abandonné  de  tout 
secours  humain;  et  de  consolation,  regardant  ce  corps  en 
la  posture  où  l'on  dépeint  ordinairement  saint  François- 
Xavier,  les  bras  croisés  sur  la  poitrine,  les  yeux  ouverts  et 
fixés  vers  le  ciel,  qui  seul  avait  été  le  témoin  de  son  agonie, 
et  l'attendait  pour  le  couronner  de  ses  travaux.  Sa  face 
ressemblait  à  un  homme,  qui  est  en  contemplation,  plutôt 
qu'à  un  mort1.  » 

Le  douze  mai  de  la  même  année,  le  P.  Ennemond  Massé 
allait  rejoindre  dans  le  triomphe  de  la  gloire  le  P.  Anne  de 
Noue.  Tous  deux  avaient  parcouru  la  même  carrière  d'ab- 
négation, de  mortification  et  d'apostolat;  tous  deux,  dans 
la  société  religieuse,  avaient  choisi  la  dernière  place,  celle 
où  l'on  travaille  et  où  l'on  se  sacrifie  sans  éclat  et  sans 
bruit,  mais  souvent  avec  plus  de  fruit.  Elle  serait  longue 
l'histoire  du  bien  produit  par  ces  deux  hommes!  Ils  sont 
morts  tous  deux  dans  leur  chère  mission  du  Canada,  l'un 

1.  Voir,  pour  tout  ce  qui  précède,  sur  le  P.  de  Noue  : 
Brève  Relatione  d'alcune  missioni,  delP.  Franc.  Gioseppe  Bressani, 
S.  J.,  parte  3  a,  cap.  I;  —  Lettres  de  la  Mère  M.  de  l'Incarnation, 
p.  411  et  suiv.  ;  —  Cours  d1  histoire  du  Canada,  de  l'abbé  Ferland,  t.  I, 
p.  340;  —  Histoire  générale  de  la  Nouvelle-France,  parle  P.  de  Char- 
levoix,  t.  I,  p.  267  ;  —  Relation  de  1646,  cluIII  ;  —  Parkman  (Franc), 
Jhe  Jesuits  in  North  America,  ch.  XVI. 


P.  ANNE  DE  NOUE 
2   Février  1646 


—  277  — 

dans  l'exercice  de  la  charité,  l'autre  dans  l'acte  de  la  prière, 
tous  deux  en  grande  réputation  de  sainteté.  Ils  furent 
enterrés  dans  les  deux  premières  réductions  du  Canada,  le 
P.  Massé  à  Sillery  et  le  P.  de  Noue  aux  Trois-Rivières. 

Le  peuple  Canadien-Français  n'a  pas  oublié  ce  qu'il  doit 
au  P.  Massé.  En  1870,  deux  prêtres1,  exécutant  des  fouilles 
à  Sillery,  découvraient  les  restes  précieux  du  missionnaire 
dans  la  chapelle  latérale  de  l'ancienne  église,  du  côté  de 
l'évangile;  et,  le  vingt-six  juin  de  la  même  année,  une  foule 
immense  se  pressait  autour  du  monument  funèbre  élevé 
par  la  reconnaissance  publique  au  premier  apôtre  de  la 
Nouvelle-France.  Sur  un  des  côtés  de  l'obélisque,  on  lit 
cette  inscription  gravée  sur  le  marbre  : 

Les  habitants  de  Sillery 

Ont  élevé  ce  monument 

a  la  mémoire 

Du    P.    Ennemond    Massé,    S.    J. , 

Premier  missionnaire  en  Canada, 

Inhumé  en  1646 
Dans  l'église  de  Saint-Michel 

En  la  résidence 
De  Saint-Joseph  de  Sillery2. 


1.  L'abbé  Laverdière  et  l'abbé  Casgrain. 

2.  Histoire  de  V Hôtel-Dieu  de  Québec,  par  l'abbé  Casgrain,  p.  99 
Le  Journal  de  Québec,  lundi  27  juin  1870. 

V.  aux  Pièces  justificatives,  n°  V. 


CHAPITRE  CINQUIÈME 

Fondation  à  Notre-Dame  des  Anges  d'un  séminaire  pour  les  enfants 
des  sauvages  ;  insuccès  de  cette  fondation.  —  Fondation  à  Québec 
d'un  séminaire  pour  les  filles  sauvages;  Madame  de  la  Peltrie,  mère 
Marie  de  l'Incarnation,  les  Ursulines.  —  Fondation  d'un  hôpital  à 
Québec;  la  duchesse  d'Aiguillon,  les  Hospitalières  de  Dieppe.  — 
Fondation  de  la  société  de  Notre-Dame  de  Montréal  ;  Jérôme  Le 
Royer  de  la  Dauversière,  de  Maisonneuve,  d'Ailleboust,  Mademoi- 
selle Mance.  —  Le  P.  Vimont,  supérieur  général  de  la  mission  du 
Canada. 

Dans  le  but  de  faciliter  la  conversion  des  sauvages, 
Richelieu  avait  inséré  dans  l'acte  de  fondation  de  la  Com- 
pagnie des  Cent-Associés,  que  tout  Indien  converti  serait 
considéré  comme  citoyen  français.  Dussieux,  dans  sa  notice 
sur  le  Canada  !,  félicite  le  Cardinal  de  cette  heureuse  dispo- 
sition. «  A  aucune  époque,  même  en  France,  dit-il,  on  n'a 
fait  une  plus  large  et  plus  généreuse  application  de  la  fra- 
ternité chrétienne.  En  accordant  aux  Indiens  catholiques 
une  complète  égalité  avec  les  citoyens  français,  sans  tenir 
compte  des  différences  de  race,  le  grand  Cardinal  donnait 
la  mesure  de  l'élévation  et  de  la  hardiesse  de  son  génie.   » 

L'éloge  ne  laisse  rien  à  désirer.  Et  de  fait,  la  pensée  de 
Richelieu  était  libérale,  digne  d'un  prélat  français.  Il  faut 
cependant  l'avouer  :  seule,  elle  n'eût  produit  qu'un  mince 
résultat;  jamais  elle  n'eût  créé  une  nouvelle  France  dans 
l'Amérique  du  Nord.  Le  système  du  P.  Le  Jeune  avait 
l'avantage  d'être  plus  pratique  et  plus  fécondant.  Il  fixa  à 
Sillery,  les  sauvages  nomades,   et  en  fit   des  amis  et  des 

1.  Le  Canada,  p.  29. 


—  280  — 

sujets  de  la  France,  en  les  amenant  à  la  vraie  Foi,  tout 
en  respectant  dans  une  large  mesure  leurs  mœurs,  leurs 
usages  et  leur  langue  *. 

11  ne  réussit  pas  aussi  bien  dans  une  autre  partie  de  son 
programme.  Gomme  tant  d'autres,  il  s'imagina  qu'il  par- 
viendrait à  élever  dans  un  séminaire  ou  pensionnat  des 
enfants  sauvages,  et  qu'une  fois  formés,  ceux-ci  porteraient 
à  leurs  compatriotes  les  lumières  de  la  Foi,  qu'ils  seraient 
le  germe  actif  des  générations  chrétiennes  de  l'avenir.  Dès 
1635,  il  écrivait  :  «  Le  premier  dessein  de  la  Résidence  de 
Québec  est  de  dresser  un  collège  pour  instruire  les  enfants 
des  familles  qui  se  vont  tous  les  jours  multipliant2.  »  Nous 
avons  vu  dans  le  chapitre  premier  l'heureuse  réussite  de  ce 
projet.  «  Le  second  dessein,  ajoute  le  P.  Le  Jeune,  est 
d'établir  un  séminaire  de  petits  sauvages,  pour  les  élever 
en  la  Fov  chrétienne  3.   » 

Cette  idée  n'était  pas  nouvelle.  Les  Récollets  avaient  eu 
l'intention  de  fonder  une  école  près  de  leur  couvent  de  Notre- 
Dame  des  Anges.  Le  manque  de  ressources  les  força  de 
renoncer  à  ce  projet.  Le  P.  Le  Jeune  le  reprit;  mais,  dans 
cette  entreprise,  on  a  de  la  peine  à  reconnaître  son  coup 
d'œil,  son  esprit  de  méthode  et  de  décision.  S'il  loue  l'excel- 
lente bonté  de  l'œuvre ,  il  tâtonne  dans  l'exécution ,  il 
hésite,  il  modifie  ses  appréciations  et  ses  plans.  On  sent 

1.  Dans  son  histoire  du  Canada,  p.  36,  note,  Dussioux  dit,  en  par- 
lant des  sauvages  nomades  que  les  missionnaires  avaient  fixés  et 
convertis  :  «  Les  sauvages  chrétiens  ou  domiciliés,  comme  l'on  disait, 
nous  fournirent  dans  la  guerre  de  1755  des  contingents  de  soldats 
dévoués,  qui  s'élevèrent  quelquefois  jusqu'à  800  hommes,  excellents 
tireurs.  Ce  sont  eux  qui  gagnèrent  la  bataille  de  la  Belle-Rivière, 
en  1755,  sur  le  général  Braddock.  Les  Indiens  domiciliés  partaient  à 
la  guerre  avec  les  missionnaires  attachés  à  leurs  paroisses.  » 

2.  Relation  de  1635,  p.  3. 

3.  Ihid. 


—  281  — 

qu'il  s'avance  sur  un  terrain  mouvant,  semé  d'obstacles;  il 
change  plus  d'une  fois  de  route. 

En  1634  *,  il  écrit  :  «  Pour  le  séminaire,  je  ne  voudrais 
pas  prendre  les  enfants  du  pays  dans  le  pays  même,  parce 
que  ces  barbares  ne  peuvent  supporter  qu'on  châtie  leurs 
enfants,  non  pas  même  de  paroles,  ne  pouvant  rien  refuser 
à  un  enfant  qui  pleure;  si  bien  qu'à  la  moindre  fantaisie, 
ils  nous  les  enlèveraient,  devant  qu'ils  fussent  instruicts  ?.  » 
Deux  ans  après  il  change  d'avis;  il  croit  que  le  voisinage 
des  parents  ne  nuira  ni  au  recrutement  des  enfants  ni  à 
leur  séjour  à  l'école  :  «  car  en  ayant  quelques  uns  affidés, 
qui  appellent  et  retiennent  les  autres,  les  pères  et  mères 
qui  ne  savent  ce  que  c'est  de  contrarier  leurs  enfants,  les 
laisseront  sans  contredit3.  »  En  1634,  il  ne  veut  au  sémi- 
naire de  Québec  que  des  Hurons;  en  1636,  il  admet  des 
Algonquins  et  des  Montagnais. 

Sa  première  pensée  était  d'établir  le  séminaire  à  Notre- 
Dame  des  Anges,  et  la  maison  avait  été  disposée  pour 
recevoir  les  petits  sauvages.  Plus  tard  il  écrit  que  ce  lieu 
est  solitaire,  qu'il  n'y  a  point  d'enfants  français  :  aussi 
«  nous  changeons,  dit-il,  la  pensée  que  nous  avons  eue 
autrefois  d'arrêter  là  le  séminaire,  l'expérience  nous  fait  voir 
qu'il  le  faut  nécessairement  placer  où  est  le  gros  de  nos 
Français,  à  Québec,  pour  arrêter  les  petits  sauvages  par  les 
petits  Français4  ». 

L'expérience  fit  comprendre  également  qu'il  y  aurait  un 

1.  Cette  même  année,  1634,  dans  une  lettre  écrite  au  R.  P.  Pro- 
vincial de  Paris  (Doc.  XII  du  P.  Carayon,  p.  153),  le  P.  Le  Jeune  est 
tellement  persuadé  de  la  nécessité  d'éloigner  les  petits  sauvages  de 
leurs  parents,  si  on  veut  les  retenir  à  l'école,  qu'il  propose  de  les 
envoyer  en  France.  Le  P.  Charles  Lalemant  ne  fut  pas  de  cet  avis. 

2.  Relation  de  1634,  p.  12. 

3.  Relation  de  1636,  p.  35. 

4.  Ibid. 


—  282  — 

grave  inconvénient  à  mêler  les  sauvages  aux  Français.  Le 
sauvage  est  le  plus  souvent  corrompu  dès  le  jeune  âge  : 
n'était-il  pas  à  craindre  qu'il  ne  pervertît  en  peu  de  temps 
ses  camarades  français? 

En  définitive,  après  maints  tâtonnements  et  tergiversa- 
tions, le  séminaire  fut  bâti  à  Notre-Dame  des  Anges.  C'est 
là  qu'on  installa  les  jeunes  sauvages;  Hurons,  Algonquins, 
Montagnais,  Outaouais.  Tous  purent  s'y  faire  admettre  :  il 
suffisait  d'avoir  les  qualités  et  les  aptitudes  jugées  néces- 
saires. 

Les  indécisions  n'existent  plus  ;  l'heure  des  difficultés 
-commence.  Le  P.  de  Brébeuf,  qui  se  trouvait  alors  chez  les 
Hurons,  décide,  à  force  d'instances  et  de  promesses,  douze 
petits  enfants  à  descendre  à  Québec.  Au  moment  du  départ, 
les  mères  et  les  grand'mères  se  jettent  au  cou  de  leurs 
enfants  et  refusent  de  s'en  séparer.  C'est  une  scène 
navrante.  Trois  finissent  par  obtenir  le  consentement  des 
parents  et  partent  avec  les  Pères  Daniel  et  Davos  t.  Aux 
Trois-Rivières,  deux  sont  pris  du  mal  du  pays  et  reviennent 
sur  leurs  pas.  Ils  sont  remplacés  par  deux  petits  Hurons; 
et  les  trois  séminaristes,  Satouta,  Tsiko  et  un  autre,  dont 
les  Relations  taisent  le  nom,  entrent  à  Notre-Dame  des 
Anges  vers  la  fin  de  juillet  1635.  Quelques  jours  après, 
trois  autres  Hurons  viennent  les  rejoindre  :  Teouatirhon, 
Andehoua,  Aïandacé1. 

Comment  les  habiller  et  les  nourrir?  La  charité  est  ingé- 
nieuse. Pour  venir  à  leur  secours,  le  P.  Le  Jeune,  qui  est  à 
bout  de  ressources,  congédie  une  partie  de  ses  ouvriers  :  «  Ren- 
voyer les  sauvages,  écrit-il,  nous  ne  le  ferons  jamais;  nous 
leur  donnerions  plutôt  la  moitié  de  nous-mêmes  ;  l'affaire  est 
trop  importante  pour  la  gloire  de  Notre-Seigneur  2.   » 

1.  Relation  de  1636,  p.  73. 

2.  Relation  de  1636,  p.  75. 


—  283  — 

Le  pensionnat  est  ouvert;  et  le  règlement  fonctionne 
avec  la  plus  indulgente  douceur  :  prière,  sainte-messe,  un 
peu  de  travail,  beaucoup  de  récréations,  pêche  et  chasse 
pendant  les  promenades  de  chaque  jour.  Le  régime  sévère, 
monacal  ou  militaire,  comme  on  voudra,  de  nos  écoles  de 
France  eût  mal  convenu  à  ces  natures  indépendantes,  volon- 
taires, habituées  à  vivre  sans  frein,  impatientes  de  tout 
joug,  élevées  en  plein  air,  à  travers  les  bois,  sur  les  lacs  ou 
sur  les  rivières.  On  leur  apprenait  à  lire  et  à  écrire;  le 
P.  Daniel  leur  enseignait  la  doctrine  chrétienne. 

Nous  avons  dit  que  le  P.  Le  Jeune,  à  son  arrivée  à  Notre- 
Dame  des  Anges,  avait  ouvert  une  petite  école  d'externes, 
fréquentée  par  les  enfants  des  Algonquins  et  des  Monta- 
gnais,  qui  cabanaient  aux  environs  de  Québec.  Cette  école 
avait  prospéré,  et,  en  1635,  garçons  et  filles  se  réunissaient 
nombreux  à  la  chapelle  de  la  Résidence  pour  y  apprendre 
la  doctrine  chrétienne.  L'enseignement  était  public  et 
attirait  beaucoup  de  parents.  Après  la  leçon,  régal  de  pois. 
De  temps  à  autre,  séance  publique  à  laquelle  assistaient  le 
gouverneur  et  les  principaux  citoyens  de  Québec  :  on  inter- 
rogeait les  enfants  sur  les  principaux  points  de  la  religion, 
on  distribuait  des  récompenses  aux  plus  méritants.  Le  P. 
Le  Jeune  faisait  ce  cours  de  catéchisme  *.  Nos  petits  sémi- 
naristes le  suivirent. 

Tout  allait  pour  le  mieux  au  pensionnat  naissant;  et 
l'avenir  se  montrait  chargé  d'espérances,  quand  la  mort  vint 
enlever  Satouta  et  Tsiko,  natures  d'élite,  qui  promettaient 
beaucoup.  «  Voilà,  dit  le  P.  Le  Jeune,  les  deux  yeux  de 
notre  séminaire  éteints  en  peu  de  temps,  les  deux  colonnes 
renversées2!  »  Le  petit  camarade,  entré  avec  eux  à  Notre- 
Dame  des  Anges,    fut  pris  de   nostalgie  et  quitta  l'école. 

1.  Relation  de  1637,  p.  39. 

2.  Relation  de  1637,  p.  57. 


—  284  — 

Restaient  Aïandacé,  le  benjamin  de  la  bande,  Andehoua  et 
Teouatirhon;  les  deux  premiers,  de  retour  au  pays,  y  furent 
des  modèles  de  foi  et  de  piété;  le  dernier,  jeté  par  la  puis- 
sance de  passions  indomptées  en  dehors  de  la  voie  droite, 
finit  par  y  rentrer  et  mourut  en  chrétien,  muni  de  tous  les 
secours  de  la  religion. 

Ceux  qui  les  remplacèrent  à  Notre-Dame  des  Anges 
n'avaient  ni  la  même  innocence  de  mœurs,  ni  les  mêmes 
qualités  du  cœur  et  de  l'esprit  :  ils  s'enfuirent  de  l'école 
au  printemps  de  1638  1.  L'année  suivante^,  les  portes  du 
séminaire  s'ouvrirent  à  des  Montagnais,  à  des  Algon- 
quins et  à  des  Hurons2;  hélas!  pas  pour  longtemps. 
Bientôt,  le  pensionnat  était  fermé,  faute  d'élèves,  et  les 
Jésuites  abandonnèrent  la  Résidence  de  Notre-Dame  des 
Anges  pour  s'établir  au  collège  de  Québec. 

Le  séminaire  avait  atteint  une  durée  de  cinq  ans  à  peine. 
L'insuccès  était  notoire  ;  il  fallait  en  chercher  la  cause  dans 
le  génie  du  jeune  sauvage,  insuffisamment  connu  des  Pères, 
quand  ils  entreprirent  avec  plus  de  zèle  que  d'expérience 
cette  fondation  scolaire.  Leur  plan  d'éducation  présentait 
cependant  des  garanties  de  prospérité  par  sa  simplicité 
même  :  n'admettre  au  pensionnat  que  des  enfants  de  dix  à 
quatorze  ans,  et  les  choisir  entre  les  sujets  proposés  par  les 
missionnaires  ;  là,  pendant  quatre  ou  cinq  ans,  et  plus,  si 
c'était  possible,  leur  apprendre  à  lire  et  à  écrire,  les  initier 
aux  éléments  des  sciences  et  des  arts,  et  par  dessus  tout  les 
former  à  la  vertu  et  à  la  connaissance  des  vérités  dogma- 
tiques, deux  conditions  nécessaires,  d'abord  pour  ne  pas 
perdre,  au  sortir  de  l'école,  la  pureté  de  leurs  mœurs  au 
contact  de  la  dépravation  des  sauvages,  ensuite  pour  tra- 

1.  Relation  de  1638,  ch.  IX  et  X. 

2.  Relation  de  1639,  pp.  38-42. 


—  285  — 

vailler  avec  fruit  au  salut  des  âmes  de  leurs  compatriotes. 
Dans  le  but  d'assurer  davantage  le  succès  de  l'œuvre,  les 
missionnaires  comptaient  ne  renvoyer  le  séminariste  au 
pays  qu'à  l'âge  de  dix-huit  à  vingt  ans. 

Pour  réaliser  ce  plan  d'éducation,  ni  le  savoir-faire,  ni 
le  dévouement  ne  firent  défaut;  le  recrutement  des  élèves 
s'opéra  même  au  début  sans  de  trop  grosses  difficultés,  et, 
en  général,  on  sut  distinguer  dans  le  nombre  des  présenta- 
tions les  sujets  que  la  nature  appelait  à  de  plus  hautes  des- 
tinées. Mais,  en  dépit  des  meilleurs  choix  et  malgré  tous 
les  soins  dont  ils  furent  entourés,  les  petits  sauvages,  une 
fois  entre  quatre  murs,  en  dehors  de  leurs  forêts  et  loin  de 
leurs  parents,  ne  purent  y  tenir.  Tout  ce  qui  est  nouveau 
est  beau  ;  au  commencement,  presque  tous  semblaient  ravis 
de  leur  nouveau  séjour,  enchantés  de  leur  vie  d'écoliers. 
Après  quelques  mois,  un  an,  et,  pour  un  petit  nombre, 
deux  ou  trois  ans,  tout  changeait  d'aspect  ;  ils  pleuraient 
leur  liberté  perdue,  ils  regrettaient  leurs  cabanes  et  leurs 
bois,  ils  ne  voyaient  rien  au  dessus  de  la  chasse  et  de  la 
pêche  ;  rien  ne  leur  plaisait  à  l'école,  ni  l'étude,  ni  le 
règlement,  ni  la  nourriture,  ni  le  costume  à  la  fran- 
çaise, ni  les  douceurs  de  toutes  sortes  que  la  charité 
leur  procurait  ;  ils  ne  songeaient  qu'à  revoir  le  pays, 
à  reprendre  leur  vie  errante  et  vagabonde  ;  presque  tous 
devenaient  nostalgiques.  Impossible  de  retenir  les  élèves 
même  les  plus  attachés  à  leurs  maîtres.  D'un  autre  côté, 
les  parents  ne  comprenaient  pas  les  avantages  de  l'instruc- 
tion. «  Je  suis  assez  savant  pour  instruire  mon  fils,  »  disait 
un  capitaine  algonquin  au  P.  Le  Jeune,  qui  lui  conseillait 
d'envover  son  enfant  à  Notre-Dame  des  Anges1.  «  S'ils 
consentaient  à  se  séparer  de  leurs  enfants,  écrivait  Mgr  de 

1.  Relation  de  1635. 


—  286  — 

Laval,  on  ne  pouvait  guère  espérer  que  ce  fût  pour  long- 
temps, parce  que,  pour  l'ordinaire,  les  familles  des  sau- 
vages ne  sont  pas  peuplées  de  beaucoup  d'enfants...  Ils 
n'en  ont  pour  la  plupart  que  deux  ou  trois,  et  rarement  ils 
passent  le  nombre  de  quatre  ;  ce  qui  fait  qu'ils  se  reposent, 
sur  leurs  enfants  lorsqu'ils  sont  un  peu  avancés  en  âge, 
pour  l'entretien  de  leur  famille,  qu'ils  ne  peuvent  se  pro- 
curer que  par  la  chasse  et  d'autres  travaux,  dont  les  pères 
et  mères  ne  sont  plus  capables,  alors  que  leurs  enfants  sont 
en  âge  et  en  pouvoir  de  les  secourir1.  » 

Les  petits  sauvages  revenaient  donc  au  pays,  après  un 
court  séjour  au  séminaire,  incapables  de  rendre  les  services 
qu'on  attendait  d'eux,  et  exposés,  à  cause  de  leur  jeune  âge, 
aux  plus  terribles  tentations.  La  majorité  ne  résista  pas 
aux  séductions  du  mal,  même  parmi  ceux  qui  sortirent  de 
Notre-Dame  des  Anges  plus  affermis  dans  le  devoir.  Dès 
le  séminaire,  beaucoup  répondirent  si  peu  au  dévouement 
de  leurs  maîtres  qu'on  fut  obligé,  en  1638,  dans  l'intérêt 
de  l'école,  de  renvoyer  tous  les  séminaristes,  à  l'exception 
d'Andehoua  et  de  Teouatirhon-.  Le  demi-savoir  fut  aussi 
fatal  à  quelques-uns. 

En  définitive,  l'expérience  montra  aux  Pères  qu'ils 
avaient  fait  fausse  route  ;  et,  après  mûre  réflexion,  au  lieu 
de  s'obstiner  à  la  suivre,  ils  revinrent  sur  leurs  pas.  «  Le 
séminaire,  qui  avait  esté  estably  àNostre-Dame  des  Anges, 
écrivait  le  P.  Vimont  en  1643,  fut  interrompu  pour  de 
justes  raisons,  et  nommément  parce  que  l'on  ne  voyait  pas 
de     fruict    notable    parmy     les     sauvages,     commençant 


1.  Relation  de  1668,  p.  30.  Lettre  de  Mgr  l'évoque  de  Pétrée  à 
M.  Poitevin,  curé  de  Saint-Josse,  à  Paris. 

2.  Relation  de  1638,  p.  23  :  «  Voilà  donc  derechef  le    séminaire 
réduit  au  petit  pied,  et  au  nombre  de  deux.  » 


—  287  — 

l'instruction  d'un  peuple  par  des  en  fan  s  ;  l'expérience  nous 
la  faict  cognoistre1.  » 

Ajoutons  que  cette  œuvre  d'un  si  maigre  profit  était  fort 
coûteuse;  et  souvent  les  ressources  manquaient.  Plus 
d'une  fois  le  P.  Le  Jeune  se  demanda  comment  il  procure- 
rait des  vivres  à  ses  écoliers  2.  Il  n'avait  pas  seulement  à  sa 
charge  la  nourriture  et  l'entretien  des  enfants  ;  il  lui  fallait 
encore  contenter  l'insatiable  avidité  des  parents,  sollici- 
teurs importuns,  qui  regardaient  les  Jésuites  comme  leurs 
obligés,  les  assiégeaient  de  demandes,  et  ne  se  retiraient  que 
les  mains  pleines  de  cadeaux. 

Les  aumônes  qu'on  recevait  de  France  et  que  l'on  consa- 
crait à  l'éducation  des  enfants  de  Notre-Dame  des  Anges 
pouvaient  être  utilisées  plus  avantageusement  ailleurs. 
Elles  furent  employées  à  l'érection  de  cabanes  à  Saint- 
Joseph  de  Sillery,  où  se  concentraient  depuis  quelques 
années  les  efforts  des  missionnaires  3.   ■ 

Cependant  la  critique,  qui  a  constamment  les  yeux; 
ouverts  sur  les  faits  et  gestes  des  Jésuites,  n'avait  pas  vu 
sans  un  plaisir  secret  l'insuccès  du  séminaire,  et  elle  pro- 
fita de  cet  échec  pour  leur  faire  voir  beau  jeu.  Il  fallait  s'y 
attendre. 

Il  y  avait  à  la  cour  du  roi  de  France  quelques  esprits 
fâcheux,  intrigants  de  race,  ambitieux,  dévorés  de  jalousie, 

1.  Relation  de  1643,  p.  28. 

2.  Relation  de  1637,  p.  64. 

3.  Relation  de  1640,  p.  4.  «  Il  faut  pour  le  présent  bander  tous  nos 
nerfs  pour  arrêter  les  sauvages.  Au  commencement  que  nous  vînmes 
en  ces  contrées,  comme  nous  n'espérions  quasi  rien  des  vieux 
arbres,  nous  emploions  toutes  nos  forces  à  cultiver  les  jeunes 
plantes  ;  mais  Notre  Seigneur  nous  donnant  les  adultes,  nous  conver- 
tissons les  grandes  dépenses  que  nous  faisions  pour  les  enfants,  au 
secours  de  leurs  pères  et  de  leurs  mères,  les  aydant  à  cultiver  la 
terre  et  à  se  loger  dans  une  maison  fixe  et  permanente  (à  Sillery).  » 


—  288  — 

qui  trouvaient  toujours  à  redire  à  toutes  les  entreprises 
militaires  et  apostoliques  de  la  Nouvelle-France.  La  plu- 
part d'entre  eux  n'aimaient  ni  les  gouverneurs  ni  les 
Jésuites.  Jamais  ils  n'avaient  vu  le  Canada;  ils  le  connais- 
saient par  les  mécontents  et  les  envieux,  gens  peu  esti- 
mables qu'on  rencontre  partout,  toujours  intéressés  à  criti- 
quer et  à  décrier  ;  et,  bien  entendu,  ils  préféraient  les  rap- 
ports et  les  lettres  de  ces  suspects  aux  Relations  des  mis- 
sionnaires et  aux  Mémoires  des  Gouverneurs. 

Ces  ennemis  de  la  Compagnie  de  Jésus  jetèrent  donc 
dans  la  circulation  une  idée  à  eux.  Ils  prétendirent  que  la 
Société  était  opposée  à  la  francisation  des  sauvages,  dans 
la  crainte  de  perdre  par  là  la  grande  influence  qu'elle  avait 
conquise  ou  qu'elle  espérait  conquérir  sur  les  tribus 
indiennes.  Ils  ajoutaient  que  c'était  un  système  chez  elle 
d'éloigner  partout  les  sauvages  de  tout  contact  avec  les 
Européens,  de  toute  civilisation.  Cette  idée  fît  avec  le 
temps  son  chemin.  Bientôt,  dans  1  entourage  de  Louis  XIV, 
la  langue  française  et  les  coutumes  françaises  au  Canada 
devinrent  le  mot  d'ordre.  A  entendre  ces  civilisateurs 
d'antichambre,  c'était  là  le  seul  moyen  de  civiliser  les  sau- 
vages, de  leur  inspirer  les  nobles  sentiments  d'honneur 
et  de  justice,  et  d'en  faire  des  amis  de  la  France,  de  vrais 
Français.  Ils  ne  comprenaient  pas  ou  feignaient  de  ne  pas 
comprendre  qu'on  pût  attacher  les  Indiens  à  la  France  en 
les  attachant  à  Jésus-Christ.  Et  cependant,  «  si  la  France, 
dit  Chateaubriand,  vit  son  empire  s'étendre  en  Amérique 
par  de  là  les  rives  du  Meschacebé,  si  elle  conserva  si  long- 
temps le  Canada  contre  les  Iroquois  et  les  Anglais  unis, 
elle  dut  presque  tous  ses  succès  aux  Jésuites.  »  Les  gouver- 
neurs de  la  Nouvelle-Angleterre  rendirent  eux-mêmes  jus- 
tice aux  missionnaires  du  Canada,  quand  ils  les  représen- 
tèrent dans  leurs   dépêches  comme  leurs  plus  dangereux 


—  289  — 

ennemis  :  «  Ils  déconcertent,  disaient-ils,  les  projets  de  la 
puissance  britannique  ;  ils  découvrent  ses  secrets  et  lui 
enlèvent  le  cœur  et  les  armes  des  sauvages1.  » 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  se  forma  à  la  Cour  un  parti  puis- 
sant, qui  demandait  la  francisation  à  outrance  des  sauvages. 
Colbert,  ministre  de  la  marine,  fut  entraîné  dans  ce  parti. 
En  1668,  il  écrivit  à  Mgr  de  Laval,  au  nom  du  roi,  pour 
lui  communiquer  les  intentions  de  Sa  Majesté  et  le  conjurer 
de  façonner  les  jeunes  sauvages  aux  usages  français2. 
Ordre  fut  également  donné  à  l'intendant  Talon  de  tenir  la 
main  à  cette  affaire.  L'évèque  de  Pétrée  se  soumit  avec  la 
plus  louable  déférence  aux  volontés  royales  :  «  Gomme  le 
Roi,  dit-il,  m'a  témoigné  qu'il  souhaitait  que  l'on  tachât 
d'élever  à  la  manière  de  vie  des  Français,  les  petits  enfants 
sauvages,  afin  de  les  policer  peu  à  peu,  j'ai  formé  exprès 
un  séminaire,  où  j'en  ai  pris  un  nombre  à  ce  dessein.  Pour 
y  mieux  réussir,  j'ai  été  obligé  d'y  joindre  des  petits  Fran- 
çais, dont  les  sauvages  apprendront  plus  aisément  les 
mœurs  et  la  langue,  en  vivant  avec  eux3.  » 

Mgr  de  Laval  ajoute  dans  cette  lettre  :  «  Nous  n'épar- 
gnerons rien  de  ce  qui  sera  en  notre  pouvoir  pour  faire 
réussir  cette  heureuse  entreprise,  quoique  le  succès  nous 
en  paraisse  fort  douteux*.  »  Il  n'épargna  rien,  en  effet,  et 
il  ne  réussit  pas.  Les  six  Hurons  qu'il  entretenait  au  sémi- 
naire de  Y  Enfant-Jésus,  désertèrent  les  uns  après  les 
autres.  Cinq  ans  après,  il  n'y  avait  plus  un  seul  sauvage 
au  séminaire. 


1.  Génie  du  Christianisme,  4e  partie,  1.  IV,  ch.  VIII. 

2.  Vie  de  Mgr  de  Laval,  par  l'abbé  Gosselin,  t.  I,  p.  558. 

3.  Relation  de  1668.  Lettre  cb  Mgr  l'évèque  de  Pétrée  à  M.  Poite- 
vin, curé  de  Saint-Josse,  à  Paris,  ch.  IX. 

4.  Ibid. 

Jcs.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  23 


—  290  — 

L'intendant  ne  s'adressa  pas  seulement  à  Mgr  de  Laval. 
Il  pria  l'abbé  de  Queylus  et  les  prêtres  de  Saint-Sulpice  de 
lui  prêter  le  concours  de  leurs  bonnes  volontés.  «  Le  supérieur 
du  séminaire  de  Villemarie  répondit  que  volontiers  il 
tiendrait  une  école  pour  l'éducation  des  sauvages  grands 
et  petits,  et  appliquerait  deux  de  ses  prêtres  à  leur  ensei- 
gner la  langue  française  et  à  les  civiliser,  si  Mgr  de  Laval 
l'avait  pour  agréable 1 .  » 

L'abbé  de  Queylus  ouvrit  l'école  en  1668  et  reçut  les 
félicitations  de  Colbert  :  «  Il  ne  pouvait  rien  faire  qui  fût 
plus  agréable  à  Sa  Majesté  que  de  continuer  à  travailler, 
comme  il  avait  commencé,  à  l'instruction  des  enfants  sau- 
vages et  à  les  civiliser2.  »  Le  ministre,  appréciant  le 
zèle,  Y  application  et  la  piété  de  M. ,  de  Queylus,  espère 
beaucoup  de  satisfaction  de  sa  petite  école.  Le  fait  est  qu'on 
n'épargna  rien  à  Villemarie  pour  la  faire  réussir.  M.  Dol- 
lier  promit  même  une  somme  de  cinq  cents  livres  à  un  gar- 
çon de  treize  ans,  nommé  Jacques  Akikamega,  à  la  condi- 
tion de  rester  au  séminaire,  où  il  serait  nourri  et  entretenu 
gratuitement,  jusqu'à  l'âge  de  dix-huit  ans  accomplis.  Aki- 
kamega accepta  l'offre  de  M.  Dollier.  L'acte  de  donation 
fut  rédigé  et  signé.  Il  se  conserve  encore  au  greffe  de  Vil- 
lemarie 3. 

* 

1.  Histoire  de  la  Colonie  française,  par  l'abbé  Faillon,  t.  III, 
p.  270,  note.  —  V.  aux  Archives  coloniales,  Canada.  Correspondance 
générale,  la  lettre  de  M.  Talon  à  Mgr  Colbert,  27  oct.  1667  :  «  Vous 
verrez  à  quoi  le  supérieur  du  Séminaire  de  Montréal  s'engage  par  un 
écrit  ci-joint.  J'estime  que  si  vous  consentez  que  je  lui  promette,  de 
la  part  du  Roi,  que  ses  ouvriers  ne  seront  pas  inquiétés  à  l'avenir  en 
tenant  école  pour  l'instruction  des  sauvages,  on  aura  beaucoup  fait 
pour  les  déprendre  de  leur  humeur  farouche,  et  que,  l'émulation  se 
mettant  entre  eux  et  les  Pères  Jésuites,  ils  travailleront  à  l'envi  à  la 
perfection  de  leur  ouvrage.  »  Cité  par  Faillon. 

2.  Ibid.,  p.  272. 

3.  Ibid.,  pp.  273  et  274. 


—  291  — 

Le  dix  novembre  1670,  Talon,  dans  un  mémoire  à  Col- 
bert,  trouve  l'abbé  de  Queylus  plus  zélé  que  Mgr  de  Laval. 
L'évêque  de  Pétrée  a  laissé  diminuer  à  Y  Enfant-Jésus  le 
nombre  des  petits  sauvages,  tandis  que  M.  de  Quevlus 
pousse  son  zèle  plus  avant1. 

Le  zèle  ne  suffisait  pas.  On  échoua  à  Villemarie  comme 
on  avait  échoué  à  Y  Enfant-Jésus,  et,  d'après  le  témoignage 
même  de  M.  Faillon,  «  le  Roi  se  plaignit  de  ce  que  les 
prêtres  du  séminaire  de  Montréal  ne  s'étaient  pas  appliqués 
à  cette  œuvre2.  »  Les  plaintes  du  Roi  étaient  injustes,  car 
les  Sulpiciens  firent  preuve  de  la  meilleure  volonté 3  ;  s'ils 
ne  réussirent  pas,  c'est  que  la  réussite  était  impossible. 
L'expérience  seule  le  leur  fit  comprendre. 

L'intendant  avait  aussi  fait  appel  au  dévouement  des 
Religieux  de  la  Compagnie  de  Jésus.  Ces  Religieux 
n'étaient  pas  de  ses  amis.  Il  était  arrivé  au  Canada,  l'esprit 
bourré  de  préventions  contre  eux,  et  avec  un  système 
d'éducation  élaboré  en  France,  loin  des  Indiens  qu'il 
n'avait  jamais  vus.  Personne  ne  contestera  à  ce  magistrat 
de  grandes  qualités  administratives,  sa  puissance  de  travail 
et  d'organisation.  Industries,  découvertes,  entreprises 
scientifiques,  armée,  justice,  tout  fut  l'objet  de  ses  soins,  et 
à  tout  il  donna  l'impulsion  la  plus  féconde.  C'est  avec  rai- 
son qu'on  l'a  surnommé  le  Colbert  du  Canada.  Mais  l'in- 
tendant ne  sut  pas  imposer  silence  à  ses  sympathies  et  à 
ses  antipathies  ;  l'homme  partial  se  révèle  dans  toute  sa 
correspondance.   S'il  loue  jusqu'à  la  flatterie  ses  propres 

1.  Archives  Coloniales.  Canada.  Correspondance  générale.  — 
M.  Talon,  intendant  (1667-1672).  3e  vol. 

2.  Faillon,  t.  II,  p.  279. 

3.  Ibid.  Voici  ce  que  dit  M.  Faillon  :  «  Les  Sulpiciens  n'avaient 
cessé  de  donner  des  preuves  assez  manifestes  de  l'ardeur  avec 
laquelle  ils  poursuivaient  cette  œuvre.  » 


—  292  — 

amis,  puis  les  membres  du  clergé  et  des  ordres  religieux 
qui  partagent  ses  opinions  et  ses  vues,  il  est  peu  indulgent 
pour  les  autres  ;  il  oublie  envers  ceux-ci  les  règles  de  la 
justice,  il  ramasse  volontiers  les  cancans  les  plus  malveil- 
lants contre  eux,  et  sa  correspondance  entremêle  habile- 
ment à  des  éloges  mérités  les  plus  perfides  insinuations.  A 
ce  point  de  vue,  Talon  est  un  chef  de  file  ;  il  aura  des  sui- 
vants, comme  nous  le  verrons1. 

En  arrivant  au  Canada,  il  engagea  donc  les  Jésuites  à 
instruire  les  enfants  des  sauvages  dans  la  langue  française, 
et  à  les  accoutumer  à  notre  façon  de  vivre-.  Les  Jésuites 
n'acceptèrent  pas  cette  ouverture  avec  autant  de  facilité  et 
d'empressement  que  Mgr  de  Laval;  ils  se  montrèrent 
môme  récalcitrants.  Forts  d'une  première  expérience,  ils 
représentèrent  à  l'intendant  les  graves  inconvénients  d'un 
séminaire  de  sauvages.  «  Leurs  représentations  furent  mal 
reçues  ;  on  les  attribua  à  l'envie  d'être  les  seuls  maîtres 
des  sauvages  et  de  vouloir  par  là  se  rendre  toujours  néces- 

o  ♦ 

saires°.  » 

Ces  religieux  désiraient  avant  tout  le  bien  de  la  colo- 
nie et  des  Indiens.  La  paix  était  un  des  éléments  néces- 
saires à  ce  bien  ;  ils  lui  firent  le  sacrifice  de  leurs  idées, 
et,  quoique  convaincus  de  l'inutilité  d'un  second  essai,  ils 
choisirent  quelques  jeunes  Algonquins  et  les  mêlèrent  aux 
élèves  français  du  collège  de  Québec. 

Le  26  octobre  1667,  l'intendant  écrivit  à  Golbert  :  «  Les 
Pères  Jésuites  auxquels  j'ai  fait  une  espèce  de  reproche, 
civilement  néanmoins,  de  n'avoir  pas  jusqu'ici  donné  l'ap- 

1.  Archives  Coloniales,  à  Paris,  une   partie  de  la  correspondance 
de  l'intendant  Talon  :  Canada.  Correspondance  générale. 

2.  Histoire  de  la   Nouvelle-France,  par  le  P.   de  Ckarlevoix,   t.  I, 
p.  390. 

3.  Ibid. 


—  293  — 

plication  qu'ils  doivent  à  la  politesse  du  naturel  des  sau- 
vages et  à  la  culture  de  leurs  mœurs,  m'ont  promis  qu'ils 
travailleraient  à  changer  ces  barbares  en  toutes  leurs  par- 
ties, à  commencer  par  la  langue1.  » 

Ils  y  travaillèrent,  en  effet,  comme  ils  l'avaient  promis. 
Sur  ces  entrefaites,  le  8  avril  1668,  Talon  repassa  en 
France,  et,  à  son  retour  à  Québec,  il  n'eut  pas  à  se  félici- 
ter, paraît-il,  de  l'ardeur  de  Mgr  de  Laval  et  des  Jésuites 
pour  l'œuvre  de  francisation.  «  J'ai  trouvé,  dit-il  à  Col- 
bert,  le  nombre  des  petits  sauvages  que  Mgr  l'Evéque  et 
les  Pères  élevaient,  fort  diminué  ;  mais  je  dois  dire  que 
leur  chaleur  se  réveille,  et  qu'ils  vont  chercher  de  nouveaux 
sujets  pour  les  élever  dans  nos  moeurs,  notre  langue  et  nos 
maximes2.  » 

Les  Jésuites  eurent  beau  chercher,  les  partants  ne 
furent  pas  remplacés,  et  bientôt  les  sauvages  du  collège 
prirent  le  chemin  de  ceux  de  V Enfant-Jésus  :  ils  revinrent  à 
leurs  cabanes  et  à  leurs  bois. 

Faut-il  ajouter  que  le  fameux  mélange  des  Indiens  et  des 
Français,  sur  lequel  on  comptait  tant  en  France  pour  la 
réussite  du  projet,  ne  servit  de  rien  aux  sauvages  et  nuisit 
aux  Français3!  Ainsi  se  réalisait  encore  une  fois  la  parole 
restée  célèbre  de  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  :  «  Un 
Français  devient  plutôt  sauvage  qu'un  sauvage  ne  devient 
Français4.  » 

1.  Archives  Coloniales.  Canada.  Correspondance  générale.  — 
M.  Talon,  intendant  (1668-1672).  3e  vol. 

2.  Ibid.  Lettre  de  Talon  à  Colbert,  10  novembre.  1670. 

3.  Latour,  p.  97. 

4.  Dans  sa  Vie  de  Mgr  de  Laval,  l'abbé  Gosselin  apporte  le  témoi- 
gnage du  marquis  de  Denonville  et  de  M.  de  Champigny,  qui 
confirment  tous  deux  celui  de  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation 
(p.  563). 

«  On  a  cru  longtemps,  dit  le  marquis  de  Denonville,  qu'il  fallait 


—  294  — 
Comme  on  devait  s'y  attendre,  Talon  attribua  l'insuccès 


approcher  les  sauvages  de  nous  pour  les  franciser  ;  on  a  tout  lieu 
de  reconnaître  qu'on  se  trompait.  Ceux  qui  se  sont  approchés  de  nous 
ne  se  sont  pas  rendus  Français,  et  les  Français  qui  les  ont  hantés 
sont  devenus  sauvages.  »  —  «  Jusqu'à  présent,  écrit  à  son  tour  M.  de 
Champigny,  les  missionnaires  ont  toujours  été  obligés  d'avoir  des 
domestiques  français,  parce  que  le  sauvage  n'aime  pas  à  être  dépen- 
dant ni  fixe  dans  un  lieu  ;  de  sorte  qu'il  arrive  plus  ordinairement 
qu'un  Français  se  fasse  sauvage,  qu'un  sauvage  se  fasse  Français.  » 

Les  Sulpiciens,  après  avoir  critiqué  les  Jésuites ,  furent  obligés 
de  reconnaître  les  inconvénients  de  la  cohabitation  des  enfants  sau- 
vages et  français.  Ils  ne  voulurent  môme  pas,  après  un  essai  de 
quelques  années,  laisser  les  premiers  à  Montréal  :  «  Ils  jugèrent 
qu'ils  réussiraient  peut-être  mieux,  dit  l'abbé  Faillon  (p.  281),  à  les 
former  à  la  vie  civile,  s'ils  les  plaçaient  à  la  campagne,  en  les  éloi- 
gnant ainsi  des  occasions  de  dissipation  que  la  ville  pouvait  leur 
offrir.  Dans  ce  dessein,  ils  formèrent  un  établissement  au  dessus  de 
la  Chine,  qu'ils  appelaient  Chantilly.  »  Les  Sulpiciens  réussirent-ils 
mieux  à  Chantilly?  Il  faut  croire  que  non,  puisque  M.  Faillon  ne  le 
dit  pas;  même  à  travers  beaucoup  de  circonlocutions,  il  laisse  voir 
que  ce  nouvel  essai  fut  infructueux.  Il  est  plus  net,  quand  il 
raconte  les  échecs  de  Mgr  de  Laval  et  des  Jésuites. 

Le  comte  de  Frontenac,  un  des  grands  patrons  de  la  Francisation 
des  sauvages,  écrivait  de  Québec  en  1691  à  son  gouvernement 
qu'on  devrait  toujours  laisser  les  Français  avec  les  sauvages,  pour 
les  franciser  en  les  christianisant.  A  l'appui  de  son  opinion  il  invo- 
quait douze  ans  d'expérience.  Le  P.  de  Charlevoix  lui  répond  dans 
son  Histoire  (t.  II,  p.  98)  :  «  L'expérience,  non  pas  de  dix  ans,  mais 
de  plus  d'un  siècle,  nous  a  appris  que  le  plus  mauvais  système  pour 
bien  gouverner  ces  peuples  et  pour  les  maintenir  dans  nos  intérêts, 
est  de  les  rapprocher  des  Français,  qu'ils  auraient  beaucoup  plus  esti- 
més, s'ils  les  avaient  moins  vus  de  près.  On  ne  pouvait  plus,  en 
4691,  douter  que  le  meilleur  moven  de  les  christianiser  ne  fût  de  se 
bien  donner  de  garde  de  les  franciser.  En  sept  ou  huit  mois  que  les 
Iroquois  du  Sault  ou  de  la  Montagne  avaient  demeuré  à  Montréal 
après  le  ravage  de  La  Chine,  ils  étaient  devenus  méconnaissables  et 
pour  les  mœurs  et  pour  la  piété;  et  il  nest  personne  aujourd'hui 
qui  ne  convienne  que  si  leur  ferveur  n'est  plus,  comme  elle  a  été 
si  longtemps,  l'édification  et  l'admiration  de  la  Nouvelle-France, 
c'est  qu'ils  nous  ont  trop  fréquentés.  L'exemple  des  nations  abéna- 
quises,  bien  plus  séparées  des  habitations  françaises  et  dont  Tatta- 


—  295  — 

de  l'entreprise  au  mauvais  vouloir  des  Jésuites1.  Les 
esprits  moins  prévenus  virent  dans  ce  second  essai,  resté 
infructueux  en  dépit  des  meilleures  volontés,  l'impossibilité 
absolue  de  franciser  les  petits  sauvages.  A  leurs  yeuxT 
l'inutilité  des  efforts  de  l'évêque  de  Pétrée  et  des  ecclé- 
siastiques de  Montréal  justifia  pleinement  les  mission- 
naires, a  Le  marquis  de  Tracy,  dit  le  P.  de  Gharle- 
voix,  ne  contribua  pas  peu  dans  la  suite  à  dissiper  les 
ombrages  qu'on  avait  inspirés  au  ministre  contre  eux.  Il 
avait  entendu  parler  du  projet  dont  il  s'agissait,  lorsqu'il 
était  sur  les  lieux  ;  il  avait  compris  aussi  bien  que  les 
Jésuites,  combien  il  était  impraticable  et  dangereux,  et 
quoique  MM.  de  Courcelles  et  Talon  persistassent  dans  leurs 
préjugés,  M.  Colbert,  qui  en  reconnut  enfin  l'injustice, 
accorda  sincèrement,  son  amitié  à  ces  missionnaires,  pour 
qui  il  avait  toujours  eu  une  véritable  estime  ;  se  déclara 
dans  toutes  les  occasions  leur  protecteur,  et  leur  témoigna 
jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  une  confiance  entière  pour  tout  ce 
qui  regardait  l'exercice  de  leurs  fonctions'2.  » 

Le  séminaire  des  filles  et  l'hôpital  pour  les  sauvages 
faisaient  également  partie  du  programme  du  P.  Le  Jeune3; 
ils  en  étaient  le  complément.  «  Je  prévois,  disait-il,  dès 
1633,  qu'il  est  tout  à  fait  nécessaire  d'instruire  les  filles 
aussi  bien  que  les  garçons,  et  que  nous  ne  ferons  rien  ou 

chement  à  nos  intérêts  ne*pouvait  aller  plus  loin,  suffisait  seul  pour 
convaincre  le  Général  (de  Frontenac)  de  la  fausseté  de  son  principe  ; 
aussi  ses  plaintes  et  ses  avis  furent-ils  peu  écoutés  en  Cour,  où  l'on 
était  enfin  persuadé  que  son  projet,  qu'on  avait  eu  si  fort  à  cœur  30 
ans  auparavant,  n'était  ni  utile,  ni  praticable.   » 

1.  Archives  coloniales  —  Canada.  Correspondance  générale.  — 
M.  Talon,  intendant  (1668-1672).  3e  vol.  —  10  nov.  1670. 

2.  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  t.  I,  p.  390. 

3.  Relation  de  1633,  p.  14. 


—  296  — 

fort  peu,  si  quelque  bonne  famille  n'a  soin  de  ce  sexe1.  » 
Or,  cette  même  année,  par  une  coïncidence  providentielle, 
Notre-Seigneur  entr'ouvrait  à  une  âme  privilégiée  le  voile 
de  l'avenir,  dans  une  vision  restée  célèbre.  La  Mère 
Marie  de  l'Incarnation  avait  passé  par  les  grandes  épreuves, 
qui  font  la  femme  forte,  avant  d'aller  ensevelir  dans 
le  recueillement  et  le  silence  du  cloître  les  tracas  et  les 
agitations  de  l'épouse  et  de  lanière.  Elle  avait  prononcé  ses 
vœux  solennels  au  couvent  des  Ursulines  de  Tours.  Et 
voici  qu'au  lendemain  des  fêtes  de  Noël,  à  l'issue  des 
matines,  étant  entrée  dans  un  léger  sommeil,  il  lui 
semble  prendre  par  la  main  une  dame  séculière,  et  la 
conduire,  à  travers  mille  obstacles,  en  un  lieu  ravissant  et 
désert  :  «  Et  je  vis,  dit-elle,  au  bas  de  ce  lieu  qui  était 
très  éminent,  un  grand  et  vaste  pays,  qu'en  un  moment  je 
considérai  tout  entier,  et  qui  me  parut  plein  de  montagnes, 
de  vallées  et  de  brouillards,  au  milieu  desquels  j'entrevis 
une  petite  maison,  qui  était  l'église  de  ce  pays-là,  quasi 
enfoncée  dans  ces  ténèbres,  de  sorte  qu'on  n'en  voyait  que 
le  faîte.  Les  obscurités  qui  remplissaient  ce  pauvre  pays 
étaient  affreuses  et  paraissaient  inaccessibles2.  » 


1.  Voici  ce  que  nous  lisons  dans  les  Monumenta  missionis  Canaden- 
sis,  cap.  XII,  pp.  96  et  97  :  «  Quod  cum  R.  P.  Paulus  Le  Jeune, 
maturâ  animi  consideratione  dispexisset  ac  diligenter  admodum 
excussisset,  jam  indè  à  primis,  quas  inde  scripsit,  annuis  litteris  ape- 
ruit  quid  sentiret,  scilicet,  potentissima  esse  ad  illos  barbaros  juvan- 
dos,  média  ac  remédia,  seminaria  puerorum  pariter  ac  puellarum  ; 
nosocomium  in  primis  ad  curam  œgrorum  prœsertimque  invalido- 
rum...  Vix  quatuor  anni  sunt  ex  quo  hœ  litterœ  annuse  vulgatœ  sunt; 
et  ecce  sub  hujus  anni  1637  initium,  hoc  totum  quod  secum  Pater 
commentatus  fuerat,  et  ad  barbarorum  salutem  excogitaverat,  et  sus- 
ceptum  est,  et  fideliter  inchoatum.  » 

2.  Vie  de  la  vén.  Mère  Marie  de  V Incarnation,  par  dom  Claude 
Martin,  religieux  bénédictin,  1.  II,  ch.  VII  ;  —  Vie  de  la  vén.  Marie 
de  l'Incarnation,  ursuline,  née  Marie  Guyart,  fondatrice  du  monas- 


—  297  — 

La  religieuse  se  dirige  seule  vers  l'église,  le  cœur 
ardent  de  foi  et  d'amour.  Au  dessus  de  la  petite  chapelle 
était  assise  la  Vierge,  tenant  entre  ses  bras  l'enfant  Jésus, 
et  regardant  ce  grand  pays  aussi  pitoyable  qu  effroyable. 
«  Il  me  semblait,  ajoute  la  Mère,  qu'elle  parlait  de  moi  à 
son  fils,  ce  qui  m'enflammait  le  cœur  de  plus  en  plus. *  » 

La  vision  disparut.  Marie  de  l'Incarnation  n'en  comprit 
pas  alors  la  mystérieuse  signification  ;  mais  elle  sentit  au 
fond  d'elle-même  en  s'éveillant,  une  grande  idée  pour  la 
conversion  de  ce  pays2. 

En  1635,  le  P;  Le  Jeune  revenait  à  sa  pensée  favorite, 
l'établissement  d'un  séminaire  de  filles  ;  et,  dans  sa  lettre 
au  R.  P.  Provincial,  il  lui  parlait  de  l'esprit  apostolique 
qui  animait  bon  nombre  de  communautés  de  femmes,  dési- 
reuses de  quitter  la  France  et  d'aller  partager  les  travaux 
et  les  sacrifices  des  missionnaires  du  Canada.  «  Un  grand 
nombre  de  filles  religieuses,  disait-il,  veulent  être  de  la 
partie...  Il  y  en  a  tant  qui  nous  écrivent  et  de  tant  de 
monastères  et  de  divers  ordres  très  réformés  en  l'Eglise, 
que  vous  diriez  que  c'est  à  qui  se  mocquera  la  première  des 
difficultés  de  la  mer,  des  mutineries  de  l'Océan  et  de  la 
barbarie  de  ces  contrées*5.  » 

Cette  même  année  encore,  Marie  de  l'Incarnation  rendait 
compte  à  son  directeur  de  son  désir  ardent  des  missions  ; 
elle  lui  parlait  de  la  vision  qu'elle  avait  eue  à  ce  sujet.  Son 
directeur  était  alors  le  P.  Jacques  Dinet,  recteur  du  col- 
lège des  Jésuites  de  Tours,  le  mcme  qui  devait  bientôt  diri- 

tère  de  Québec,  par  une  religieuse  du  même  ordre.  Paris,  V.  Retaux, 
1893,  ch.  VII,  pp.  108  et  suiv.  ;  —  Histoire  de  la  vén.  Mère  Marie 
de  V Incarnation,  par  l'abbé  Léon  Chapot;  Paris,  Ch.  Poussielgue, 
1892),  2e  partie,  ch.  IV. 

1.  Vie  de  la  vén.  Mère  Marie  de  l'Incarnation,  par  dom    Claude 
Martin,  ibid. 

2.  Ibid. 

3.  Relation  de  1635,  p.  2. 


—  298  — 

g  or  la  conscience  de  Louis  XIII,  puis  celle  de  Louis  XIV. 
«  Ce  qui  vous  a  été  montré  dans  ce  songe,  lui  dit  le 
P.  Dinet,  se  pourrait  bien  effectuer  en  vous  dans  la  mis- 
sion de  Canada  J.  » 

A  quelque  temps  de  là,  étant  en  oraison  devant  le  Saint- 
Sacrement,  elle  fut  ravie  en  Dieu.  Dans  ce  ravissement, 
le  pays  quelle  avait  vu  en  songe  lui  fut  de  nouveau  montré 
dans  les  mêmes  circonstances,  et  cette  consolante  parole  se 
fit  entendre  à  elle  distinctement  :  «  C'est  le  Canada  que  je 
t'ai  fait  voir  ;  il  faut  que  tu  y  ailles  faire  une  maison  à  Jésus 
et  à  Marie2.  » 

Tout,  jusqurà  la  fondation  d'un  monastère  de  son  ordre 
à  Québec,  devait  être  merveilleux  dans  la  vocation  à  l'apos- 
tolat de  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation. 

Cette  même  année  1635,  le  P.  Le  Jeune  écrivait  dans 
sa  Relation,  en  parlant  du  séminaire  de  filles  :  «  Que  les 
religieuses  qui  ont  fait  à  Dieu  le  vœu  de  passer  en  la  Nou- 
velle-France.. .,  se  donnent  bien  garde  de  presser  leur  départ, 
qu'elles  n'aient  ici  une  bonne  maison,  bien  bastie  et  bien 
rentée,  autrement  elles  seraient  à  charge  à  nos  Français  et 
feraient  peu  de  choses  pour  ces  peuples.  Les  hommes  se 
tirent  bien  mieux  des  difficultés  ;  mais  pour  des  religieuses 
il  leur  faut  une  bonne  maison,  quelques  terres  défrichées  et 
un  bon  revenu  pour  se  pouvoir  nourrir  et  soulager  la  pau- 
vreté des  femmes  et  des  filles  sauvages3.   » 

Le  P.  Le  Jeune  en  parlait  fort  à. son  aise.  Mais  comment 
faire  bâtir  cette  maison  ?  Où  trouver  ces  revenus  ? 

Le  Père,  à  la  suite  de  cet  avis,  ajoutait  cette  pressante 

1.  Vie  de  la  vén.  Mère  Marie  de  l  Incarnation ,  par  Dom  Claude 
Martin,  t.  I,  p.  305;  —  Vie  de  la  même,  par  une  religieuse  ursuline, 
p.  125  ;  —  Vie  de  la  même,  par  L.  Chapot,  ch.  VI. 

2.  Ibid. 

3.  Relation  de  1635,  p.  2. 


—  299  — 

exhortation  :  a  Mon  Dieu  !  si  les  excès,  si  les  superfluitez 
de  quelques  Dames  de  France  s'employaient  à  cet  œuvre  si 
sainct,  quelle  grande  bénédiction  feraient-elles  fondre  sur 
leur  famille  !  Quelle  gloire  en  la  face  des  Anges,  d'avoir 
recueilly  le  sang-  du  fils  de  Dieu,  pour  l'appliquer  à  ces 
pauvres  infidelles  !...  Voilà  des  vierges  tendres  et  délicates, 
toutes  prestes  à  jeter  leur  vie  au  hazard  sur  les  ondes  de 
l'Océan;  de  venir  chercher  de  petites  âmes  dans  les  rigueurs 
d'un  air  bien  plus  froid  que  l'air  de  la  France,  de  subir  des 
travaux  qui  étonnent  des  hommes  mesmes,  et  on  ne  trouvera 
pas  quelque  brave  Dame,  qui  donne  un  passeport  à  ces 
Amazones  du  grand  Dieu,  leur  dotant  une  maison ,  pour 
louer  et  servir  sa  divine  Majesté  en  cet  autre  monde?  Je  ne 
saurais  me  persuader  que  Nostre  Seigneur  n'en  dispose 
quelqu'une  pour  ce  sujet1.   » 

Ces  paroles  tombèrent  sous  les  yeux  de  Mme  de  la  Peltrie 
et  la  touchèrent  au  plus  intime  de  son  âme.  Mmc  de  la 
Peltrie,  née  Marie-Madeleine  de  Chauvigny  2,  appartenait 
à  la  noblesse  de  Normandie.  Naissance,  fortune,  éducation, 
grâces  de  la  personne,  qualités  de  l'esprit  et  du  cœur,  tout 
lui  promettait  succès  dans  le  monde,  rien  ne  l'y  attirait.  A 
dix-sept  ans,  elle  soupirait  uniquement  après  la  paix  pro- 
fonde, qui  règne  dans  la  religieuse  demeure  de  Dieu.  La 
volonté  de  son  père  fut  plus  forte  que  ses  désirs  :  elle 
épousa  M.  de  la  Peltrie,  et,  après  quelques  années  de  mariage  r 
elle  resta,  à  vingt-deux  ans,  veuve  et  sans  enfants. 

Ce  deuil  inattendu  raviva  toutes  ses  généreuses  aspira- 
tions vers  Dieu.  Un  double  amour  l'envahit  :  l'amour  de  la 
solitude  et  l'amour  des  âmes.   Dix  ans  s'écoulèrent  sous 

1.  Relation  de  1635,  p.  2. 

2.  Née  à  Alençon,  en  1603,  d'après  Dom  Claude  Martin  (p.  312),  et 
L.  Chapot  (p.  267).  La  religieuse  ursuline  la  fait  naître  à  Caen  (p.  142).. 


—  300  — 

l'empire  de  ces  deux  sentiments,  et  elle  se  demandait  où 
elle  irait  et  comment  elle  se  dévouerait,  quand  la  pensée 
lui  vint,  à  la  lecture  de  la  Relation  du  P.  Le  Jeune,  de 
consacrer  sa  vie  et  sa  fortune  à  l'instruction  des  petites  filles 
sauvages  du  Nouveau-Monde1. 

Dans  l'état  d'inquiétude  et  de  perplexité  où  elle  vivait 
depuis  des  années,  cette  pensée  fut  pour  elle  un  soulage- 
ment, sinon  le  calme  parfait.  Avant  toute  décision  défini- 
tive, elle  attendait  la  pleine  lumière;  la  lumière  ne  se  fît 
pas  attendre. 

Le  jour  de  la  Visitation  de  la  Sainte  Vierge,  étant  en 
oraison,  elle  entendit  cette  voix  distincte  du  divin  Maître  : 
«  Ma  volonté  est  que  tu  ailles  en  Canada,  travailler  au 
salut  des  filles  sauvages;  c'est  en  cette  manière  que  je  veux 
être  servi  et  recevoir  des  preuves  de  ta  fidélité;  en  retour 
je  te  ferai  de  grandes  grâces  dans  ce  pays  barbare.  »' — 
«  Seigneur,  répondit  Mmc  de  la  Peltrie,  ce  n'est  pas  à  moi, 
qui  suis  une  grande  pécheresse  et  une  si  vile  créature  qu'il 
faut  faire  de  si  grandes  faveurs.  »  —  «  Il  est  vrai,  reprit 
Notre-Seigneur,  mais  c'est  pour  donner  sujet  d'admirer 
davantage  ma  miséricorde  ;  je  veux  me  servir  de  toi  en  ce 
pays  là,  et  nonobstant  les  obstacles  qui  s'élèveront  pour 
empescher  l'exécution  de  mes  ordres,  tu  y  iras  et  tu  y 
mourras  2.    » 

La  volonté  divine  était  formelle,  la  vocation  manifeste. 
Mmc  de  la  Peltrie  fit  vœu  d'aller  au  Canada,  d'y  bâtir  une 
église  sous  le  vocable  de  saint  Joseph  et  de  se  consacrer 
entièrement  au  service  et  à  l'instruction  des  filles  sauvages. 

Cependant,  l'épreuve  est  le  cachet  des  œuvres  de  Dieu  ; 

* 

1.  Dom  Claude  Martin,  ch.  XI;  —  L.  Chapot,  2e  partie,  ch.  VII;  — 
La  religieuse  ursuline,  ch.  VIII. 

2.  Dom  Claude  Martin,  t.  I,  p.  313;  —  L.  Chapot,  t.  I,  p.  266;  — 
La  religieuse  ursuline,  p.  143. 


—  301  — 

elle  est  en  même  temps  le  creuset  où  s'épurent  les  grandes 
âmes,  chargées  de  missions  providentielles.  Les  épreuves 
ne  manquèrent  pas  à  Mmc  de  la  Peltrie  et  entravèrent 
plusieurs  années  l'exécution  de  son  vœu.  En  attendant, 
l'heure  voulue  par  le  souverain  Maître  approchait. 

Définitivement  maîtresse  de  la  libre  disposition  de  ses 
actes,  elle  se  rendit  à  Paris  en  1638  pour  y  consulter  le  P: 
de  Condren  et  Vincent  de  Paul,  deux  illustres  directeurs 
de  l'époque.  «  Le  P.  de  Condren,  général  de  l'Oratoire,  et 
Vincent  de  Paul,  supérieur  des  prêtres  de  Saint-Lazare, 
exhortèrent  vivement  la  jeune  veuve  à  poursuivre  son 
dessein  l'assurant  qu'il  était  de  Dieu,  et  la  félicitant  de  la 
part  qui  lui  était  échue  1 .   » 

Au  sortir  du  couvent  de  l'Oratoire,  Mmc  de  la  Peltrie 
alla  au  noviciat  des  Jésuites,  où  se  trouvait  depuis  quelques 
jours  le  P.  Poncet  de  la  Piivière. 

Ce  Père  était  entré  dans  la  Compagnie  de  Jésus  depuis 
neuf  ans  à  peine,  après  avoir  remporté  de  magnifiques 
succès  en  rhétorique  et  en  philosophie.  Son  talent  le  portait 
à  la  spéculation,  il  semblait  être  dans  son  élément  au  milieu 
des  problèmes  les  plus  ardus  de  la  scolastique.  Appliqué  à 
la  théologie  au  collège  de  Clermont  à  Paris,  il  y  montra  de 
telles  aptitudes  que  ses  supérieurs  l'envoyèrent  continuer  à 
Rome  ses  études  théologiques  à  l'école  des  interprètes,  les 
plus  illustres  d'alors,  de  Saint-Thomas  et  de  l'Ecriture- 
Sainte . 

Mais  cet  apôtre  rêvait  d'autres  combats  que  ceux  de 
F arène  scolastique.  Ordonné  prêtre,  il  demanda  à  son 
général,  Mutius  Vitelleschi,  la  mission  du  Canada,  et  partit 
pour  Paris,  en    compagnie  du  P.    Chaumonot,   un    autre 

1.  La  religieuse  ursuline,  p.  140. 


—  302  — 

missionnaire  de  la  Nouvelle-France,  avec  lequel  il  venait 
d'accomplir  à  pied  le  pèlerinage  de  Rome  à  Lorette1. 

Prime-sautier,  entreprenant,  d'une  foi  à  miracles,  man- 
quant cependant  de  pondération  et  de  mesure,  le  P.  Poncet 
avait  tout  ce  qu'il  faut  pour  la  mission  huronne,  où  le 
portait  de  préférence  son  ambition . 

Avait-il  eu,  au  sanctuaire  de  Notre-Dame  de  Lorette, 
la  vue  des  choses  merveilleuses,  dont  l'âme  de  Marie 
de  l'Incarnation  était  le  théâtre?  L'Histoire  l'insinue, 
elle  ne  le  dit  pas  formellement.  Elle  afïirme  seule- 
ment qu'à  peine  arrivé  à  Paris,  et  sans  avoir  pu  être 
instruit  par  aucune  voie  humaine  de  la  vocation  mira- 
culeuse de  la  vénérable  Mère2,  le  P.  Poncet  lui  écrivit 
à  Tours,  et  lui  envoya  en  même  temps  une  image  de  la  Mère 
Anne  de  Saint-Barthélémy  et  un  petit  bourdon,  souvenir  de 
son  pèlerinage  à  Lorette.  La  lettre  disait  :  «  Je  vous  envoie 
ce  bourdon  et  cette  image  pour  vous  convier  d'aller  servir 
Dieu  dans  la  Nouvelle-France.  »  —  «  Je  fus  surprise  de 
cette  semonce,  raconte  Marie  de  l'Incarnation,  veu  qu'il 
ignorait  ce  qui  se  passait  en  moy,  et  que  je  tenais  tout  cecy 
fort  secret3.    » 

1.  P.  Antoine  Poncet  de  la  Rivière,  né  à  Paris  le  7  mai  1610,  entra 
■au  noviciat  des  Jésuites  de  Paris,  le  30  juillet  1629,  après  avoir  fait 
deux  ans  de  rhétorique  et  trois  ans  de  philosophie.  Après  son  noviciat, 
il  est  nommé  professeur  de  cinquième  et  de  quatrième  à  Orléans 
{1631-1634),  puis  élève  de  première  année  de  théologie  au  collège 
de  Clermont  à  Paris  (1634-1635).  Au  mois  de  septembre  1635  il  part 
pour  Rome,  où  il  fait  encore  trois  ans  de  théologie  au  collège  romain 
(1635-1638).  Il  fait  son  troisième  an  à  Rouen  (1638-1639).  Départ  pour  le 
Canada,  de  Dieppe,  le  4  mai  1639.  (Catal.  Prov.  Francise  in  arch. 
rom.).  * 

2.  Nous  lisons  dans  la  Vie  de  la  vén.  Mère  Marie  de  V Incarnation, 
par  dom  Claude  Martin,  t.  I,  p.  310  :  «  En  ce  temps  là,  le  R.  P.  Poncet 
m'envoya  une  relation  de  ce  qui  se  passait  en  Canada,  et  sans  rien  savoir 
de  mes  dispositions  et  de  mes  sentiments  touchant  cette  mission » 

3.  Vie  de  la  vén.  Mère  Marie  de  l 'Incarnation '. ,  par  Dom  Claude 
Martin,  p.  310;  —  La  religieuse  ursuline,  p.  146. 


—  303  — 

Mmc  de  la  Peltrie,  ayant  donc  appris  la  présence  à  Paris 
du  P.  Poncet  et  son  prochain  départ  pour  l'Amérique,  était 
venue  lui  demander  à  quelles  religieuses  elle  devait  confier 
l'éducation  de  ses  petites  filles  sauvages.  «  A  la  Mère  Marie 
de  l'Incarnation  et  aux  religieuses  de  son  ordre,  »  lui 
répondit  le  Père.  Ainsi  fut  fait1. 

1.  M.  de  Bernières,  de  Caen,  qui  avait  accompagné  Mme  de  la 
Pcltrie  à  Paris,  parla  à  plusieurs  Pères  Jésuites,  et  principalement  aux 
PP.  Dinet  et  de  la  Haye  de  la  réponse  du  P.  Poncet.  Ceux-ci  confir- 
mèrent le  témoignage  de  leur  confrère,  et  déclarèrent  que  la  Mère 
Marie  de  l'Incarnation  était  vraiment  l'élue  de  la  Providence.  Le  P. 
Poncet  fut  donc  chargé  de  mettre  Mme  de  la  Peltrie  en  rapport  avec 
la  Mère  Marie,  et  il  écrivit  à  ce  sujet  à  la  supérieure  des  Ursulines 
de  Tours.  Grande  fut  la  joie  de  la  Mère  Marie  à  cette  bonne  nouvelle, 
et  aussitôt,  le  2  novembre  1638,  elle  écrivit  à  Mmc  de  la  Peltrie  : 
«  Madame,  Béni  soit  le  grand  Jésus,  de  qui  les  desseins  et  les  aimables 
providences  sont  toujours  adorables,  et  surtout  dans  le  temps  de 
leurs  succès.  Le  R.  P.  Poncet,  extrêmement  zélé  pour  tout  ce  qui 
regarde  la  gloire  de  Dieu,  nous  ayant  informé  de  votre  généreux 
dessein,  a  fait  dilater  mon  cœur  par  sesépanchementsde  bénédictions 
et  de  louanges  à  sa  divine  bonté...  »  (L'abbé  L.  Chapol,  t.  I,  pp.  313- 
315.) 

M.  Jean  de  Bernières-Louvigny,  né  à  Caen  vers  1602,  était  trésorier 
de  France  dans  sa  ville  natale.  D'une  grande  vertu,  adonné  aux  bonnes 
œuvres,  il  fut  le  conseiller  et  le  soutien  de  Mmc  de  la  Peltrie,  lors- 
qu'elle fut  devenue  veuve.  Son  père  la  pressait  beaucoup  de  se 
remarier;  elle  s'y  refusait,  ayant  fait  vœu,  pendant  une  grave  maladie, 
de  consacrer  ses  biens  à  l'éducation  des  filles  sauvages  du  Canada,  si 
elle  recouvrait  la  santé.  Dans  son  embarras,  elle  consulta  son  confes- 
seur, qui  lui  conseilla  d'épouser  M.  de  Bernières  et  de  vivre  avec  lui 
comme  frère  et  sœur.  Mais  la  chose  s'arrangea  autrement.  Ils  firent 
semblant  de  se  marier.  C'est  une  curieuse  histoire,  racontée  par  les 
annales  du  temps.  «  Les  parents  croyaient  assurément  qu'ils  étaient 
mariés,  »  dit  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  (Lettres,  p.  663);  le  public 
le  crut  aussi;  et  cette  croyance  permit  à  M.  de  Bernières  de  se  rendre 
plus  utile  à  Mme  de  la  Peltrie,  qu'il  accompagna  à  Paris  et  à  Tours.  Il 
la  conduisit  aussi  à  Dieppe,  où  elle  s'embarqua  avec  les  Ursulines  de 
Tours,  et,  pendant  son  absence,  il  administra  sa  fortune,  Mmc  de  la 
Peltrie  V ayant  constitué  son  procureur,  dit  Marie  de  l'Incarnation.  — 
Lire,  à  ce  sujet,  la  lettre  fort  intéressante  de  cette  religieuse,  dans  le 
Recueil  de  ses  Lettres  in-4  :  Lettre  87e  au  R.  P.  Poncet,  jésuite, 
pp.  657-665. 


—  304  — 

Pendant  ce  temps,  l'esprit  de  Dieu  préparait  d'autres 
dévouements  en  faveur  des  malades  de  la  Nouvelle-France. 
Un  hôpital  était  de  première  nécessité;  le  P.  Le  Jeune  ne 
cessait  de  le  dire  et  de  le  redire  dans  ses  Relations.  Il 
écrivait  en  1634  :  S'il  y  avait  ici  un  hôpital,  il  y  aurait  tous 
les  malades  du  pays  et  tous  les  vieillards1.  »  Et  dans  une 
autre  lettre  :  «  L'hôpital  aura  de  puissants  effets.  Il  est 
certain  que  tous  les  sauvages  malades  viendront  fondre  là 
dedans...  Quand  ils  se  verront  bien  couchez,  bien  nourris, 
bien  logez,  bien  pansez,  doutez-vous  que  ce  miracle  de 
charité  ne  leur  gagne  le  cœur?  Il  nous  tarde  en  vérité  que 
nous  vovons  cette  merveille  2.    » 

Le  pressant  appel  qu'il  avait  adressé  aux  Dames  de 
France,  dans  sa  Relation  de  1635,  et  qui  avait  si  profon- 
dément ému  Mme  de  la  Peltrie,  produisit  la  même  péné- 
trante impression  sur  la  duchesse  d'Aiguillon.  Elle  se  dit 
que  Dieu  lui  demandait  de  porter  secours  aux  membres 
souffrants  de  J.-C.  dans  la  Nouvelle-France,  et  elle  résolut 
d'obéir  à  l'invitation  divine. 

La  duchesse  d'Aiguillon  n'avait  jamais  rencontré  Mme  de 
la  Peltrie;  elle  ne  la  connaissait  pas.  Aussi,  quand  on  lit 
la  vie  de  ces  deux  grandes  bienfaitrices  du  Canada,  il  est 
impossible  de  ne  pas  être  frappé  des  traits  de  ressemblance 
mystérieusement  tracés  dans  leur  destinée  réciproque. 

La  duchesse  d'Aiguillon,  fille  de  René  de  Wignerod  et  de 
Françoise  du  Plessis,  et  nièce  par  sa  mère  du  cardinal  de 
Richelieu,  avait  épousé  Antoine  de  Beauvoir  de  Roure, 
marquis  de  Gombalet.  Plus  tard,  elle  devint  duchesse  d'Ai- 
guillon par  la  faveur  de  son  oncle. 

Comme  Mmc  de  la  Peltrie,  elle  avait  voulu  consacrer  sa 

1.  Relation  de  1634,  p.  10. 

2.  Relation  de  1636,  p.  34. 


—  305  — 

jeunesse  k  Dieu;  comme  elle,  elle  en  fut  empêchée  par  là 
volonté  de  son  père.  Gomme  M,nc  de  la  Peltrie,  elle  perdit, 
après  quelques  années  de  mariage,  son  mari,  tué  les  armes 
à  la  main  sous  les  murs  de  Montpellier  (1622);  comme 
Mmc  de  la  Peltrie,  elle  se  voua,  devenue  veuve,  à  toutes  les 
œuvres  de  piété  et  de  charité ,  et  principalement  à  celle 
des  missions;  comme  Mmc  de  la  Peltrie,  elle  entendit  la 
voix  de  Dieu  et  vit  la  route  à  suivre,  en  lisant  la  Relation 
adressée  en  1635  par  le  P.  Le  Jeune,  à  son  Provincial, 
Etienne  Binet.  Mme  de  la  Peltrie  consacra  ses  biens  à  l'édu- 
cation des  filles  sauvages,  et  la  duchesse  d'Aiguillon  fonda 
T Hôtel-Dieu  de  Québec,  dont  elle  confia  la  direction  aux 
Hospitalières  de  Dieppe,  sur  l'indication  du  P.  Le  Jeune1. 

Le  4  mai  1639,  trois  Ursulines2  avec  Mme  de  la  Peltrie, 

1.  Le  P.  Le  Jeune  écrivait  dans  sa  Relation  de  1635,  p.  8  :  «  Si  un 
monastère  semblable  à  celui-là  (monastère  des  Augustines,  sœurs 
hospitalières  de  Dieppe),  estait  en  la  Nouvelle-France,  leur  charité 
ferait  plus  pour  la  conversion  des  sauvages  que  toutes  nos  courses 
et  nos  paroles.  »  La  duchesse  d'Aiguillon  s'étant  adressée  à  ces  reli- 
gieuses, celles-ci  acceptèrent  avec  empressement  la  direction  de 
l'hôpital  de  Québec  qu'on  leur  proposait,  et  Mmo  d'Aiguillon  écrivit 
aussitôt  au  P.  Le  Jeune  :  «  Dieu  m'ayant  donné  le  désir  d'aider  au 
salut  des  pauvres  sauvages,  après  avoir  lu  la  Relation  que  vous  en 
avez  faite,  il  m'a  semblé  que  ce  que  vous  croyez  qui  puisse  le  plus 
servir  à  leur  conversion  est  l'établissement  des  religieuses  hospita- 
lières dans  la  Nouvelle-France;  de  sorte  que  je  me  suis  résolue...  » 
(V.  le  Cours  d'Histoire  du  Canada,  t.  I,  p.  281.) 

2.  Mère  Marie  de  l'Incarnation,  Mère  de  Saint-Joseph,  toutes  deux 
du  monastère  des  Ursulines  de  Tours,  et  Mère  Cécile  de  Sainte- 
Croix  du  monastère  de  Dieppe.  —  Avant  de  convier  la  Mère  Marie  de 
l'Incarnation  à  la  difficile  mission  du  Canada,  le  P.  Le  Jeune,  homme 
sage  et  prudent,  voulut  éprouver  sa  vocation.  «  Il  lui  adressa  donc 
deux  lettres,  dans  lesquelles  d'abord  il  lui  dépeignit,  sous  les  couleurs 
les  plus  sombres,  les  difficultés  de  tout  genre  qu'elle  rencontrerait 
au  Canada,  les  mœurs  des  sauvages,  leur  férocité,  les  rigueurs  du 
climat,  les  privations,  les  souffrances,  etc.  »  (Chapot,  p.  361);  puis, 
il  qualifiait  de  présomption  insupportable  son  désir  des  missions  (La 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  24 


—  306  — 

et  trois  Hospitalières  1  sous  les  auspices  de  la  duchesse 
d'Aiguillon,  s'embarquaient  au  port  de  Dieppe  et  allaient 
fonder  à  Québec,  celles-ci  un  séminaire  de  filles,  et  celles-là 
l'hôpital  des  Augustin  es.  Trois  Jésuites  accompagnaient 
ces  sept  premières  héroïnes  de  la  Nouvelle-France,  les 
pères  Viniont,  Poncet  de  la  Rivière  et  Ghaumonot. 

Québec  comptait  à  peine,  à  cette  époque,  deux  cent  cin- 
quante habitants,  par  la  faute  de  la  Compagnie  des  Cent- 
Associés,  qui  ne  transportait  pas  en  Amérique  les  quelques 
milliers  de  colons  qu'elle  s'était  engagée  à  établir,  à  sou- 
tenir et  à  nourrir  pendant  trois  ans.  Ses  premiers  embar- 
quements firent  concevoir  de  grandes  espérances;  la 
suite  ne  répondit  pas  au  début;  et  ainsi,  «  par  l'inaction  de 
cette  Société,  dit  le  P.  de  Gharlevoix,  la  colonie,  au  lieu 
d'augmenter,  diminuait  de  jour  en  jour  en  nombre  et  en 
force2.  »  Il  faut  cependant  lui  rendre  cette  justice,  qu'elle 
ne  s'opposa  pas  au  libre  développement  de  la  religion  catho- 
lique ;  elle  se  montra  sévère  dans  le  choix  des  colons,  dont 
la  plupart  appartenaient  à  la  sobre  et  croyante  nation  bre- 

religieuse  ursuline,  p.  140).  Marie  de  l'Incarnation  ne  s'étonna  point 
des  paroles  humiliantes  du  P.  Le  Jeune,  et  ne  se  laissa  pas  décourager 
par  la  vue  des  croix  de  toute  nature  qui  l'attendaient;  elle  persista 
dans  sa  volonté  d'aller  au  Canada.  De  son  côté,  le  P.  Le  Jeune  ne  se 
pressait  pas  de  l'y  appeler...  Mais  les  Pères  Chastelain  et  Garnier, 
missionnaires  aux  Hurons,  ayant  entendu  parler  du  désir  de  la  fer- 
vente religieuse,  firent  des  instances  auprès  d'elle,  pour  l'attirer  à 
Québec,  et  prièrent  le  P.  Le  Jeune  de  ne  pas  s'opposer  à  son  départ. 
Le  P.  Le  Jeune,  qui  n'avait  répondu  avec  froideur  et  indifférence  aux 
élans  de  zèle  de  Marie  de  l'Incarnation  que  pour  se  bien  rendre 
compte  de  son  degré  de  vertu,  promit  de  ne  plus  faire  d'opposition. 
(Lettre  de  la  Mère  Marie  de  l'Incarnation  à  son  directeur,  26  oc- 
tobre 1636.) 

1.  Mère  Marie  Guenet  de  Saint-Ignace,  Mère  Anne  le  Cointre  de 
Saint-Bernard  et  Mère  Marie  Forestier  de  Saint-Bonaventure. 

2.  Histoire  de  la  Nouvelle-France,  1.  V,  p.  226. 


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tonne,  à  la  forte  et  industrieuse  race  normande.  Ce  choix 
des  colons,  le  zèle  des  missionnaires  et  l'exemple  des  chefs 
contribuèrent  à  faire  de  ce  petit  coin  du  monde,  une  terre 
de  bénédictions  célestes  l.  Québec  était  en  1639,  au  point 
de  vue  religieux  et  moral,  ce  que  nous  l'avons  vu  en  1633. 
«  La  vertu,  dit  le  P.  Le  Jeune,  marche  ici  la  tête  levée;  elle 
est  dans  l'honneur  et  dans  la  gloire  ;  le  crime  dans  l'obscu- 
rité et  la  confusion...  c'est  une  espèce  de  miracle.  »  Ce 
religieux,  avec  un  peu  d'exagération,  l'attribue  exclusi- 
vement à  l'industrie,  à  la  prudence  et  à  la  sagesse  du  gou- 
verneur, M.  de  Montmagnv  2. 

Charles  Huault  de  Montmagny,  chevalier  de  l'ordre 
militaire  de  Saint-Jean  de  Jérusalem,  avait  succédé  à  Cham- 
plain  dans  le  gouvernement  de  la  Colonie.  Homme  de  cou- 
rage, cœur  français,  administrateur  vigilant,  il  joignait  aux 
vertus  civiles  et  militaires  les  plus  hautes  vertus  chré- 
tiennes. S'il  ne  fit  pas  oublier  son  prédécesseur,  il  adoucit 
par  l'harmonieux  ensemble  de  ses  brillantes  qualités  les 
regrets  universels  que  la  mort  du  fondateur  avait  causés. 

Grande  fut  la  joie  du  gouverneur  et  de  toute  la  Colonie, 
en  apprenant  l'arrivée  des  religieuses  de  France.  Le  1er  août, 
dans  la  matinée,  tous  les  Français,  le  gouverneur  en  tête, 
sont  sur  le  rivage  ;  les  canons  grondent  au  fort  :  on  voulait 
faire  apprécier  aux  naturels  le  mérite  du  renfort  qui  leur 
était  offert  et  les  initier  aux  honneurs  qui  doivent  accueillir 
la  charité3.  Le  lendemain,  Ursulines  et  Hospitalières 
visitent  en  canots  la  mission  sauvage  de  Sillery;  puis  ces 
religieuses,   que  le  même   héroïsme  avait  rassemblées,    se 

1.  Relation  de  1639. 

2.  Relations  de  4636-1640,  passim. 

3.  Histoire  de  la  Compagnie  de  Jésus,  par  Crétineau-Joly,  t.  III, 
ch.  IV. 


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séparent  pour  devenir,  chacune  selon  sa  règle,  les  servantes 
des  malades  ou  les  institutrices  des  sauvages {.  Le  P.  Le 
Jeune  va  chaque  jour  passer  plusieurs  heures  dans  leurs 
couvents  provisoires  pour  enseigner  aux  unes  et  aux  autres 
la  langue  sauvage2. 

L'héroïsme  de  ces  religieuses,  devenues  sur  la  terre 
étrangère,  les  auxiliaires  des  apôtres  de  l'Evangile,  inspire 
ces  réflexions  à  un  historien  français  :  «  Les  missionnaires 
allemands,  italiens,  portugais  et  espagnols  qui  couvraient 
le  Nouveau-Monde  n'avaient  trouvé  ni  dans  les  souvenirs 
de  leur  patrie,  ni  peut-être  dans  les  sublimités  de  leur 
dévouement,  la  charité  de  la  femme  associant  la  grâce  et  la 
douceur  de  son  sexe  à  l'enthousiasme  et  à  l'énergie  du 
prêtre  voyageur.  Les  Jésuites  français  eurent  l'intelligence 
des  secours  qu'une  main  plus  délicate,  qu'une  voix  plus 
tendre,  qu'une  âme  moins  rude  étaient  destinées  à  offrir 
aux  sauvages.  Ils  savaient  qu'en  France  alors  la  femme 
était  appelée  à  un  grand  apostolat  par  la  charité.  Elle  s'y 
révélait  la  fortune  du  pauvre,  la  consolation  de  l'affligé,  et, 
avec  un  cœur  de  vierge,  elle  avait  des  entrailles  de  mère 
pour  les  orphelins.  Elle  adoptait  toutes  les  misères  comme 
des  sœurs  que  le  ciel  réservait  à  sa  tendresse.  Elle  disait 
adieu  aux  bonheurs  de  l'existence,  pour  consacrer  à  tout  ce 
qui  souffre  sur  la  terre  sa  jeunesse  et  sa  beauté.  Les  Jésuites 


i.  Crétineau-Joly,  t.  III,  ch.  IV. 

2.  On  lit  dans  Y  Histoire  de  VHôtel-Dieu,  p.  82  :  «  Les  Hospitalières 
à  peine  débarquées,  se  mirent  avec  ardeur  à  l'étude  des  langues  sau- 
vages, et  le  P.  Le  Jeune  leur  fut  donné  comme  professeur  et  leur 
enseigna  d'abord  la  grammaire  algonquine.  Il  les  initia  aux  difficultés 
de  cet  idiome  barbare  et  leur  apprit  à  bien  prononcer  chaque  mot. 
Il  nous  donna  les  p?*ières  et  le  catéchisme  à  apprendre...  » 

On  lit  aussi  dans  le  premier  vol.,  p.  28,  des  Ursulines  de  Québec  : 
«  Le  charitable  et  dévoué  P.  Le  Jeune  se  rendait  tous  les  jours  à  leur 
maison  pour  leur  enseigner  les  langues  sauvages...  » 


—  309  — 

lui  ouvrirent  un  champ  plus  vaste.  Ils  demandèrent  qu'elle 
vînt  sanctifier  leur  mission,  inspirer  aux  jeunes  Canadiennes 
la  pudeur  et  la  vertu,  et  prodiguer  aux  malades  les  soins 
de  la  bienfaisance  chrétienne  1.   » 

Pendant  que  les  Ursulines  et  les  Hospitalières  de  Dieppe 
se  fixaient  à  Québec,  d'autres  Hospitalières,  nouvellement 
fondées  à  La  Flèche  par  M.  de  la  Dauversière,  s'apprêtaient 
à  les  rejoindre. 

Né  sur  la  fin  du  xvic  siècle  d'une  noble  et  ancienne 
famille  de  Bretagne,  Jérôme  Le  Rover  de  la  Dauversière 
fut  un  des  premiers  élèves  du  collège  royal  de  La  Flèche, 
fondé  par  Henri  IV  et  dirigé  par  les  Pères  de  la  Com- 
pagnie de  Jésus.  Là,  il  connut  sur  les  bancs  de  l'école, 
Marin  Mersenne,  René  Descartes,  Budes  de  Guébriand;  il 
étudia  et  grandit  avec  des  écoliers,  qui  furent  plus  tard 
l'honneur  de  l'Eglise  de  France,  Arthur  d'Espinay  de  Saint- 
Luc,  Jaubert  de  Baraut,  François  de  Cauler,  du  Plessis- 
Gesté  de  la  Brunetière,  Henri  de  Baradat;  il  se  lia  d'amitié 
avec  ses  condisciples,  Charles  Faure,  le  grand  réformateur 
de  la  Congrégation  de  Sainte-Geneviève,  et  Nicolas  Four- 
nier,  qui  introduisit  la  réforme  du  P.  Faure  dans  l'abbaye 
de  Beaulieu.  Au  sortir  du  collège,  il  succéda  à  son  père 

1.  Histoire  de  la  Compagnie  de  Jésus,  par  Grétineau-Joly,  t.  III, 
ch.  IV.  —  Notre  but,  en  parlant  des  Ursulines  et  des  Hospitalières, 
est  de  faire  connaître  la  part  que  prirent  les  Jésuites  dans  l'établis- 
sement de  ces  religieuses  au  Canada.  Quant  à  eur  action  bienfai- 
sante dans  cette  mission,  elle  a  été  racontée  par  d'autres  dans  des 
ouvrages  connus  de  tous,  principalement  dans  les  Annales  de  ces 
deux  communautés,  Annales  d'une  piété  et  d'une  simplicité  ravis- 
santes. Une  réflexion  aura  ici  son  utilité,  c'est  que  les  Ursulines, 
malgré  toutes  les  difficultés  qu'elles  rencontrèrent,  eurent,  à  partir 
de  1650  jusqu'à  1854,  250  petites  filles  sauvages  pensionnaires,  et,  à 
partir  de  1658,  un  nombre  assez  important  d'externes.  (Consulter  dans 
Les  servantes  de  Dieu  en  Canada,  par  de  Laroche-Héron,  le  tableau 
de  la  page  31.) 


—  310  — 

dans  la  charge  de  receveur  des  tailles  de  l'Election  de  La 
Flèche.  Plus  tard,  on  l'éleva  à  l'échevinage.  Marié  à  une 
pieuse  femme,  Jeanne  de  Beaugé,  il  eut  de  nombreux 
enfants,  tous  dignes  de  lui. 

C'était  un  chrétien  d'une  haute  piété.  Au  dire  de  ses 
historiens1,  Dieu  le  favorisa  de  grâces  si  extraordinaires 
que  son  confesseur,  le  P.  Etienne,  récollet,  lui  conseilla  de 
s'adresser  à  un  Père  de  la  Compagnie  de  Jésus,  plus  capable 
que  lui  de  le  diriger  dans  les  voies  du  ciel2.  Jérôme  choisit 
le  P.  François  Chauveau,  directeur  de  la  Congrégation  des 
Externes.  Il  était  alors  en  proie  à  de  terribles  tentations. 
Le  nouveau  confesseur,  homme  de  bon  sens  et  de  raison, 
écouta  froidement  les  communications  surnaturelles  de  son 
pénitent,  et  se  contenta  de  lui  recommander  la  prière,  les 
bonnes  œuvres  et  les  pénitences;  il  n'était  pas  éloigné  de 
voir  en  lui  la  tête  faible  d'un  illuminé. 

Le  2  février  1631,  Jérôme  entendit  une  voix  du  ciel,  qui 
lui  ordonnait  de  fonder  à  La  Flèche  un  hôtel-Dieu  et  des 
sœurs  hospitalières,  et  d'établir  ensuite  k~  Montréal  une 
colonie,  puis  un  hôpital,  où  ces  religieuses  iraient  un  jour 
se  consacrer  au  soulagement  et  à  l'instruction  des  malades. 
Un  laïque  sans  notoriété,   un  homme  marié,  un   père   de 

1.  Pour  tous  les  détails  qui  vont  suivre,  voir  :  Vie  de  Mademoiselle 
Mance,  Paris,  Poussielgue-Rusand,  1854; — Histoire  de  la  Colonie 
française,  par  l'abbé  Faillon,  t.  I; — Histoire  des  religieuses  hospita- 
lières de  Saint-Joseph,  par  Couanier  de  Launay;  Paris,  V.  Palmé, 
1887;  — Histoire  de  la  Flèche,  par  de  Montzey,  2e  période;  —  Vies 
de  M.  Olier  et  de  la  sœur  Bourgeois,  par  l'abbé  Faillon;  —  Annales 
des  Hospitalières  de  Saint-Joseph;  Saumur,  1829;  —  Manuscrits  de 
l'Hôtel-Dieu  de  la  Flèche  ;  — Histoire  du  Montréal,  par  M.  Dollier  de 
Casson;  —  Vie  de  M.  de  Renty,  parle  P.  Saint-Jure,  de  la  Compagnie 
de  Jésus;  —  Histoire  du  collège  Henri  IV,  à  la  Flèche,  par  le  P.  de 
Rochemonteix,  de  la  Compagnie  de  Jésus,  t.  IV,  ch.  III. 

2.  Introduction  à  la  Vie  de  MUo  Mance,  p.  xn  ;  —  Histoire  des  reli- 
gieuses hospitalières,  par  Couanier  de  Launay,  1.  I,  p.  2'j. 


—  311  — 

famille,  appelé  par  Dieu  à  une  mission  de  cette  nature!... 
Le  P.  Chauveau  déclara  le  projet  extravagant,  contraire  à 
toutes  les  lois  de  la  convenance  et  à  toutes  les  notions  de 
la  prudence  humaine,  de  tout  point  irréalisable. 

Cependant  les  événements  marchèrent.  En  dépit  de 
toutes  les  oppositions,  contrairement  aux  prévisions  des 
sages,  l'hôtel-Dieu  de  La  Flèche  se  construisit;  puis,  un 
beau  jour,  Mllc  de  la  Ferre,  sur  le  conseil  de  M.  de  la  Dau- 
versière,  s'y  enferma  avec  trois  de  ses  compagnes,  toutes 
résolues  de  vivre  et  de  mourir  au  service  des  malades. 
Elles  devaient  être  les  pierres  fondamentales  du  nouvel 
institut. 

Huit  ans  s'étaient  écoulés  depuis  le  2  février,  pleins  de 
faits  merveilleux,  de  circonstances  providentielles,  où  la 
voix  de  Dieu  parlait  plus  fort  que  celle  de  la  raison.  L'ac- 
complissement de  la  première  partie  du  programme  divin 
touchait  à  sa  fin;  restait  la  seconde,  la  plus  difficile,  celle 
qui  concernait  l'établissement  d'une  colonie  et  la  fonda- 
tion d'un  hôtel-Dieu  à  Montréal. 

«  Ce  dessein  est-il  bien  de  Dieu?  »  demanda  Jérôme  à 
son  directeur.  —  «  N'en  doutez  pas,  Monsieur,  répondit  le 
P.  Chauveau,  vaincu  désormais  par  la  puissance  des  faits; 
employez-vous  y  tout  de  bon.   » 

Ici,  cependant,  les  obstacles  semblaient  se  dresser  insur- 
montables. Il  fallait  acquérir  la  propriété  de  l'île,  et  le 
propriétaire,  Jean  de  Lauson,  intendant  du  Dauphiné, 
n'était  pas  disposé  à  la  céder;  il  fallait  ensuite  créer  une 
société  de  chrétiens  convaincus,  riches,  dévoués,  déter- 
minés à  donner  beaucoup  pour  la  fondation  de  la  colonie, 
et  à  ne  retirer  d'autres  profits  de  leurs  sacrifices  que  la 
gloire  de  Dieu  et  l'évangélisation  des  sauvages  ;  il  fallait 
enfin  trouver  un  gouverneur  désintéressé,  vertueux,  plein 


—  312  — 

de  prudence  et  de  savoir-faire,  à  la  fois  guerrier  et  organi- 
sateur, capable  de  diriger  cette  entreprise  de  colonisation, 
de  maintenir  dans  le  devoir  et  de  mener  au  combat  une 
recrue  d'hommes,  laboureurs  et  ouvriers,  tous  exercés  au 
métier  des  armes.  Dans  une  île  déserte,  inculte,  exposée  aux 
incursions  des  Iroquois{,  cette  recrue  était  de  première 
importance. 

N'y  avait-il  pas  là  de  quoi  décourager  M.  de  la  Dauver- 
sière,  homme  timide,  sans  appui,  sans  expérience,  sans 
fortune,  n'ayant  aucun  usage  du  monde,  s'exp rimant  avec 
peine?  Il  eut,  en  effet,  une  heure  de  suprême  découragement. 
Mais  le  P.  Chauveau  était  devenu  confiant.  Il  soutint  son 
courage,  et  lui  ordonna  2  de  partir  pour  Paris,  où  il  trou- 
verait sans  aucun  doute  les  moyens  d'exécuter  son  projet. 

Jérôme  se  rendit  à  l'église  de  Notre-Dame,  où  N.-S. 
lui  dit  :  «  Travaillez  fortement  à  mon  œuvre;  ma  grâce 
vous  suffit  et  ne  vous  manquera  pas.  »  L'avenir  vérifia 
bientôt  cette  promesse. 

Le  P.  Charles  Lalemant,  procureur  des  missions  du 
Canada  à  Paris,  venait  d'arriver  de  Québec.  C'était  un  ami 
de  M.  de  Lauson.  Il  part  avec  M.  de  la  Dauversière  pour 
Vienne,  et  obtient  de  l'intendant  du  Dauphiné ,  jusque-là 
intraitable  sur  ce  point,  la  cession  de  l'île  de  Montréal 3. 

Le  noyau  de  l'association,  qui  prit  le  nom  de  Société  de 
Notre-Dame  de  Montréal,  se  forma  bientôt  comme  par 
enchantement.  Le  P.  Chauveau  désigna  à  M.  de  la  Dau- 
versière Pierre  Février,  baron  de  Fancamp,  son  pénitent 
et  son  ami,  dont  la  bourse  était  toujours  ouverte  aux  saintes 
entreprises.  Quand  Jérôme  rencontra  pour  la  première  fois 


1.  Histoire  de  la  Colonie  française,  t.  I,  p.  383. 

2.  Ibid.,  p.  391. 

3.  UAd.,  p.  394. 


—  313  — 

M.  Olier,  celui-ci  lui  dit  :  «  Monsieur,  je  veux  être  de  la 
partie.  Je  sais  votre  dessein1.  »  Le  baron  de  Renty,  qui 
fut  longtemps  le  pénitent  du  P.  Saint- Jure,  s'unit  à  ces 
trois  premiers  associés2.  Deux  autres  suivirent  de  près. 
La  Société  était  fondée. 

Le  plus  difficile  semblait  fait,  et  les  associés,  convaincus 
du  succès  final,  demandent  à  Dieu  un  chef,  capable  de  diri- 
ger au  gré  de  ses  divines  volontés  cette  vaste  entreprise. 
Or,  un  jour  que  le  P.  Lalemant  était  dans  sa  cellule  du  col- 
lège de  Clermont,  un  gentilhomme  champenois  frappe  à  sa 
porte.  C'était  Paul  de  Chomedey,  sieur  de  Maisonneuve. 
Le  religieux  ne  le  connaissait  pas. 

Dès  l'âge  de  13  ans,  Maisonneuve  avait  fait  ses  preuves 
de  courage  dans  la  guerre  de  Hollande;  depuis,  il  n'avait 
pas  quitté  l'épée;  et,  au  milieu  des  camps,  où  s'écoula  sa 
vie,  il  avait  gardé  pure  de  toute  tâche  sa  fidélité  à  Dieu. 
Aujourd'hui,  parvenu  à  la  force  de  l'âge  et  à  la  maturité 
de  l'homme,  le  vaillant  et  habile  gentilhomme  rêvait  sacri- 
fices et  dévouement  à  la  cause  de  Dieu  chez  les  peuplades 
sauvages  de  la  Nouvelle-France.  Préoccupé  de  ces  pensées, 
il  tombe  par  hasard  sur  une  Relation  du  P.  Le  Jeune,  il  la 
lit,  il  apprend  que  le  P.  Charles  Lalemant  est  à  Paris,  et 
il  vient  aussitôt  s'ouvrir  à  lui  de  tous  ses  généreux  projets 
d'avenir3. 

A  quelques  jours  de  là,  M.  de  la  Dauversière,  ne  sachant 
à  qui  confier  la  direction  de  son  entreprise,  venait  aussi 
consulter  le  même  religieux.  «  Je  connais,  lui  répond  ce 
Père,  un  gentilhomme  de  l'une  dés  meilleures  familles  de 


1.  Vie  de  Mn°  Mance,  introduction,  p.  xxx. 

2.  Vie  de  M.  de  Renty,  par  le  P.  Saint-Jure,  de  la  Compagnie  de 
Jésus.  Avignon,  Séguin  aîné,  1833,  p.  195. 

3.  Histoire  de  la  Colonie  française,  par  l'abbé  Faillon,  t.  I,  p.  405-407 . 


—  314  — 

Champagne,  qui  pourrait  peut-être  bien  convenir  à  votre 
•dessein.  »  Et  il  nomme  M.  de  Maisonneuve,  dont  il  dépeint 
toutes  les  belles  qualités^.  M.  de  la  Dauversière  se  rend  à 
l'hôtel  de  M.  de  Maisonneuve,  qui  se  met  immédiatement 
à  la  disposition  des  associés  :  «  Je  n'ai,  dit-il,  aucune  vue 
d'intérêt.  Je  puis,  par  mon  revenu  de  deux  mille  livres  de 
rente,  me  suffire  à  moi-même  ;  et  j'emploierai  de  grand  cœur 
ma  bourse  et  ma  vie  dans  cette  nouvelle  entreprise,  sans 
ambitionner  d'autre  honneur  que  d'y  servir  Dieu  et  le  roi 
•dans  ma  profession2.    » 

Au  printemps  de  l'année  suivante  (1641),  MM.  de  la 
Dauversière  et  de  Maisonneuve,  et  une  première  levée 
d'hommes  forts  et  vigoureux,  étaient  réunis  à  La  Rochelle, 
prêts  à  s'embarquer  pour  la  Nouvelle-France.  Mais,  à  la 
veille  du  départ,  ils  s'aperçurent  qu'il  leur  manquait  un 
secours  absolument  indispensable ,  et  que  tout  leur  argent 
ne  pourrait  leur  procurer  ;  c'était  une  femme  sage  et  intelli- 
gente, d'un  courage  à  toute  épjreuve  et  d'une  résolution 
mâle,  qui  les  suivît  dans  ce  pays,  pour  prendre  soin  des 
denrées  et  des  diverses  fournitures  nécessaires  à  la  subsistance 
de  la  colonie,  et  en  même  temps  pour  servir  d' hospitalière 
aux  malades  et  aux  blessés3.  M.  de  la  Dauversière  ne  pou- 
vait y  envoyer  les  Hospitalières  de  La  Flèche,  dont  l'institut 
n'était  pas  encore  approuvé  4. 

La  Providence,  qui  avait  tout  mené  jusqu'ici,  pourvut 


1.  Histoire  de  la  Colonie  française,  p.  407. 

2.  Ibkl.,  p.  408. 

3.  Ibkl.,  p.  411. 

4.  Mgr  d'Angers,  Claude  de  Rueil,  érigea  canoniquement,  au  mois 
•d'octobre  1643,  les  filles  de  l'hôpital  de  La  Flèche,  en  communauté, 
sous  le  titre  d'Hospitalières  de  Saint- Joseph.  Elles  ne  se  rendirent 
qu'en  1659,  à  Montréal,  où  elles  eurent  pour  première  supérieure  la 
sœur  Judith  Moreau  de  Bresole. 


—  315  — 

également  à  ce  pressant  besoin  de  la  colonie,  à  Vinsu  même 
des  associés  [ . 

Le  P.  de  la  Place,  missionnaire  de  la  Nouvelle-France, 
se  trouvait  alors  à  La  Rochelle  chez  les  Pères  Jésuites ,  se 
disposant  à  regagner  Québec  sur  le  vaisseau  des  associés 
de  Montréal.  Un  matin,  après  la  messe,  il  fut  appelé  au 
parloir  par  une  personne  de  grande  vertu,  Mlle  Jeanne 
Mance,  née  en  1606  à  Nogent-le-Roi,  à  quelques  lieues  de 
Langres.  Elle  avait  un  immense  désir  de  travailler  au  salut 
des  tribus  indiennes  du  Canada. 

L'année  précédente,  avec  la  permission  de  son  directeur 
de  Nogent,  elle  avait  consulté  à  Paris  les  Pères  Lalemant, 
de  la  Placé  et  Saint- Jure.  Ce  dernier,  recteur  du  noviciat 
de  la  Compagnie,  un  des  hommes  les  plus  habiles  de 
l'époque  dans  la  science  des  voies  de  l'âme,  lui  dit  qu'il 
n'avait  jamais  rencontré  dans  aucune  vocation  des  marques 
si  évidentes  de  la  volonté  divine.  «  C'est  une  œuvre  de 
Dieu,  ajouta-t-il;  vous  devez  le  déclarer  à  vos  parents.  » 
Elle  voulut  cependant  avoir  encore  l'avis  du  P.  Rapin, 
provincial  des  Récollets,  de  la  Sainte  Mère,  Marie  Rous- 
seau, et,  persuadée  que  Dieu  la  voulait  au  Canada,  elle 
partit  pour  la  Rochelle,  sans  trop  savoir  quelle  serait  sa 
destinée  sur  la  terre  de  ses  vœux.  Le  P.  de  la  Place  lui 
témoigna  sa  joie  de  la  revoir,  et  lui  parla  longuement  de  la 
Société  de  Notre-Dame  de  Montréal,  dont  elle  ignorait 
l'existence.  Le  lendemain,  M.  de  la  Dauversière  lui  marqua 
sa  place  dans  cette  Société  et  l'engagea  à  y  entrer.  «  Volon- 
tiers, je  m'unirai  à  elle,  répondit  Mllc  Mance,  si  j'ai  l'agré- 
ment du  P.  Saint-Jure,  mon  directeur.  »  —  «  Ne  perdez! 
donc  pas  de  temps,  reprit  M.  de  la  Dauversière,  et  écrivez- 
lui  par  le  prochain  courrier.   »  La  réponse  du  P.  Saint-Jure 

1.    Vie  de  3/llc  Mance;  introduction,  p.  xli. 


—  316  — 

ne  se  fît  pas  attendre.  Il  répondit  que  la  main  de  Dieu  était 
visible  dans  cet  ouvrage,  quelle  ne  manquât  donc  pas 
d'accepter  V union  qu'on  lui  proposait,  et  qu'assurément 
Noire-Seigneur  le  demandait  d'elle^. 

Au  mois  d'août,  M.  de  Maisonneuve  débarque  à  Québec, 
et  Tannée  suivante  (1642)  il  prend  possession  de  l'île , 
qu'il  consacre  à  la  Sainte  Famille;  il  l'appelle  Notre-Dame 
de  Montréal2.  Le  P.  Barthélémy  Vimont,  qui  avait  rem- 
placé depuis  près  de  trois  ans  le  P.  Le  Jeune  dans  sa  charge 
de  supérieur  général  de  la  mission,  accompagnait  les  nou- 
veaux colons;  et  sur  le  lieu  même  où  devait  s'élever  la 
ville  de  Montréal  ou  Villemarie,  il  leur  adressa  ces  paroles 
que  nous  a  conservées  M.  Dollier  de  Gasson  :  «  Ce  que 
vous  voyez  ici,  Messieurs,  n'est  qu'un  grain  de  sénevé; 
mais  je  ne  doute  nullement  que  ce  petit  grain  ne  pro- 
duise un  grand  arbre,  qu'il  ne  fasse  un  jour  des  progrès 
merveilleux,  ne  se  multiplie  et  ne  s'étende  de  toute  part3.  » 

1.  Vie  de  MUo  Mance,  p.  21. 

Dans  V Histoire  de  la  Colonie  française,  t.  I,  p.  419,  M.  l'abbé 
Faillon  dit  :  «  Les  Jésuites  avaient  été  jusqu'alors  les  instruments 
de  tous  les  succès  que  ces  Messieurs  (de  la  Société  de  Montréal) 
venaient  d'obtenir.  Ces  Pères  avaient  approuvé  eux-mêmes  le  dessein 
de  Montréal  et  envoyé  M.  de  la  Dauversièrc  à  Paris  pour  en  ménager 
l'exécution.  Par  leur  crédit,  ils  avaient  déterminé  M.  de  Lauson  à 
céder  l'île,  et  contribué  encore  à  faire  confirmer  ce  même  don  par  la 
grande  Compagnie.  Enfin,  ils  avaient  procuré  aux  nouveaux  associés, 
dans  leur  extrême  embarras,  M.  de  Maisonneuve  et  Mlle  Mance.  » 

Ajoutons  que  le  P.  Charles  Lalemant  fit  encore  entrer  dans  la 
Société  de  Montréal  M.  Louis  d'Ailleboust  de  Coulonges,  qui  devint 
le  lieutenant  de  M.  de  Maisonneuve  et  remplaça,  en  1648,  M.  de 
Montmagny  comme  gouverneur  de  Québec. 

2.  Relation  de  1642,  p.  37.  —  M.  de  Puiseaux  et  Mmc  de  la  Peltrie 
accompagnèrent  les  associés  à  Montréal.  M.  de  Puiseaux  qui  possé- 
dait deux  maisons,  l'une  à  Sainte-Foy ,  à  une  journée  de  Québec,  et 
l'autre  près  de  Québec,  appelée  d'abord  Saint-Michel,  ensuite  Pui- 
seaux, se  démit  de  tous  ses  biens  en  faveur  de  la  colonie  de  Montréal. 

3.  Histoire  du  Montréal,  par  M.  Dollier  de  Casson. 


—  317  — 

Ces  paroles  étaient  prononcées  en  présence  d'une  qua- 
rantaine de  colons,  le  17  mai  K)i2,  dans  une  île  aban- 
donnée, non  loin  de  l'ancienne  Hochalaga  des  Algonquins, 
sur  la  Pointe-à-Callière,  à  l'endroit  même  où  Champlain 
avait  débarqué  pour  la  première  fois  trente  et  un  ans  aupa- 
ravant. Elles  contenaient  une  prophétie,  sans  que  l'orateur 
s'en  doutât.  Quand  Mgr  de  Laval  visita,  dix-huit  ans  plus 
tard,  la  colonie  naissante,  la  Pointe-à-Callière ,  protégée 
par  un  fort,  et  entourée  d'une  forte  enceinte  de  bois  avec 
quatre  bastions,  comptait  une  population  de  deux  cents 
âmes,  répandue  dans  une  cinquantaine1  de  maisons;  elle 
avait  un  séminaire,  un  hôtel-Dieu  et  une  chapelle  en  bois 
servant  d'église  paroissiale.  C'était  une  paroisse  modèle, 
qui  ressemblait  plutôt  à  une  communauté  religieuse  qu'à 
une  paroisse.  Chaque  jour,  tous  les  fidèles  assistaient  à  la 
sainte  messe;  rien  ne  fermait  à  clef,  ni  maisons,  ni  coffres; 
et  jamais  rien  ne  disparaissait.  Au  loin  la  terre  était 
défrichée  et  la  semence  s'épanouissait  en  moissons  sur  la 
plaine  environnante.  Des  redoutes,  établies  çà  et  là,  pro- 
tégeaient les  travailleurs.  Autour  de  la  colonie  s'échelon- 
naient une  partie  de  l'année  des  cabanes  de  sauvages 
convertis  ~. 

A  la  demande  des  associés,  les  Jésuites  avaient  accepté 
l'administration  de  l'église  de  Villemarie.  On  connaît  le 
nom  de  ces  apôtres,  dont  le  zèle  et  la  piété  firent  de  ces 
colons  de  France,  au  dire  de  la  sœur  Morin,  un  petit  peuple 
de  saints.  Ces  apôtres  s'appellent  Poncet,  du  Peron,  Druil- 
lettes,  Buteux,  Le  Jeune,  de  Quen,  Albanel,  Richard,   Le 

4.  Vie  de  la  sœur  Bourgeois,  par  M.  Et.  Montgolfîer.  —  M.  l'abbé 
Gosselin  dit  une  trentaine,  t.  I,  p.  270. 

2.  Histoire  de  la  Colonie  française,  t.  II,  passim;  —  Vie  de  Mgr  de 
Laval,  t.  I,  ch.  VIII  ;  —  Vie  de  la  sœur  Bourgeois,  par  Et.  Montgol- 
ficr;  — Annales  de  l'IIôtel-Dieu  de  Montréal  écrites  parla  sœur  Morin. 


—  318  — 

Moyne,  d'Eudemare  et  Bailloquet.  Le  P.  Pi j art  clôt  cette 
liste  de  missionnaires.  Nous  v  reviendrons. 

Les  Sulpiciens,  qui  remplacèrent  les  Jésuites  (1657)  dans 
le  gouvernement  de  la  paroisse,  développèrent  admirable- 
ment l'œuvre  commencée.  Et  aujourd'hui,  en  contemplant 
la  grande  ville  de  Montréal  superbement  bâtie,  siège  prin- 
cipal du  commerce  entre  les  deux  Canadas  et  le  Nord  des 
Etats-Unis;  en  voyant  ses  nombreuses  églises,  fréquentées 
par  une  population  de  plus  de  cent  cinquante  mille  catho- 
liques, ses  beaux  et  vastes  établissements  d'éducation  et  de 
charité,  on  ne  peut  s'empêcher  de  songer  à  la  parole  du 
P.  Vimont,  dite  il  y  a  deux  siècles  et  demi  :  «  Ce  que  vous 
voyez  est  un  grain  de  sénevé  ;  mais  ce  petit  grain  produira 
un  grand  arbre.   » 


CHAPITRE  SIXIÈME 


Mission  huroime. —  Le  P.  de  Brébeuf  chez  les  Huro-ns,  en  1625,  avec 
le  P.  de  Noue  et  le  P.  de  la  Roche-d'Aillon,  récollet;  il  est  renvoyé 
en  France.  —  Retour  du  P.  de  Brébeuf  à  Québec,  puis  au  pays  des. 
Hurons.  —  Les  Jésuites  à  Ihonatiria,  à  Ossossané  et  àTeanaustayaé. 
—  Le  P.  de  Brébeuf  supérieur.  —  Vie  journalière  des  Jésuites.  — 
Maladie  épidémique.  —  Calomnies  contre  les  missionnaires. 


Nous  avons  vu,  dans  les  chapitres  précédents,  les  moyens 
employés  par  les  Jésuites  pour  la  conversion  des  sauvages 
nomades  :  ils  en  réunirent  un  certain  nombre  à  Sillery  et 
aux  Trois-Rivières  et  les  rendirent  sédentaires  ;  ils  créèrent 
un  hôpital  à  Québec;  ils  appelèrent  à  leur  aide  des  Ursu- 
lines  et  des  religieuses  hospitalières.  Par  tous  ces  moyens 
d'action,  ils  purent  réaliser  un  bien  très  important  et 
durable. 

Ils  ne  suivirent  pas  la  même  marche  vis-à-vis  des  Huronsr 
population  stable,  située  sur  une  vaste  péninsule  entre  la 
baie  Géorgienne,  le  Nottawassaga,  le  lac  ^Simcoe  et  le 
Severn,  belle  rivière  qui  s'échappe  de  ce  lac.  Ce  pays, 
mesurait  tout  au  plus  quatre-vingts  kilomètres  de  long  sur 
trente  à  trente-cinq  de  large  1  ;  il  était  arrosé  d'eaux  pois- 
sonneuses, alterné  de  forets  profondes  et  de  prairies,  pro- 
tégé par  des  baies  très  sûres.  Il  convenait  admirablement 
à  un  peuple  belliqueux,  agricole,  chasseur  et  pêcheur.  Deux 
siècles  et  demi  se  sont  écoulés  depuis  que  ce  peuple  a 
disparu  de  son  ancien  domaine,  et  les  colons  d'aujourd'hui 

d.  Relation  de  1639,  p.  50. 


—  320  — 

retrouvent  encore  son  histoire  dans  le  sol  resté  si  longtemps 
inexploré  l. 

Près  des  Hurons,  vers  le  sud-ouest,  se  trouvait  la  nation 
du  Petun  2,  ainsi  nommée  parce  qu'elle  cultivait  le  petun 
ou  tabac.  Au  nord  du  lac  Erié,  s'étendait  la  nation  Neutre3, 
qui,  à  force  de  prudence  et  d'habileté,  avait  su  garder  la 
plus  stricte  neutralité  entre  les  Hurons  et  les  Iroquois.  Plus 
loin,  vers  le  Midi,  sur  la  rive  méridionale  du  lac  Erié  4, 
habitaient  les  Eriés  ou  nation  du  Chat,  qui  ressemblaient 
de  mœurs  et  de  langage  aux  Hurons  ;  ses  guerriers  furent 
longtemps  la  terreur  des  Iroquois.  Toujours  vers  le  Sud, 
sur  la  Susquehanna,  vivait  la  redoutable  tribu  des  Andastes, 
tribu  féroce  et  résolue,  de  tout  temps  dévouée  à  la  race 
huronne,  dont  elle  était  issue,  et  gardant  inaltérables, 
comme  un  dépôt  sacré,  le  type,  la  langue  et  les  habitudes 
de  la  mère  patrie.  Enfin,  à  l'Est  des  Hurons,  on  voyait  la 
tribu  errante  des  Algonquins  supérieurs,  les  Outaouais  et 


1.  Le  docteur  Taché,  quia  exploré  cette  contrée  pendant  cinq  ans, 
a  écrit  ces  lignes  :  «  Les  débris  et  les  ruines  que  je  rencontre  con- 
firment, la  scrupuleuse  exactitude  de  nos  anciens  écrivains  (Cham- 
plain,  Sagard,  Bressani  et  les  Relations  des  Jésuites  antérieures  à 
1650).  A  l'aide  de  leurs  indications,  j'ai  pu  retracer  les  sites  des 
villages  au  milieu  des  forêts,  et,  par  l'étude  surplace  du  peu  de  monu- 
ments archéologiques  qui  subsistent,  comprendre  et  confirmer  leurs 
intéressantes  descriptions  des  mœurs,  et  en  particulier  des  rites  funé- 
raires de  ces  curieuses  tribus.  » 

2.  Les  Tionnontates  ou  gens  du  Petun.  Sagard  les  appelle  aussi  la 
nation  des  Pétuneuxt  ' 

3.  Les  Attiwandaronk. 

4.  Le  P.  Martin  dit  à  la  p.  321  de  Y  appendice  de  la  Relation  abrégée  : 
«  Erié  (Lac).  Lac  Derié  (Champlain),  Lac  Dérié  ou  du  Chat  (Sanson 
1658),  Eriechronons  ou  nation  du  chat  (Sanson),  Lacus  Erius  seu 
Felis,  natio  Felium  (Ducreux)  Errieronons  (Relation  de  1647-48).  Hen- 
nepin  le  nomme  lac  de  Conti  et  dit  que  les  Iroquois  l'appelaient  Tero- 
charontiong.  » 


—  321  — 

les  Nipissings  *,  tous  unis  dans  une  même  haine  des  Iro- 
quois,  mais  de  mœurs  différentes,  indépendants  les  uns  des 
autres. 

«  La  mission  huronne ,  dit  Bressani  dans  sa  Relation 
abrégée,  comprenait  toutes  ces  immenses  contrées.  Notre 
projet  était  de  marcher  toujours  à  la  découverte  de  nou- 
veaux peuples,  et  nous  espérions  qu'une  colonie  chez  les 
Hurons  en  serait  comme  la  clef2.   » 

Il  faut  avouer  que  le  projet  des  missionnaires  était  hardi. 
Ils  n'allaient  pas  dans  ces  lointaines  solitudes  de  la  Nou- 
velle-France chasser  les  animaux  et  faire  la  troque  avec  les 
Indiens;  ils  n'étaient  ni  trappeurs,  ni  traitants.  Ils  mar- 
chaient, en  apôtres  du  Christ,  à  la  découverte  de  nouveaux 
peuples;  et  si  la  Providence,  dont  la  volonté  est  plus  forte 
que  celle  des  hommes,  ne  leur  permit  pas  de  réaliser  com- 
plètement le  rêve  de  leurs  nobles  ambitions,  ils  contri- 
buèrent du  moins  pour  la  meilleure  part  à  V extension  des 
colonies  de  la  France;  ils  firent  communiquer  véritablement 
les  possessions  du  Saint-Laurent  avec  celles  du  Mississipi, 
le  Canada  avec  la  Louisiane.  Ils  ont  ainsi  donné  sans  coup 
férir  a  leur  pays  un  des  plus  beaux  domaines  d  outre-mer 
que  jamais  nation  ait  eus,  mais  que  la  France  na  pas  su 
conserver6 . 

Ces  graves  paroles  de  la  Revue  des  Deux-Mondes  sont 
l'expression  fidèle  et  le  résumé  d'un  fait  historique,  dont 
aucun  historien  sérieux  n'a  osé  infirmer  la  vérité  ni  l'impor- 
tance. A  notre  tour,  nous  raconterons  cette  grande  épopée 
religieuse,  qui  eut  pour  théâtre  principal  la  terre  huronne, 

1.  Nepissings,  Nepissiniens ,  Nepissiriniens ,  sauvages  habitant  le 
territoire  et  les  bords  du  lac  de  ce  nom. 

2.  Brève  relalione,  p.  7. 

3.  Revue  des  Deux-Mondes,  t.  IX,  1er  mai  1875,  p.  553. 

Jés.  et  Nouv.-Fr.  —  T.  I.  25 


—  322  — 

et  s'étendit  bientôt,  par  delà  les  lacs  Ontario,  Erié,  Iluron, 
Supérieur  et  Michigan,  jusqu'aux  sources  du  Mississipi  et 
au  golfe  du  Mexique. 

Nous  avons  fait  connaître,  au  chapitre  premier,  les 
mœurs,  les  croyances  et  l'organisation  sociale  des  tribus 
huronnes. 

D'une  taille  haute  et  élégante,  les  Hurons  étaient  gais, 
spirituels,  légers,  très  braves,  d'une  immoralité  pro- 
verbiale, superstitieux  à  l'excès,  menteurs  et  voleurs 
comme  pas  un.  Aucune  nation  de  l'Amérique  septentrionale 
n'était  plus  avancée  dans  les  arts,  ni  plus  susceptible  d'une 
culture  intellectuelle.  L'union  entre  eux  était  admirable, 
la  douceur  et  le  respect  très  grands  ;  à  l'égard  des  étrangers, 
ils  se  montraient  défiants,  jaloux,  quoique  hospitaliers; 
cruels  envers  les  ennemis,  féroces  pour  les  prisonniers, 
traîtres  ou  fidèles  suivant  les  besoins  de  leur  politique,  ils 
n'étaient  surpassés  que  par  les  Iroquois  en  fait  de  haine 
vivace  et  irréconciliable.  Ils  aimaient  les  Français,  parce 
que  ceux-ci  avaient  pris  fait  et  cause  pour  eux  contre  la 
puissante  confédération  iroquoise.  Puis  ils  se  trouvaient  en 
relations  commerciales  avec  la  colonie  de  Québec. 

En  1634,  ce  peuple,  qui  vivait  sédentaire,  cultivant  prin- 
cipalement le  blé  d'Inde  et  le  tabac  ou  petun1,  comptait 
de  dix-huit  à  yingt  villages,  plus  ou  moins  considérables2, 
dont  quelques-uns  avaient  près  de  quatre-vingts  cabanes; 

1.  Lettre  du  P.  de  Brébeuf  au  R.  P.  général  Mutius  Vitelleschi,de 
Saint-Joseph  des  Hurons,  1635  (Carayon ,  Documents  inédits,  XII, 
p.  164). 

2.  Brève  relatione...  p.  9.  —  Quelques  historiens  comptent  jusqu'à 
trente  et  quarante  villages  ou  bourgades.  Le  nombre  variait  d'année 
en  année.  Le  P.  de  Brébeuf,  à  son  arrivée  chez  les  Hurons,  ne  trouva 
qu'une  vingtaine  de  villages  ;  plus  tard,  lors  du  dénombrement  de  la 
contrée,  le  P.  Lalemant  en  compta  davantage. 


-f2) 


et  dans  chaque  cabane  logeaient  plusieurs  familles,  deux  à 
chaque  feu  J. 

Les  bourgades,  exposées  à  l'attaque  des  ennemis,  étaient 
d'ordinaire  placées  sur  un  coteau  et  entourées  de  pieux 
croisés,  solidement  appuyés  contre  des  troncs  d'arbres. 
Quelquefois  on  les  protégeait  d'une  triple  enceinte  de  pieux, 
sur  laquelle  on  ménageait  une  galerie  circulaire  2. 

La  bourgade  restait  au  même  endroit  une  dizaine  d'années, 
aussi  longtemps  qu'il  y  avait  du  bois  pour  le  chauffage 
dans  les  environs  et  des  champs  pour  la  culture.  Quand  le 
bois  manquait  et  que  le  sol  était  épuisé,  on  transportait  le 
village  ailleurs,  près  d'une  foret,  sur  des  terres  encore 
vierges.  Ce  déménagement  se  faisait  tous  les  dix  ou  douze 
ans3.  Le  nouveau  village  bâti,  on  distribuait  à  chaque 
famille  une  portion  de  terre  à  cultiver.  Tout  cela  s'effectuait 
sans  désordre,  sans  réclamation;  les  capitaines  et  les  anciens 
présidaient  à  tout,  ils  choisissaient  le  nouvel  emplacement 
de  la  bourgade,  ils  désignaient  à  chacun  son  lot. 

Rien  de  plus  dangereux,  en  1634,  que  la  route  de  Québec 
au  pays  des  Hurons,  car,   a  cette  époque,  la  guerre  entre 

1.  Lettre  du  P.  François  du  Peron  à  son  frère,  Joseph  Imbert.  Au 
bourg  de  la  Conception  de  Notre-Dame,  27  avril  1639.  (Doc.  inédits, 
XII,  p.  170.) 

2.  Le  grand  voyage  du  pays  des  Hurons,  parle  Fr.  Gabriel  Sagard, 
p.  115.  —  Le  P.  de  Brébeuf  apprit  aux  Hurons  à  faire  des  forts  quarrez 
■avec  quatre  petites  tourelles  aux  quatre  coings  [Relation  de  1636, 
p.  86). 

3.  L'abbé  Ferland  dit,  à  la  page  107  :  Après  quinze  ou  vingt  ans... 
Mais  nous  lisons  dans  la  lettre  du  P.  du  Peron,  citée  plus  haut  :  «  La 
terre,  comme  ils  ne  la  cultivent  pas,  porte  de  dix  ou  douze  ans  au 
plus,  et  ils  (les  Hurons)  sont  contraints,  les  dix  années  expirées,  de 
transporter  leur  bourg  en  un  autre  endroit.  »  (Documents  inédits, 
XII,  p.  172.)  Gabriel  Sagard  dit  à  la  p.  117  :  «  Il  y  a  de  certaines 
contrées  où  ils  changent  leurs  villes  et  villages,  de  dix,  quinze  ou 
trente  ans.  » 


—  324  — 

cette  nation  et  les  Iroquois  était  à  son  plus  haut  période, 
acharnée,  sanglante,  de  tous  les  jours.  A  chaque  instant, 
on  pouvait  rencontrer  une  bande  iroquoise,  tomber  dans 
une  embuscade.  Ces  ennemis  irréconciliables  des  Français 
et  de  leurs  alliés  ne  cessaient  de  parcourir  les  rivières  et 
les  lacs,  à  la  recherche  d'un  Montagnais,  d'un  Algonquin, 
d'un  Huron,  d'un  Français,  à  tuer  ou  à  faire  prisonnier. 

De  plus,  il  n'y  avait  qu'une  route  d'ouverte,  longue, 
difficile  et  détournée,  pour  atteindre  le  premier  village  des 
Hurons  :  il  fallait  remonter  l'Ottawa,  traverser  le  lac 
Nipissing  et  descendre  la  rivière  Française  jusqu'à  son 
embouchure  dans  le  lac  Huron.  Le  nombre  des  portages  est 
grand  par  cette  voie  interminable.  Ghamplain  l'avait  en 
partie  parcourue  en  1613.  Parti  de  l'île  de  Sainte-Hélène 
avec  deux  canots,  conduits  par  quatre  Français  et  un  sauvage, 
il  s'était  engagé  dans  la  rivière  des  Outaouais  et  avait  fait 
une  courte  halte  sur  la  haute  berge,  où  s'élève  aujourd'hui 
la  capitale  du  Dominion.  De  ce  site  ravissant,  quel  magni- 
fique panorama  sur  la  vallée  !  Après  avoir  admiré  la  chute 
des  chaudières,  la  riante  cascade  du  Rideau  et  la  rivière  du 
même  nom  qui  forme  aujourd'hui  par  un  côté  la  limite  de  la 
partie  basse  de  la  ville  d'Ottawa,  il  continuait  sa  route,  et, 
laissant  à  droite  la  Gatineau,  il  arrivait  à  l'île  des  Allumettes, 
où  le  chef  de  la  nation,  Tessouat,  le  recevait  avec  toutes 
sortes  d'honneurs  dans  un  splendide  et  long  festin  à  la 
sauvage.  Tous  les  chefs  et  les  anciens  de  l'île  y  assistaient. 

Deux  ans  plus  tard,  accompagné  du  P.  Joseph  Le  Garon, 
récollet,  d'une  dizaine  d'Indiens,  de  l'interprète  Brûlé  et 
d'un  Français,  il  revenait  de  nouveau  dans  l'île  des  Algon- 
quins ;  et,  résolu  de  pousser  plus  avant,  il  remontait  l'Ottawa, 
encaissé  dans  de  profondes  gorges  de  montagnes;  il  fran- 
chissait les  rapides  des  Joachims  et  du  Caribou,  la  roche 
du  Gapitaine,  le  portage  des  Golots;  il  arrivait  au  pays  des 


—  32o  — 

Nipissings,  et  vers  la  fin  de  juillet  1615,  il  atteignait  le 
lac  Huron,  qu'il  appelait  Mer  douce.  Le  1er  août,  après  avoir 
longé  les  côtes  de  la  baie  Géorgienne,  à  travers  d'innom- 
brables îlots,  il  abordait  à  Otouacha1,  village  des  Hurons, 
à  peu  de  distance  du  lac2. 

C'est  la  route  que  suivront  longtemps  les  missionnaires. 
Bancroft,  l'historien  protestant  des  Etats-Unis,  l'a  décrite 
dans  sa  triste  réalité.  «  Le  voyage,  par  l'Ottawa  et  ses 
affluents,  dit-il,  était  de  plus  de  trois  cents  lieues,  à  travers 
d'affreuses  contrées  couvertes  de  forêts.  Tout  le  long  du 
jour,  les  missionnaires  devaient  passer  des  gués  ou  manier 
les  rames.  Le  soir,  pas  d'autre  nourriture  qu'une  maigre 
ration  de  blé  d'Inde,  mêlé  à  de  l'eau;  pour  lit,  la  terre  et 
les  rochers.  Aux  trente-cinq  cascades,  il  faut  porter  le 
canot  sur  les  épaules  pendant  plusieurs  lieues,  à  travers 
des  bois  épais  ou  les  contrées  les  plus  abruptes  ;  souvent  on 
le  traîne  à  force  de  bras.  Et  ainsi,  en  nageant,  en  passant 
des  gués,  en  ramant,  en  traînant  ou  en  portant  le  canot,  les 
vêtements  déchirés,  les  pieds  meurtris,  le  bréviaire  suspendu 
au  cou,  les  missionnaires  se  frayaient  leur  chemin,  malgré 
les  fleuves,  les  lacs  et  les  forêts,  de  Québec  au  cœur  même 
du  pays  des  Hurons  3.   » 

1.  Otouacha,  est-il  dit  dans  l'édition  de  1870  des  Voyages  deCham- 
plain,  t.  I,  p.  514,  note  4,  est  probablement  le  même  que  Toenchain 
ou  Touanché. 

2.  Voir,  pour  tout  ce  qui  précède  sur  les  deux  voyages  de  Cham- 
plain,  les  Œuvres  de  Champlain  éditées  à  Québec  en  1870,  le  Qua- 
trième voyage,  p.  431,  et  le  Voyage  faict  en  Tannée  1615,  p.  489;  — 
Pioneers  of  France  in  the  New  World  by  Francis  Parkman,  chap.  XIII, 
Discovery  of  Lake  Huron,  pp.  357-370. 

3.  Bancroft,  George.  History  of  the  United  States,  t.  IV,  ch.  XX. 
Cette  description  est  de  tout  point  conforme  à  ce  qu'écrivait  le  P. 

de  Brcbeuf  (Relation  de  1635,  p.  25)  du  village  d'Ihonatiria  es  Hurons, 
le  27  mai  1635  :  «  De  deux  difficultés  ordinaires,  la  première  est  celle 


—  326  — 

Les  difficultés  de  la  route  étaient  sans  doute  une  lourde 
et  rude  croix;  mais  la  croix  est  le  lot  réservé  à  l'apostolat, 
son  plus  riche  apanage.  Le  voyage  présentait  encore  au 
missionnaire  un  grave  danger.  Le  Jésuite  pouvait  tomber 
entre  les  mains  des  Iroquois  et  être  condamné  aux  plus 
épouvantables  supplices,  à  toutes  les  horreurs  de  la  mort. 
Il  fallait,  avant  de  s'embarquer,  faire  le  sacrifice  de  sa  vie. 
Ce  danger  n'était  pas  imaginaire,  nous  le  verrons1.  S'il  y 
échappait,  le  missionnaire  devait  s'attendre  à  beaucoup 
souffrir,  une  fois  arrivé  à  la  mission  huronne. 

Cette  mission  ne  ressemblait  à  aucune  autre,  ni  à  celle 
de  la  Guyane,  ni  à  celle  des  Antilles,  ni,  à  plus  forte  raison, 
à  celle  du  Paraguay.  Le  Génie  du  christianisme  la  compte 
parmi  ces  terribles  missions  du  Canada,  où  V intrépidité  des 
soldats  de  Jésus-Christ  a  paru  dans  toute  sa  gloire  2.  «  Parmi 

des  saults  et  portages...  Toutes  les  rivières  de  ces  pays  en  sont 
pleines.  Quand  on  approche  de  ces  chutes  ou  torrents,  il  faut  mettre 
pied  à  terre,  et  porter  au  col,  à  travers  les  bois  ou  sur  de  hautes  et 
fascheuses  roches,  tous  les  pacquets  et  les  canots  mômes.  Cela  ne  se 
fait  pas  sans  beaucoup  de  travail  :  car  il  y  a  des  portages  d'une,  de 
deux  et  de  trois  lieues;  joins  qu'il  faut  en  chacun  faire  plusieurs 
voyages,  si  on  a  tant  soit  peu  de  pacquets.  En  quelques  endroits,  les 
sauvages  entrant  dans  l'eau,  traînent  et  conduisent  à  la  main  leurs 
canots,  avec  d'extrêmes  peines  et  dangers...  Nous  avons  porté 
trente-cinq  fois  et  traisné  pour  le  moins  cinquante...  La  deuxième 
difficulté  ordinaire  est  pour  le  vivre  :  souvent  il  faut  jeusner...;  et  le 
manger  ordinaire  n'est  que  d'un  peu  de  bled  d'Inde,  cassé  assez  gros- 
sièrement entre  deux  pierres,  et  quelquefois  tout  entier,  dans  de  l'eau 
pure.  Quelquefois  on  a  du  poisson,  mais  c'est  hazard...  Adjoustez  à 
ces  difficultés  qu'il  faut  coucher  sur  la  terre  nue,  ou  sur  quelque  dure 
roche  faute  de  trouver  dix  ou  douze  pieds  de  terre  en  quarré  pour 
placer  une  chétive  cabane  ;  qu'il  faut  marcher  dans  les  eaux,  dans  les 
fanges,  dans  l'obscurité  et  l'embarras  des  forêts,  où  les  piqueures 
d'une  multitude  infinie  de  mousquilles  et  cousins  vous  importunent 
fort.   » 

1.  Brève  relalione,  parte  2a  ,  cap.  II. 

2.  Liv.  IV,  chap.  VIII. 


—  327  — 

ces  forêts,  en  voyant  ces  sauvages,  dit  un  de  ces  apôtres, 
nous,  pauvres  étrangers  et  serviteurs  de  Dieu,  que  pouvons- 
nous  attendre  sinon  un  coup  de  dent  et  quelque  effect  de 
leur  barbarie  naturelle?...  Les  miracles  dans  ce  pays  sont 
ceux-cy  :  faire  du  bien  aux  sauvages,  souffrir  bien  des 
maux  et  ne  s'en  plaindre  qu'à  Dieu...  L'expérience  nous 
fait  voir  que  ceux  de  la  Compagnie  (de  Jésus)  qui  viennent 
en  la  Nouvelle-France,  il  faut  qu'ils  y  soient  appelez  par 
une  vocation  spéciale  et  bien  forte;  que  ce  soit  gens  morts 
et  à  soy  et  au  monde,  hommes  véritablement  apostoliques 
qui  ne  cherchent  que  Dieu  et  le  salut  des  âmes,  qui  aiment 
d'amour  la  Croix  et  la  mortification,  qui  ne  s'espargnent 
point,  qui  désirent  plus  la  conversion  d'un  sauvage  que 
l'empire  de  toute  l'Europe,  qui  aient  des  cœurs  de  Dieu  et 
tous  remplis  de  Dieu;  enfin,  que  ce  soit  des  hommes  qui 
ont  tous  leurs  contentements  dans  Dieu,  et  auxquels  les 
souffrances  soient  leurs  plus  chères  délices.  Voilà  ce  que 
Texpérience  nous  fait  voir  tous  les  jours!  1  » 

Ces  paroles  sont  du  P.  Jean  de  Brébeuf,  le  grand  apôtre 
des  Hurons.  Il  les  adressait,  sous  forme  d'avis,  à  ses  frères 
de  France,  qui  aspiraient  à  porter  aux  sauvages  de  l'Amé- 
rique du  Nord  la  bonne  nouvelle  de  l'Evangile.  Elles 
n'effrayèrent  pas  leur  courage  ;  bien  au  contraire,  elles 
enflammèrent  l'ardeur  de  leur  zèle  et  préparèrent  à  la  mis- 
sion huronne  cette  génération  de  héros  que  l'église  du 
Canada  a  inscrits  au  catalogue  de  ses  martvrs. 

Jean  de  Brébeuf  naquit,  sur  la  fin  du  xvie  siècle,  au 
diocèse  de  Baveux,  d'une  illustre  et  vieille  famille,  de  race 
chevaleresque.  Elle  comptait  parmi  ses  ancêtres  plus  d'un 
gentilhomme,  qui  s'était  fait  un  nom  sur  les  champs  de 
bataille.  L'un  d'eux  avait  abordé  avec  le  duc  Guillaume  à 

\.  Relation  de  1635,  pp.  46,  48,  49. 


—  328  — 

Pevensey,  dans  le  Sussex,  et  avait  pris  part  à  la  victoire 
décisive  d'Hastings,  où  le  fils  du  célèbre  comte  Godwin, 
Harold  II,  fut  vaincu.  Deux  siècles  plus  tard,  un  autre 
accompagnait  saint  Louis  dans  sa  croisade  contre  les  infi- 
dèles et  commandait  la  noblesse  de  Normandie  au  siège  de 
Damiette 1 . 

La  vaillance  était  héréditaire  dans  cette  famille.  Per- 
suadés qu'ils  devaient  leurs  services  au  pays  et  au  roi, 
les  Brébeuf  acquittèrent  cette  dette  avec  courage  et  désinté- 
ressement; à  en  croire  leur  panégyriste,  Guillaume  du 
Hamel,  ils  fournirent  pendant  près  de  sept  siècles  de  loyaux 
et  valeureux  soldats2.  Il  existait  deux  branches  de  cette 
famille,  l'une  établie  en  France  et  l'autre  en  Angleterre. 
Cette  dernière  représentée  par  les  d'Arundel  et  les  Howard, 
issus  de  Hugues  de  Brébeuf,  a  laissé  une  mémoire  plus 
brillante  que  la  branche  française.  Tout  le  monde  connaît 
Thomas  d'Arundel,  archevêque  de  Cantorbéry  et  chancelier 
du  royaume  d'Angleterre  ;  Philippe  Howard,  comte  d'Arun- 
del, empoisonné  par  ses  geôliers  dans  le  fameuse  tour  de 
Londres,  après  onze  ans  de  captivité;  le  duc  de  Norfolk, 
son  père,  et  William  Howard,  vicomte  Stafïort,  qui  por- 
tèrent leur  tête  sur  l'échafaud,  tous  deux,  comme  Philippe 
Howard,  martyrs  de  leur  foi  religieuse. 

Au  xvne  siècle,  la  bravoure  et  la  foi,  ces  deux  seuls  héri- 
tages de  la  branche  française,  avaient  conservé  toute  leur 
pureté  aux  manoirs  que  les  Brébeuf  habitaient  sur  les  bords 
de  la  Vire,  à  Gondé  et  à  Sainte-Suzanne.  A  Sainte-Suzanne 
naissait,  en  1618,  le  poète  Guillaume  de  Brébeuf,  dont  le 
P.  Bouhours  a  laissé  ce  bel  éloge  :  «  Fameux  par  ses 
ouvrages   d'esprit,    et  encore  plus   recommandable   par  la 

\.  Dissertation  sur  la  Pharsale,...  par  Guillaume  du  Hamel,  con- 
seiller et  aumônier  du  roi. 
2.  Ibid. 


—   329  — 

droiture  de  son  âme,  par  la  sagesse  de  sa  conduite  et  par 
la  pureté  de  ses  mœurs  1 .  » 

Vingt-cinq  ans  auparavant,  le  25  mars  1593,  était  venu 
au  monde,  à  Condé-sur-Vire 2,  un  enfant  de  bénédiction, 
qui  devait  ajouter  aux  illustrations  de  ses  ancêtres  une 
gloire  nouvelle,  la  plus  pure  peut-être  et  la  plus  éclatante*. 

1.  Vie  de  la  Mère  Laurence  de  Belle  fonds,  supérieure  des  Béné- 
dictines à  Rouen,  par  le  P.  Bouhours,  s.  j. 

2.  Belation  de  1649,  p.  25.  —  On  sait  que  les  historiens  ont  beau- 
coup varié  sur  le  lieu  et  l'époque  de  la  naissance  du  P.  de  Brébeuf. 
Feller,  Frédéric  Pluquet  [Essai  historique  sur  la  ville  de  Bayeux, 
Caen,  1829,  p.  413)  et  les  Missions  catholiques  (16  mars  1877,  p.  140) 
le  font  naître  à  Bayeux  sur  la  paroisse  Saint-Jean;  le  1C1'  en  1593,  le 
2e  en  1592,  et  les  Missions,  le  14  mars  1593.  La  Relation  de  1649 
(p.  25)  et  quelques  catalogues  de  la  Cie  disent  qu'il  naquit  dans  le 
diocèse  de  Bai/eux  le  25  mars  1693.  Le  P.  Martin  (Vie  du  P.  de  Bré- 
beuf, p.  8),  l'abbé  Adam,  savant  antiquaire  de  la  Manche  (Académie 
de  Saint-Thomas  d'Aquin;  art.  Le  Mysticisme  h  la  Benaissance  ou 
Marie  des  Vallées,  1893,  n°  41,  p.  23)  désignent,  mais  sans  en  être 
sûrs,  Condé-sur-Vire  comme  lieu  de  sa  naissance  et  fixent  la  date 
de  sa  naissance  au  25  mars  1593.  Nous  nous  sommes  adressé  au  Pré- 
sident de  la  Société  d  archéologie  de  la  Manche,  Mr  E.  Lépinaud, 
avocat,  qui  a  fouillé  les  archives  départementales,  et  nous  lui  avons 
demandé  de  nous  procurer  l'extrait  de  baptême  du  missionnaire  des 
Hurons.  Il  nous  a  répondu  de  Saint-Lô  le  13  janvier  1694  :  «  Il  faut 
renoncer  à  trouver  l'extrait  de  baptême  de  ce  martyr,  parce  que  les 
registres  baptistaires  des  anciennes  paroisses  du  Cotentin  et  du 
Bessin,  formant  aujourd'hui  l'arrondissement  de  Saint-Lô,  sont  d'une 
date  postérieure  aux  dernières  années  du  xvie  siècle.  »  Aujourd'hui, 
nous  pouvons  donner  d'une  manière  sûre  et  définitive  le  lieu  et  la 
date  de  la  naissance  de  cet  apôtre.  En  fouillant  les  archives  générales 
de  la  Compagnie  nous  avons  trouvé  cette  indication  précieuse  sur  le 
Catalogus  Provincial  Francise,  an.  1618-1619  :  «  Pater  Joannes  de 
Brebeuf,  Normanus  Dircc.  Baioc,  natus  in  oppido  Condsei,  25  martii 
an.  1593,  ingressus  in  societatem  Jesu  8  nov.  1617,  post  duos  annos 
rhetoricae  et  duos  philosophise.  »  De  plus,  dans  le  Cotai.  L  an.  1621» 
on  lit,  écrit  de  la  main  du  P.  de  Brébeuf  :  «  Joannes  de  Brebeuf,  natus 
Condsei,  25  mars  1693,  in  diœc.  baioc.  »  La  même  indication  se 
retrouve  sur  le  Cat.  I  de  1633.  Le  doute  n'est  donc  plus  permis  sur  le 
lieu,  l'année,  le  mois  et  le  jour  de  sa  naissance. 


—  330  — 

Grand,  vigoureux,  d'un  caractère  très  énergique,  d'une 
force  d'âme  incomparable,  Jean  de  Brébeuf  avait  hérité  de 
la  mâle  vertu  et  de  l'ardeur  entreprenante  des  siens.  Ce 
n'était  ni  une  intelligence  brillante,  ni  un  homme  d'étude, 
ni  un  savant.  Il  lit  cependant,  dit-on,  de  bonnes  classes 
littéraires;  puis  il  étudia  deux  ans  la  philosophie  et  deux 
ans  la  théologie  morale  ;  et,  muni  de  ce  bagage  intellectuel, 
il  vint  frapper,  vers  l'âge  de  vingt-quatre  ans,  à  la  porte 
du  noviciat  des  Jésuites  de  Rouen,  où  il  fut  admis  le 
8  novembre  1617  ^ 

Le  novice  montra,  dès  le  début  de  la  vie  religieuse,  tout 
ce  qu'il  ,y  avait  de  grand  et  de  généreux  dans  son  cœur. 
On  a  dit  que  le  Jésuite  est  un  soldat,  que  la  Compagnie  de 
Jésus  est  une  armée,  et  que  le  monde  est  un  vaste  champ 
de  bataille  où  cette  armée  combat  pour  Dieu  contre  l'enfer. 
Toutes  ces  images  sont  tirées  du  livre  des  Exercices  spiri- 
tuels du  fondateur  de  la  Société,  et  elles  sont  bien  l'expres- 
sion de  Y  esprit  militaire  qui  doit  animer  tous  les  enfants  de 
saint  Ignace.  «  Issu  d'une  race  guerrière,  le  P.  de  Brébeuf 
aspirait  lui  aussi,  dit  son  historien,  à  combattre  et  à  con- 
quérir, mais  à  combattre  par  la  parole  et  à  conquérir  des 
âmes  même  au  prix  de  son  sang2  ».  Il  se  trouva  donc  dans 
son  élément  au  noviciat,  au  milieu  de  jeunes  combattants, 
et  l'engagement  qu'il  prit  alors  de  devenir  un  vrai  soldat 

4.  On  lit  dans  les  Archives  delà  Compagnie  de  Jésus  à  Rome  : 
P.  Joannes  de  Brébeuf,  natus  in  Diœcesi  Baiocensi  die  25  mart.  4593; 
studuit  2  an.  philosophise  et  2  an.  casibus  ante  ingressum  in  socie- 
tatem;  ingressus  in  soc.  8  nov.  1617  Rothomagi,  magister  6re  (1619- 
1620),  5œ  (1620-1621)  in  collegio  Rothomagensi  ;  in  eodem  collegio, 
nulli  officio  vacat  ob  infîrmam  valetudinem  (1621-1622);  fit  sacerdos 
(25  mart.  1623)  ;  Ibidem,  Procurator  et  Operarius  (1623-1625);  prof,  in 
missionem  Nova?  Francise  (19  jun.  1625);  coadjutor  forma  tus  (2  feb. 
1630).  [Cat.  Prov.  Franc,  in  arch.  rom.) 

2.  Notice  sur  les  trois  Brébeuf,  par  Ch.  Marie,  ancien  professeur  au 
lycée  de  Caen. 


—  331  — 

de  Jésus-Christ,  il  le  tint  fidèlement.  Ce  qui  domine,  en 
effet,  dans  le  caractère  de  ce  religieux,  quand  on  l'étudié 
de  près,  c'est  l'esprit  de  lutte  contre  soi-même,  l'amour 
conquérant  des  âmes,  le  dévouement  au  service  du  divin 
Capitaine.  Il  y  a  en  lui  du  François-Xavier.  Discipline, 
abnégation,  noblesse  et  largeur  de  sentiments,  ardeur  de  la 
charité,  mépris  de  la  fatigue,  de  la  souffrance,  du  danger 
et  de  la  mort,  courage  indomptable  et  calme  sérénité  au 
sein  des  plus  violentes  situations,  toutes  ces  grandes  choses 
auxquelles  on  reconnaît  l'apôtre,  il  les  posséda  à  un  haut 
degré.  Aussi  un  historien  peu  sympathique  à  son  ordre 
a-t-il  écrit  de  ce  missionnaire  :  «  Son  nom  est  entouré 
d'une  auréole  de  grandeur  que  le  temps  ne  saurait  dimi- 
nuer1. »  Deux  siècles  auparavant,»  les  annales  du  monas- 
tère des  Ursulines  de  Québec  l'appelaient  la  véritable 
personnification  de  la  grandeur  et  du  courage  2. 

Après  son  noviciat,  le  P.  de  Brébeuf  est  appliqué  à 
l'enseignement  de  la  grammaire  au  collège  de  Rouen.  Dans 
cet  emploi,  il  se  dévoue  avec  si  peu  de  réserve  que  sa 
robuste  santé  est  bientôt  gravement  atteinte  ;  il  tombe  dans 
un  épuisement  complet.  Eloigné  de  toute  occupation,  il 
profite  de  cette  inaction  forcée  pour  lire  en  son  particulier 
et  méditer  la  Somme  de  saint  Thomas;  puis,  ordonné  prêtre 
et  remis  de  sa  grande  fatigue,  il  sollicite  avec  instance  et 
obtient  la  mission  du  Canada. 

Cette  mission  convenait  bien  à  ce  cœur  dévoré  de  saintes 
ambitions,  avide  de  faire  grand  et  de  tout  souffrir  pour 
le  salut  des  peuples  rachetés  au  prix  du  sang  de  Jésus- 
Christ.  Or,  la  foi  ne  pouvait  se  propager  sur  la  terre  de  la 
Nouvelle-France,  comme  il  l'écrira  lui-même  un  jour,  que 
dans  le  travail,  les  veilles,  les  tribulations  et  la  patience; 

\.  Histoire  des  Canadiens  Français,  par  Benj.  Suite,  t.  III,  p.  23. 
2.  Les  Ursulines  de  Québec,  t.  I,  p. -200. 


—  332  — 

l'ouvrier  ri  y  récoltera  qu'après  avoir  arraché  et  semé  long- 
temps  dans  les  larmes  et  les  gémissements  x. 

En  1625,  le  P.  de  Brébeuf  arrive  à  Québec,  et,  quelque 
temps  après,  il  est  au  milieu  des  bois  dans  la  cabane  des 
Montagnais  errants,  les  suivant  à  la  chasse  pendant  tout 
l'hiver,  se  familiarisant  aux  coutumes  et  à  la  vie  des  sau- 
vages et  s'appropriant  leur  langue.  L'année  suivante,  il 
remonte  le  Saint-Laurent  avec  le  P.  de  la  Roche-d'Aillon, 
récollet,  et  le  P.  Anne  de  Noué;  et,  après  un  long  et  pénible 
voyage,  tous  trois  débarquent  sur  la  côte  huronne.  Le 
P.  de  la  Roche-d'Aillon  s'établit  à  Caragouha,  qui  deviendra 
bientôt  Ossossané  ou  mission  de  la  Conception'1.  Les  deux 
Jésuites  se  fixent  à  Toanché3  dans  la  cabane  d'écorce  que 
le  P.  Le  Caron  avait  élevée  onze  ans  auparavant  et  où  il 
avait  plus  d'une  fois  offert  le  saint  sacrifice  de  la  messe. 

Le  P.  de  la  Roche-d'Aillon  et  le  P.  de  Noue  rentrèrent 
bientôt  à  Québec,  le  premier  rappelé  par  ses  supérieurs,  le 
second  découragé  par  les   difficultés  de  la   langue 4  ;   et  le 

1.  Le  P.  de  Brébeuf  au  P.  Mutius  Vitelleschi,  général  de  la  Compagnie 
de  Jésus.  Résidence  de  Saint-Joseph,  20  mai  1637.  Traduction  de 
l'original  latin  conservé  aux  Archives  générales  de  la  Compagnie. 
Voir  la  traduction  du  P.  Carayon,  Documents  inédits,  xn,  p.  160. 

2.  Vie  du  P.  de  Brébeuf,  par  le  P.  Martin,  note  de  la  page  52. 

3.  Dans  la  note  4  des  Voyages  de  Champlain,  t.  IV,  p.  26,  on  lit  : 
<(  Otonacha  est  probablement  le  même  que  Toenchain,  ou  Toanché. 
C'est  vers  cette  bourgade  que  le  P.  Le  Caron  dit  la  première  messe  au 
pays  des  Hurons  (Sagard,  Histoire  du  Canada,  p.  224).  »  Dans  la  Rela- 
tion de  ce  qui  s'est  passé  aux  Hurons  en  1635,  p.  28,  le  P.  de  Bré- 
beuf dit  :  «  Je  pris  terre  au  port  du  village  de  Toanché,  ou  de  Tenn- 
deouïata,  où  autresfois  nous  estions  habituez...  où  nous  avions  nabité 
et  célébré  le  S.  sacrifice  de  la  messe  trois  ans  durant.  » 

Dans  la  Vie  du  P.  de  Brébeuf,  le  P.  Martin  prétend  que  ce  village 
s'appelait  aussi  Ihoriatiria  ou  Ihonotari  (note,  p.  52).  Les  Récollets 
l'appelèrent  Saint-Joseph,  et  le  P.  de  Brébeuf  restitua  à  ce  village  le 
nom  de  Saint-Joseph  [Ibid.,  p.  52). 

4.  Le  P.  Jean  de  Brébeuf,  par  le  P.  Rouvier,  p.  12  ;  —  Vie  du  P.  J. 
de  Brébeuf,  par  le  P.  Martin,  pp.  53  et  54. 


—  333  — 

P.  de  Brébeuf  demeura  seul,  dans  un  isolement  complet, 
au  milieu  de  sauvages  qu'il  ne  connaissait  j)as  et  dont  il 
ignorait  la  langue. 

Dieu  seul  a  le  secret  des  tortures  morales  et  physiques 
qu'il  endura  dans  cette  douleureuse  solitude.  On  raconte 
qu'une  nuit,  étant  en  oraison,  il  redisait  cette  prière  de 
Paul  :  Seigneur,  que  voulez-vous  que  je  fasse?  Et  une  voix 
se  lit  entendre  qui  lui  dit  :  Prends  et  lis.  Le  jour  venu,  il 
prit  le  livre  de  Y  Imitation,  il  l'ouvrit  et  il  tomba  sur  ce 
chapitre  :  De  la  voix  royale  de  la  Croix.  Il  comprit  aussitôt 
ce  que  le  Seigneur  demandait  de  lui  ;  et,  à  quelque  temps 
de  là,  il  s'engagea  par  vœu  à  souffrir  tout  ce  qu'il  croirait 
devoir  contribuer  à  la  gloire  de  Dieu.  Ce  vœu,  il  le  renou- 
velait chaque  matin  à  l'autel,  penché  sur  la  divine  victime 
du  sacrifice  *, 

Les  occasions  ne  lui  manquèrent  pas  de  le  pratiquer 
parmi  les  H urons,  il  courait  même  au  devant,  accomplis- 
sant ainsi  à  la  lettre  ce  qu'il  écrivait  à  son  Provincial  en 
France  :  «  Jésus-Christ  est  la  vraie  grandeur  du  mission- 
naire ;  c'est  lui  seul  et  sa  croix  que  nous  devons  chercher.  » 
Habitation,  lit,  nourriture,  rien,  dans  sa  manière  de  vivre, 
ne  différait  de  celle  des  sauvages.  Il  les  suivait  à  la  chasse 
sous  les  feux  du  soleil  et  au  milieu  des  neiges  ;  il  les  accom- 
pagnait sur  les  fleuves,  ramant  comme  eux,  traînant  le 
canot  et  portant  ses  hardes;  nuit  et  jour,  il  visitait  les 
malades,  à  tous  il  prêchait  la  parole  de  Dieu;  il  se  livrait 
à  tous  leurs  caprices  et  à  toutes  leurs  fantaisies  ;  il  souffrait 
des  journées  entières  et  quelquefois  plusieurs  jours  de  suite 
de  la  faim  et  de  la  soif;  il  s'exposait  avec  intrépidité  à 
tous  les  dangers  et  à  la  mort.  Son  existence  était  un  sacri- 


1.   Relation  de  1G49,  p.  18.  Lettre  du  P.  Chaumont;  île  de  Saint- 
Joseph,  1er  juin  1G49. 


—  334  — 

fîce  perpétuel  de  ses  goûts,  de  ses  aises,  de  sa  santé  et  de 
sa  vie,  et  elle  n'avait  pour  mobile  et  pour  fin  que  le  salut 
des  âmes.  Et  cependant,  comme  on  l'a  si  bien  dit,  «  si  le 
serviteur  de  Dieu  semait  d'une  main  infatigable,  il  ne  mois- 
sonnait rien. . .  Les  âmes  demeuraient  invinciblement  fermées 
à  la  vérité.  A  tous  les  efforts  du  Père,  les  Hurons,  enchaînés 
par  une  vie  licencieuse  a  leurs  tristes  erreurs,  répondaient 
d'un  mot,  toujours  le  même  :  Tes  usages  ne  sont  pas  les 
nôtres;  ton  Dieu  ne  peut  pas  être  notre  DieuK   » 

Ses  jours  s'écoulèrent  ainsi,  deux  années  entières,  dans 
les  plus  rudes  travaux,  mais  dans  une  désolante  stérilité. 
C'est  à  peine  s'il  parvint  à  baptiser  quelques  enfants  sur  le 
point  de  mourir.  A  ses  heures  de  loisir,  il  traduisit  en 
langue  huronne  le  catéchisme  si  substantiel  du  P.  Ledesma2. 

Cependant  rien  n'ébranlait  son  courage  et  sa  confiance; 
il  attendait  l'heure  de  Dieu,  persuadé  qu'elle  ne  tarderait 
pas  à  sonner,  quand  un  ordre  formel  de  ses  supérieurs  le 
rappela  à  Québec.  Québec  était  tombé  au  pouvoir  des 
Anglais;  il  fallut,  en  1629,  rentrer  en  France. 

Quatre  ans  après,  en  1633,  le  P.  de  Brébeuf  revient  au 
Canada  sur  l'escadrille  française  qui  ramène  Champlain,  et 
sa  première  pensée,  en  posant  le  pied  sur  le  sol  canadien, 
est  de  revoir  sa  chère  mission  huronne.  Pour  s'y  faire 
transporter,  il  entre  en  relation  avec  les  Hurons,  descendus 
cette  année-là  à  Québec  sur  cent  quarante  canots,  portant 
près  de  sept  cents  hommes.  La  plupart  d'entre  eux  se  rap- 
pelaient avec  plaisir  la  robe  noire  qu'ils  appelaient  Echom, 
mon  cousin,  mon  neveu. 


1.  Le  P.  Jean  de  Brébeuf,  par  le  P.  Rouvier,  p.  13. 

2.  Champlain  a  sauvé  de  l'oubli  ce  catéchisme  traduit  en  langue 
huronne  ;  il  l'a  fait  imprimer,  en  1632,  à  la  suite  de  l'histoire  de  ses 
voyages. 


—  335  — 

Champlain,  de  son  coté,  désirait  l'établissement  de  cette 
mission,  dont  il  appréciait  les  immenses  avantages  au  point 
de  vue  militaire  et  commercial,  aussi  bien  qu'au  point  de 
vue  religieux.  C'était,  dans  sa  pensée,  un  poste  avancé 
vers  l'Occident,  qui  devait  assurer  à  la  France  la 
domination  de  ce  pays  et  la  liberté  des  communications  au 
cœur  de  l'Amérique  septentrionale.  Il  espérait  encore  y 
attirer  un  jour  la  traite  des  pelleteries  et  s'y  rendre  maître, 
à  l'exclusion  des  Hollandais  et  des  Anglais,  de  tout  le 
commerce  avec  les  peuples  du  Nord  et  ceux  de  l'intérieur. 

Ce  plan  ne  manquait  pas  de  grandeur,  ni  d'inspiration,  ni 
de  patriotisme,  et  les  Jésuites  devaient  être  l'avant-garde 
de  la  Colonie  française.  «  De  plus,  ajoute  l'auteur  du  Cours 
d'histoire,  il  importait  de  s'attacher  la  nation  huronne, 
nombreuse,  puissante  et  capable  de  lutter  contre  les  Iro- 
quois,  les  seuls  ennemis  que  la  Colonie  eût  à  craindre  parmi 
les  peuples  américains1.   » 

Aussi,  avant  le  départ  des  missionnaires  pour  les  pays 
d'en  haut,  Champlain  réunit  dans  un  grand  conseil  les 
capitaines  hurons,  présents  à  Québec,  au  nombre  de 
soixante.  Le  P.  Le  Jeune,  le  P.  de  Brébeuf,  beaucoup 
de  Français  et  de  sauvages  y  assistaient.  Un  capitaine 
huron  ouvrit  la  séance  par  une  longue  harangue,  et, 
quand,  il  eut  fini  de  parler,  Champlain  se  leva  pour  pro- 
mettre aux  Hurons  l'amitié  de  la  France  et  son  concours 
contre  l'ennemi  commun.  Puis,  montrant  les  Robes  noires, 
il  leur  dit  :  «  Ces  missionnaires  désirent  vous  suivre  dans 
votre  pays,  et  pour  vous  témoigner  l'affection  qu'ils  vous 
portent,  ils  veulent  vivre  au  milieu  de  vous.  Ce  sont  nos 
Pères;  nous  les  aimons  plus  que  nos  enfants  et  plus  que 
nous-mêmes.  Ils  jouissent  en  France  d'une  grande  considé- 

i,  T.  I,  p.  264. 


—  336  — 

ration.  Ce  n'est  ni  la  faim  ni  le  besoin  qui  les  amènent 
dans  ce  pays.  Ils  ne  recherchent  pas  vos  terres  ni  vos  four- 
rures. Ils  veulent  vous  enseigner  le  chemin  qui  conduit  au 
maître  de  la  vie.  Voilà  pourquoi  ils  ont  quitté  leur  pays, 
leurs  biens  et  leur  famille.  Si  vous  aimez  les  Français, 
comme  vous  dites,  aimez  ces  Pères,  honorez-les1.   » 

Ces  paroles  eurent  un  écho  dans  l'esprit  des  sauvages. 
Ils  comprirent  que  le  missionnaire  n'était  ni  un  marchand, 
ni  un  ambitieux,  ni  un  coureur  d'aventures,  mais  un  homme 
aimé  et  honoré  des  Français,  qui  montait  dans  leur  pays 
pour  leur  prêcher  la  doctrine  du  vrai  Dieu. 

«  Oui,  leur  dit  le  P.  de  Brébeuf  en  langue  huronne, 
nous  voulons  aller  dans  votre  pays  pour  y  vivre  et  y  mourir. 
Vous  serez  nos  frères,  et  dorénavant  nous  ferons  partie  de 
votre  nation  *.   » 

Cependant,  ce  fut  seulement  l'année  suivante  qu'il  put 
obtenir  passage  sur  les  canots  indiens,  ainsi  que  les  Pères 
Daniel  et  Davost.  Le  voyage  fut  long  et  pénible.  Malgré  sa 
constitution  de  fer  et  son  indomptable  énergie,  le  P.  de 
Brébeuf  se  demanda  plus  d'une  fois  s'il  arriverait  au  terme 
du  voyage,  s'il  ne  succomberait  pas  en  route  de  misère  et 
de  lassitude.  Les  sauvages,  qui  conduisaient  le  P.  Davost, 
le  dépouillèrent  d'une  partie  de  ses  vêtements  et  jetèrent 
dans  l'Ottawa  ses  livres  et  ses  papiers  ;  puis  ils  le  dépo- 
sèrent sur  un  rocher  désert  de  l'île  des  Allumettes.  Le 
P.  Daniel  et  trois  donnés'6,  ses  compagnons,  ne  furent  pas 
mieux  traités  :  battus,  volés,  abandonnés  par  leurs  conduc- 

d.    Vie  du  P.  de  Brébeuf,  par  le  P.  Martin,  pp.  84  et  85. 

2.  Ihid.,  p.  85. 

3.  Ces  trois  donnés  sont  :  Pierre,  Martin  et  Baron  (Belation  de 
1G35,  p.  26).  Ils  étaient  alors  domestiques,  n'ayant  pas  encore  fait  de 
vœux  ni  pris  d'engagement;  mais  ils  étaient  déterminés  à  vivre  et 
à  mourir  au  service  de  la  mission.  Aussi  on  les  appelle  donnés.  Nous 
parlerons  des  donnés  dans  le  chapitre  suivant. 


—  337  — 

teurs,  ils  souffrirent  les  plus  grandes  peines,  dit  le  narra- 
teur, et  coururent  de  notables  dangers  *. 

Parvenus  sur  les  rives  de  la  baie  du  Tonnerre  (Thunder- 
baye  des  Anglais),  non  loin  de  Toanehé2,  les  Hurons 
débarquèrent  le  P.  de  Brébeuf,  et  le  laissèrent  là  seul,  sans 
ressources  et  sans  abri.  Toanehé,  où  il  avait  autrefois  habité 
près  de  trois  ans,  n'était  plus  qu'un  vaste  champ  inculte  ; 
les  habitants  l'avaient  quitté  pour  aller  se  fixer  à  quelques 
milles  plus  loin,  à  Ihonatiria. 

Le  missionnaire,  abandonné  des  hommes,  ne  s'abandonne 
pas.  Il  cache  dans  les  bois  son  léger  bagage,  offre  sa  vie, 
dans  une  prière  à  Dieu,  pour  le  salut  des  Indiens,  et,  le 
bâton  à  la  main,  il  se  met  à  la  recherche  d'un  village  huron. 
Sur  le  soir,  à  la  nuit  tombante,  au  sortir  de  la  forêt,  il 
arrive  à  Ihonatiria.  En  un  instant,  toute  la  bourgade  est 
sur  pied.  On  crie  :  voilà  Echom  revenu!  Le  P.  de  Brébeuf 
se  dirige  vers  la  cabane  d'Aouandoïé,  riche  Huron,  dont  il 
accepte  l'hospitalité  ;  et  là,  il  attend  avec  anxiété  l'arrivée 
des  Pères  Daniel  et  Davost  et  de  leurs  compagnons  de 
voyage.  Des  semaines  se  passent...  Ils  arrivent  enfin,  l'un 
après  l'autre,  exténués  de  faim  et  de  fatigue,  mais  le  cœur 
plein  de  courage,  l'âme  ardente  de  zèle.  Qui  croirait  venir 
chercher  ici  autre  que  Dieu,  écrit  le  P.  de  Brébeuf,  ny 
trouverait  pas  son  compte^. 

Il  importait  de  ne  pas  abuser  de  la  généreuse  hospitalité 
d'Aouandoïé.  En  quelques  jours,  la  cabane  de  missionnaires 
est  construite  ;  on  la  baptise  du  nom  de  Saint-Joseph  et  on 
s'y  installe 4.  Bientôt  d'autres  Jésuites  sont  envoyés  de 
Québec  :  Pierre  Ghastelain,    Paul  Ragueneau,   Simon   Le 

1.  Toanehé  ou  Téandéouïatd  (Rel.  de  1635,  p.  28). 

2.  Relation  de  1635,  p.  24  et  suiv. 

3.  Relation  de  1635,  p.  30. 

4.  Ihid. 

Jés.  et  Nouv-Fr.  —  T.  I.  26 


—  338  — 

Moine,  François  du  Peron,  Joseph  Le  Mercier,  Isaac  Jogues, 
Charles  Garnier  et  Pierre  Pijart.  L'établissement  d'une 
nouvelle  résidence  s'imposait.  Le  P.  Pijart  la  fonde  au 
bourg-  d'Ossossané  ou  de  la  Rochelle  et  la  place  sous  le 
patronage  de  Y  Immaculée-Conception^ . 

Ihonatiria,  situé  sur  une  éminence  au  bord  du  lac  Huron, 
à  l'entrée  ouest  de  la  baie  actuelle  de  Penetangueschène , 
appartenait  à  la  tribu  de  l'Ours.  Ossossané,  de  la  môme 
tribu,  était  à  seize  kilomètres  de  là  sur  un  petit  promontoire 
isolé  de  la  côte  ouest  de  la  presqu'île  huronne,  à  la  lisière 
d'une  sombre  forêt  de  pins.  Les  deux  bourgs,  qui  renfer- 
maient chacun  une  population  de  quatre  à  cinq  cents  âmes, 
semblaient  à  l'abri  des  incursions  iroquoises,  et  les  mis- 
sionnaires y  comptaient  d'heureuses  sympathies  ;  le  choix 
de  ces  résidences  offrait  donc  de  réels  avantages.  Les  Pères 
Ragueneau,  Garnier  et  Chastelain  s'établirent  à  Ossossané 
sous  la  conduite  du  P.  Le  Mercier;  les  autres  restèrent  à 
Ihonatiria  sous  le  gouvernement  du  P.  de  Brébeuf,  supérieur 
général  de  la  mission.  Mais  cette  dernière  résidence  ne 
subsista  pas  longtemps.  La  peste  ayant  ravagé  le  village, 
les  malheureux  survivants  se  réfugièrent  ailleurs,  et  Saint- 
Joseph  se  transporta  à  Téanaustayaé,  gros  bourg  de  la  tribu 
du  Rocher,  situé  au  nord  du  district  actuel  de  Médonte,  au 
pied  de  la  chaîne  de  collines  bordant  au  sud  le  territoire  des 
Hurons. 

Et  maintenant,  quelle  fut  la  vie  des  missionnaires  dans 
ces  résidences  huronnes,  de  4634  à  1639?  Les  historiens 
en  ont  parlé  plus  ou  moins;  tous  ont  signalé  le  caractère 
d'effrayante  austérité  qui  l'a  particulièrement  marquée.  On 
ne  trouvera  dans  aucune  des  missions  répandues  alors  sur 

1.  Documents  inédits,  XII,  p.  161. 


—  339  — 

la  vaste  surface  du  globe  une  vie  aussi  dure,  aussi  pénible 
que  celle  des  apôtres  de  l'Amérique  du  Nord,  au  pays  des 
Hurons.  En  lisant  les  Relations  et  les  correspondances 
privées,  signées  de  Brébeuf,  Jérôme  Lalemant,  Jogues , 
Charles  Garnier,  François  du  Peron,  Joseph  Chaumonot, 
on  comprend  tout  ce  qu'il  y  a  de  vrai  dans  ces  quelques 
lignes  du  P.  J.  Lalemant  :  «  On  aimerait  mieux  recevoir 
un  coup  de  hache  sur  la  tête  que  de  mener  les  années  durant, 
la  vie  qu'il  faut  mener  ici  tous  les  jours,  travaillant  à  la 
conversion  des  barbares1.   » 

Cette  vie  était  un  vrai  martyre  de  tous  les  jours.  Le  P. 
de  Brébeuf  écrivait  aux  Jésuites  de  Paris  :  «  Nos  cabanes 
sont  d'écorce  comme  celles  des  sauvages  et  si  chétives,  que 
je  n'en  trouve  quasi  pas  en  France  d'assez  misérables  pour 
pouvoir  dire  :  voilà  comme